Salut tout le monde ! Merci pour vos review, ila, Chocobi, Nagron, Selenia, Nalou, Debra, Clélia, Frightangel, Drypty, Ellis, Lanae, Meg, Marian !

Alors finalement, malgré une écrasante majorité en faveur du temps réel, ce chapitre vient avec deux jours d'avance, parce que je n'aurai pas internet de demain à dimanche. J'espère pouvoir rétablir le rythme pour le chapitre 13, qui est censé tomber dimanche soir. Normalement je serai rentrée, mais si j'ai pas le temps, il viendra probablement lundi. Et le chapitre qui devait venir lundi viendrait du coup mardi. J'espère pouvoir publier à temps !

Bref, voilà ! Si vous voyez des fautes, hésitez pas à les signaler !

Bonne lecture ! (Le chapitre fait presque plus que tout le reste de la fic réunie XD)


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Jour 43 (10 juin)

Je remonte la rue main dans la main avec America. On revient d'un refuge pour sans-abris sur Downtown Brooklyn ; c'est là qu'on va se doucher, une fois par semaine. Notre planque est bien pour passer la nuit tranquillement, mais il n'y a ni électricité, ni eau, évidemment. Les gérants de refuge commencent à nous connaître, et je suppose qu'une petite fille sans-abri doit leur adoucir le cœur, car ils acceptent toujours de nous laisser utiliser leurs services d'hygiène sans faire de problème.

Le quartier est animé ; les voitures passent à toute allure, les piétons nous bousculent, les gens du coin bavardent entre eux, éclairés par la lumière orangée de cette fin d'après-midi. Un peu plus loin, un homme crie de tous ses poumons. Je me tourne vers America, et je souris.

— Pizza, ce soir ?

J'ai touché mon argent de la semaine à la supérette. Rien d'extraordinaire, mais assez pour être célébré. America, la main toujours dans la mienne, se met à bondir de joie.

— Ouais ! Merci, John !

Un peu plus loin derrière moi, le même homme continue à hurler, et les gens commencent à se retourner vers lui. Probablement un syndrome de Tourette.

Brusquement, quelqu'un m'attrape le bras.

Sans réfléchir, par instinct, je repousse America et je fais passer mon agresseur par-dessus moi pour le claquer au sol.

— Aouch ! grogne-t-il alors que je ne me suis toujours pas remis de ma propre stupéfaction.

Puis, toujours allongé sur le dos, il ouvre les yeux, et me fixe à l'envers.

— Bucky ! s'exclame-t-il.

C'est l'homme qui criait dans la rue juste derrière moi. C'est le mot qu'il criait. Qu'est-ce que c'est, un Bucky ? J'échange un regard avec America, pendant que l'homme se redresse avec vivacité.

— C'est vraiment toi, Bucky ! continue l'homme. On a cru que t'étais mort ! On t'a cherché partout ! Mais où est-ce que t'étais !?

Bucky. C'est qui, ça, Bucky ? C'est moi ?

— John ? demande America d'une petite voix. Qui c'est ?

John ? répète l'homme, surpris.

Il s'est relevé, et il me serre les deux épaules avec force, l'air bouleversé par l'émotion.

— Je… Je sais pas.

Son visage ne me dit absolument rien. Il a la peau chocolat, les cheveux noirs coupés à ras, un petit bouc bien rasé. Il est beau. Et complètement inconnu au bataillon, forcément.

— Merde, mec ! C'est moi ! Sam ! Tu me reconnais pas ?

Il y a un instant de silence, et Sam cligne des yeux.

— Tu ne me reconnais pas, dit-il.

J'ai les mains qui tremblent. J'ai la gorge sèche.

Il y a peut-être quelqu'un tout droit sorti de mon passé, juste devant moi.

— John est amnésique, explique America. Il a eu un accident. Il ne se souvient de rien.

Lentement, Sam porte les mains à sa bouche. Ses grands yeux noirs s'écarquillent.

— Oh putain, dit-il. Oh putain. Grand Central ?

Je hoche la tête lentement, toujours incapable de parler.

— Et t'as perdu la mémoire ? continue-t-il à demander, les yeux écarquillés.

— Oui. J'ai tout oublié.

— Tout ? Même Steve ?

Steve. Je sens mon cœur faire un bond à l'évocation de ce nom. À côté de moi, America sursaute.

— Steve ! C'est le nom qu'il répète tout le temps dans son sommeil !

— Mais je ne sais pas à qui ça correspond, je me dépêche d'ajouter. Je ne sais pas qui est Steve. Je… Je ne sais même pas qui je suis.

Instant de silence. L'homme a l'air trop éberlué pour parler.

— Sam ? C'est bien ça ? Sam ? (Il hoche la tête.) On se connaît, alors…? Comment je… Comment je m'appelle ?

Je déglutis.

— B… Bucky ? C'est ça ? Tu m'as appelé Bucky ? C'est mon nom ?

Sam a l'air pétrifié de stupeur. Au bout d'un long moment, il cligne des yeux. J'ai toujours les mains qui tremblent. America en saisit une et la serre avec force. Le geste semble réveiller Sam, qui répond lentement :

— C'est ton surnom… Bucky. Ton vrai nom…

Il déglutit à son tour, et je crois que je n'ai jamais connu une telle frustration, une telle impatience. (Du moins, jamais au cours de ces quarante-trois derniers jours.)

— C'est James, dit-il finalement. James Buchanan Barnes.

James. Je suis un James. Je ne suis pas un John. America me serre la main, avec un grand sourire.

— Tu t'appelles James, John !

— James Buchanan Barnes, je répète.

Les mots n'évoquent absolument rien pour moi. C'est fou – il s'agit de mon nom, à en croire ce type sorti de nulle part. Comment peuvent-ils n'avoir aucun sens ?

— C'est ça, répète Sam. Oh mon dieu, Steve va être tellement dingue…

— Qui c'est, Steve ? demande America, ma sauveuse.

Pour la première fois, Sam se tourne vers elle, l'air curieux.

— Et toi, qui es-tu ?

— Je m'appelle America ! J'ai été recueillie par John. Enfin, James. Il me protège des brutes et il m'apprend à lire.

Sam, éberlué, tourne son regard vers moi.

— On dort dans une planque, je lui explique. Je ne sais pas où j'habite, et on n'aime pas les refuges pour sans-abris, elle et moi.

La mâchoire de Sam se décroche. Je crois qu'il n'a pas compris qu'on était sans-abris. Après tout, on vient de prendre notre douche hebdomadaire, et j'ai mis ma seule autre tenue (j'ai utilisé mes vingt dollars pour m'acheter un autre jean et un tee-shirt dans une boutique d'occasion). On a l'air plutôt propres. Normaux.

— Oh, merde, dit-il. Merde. Bon, écoute, Bucky... Je… Merde, je sais pas quoi faire. Qu'est-ce que je fais ?

— Qui est Steve ?

Sam relève la tête vers moi, l'air sérieux.

— Steve, c'est ton petit ami. Vous êtes ensemble depuis plus de dix ans. Vous étiez amis d'enfance, avant. Tu ne souviens pas de lui ?

Je ne me souviens même pas de moi…

Non. Je ne me souviens de rien.

— Bon, dit Sam, pensif. Écoute, je crois que la meilleure chose à faire, en premier, c'est de le prévenir qu'on t'a retrouvé. Ça fait depuis l'accident qu'on te cherche partout. Enfin, que je te cherche partout, parce que lui… avec son plâtre…

— Qu'est-ce qu'il a ?

— Il s'est cassé une jambe, ce jour-là, à Grand Central. Il est immobilisé chez lui. Chez vous.

— Chez nous ? On habite ensemble ?

Sam hoche la tête. Il a l'air à la fois soulagé et défait. Je le comprends – pour ma part, j'hésite entre l'euphorie et la panique.

Je m'appelles James Barnes.

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Sam nous entraîne chez Steve. En chemin, il me pose toutes sortes de questions : "Mais où t'étais, mec?" "Qu'est-ce que t'as fait depuis tout ce temps?" "T'as vécu à la rue pendant un mois et demi ?"

Il me parle de Steve. Mon petit ami. L'amour de ma vie, apparemment. On se connaît depuis qu'on a six ans. On est amoureux l'un de l'autre depuis qu'on est adolescents, mais comme on n'est pas dégourdis, on ne se l'est avoué que lorsqu'on avait dix-neuf ans.

— Alors, j'ai vingt-neuf ans ? Si mes calculs sont bons ?

Sam me regarde, choqué. Il n'arrive pas à assimiler le fait que je ne sois plus qu'une ardoise vierge.

— Trente, en fait, dit-il. Le 10 mars dernier.

Trente ans. C'était plus ou moins ce que j'imaginais.

— Steve a vingt-neuf ans, reprend Sam. Il en aura trente le 4 juillet.

Je hoche la tête. Sam sort son portable.

— Je vais l'appeler, dit-il. Éviter de lui provoquer une crise cardiaque en te voyant débarquer dans le salon.

America et moi, curieux, on écoute sa conversation. Il ne met pas le haut-parleur, mais le son est si fort que j'arrive à tout entendre quand même.

Allô ?

— Steve, c'est moi, c'est Sam.

Salut, Sam. Où est-ce que tu es ? Tu devais être à l'appart il y a une heure.

— Oui, euh… j'ai eu… un imprévu.

Un imprévu ?

— Oui. Écoute, Steve…

Mais il est incapable de continuer. À l'autre bout du fil, Steve prend soudainement une profonde inspiration.

Oh mon dieu, Sam. Tu l'as trouvé ? Tu as trouvé Bucky ? Dis-moi que tu l'as trouvé, par pitié, par pitié, Sam, dis-moi que tu l'as trouvé.

Sam reste silencieux. Il n'a pas vraiment trouvé Bucky – il a trouvé John Wilkes, dans le corps de Bucky. Et il ne sait pas comment le dire à Steve.

Je suis content de ne pas être à sa place pour cette discussion délicate. Nul doute que j'aurai besoin de toutes mes forces pour tout à l'heure.

— En fait…

Sam, arrête de tourner autour du pot, je suis en train de mourir, là.

— Oui. J'ai trouvé Bucky.

Une autre exclamation.

Oh mon dieu, bafouille Steve. Oh mon dieu. Il est avec toi ? Passe-le moi, je t'en prie.

Même de là où je suis, j'entends les larmes dans sa voix.

— Attends, Steve. Ce n'est pas vraiment Bucky, avertit Sam. C'est… C'est compliqué.

Silence.

Comment ça, "ce n'est pas vraiment Bucky" ? Sam, explique-toi.

Son ton est autoritaire, maintenant, et sans que je sache pourquoi, ça me fait sourire.

Sam, lui, ne sourit pas du tout. Il me jette un regard.

— Il a perdu la mémoire, Steve. Il ne se rappelle de rien.

Quoi ? Il ne se rappelle… de rien ?

— Je lui ai appris son propre nom.

Oh. Mon dieu.

— On se dirige vers l'appartement, là. D'accord ? Je voulais te prévenir. On arrive dans cinq minutes, ok ?

Ok. Je… Ok. À tout de suite. Merci, Sam.

Sam raccroche en soupirant.

— Désolé, dit-il. Je pensais qu'il valait mieux le prévenir.

— Tu as bien fait. Peut-être que ça rendra le tout un peu moins embarrassant.

America me serre la main comme pour me réconforter ; en réalité, c'est moi qui m'accroche à elle comme à une bouée de secours. C'est bien beau, de retrouver son passé, mais après un mois et demi passé à l'imaginer, je ne me sens brusquement plus vraiment prêt à l'affronter.

J'ai un petit ami. On est ensemble depuis dix ans. On s'aime depuis presque deux décennies. Il me croyait mort. Je ne me souviens plus de lui.

Parfait.

.

Sam s'arrête en bas d'un bâtiment devant lequel je suis passé des dizaines de fois.

Si seulement j'avais su que j'en avais les clés.

L'odeur dans le couloir me semble familière, comme si elle me faisait entrevoir par un trou de serrure des souvenirs enfermés dans une pièce condamnée.

— Ça fait combien de temps qu'on habite ici ? je demande à Sam.

— Longtemps, répond Sam. Steve y habite depuis dix ans. Tu as emménagé avec lui il y a cinq ans, officiellement, mais tu squattais déjà là avant.

Je hoche la tête. America lâche un petit sifflement.

— C'est joli, ici.

"Joli" ne décrirait pas ce hall, à la tapisserie fanée et au lino usé, mais America est habituée aux refuges et à notre planque ; elle voit surtout la porte d'entrée avec badge et l'ascenseur.

Lorsqu'on arrive devant la porte, mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je rentre chez moi.

J'espère juste que mon cerveau s'en rendra compte.

Sam frappe à la porte, l'air mal à l'aise, et elle s'ouvre presque immédiatement.

Derrière elle se tient Steve.

Du moins, je sais que c'est Steve, puisque Sam me l'a dit. Mais je ne me souviens pas de lui. Il est assez petit, mince, blond aux yeux bleus – il ressemble au visage que je voyais dans mes rêves. Il se tient sur des béquilles, le pied droit dans le plâtre.

Quand il me voit, ses yeux se remplissent de larmes.

— B-Bucky, bafouille-t-il.

Ce nom n'évoque toujours rien pour moi, mais je m'efforce de lui faire un petit sourire quand même.

— Salut, Steve.

J'ai envie de rajouter "enchanté". Je me retiens à temps.

Sam entre dans la pièce sans faire de manières ; lorsque je me retrouve face à Steve, je ne sais pas quoi faire. Lui serrer la main ? L'embrasser ? Mais même si on est ensemble, apparemment, il reste un inconnu pour moi. Steve doit s'en rendre compte, car une tristesse indicible traverse son expression, vite remplacée par une petit sourire tout aussi faiblard que le mien.

— Je… Je peux te serrer dans mes bras ?

Ça n'engage à rien, j'imagine. Je hoche la tête, et il clopine vers moi, déséquilibré par la lourdeur de son plâtre. Puis, d'une main, il pose les béquilles contre la porte d'entrée, et il s'accroche à moi de l'autre, avant de se tourner et de glisser ses bras dans mon dos.

Je fais une tête de plus que lui. Mon nez atterrit dans ses cheveux, et son odeur me serre la gorge, me remue profondément – et c'est là, à cet instant, que je sais à coup sûr qu'ils ne m'ont pas menti.

Malgré tout, malgré son odeur, Steve reste un inconnu, et ce n'est que timidement que je referme mes bras contre lui.

— Bucky, soupire-t-il. Tu m'as tellement manqué. J'ai imaginé le pire… Il y a eu tellement de morts à Grand Central.

Je ne sais pas quoi dire pour le réconforter. Je ne suis pas mort, mais je ne sais pas s'il y a une telle différence, au fond.

Steve doit le sentir, car il se recule et m'adresse un sourire. Je vois poindre des larmes au coin de ses yeux, et je me demande si je dois les essuyer. Est-ce que l'ancien moi le faisait ? Dans le doute, je reste immobile.

Il me regarde des pieds à la tête.

— Tu n'as pas été blessé, pendant l'attaque ?

— Non. Rien de particulier. Juste une petite commotion cérébrale et l'amnésie.

Steve hocha la tête lentement.

— Et toi, qui es-tu ? demande-t-il en récupérant ses béquilles et en se tournant vers America.

— Je m'appelle America, répond-elle en se redressant de toute sa (petite) taille. J'ai probablement huit ans. Je reste avec John. Je veux dire, James. Enfin, Bucky. On dort dans une planque et il m'apprend à lire.

L'éclair de tristesse repasse dans les yeux de Steve, si vif que je doute qu'America le repère, mais il ne m'échappe pas, à moi.

— Enchanté, America, dit-il en lui tendant la main.

C'est la bonne réaction à avoir ; America, ravie qu'on la traite comme une adulte, la serre d'un air rayonnant.

— Entrez, dit Steve en se reculant. Vous avez faim ? Vous voulez quelque chose à boire ?

Le fait est qu'on n'a pas mangé depuis ce matin, et America hoche la tête vigoureusement.

— Sam ? demande Steve. Tu veux bien t'en charger, s'il te plaît ?

Sur le chemin, Sam n'a pas trop abordé sa propre relation avec Steve, plus préoccupé par le fait de m'expliquer la mienne ; mais ils ont l'air proches, c'est évident. Je me demande comment ça s'est passé, entre nous : qui a connu Sam en premier, qui l'a présenté à l'autre ? Comment se sont déroulés nos rendez-vous à Steve et moi, comment est-ce qu'on a décidé de passer d'amis à amants ?

Steve s'assoit sur le canapé et nous adresse un petit sourire embarrassé.

— Je suis désolé, je fatigue vite, avec ce fou... ce fichu plâtre, corrige-t-il in extremis.

— Tu peux dire des gros mots, lui dit America d'un ton paternel. Je les connais tous. Ça ne me changera pas trop de la rue. John aussi, il dit des gros mots, parfois. Enfin – Bucky, pardon.

— John, sourit Steve (mais son sourire est pâle, triste). Pourquoi John ?

— Parce que c'était le nom du candidat à la télévision quand les docteurs m'ont demandé comment je voulais qu'ils m'appellent.

Quand je vois les yeux de Steve se remplir de larmes, je me dis que j'ai peut-être été trop brusque. J'aurais dû mentir, j'aurais dû dire, comme ça, par hasard, c'est un nom courant, après tout, non ?

America regarde les larmes de Steve, éberluée, comme si elle avait oublié que les grandes personnes pleuraient aussi. (Pourtant, elle m'a vu plusieurs fois me réveiller avec les joues trempées. Mais peut-être que ça ne comptait pas, pour elle, parce que j'étais endormi.)

Steve s'essuie les yeux rapidement, le sourire toujours collé sur ses lèvres, vacillant comme un néon mal alimenté. J'ai envie de m'excuser, mais je n'ai pas pour autant l'impression que c'est de ma faute. Je n'ai pas demandé à perdre mes souvenirs. Je baisse les yeux, mal à l'aise.

Heureusement, Sam revient avec trois verres de jus d'orange, un verre de lait pour Steve, et un bol de chips sur lequel se précipite America d'un air vorace.

— Tu veux bien me raconter ? demande Steve d'une voix douce. Ce qui t'est arrivé ?

Je hausse les épaules. Il n'y a pas beaucoup à raconter, pour être honnête, mais je le fais quand même. Je vois ses lèvres trembler au cours de mon récit, mais il arrive bravement à garder ses larmes à l'intérieur de ses yeux. Il ne touche pas à son verre de lait.

— Et… Et toi ? je demande, mal à l'aise. Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qu'est-ce qui nous est arrivé ? On était ensemble, ce jour-là ?

— On revenait du MOMA, le Musée d'Art Moderne, explique Steve, l'air sombre. Des aliens ont débarqué, les Avengers ont été appelés – Luke Cage, Danny Rand, Jessica Jones, toute la troupe. Hulk nous est tombé dessus. Il y a eu d'autres dégâts ailleurs, bien sûr, mais… il est passé à travers le toit. J'étais parti nous chercher quelque chose à boire en attendant notre train. Le toit a explosé, et… j'ai eu la jambe brisée par un débris. Incapable de bouger. Quand je me suis réveillé, à l'hôpital, j'ai demandé des nouvelles de toi. Personne ne savait qui tu étais. J'avais tellement, tellement peur que tu aies été enseveli sous les décombres, comme tant d'autres…

Tout en parlant, ses larmes se remettent à couler, et j'ai de la peine. Pas pour nous – juste pour lui. Parce qu'il a l'air d'avoir vécu l'enfer, à cause de moi.

— Sam m'a dit de ne pas abandonner espoir, continue-t-il. On n'a pas retrouvé ton corps dans les décombres. Alors il s'est mis à chercher.

— Pourquoi tu ne m'as pas trouvé ? je demande en levant les yeux vers Sam.

— J'ai demandé à tous les hôpitaux de New York s'ils avaient un James Barnes. Ils m'ont tous répondu que non, dit Sam. Ils n'ont pas cherché plus loin. Ils n'ont pas pensé que je recherchais peut-être un homme qui avait perdu la mémoire. Je n'ai pas envisagé cette idée non plus. J'aurais dû. Je suis désolé, Steve.

— C'est rien, dit Steve. Bucky est là, maintenant. C'est tout ce qui compte.

Bucky est là. Le problème, c'est que Bucky n'est pas vraiment là. Il a laissé son corps, et c'est quelqu'un d'autre, c'est John, qui a repris le contrôle. Mais je ne le dis pas à Steve.

— Tu… Tu restes ici, hein ? demande Steve d'une petite voix. Je… Je ne sais pas où tu dors, en ce moment…

J'imagine qu'il fait des efforts pour me poser la question ; pour lui, maintenant, je suis rentré à la maison. Mais c'est loin d'être aussi simple, dans ma tête. J'hésite.

— Je… Je ne veux pas laisser America toute seule.

— Elle peut venir aussi, propose Steve aussitôt.

À vrai dire, l'idée de dormir ici est bien évidemment plus attrayante que celle de rejoindre la planque ; c'est beaucoup plus sécurisé, il y a de l'eau, de l'électricité, du confort.

Mais j'ai beau savoir que je suis chez moi, je me sens comme chez un inconnu.

Sans compter qu'il y a le problème Steve ; ensemble depuis dix ans, fous amoureux, apparemment. Est-ce qu'il s'attend à ce que je réendosse tout de suite le rôle de son petit ami ? Il est mignon, c'est vrai, gentil, adorable, et je peux comprendre pourquoi Bucky est tombé amoureux de lui : mais John ne le connaît ni d'Ève ni d'Adam.

Je jette un regard à America, qui a fini de manger le bol de chips et qui promène autour d'elle un regard extasié. L'appartement est agréable. Pas de vue sur le Chrysler Building, juste sur la rue, mais à l'intérieur, c'est bien décoré, c'est confortable, avec la télé, les bibliothèques de livres, les canapés, les murs en briques apparentes. Une porte ouverte au fond laisse entrevoir ce qui ressemble à un atelier de peinture. Il y a deux autres portes, fermées, probablement la chambre et la salle de bain. La cuisine est séparée du salon par un bar.

Je me lève.

— Je vais être honnête, Steve, dis-je gravement. Je ne me souviens de rien. Ni de cet endroit, ni de toi, ni de Sam, ni de notre relation… Le seul souvenir qui m'est revenu d'avant l'accident, c'est un repas avec ma famille, quand j'étais petit, probablement. Mes parents. Une sœur, peut-être ? Je crois. Et je ne sais même s'ils sont encore en vie.

— George et Winifred, tes parents, dit Steve d'une voix faible. Ils sont décédés il y a trois ans. Ta sœur, c'est Rebecca, elle est encore en vie. Tu la vois environ une fois tous les six mois.

Je déglutis et je me rassois, nerveux.

—Je… Je ne me souviens pas.

— Je sais, Bucky.

— Ce que je veux dire, c'est que… je ne suis pas Bucky. J'ai juste son apparence. C'est tout.

Steve hoche la tête. Je le sens au bord des larmes, une fois de plus.

—Je ne dis pas que… je n'ai pas envie de revenir habiter ici, ou quoi que ce soit. C'est… c'est censé être ma maison. Mais… la situation est compliquée.

— Je sais, murmure Steve une nouvelle fois. Je suis juste… Je suis juste heureux de t'avoir retrouvé vivant. De savoir que tu vas bien. On ira au rythme que tu veux, Buc… je veux dire… Tu préfères que je t'appelle John ?

Sa voix est toute petite, et je peux presque palper la douleur que je lui cause. J'aimerais bien être capable de la faire disparaître. Je voudrais être Bucky.

— Non, je dis à voix basse. Appelle-moi Bucky. C'est mon vrai nom, après tout.

Steve hoche la tête, et reprend :

— Je sais que… Enfin, j'imagine à quel point la situation doit être déroutante, mais… si tu veux bien, j'aimerais vraiment… rester à tes côtés pour t'aider à guérir.

Je sais qu'il est sincère, qu'il ne propose pas ça par égocentrisme, parce qu'il veut me garder à ses côtés. Je sais qu'il pense avant tout à moi, à mon bien, et qu'il propose parce qu'il espère pouvoir m'aider. Au fond de moi, je le sais.

Je jette un regard à America, qui m'observe avec beaucoup d'attention, ses yeux grand ouverts, comme si elle essayait de me suggérer une idée par la pensée, puis je me retourne vers Steve.

— America…

— Elle peut rester, assure aussitôt Steve à nouveau. Vous êtes une équipe. Je comprends. Je ne veux pas vous séparer. Je ne l'aurais jamais renvoyée à la rue toute seule, de toute façon.

America me fixe de ses grands yeux noirs.

— Tu veux rester ? je lui demande.

Immédiatement, elle hoche la tête avec force. Je m'autorise un petit sourire.

— Bon. Il faudrait qu'on aille chercher nos affaires à la planque, alors. Ou demain, peut-être, dis-je en me ravisant lorsque je la vois étouffer un bâillement.

Il n'est que dix-neuf heures trente, mais la journée a été chargée.

— On devait commander des pizzas, rappelle America d'une voix fatiguée.

— Demain, d'accord ?

— Ok.

Sans autre forme de procès, elle se roule en boule sur le canapé à côté de moi et s'endort.

Steve se lève, très embarrassé.

— Je… Tu… Tu veux dormir aussi ? Je… Je peux… préparer l'atelier pour toi.

Je suis touché par sa délicatesse ; dormir dans un lit commun ne m'enchante pas beaucoup, pour être honnête. Je hoche la tête.

— Oui… Merci.

Sam l'aide à préparer deux matelas gonflables, qu'ils transportent dans l'atelier après avoir écarté chevalets et toiles ; j'envisage d'interroger Steve à ce sujet, mais j'ai encore trop de choses à apprendre, et je suis fatigué, moi aussi. Ce sera pour demain.

Ils mettent des draps sur les matelas, et j'y dépose America, avant de m'installer à côté d'elle.

Cinq minutes plus tard, je dors déjà.

Je ne rêve pas, cette nuit.


Eeeeet voilà !

D'autres problèmes font leur apparition, hin hin hin ! A (possiblement) dimanche pour la suite !

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