Disclaimer: voir le premier chapitre
-12-
Après avoir quitter le village, Aragorn et Nimroël s'étaient dirigés vers le nord à toute allure. Ils avaient galopé durant plusieurs heures, tentant de battre l'orage de vitesse. Mais la pluie finit par les rattraper et en quelques minutes, ils furent trempés. La jeune fille sursautait à chaque coup de tonnerre. Elle était peu habituée à ce genre de manifestation du temps. En Lórien, il faisait presque toujours beau temps. Quand il pleuvait, c'était une pluie douce et rafraîchissante qui tombait. Et même si l'hiver le vent pouvait être vif au sommet des arbres, il n'y avait jamais de tempête. Et puis à Mirkwood, lors des orages, elle s'était terrée dans la caverne où le bruit du tonnerre était grandement atténué. Elle trouvait donc très impressionnant les terribles grondements et roulements de l'orage. La pluie froide inondait son visage et elle devait s'essuyer les yeux avec sa manche pour essayer d'y voir quelque chose. Aragorn chevauchait à peu de distance devant elle, mais parfois, quand une bourrasque de vent était particulièrement violente, il disparaissait totalement à sa vue. Elle craignait de se perdre dans la tempête et poussait sa monture à se rapprocher du cheval de son guide. Si bien que Galian dut soudain faire un écart pour éviter Mordal quand Aragorn s'arrêta au sommet d'une petite colline. La jeune fille faillit être désarçonnée, mais elle se rattrapa de justesse à la crinière de son cheval.
Sans un mot, Aragorn lui pointa du doigt un petit bois au creux d'une légère dépression du terrain. Puis il descendit de cheval et lui tendit la bride de Mordal. Elle hocha la tête et se mit à descendre en direction des arbres. Elle se retrouva rapidement à l'abri des hauts conifères mais elle dut descendre de Galian pour réussir à passer sous les branches les plus basses. Elle avança de plus en plus profondément dans le boisé jusqu'à ce qu'elle trouve un endroit totalement sec. Elle se demandait pourquoi Aragorn s'était attardé. Un peu inquiète, elle déchargea les chevaux mais elle leur laissa leur mors et elle les attacha non loin du campement. Ensuite, elle dégagea soigneusement un espace de toutes les brindilles et de toutes les aiguilles qui se trouvaient sur le sol. Elle creusa même légèrement la terre avant d'allumer un feu vif. Elle mit ensuite de l'eau à bouillir. N'ayant plus rien à faire, elle tournait en rond depuis quelques minutes déjà, se frictionnant les bras pour essayer de se réchauffer, quand le rôdeur la rejoignit enfin.
Il n'avait rapporté que quelques feuilles et elle se demandait bien ce qu'il comptait en faire. Sans un mot, il s'agenouilla près du feu et versa un peu d'eau bouillante dans une petite écuelle en bois. Puis il y mit les feuilles à macérer. Une odeur piquante et rafraîchissante se mit à s'élever dans leur abri et Nimroël se sentit réconfortée et remplie d'une douce énergie.
- Cette plante s'appelle athelas ou feuille du roi, dit alors Aragorn en lui montrant les quelques feuilles qui lui restaient. Elle a un grand pouvoir de guérison.
Intriguée, la jeune fille le regarda détacher la ceinture à laquelle étaient pendus son épée et son court poignard. Il enleva ensuite sa chemise et Nimroël ne put retenir un cri. Le dos et la poitrine de l'homme étaient couverts de contusions d'un bleu sombre. Les gardiens de la prison étaient encore plus brutaux qu'elle ne l'avait imaginé.
Aragorn baigna doucement chacune de ses blessures avec l'eau dans laquelle l'athelas avait macéré. Puis il demanda à la jeune fille de l'aider à soigner son dos et elle s'exécuta avec délicatesse, les mains légèrement tremblantes.
- Je suis désolée… tout est de ma faute. Je vous demande pardon.
- Ce n'est pas votre faute. Nous vivons des temps sombres. Je suis en grande part responsable de ce qui est arrivé. Mais nous ne pouvons pas changer ce qui s'est passé. Il faut seulement s'assurer de ne pas répéter les mêmes erreurs.
Nimroël ne dit plus rien. Elle termina simplement de soigner les ecchymoses de son guide, puis elle le regarda se rhabiller. Quand il voulu jeter ce qui restait de la décoction d'athelas, elle le retint.
- Je… je crois que j'en ai besoin aussi, murmura-t-elle.
L'homme fronça légèrement les sourcils, puis il lui demanda où elle avait mal. Elle souleva doucement sa chemise, exposant ses côtes et son dos. Aragorn palpa d'abord les os pour vérifier qu'elle n'avait rien de cassé puis il soigna doucement sa blessure avec le tissu encore imbiber de la décoction et elle sentit sa douleur s'apaiser rapidement.
- Vous avez deux côtes fêlées, mais elles ne sont pas brisées. Évitez de faire des mouvements brusques et tout rentrera dans l'ordre.
- Merci.
- Pourquoi m'avez-vous caché que vous étiez blessée?
En guise de réponse, Nimroël haussa les épaules et détourna le regard. Elle ne savait plus très bien pourquoi elle n'avait rien dit. Sans doute parce que, malgré ce que lui avaient dit Galadriel et Celeborn, elle n'aimait toujours pas montrer ses cicatrices.
L'orage avait cessé et la jeune fille aurait aimé se remettre en route immédiatement, mais Aragorn lui ordonna de prendre un peu de repos. Elle s'installa donc confortablement et elle s'endormit rapidement. Cependant, au bout d'à peine quelques heures, elle se mit à s'agiter puis elle s'éveilla en sursaut. Elle aurait voulut hurler, mais le cri était resté bloqué dans sa poitrine. Elle venait de faire le plus horrible des cauchemars, mais quand le rôdeur la questionna sur son rêve, elle refusa de lui répondre. Elle en était incapable : elle avait rêvé qu'Aragorn avait été pendu. L'image du rôdeur oscillant légèrement au bout d'une corde était imprimée dans son esprit et elle paraissait si réelle qu'elle ne parvenait pas à la chasser. Elle refusa catégoriquement de se recoucher et Aragorn n'insista pas. Elle monta simplement la garde pendant que l'homme se reposait un peu à son tour.
Dès que le rôdeur se fut endormi, elle se leva sans bruit et alla voir Galian. Comme elle le faisait bien souvent quand elle avait besoin de réconfort, elle se suspendit à son cou. Elle pleura doucement, en silence, le front appuyé contre son encolure. Elle resta un long moment ainsi, sans bouger, profitant de la force et de la chaleur de l'animal.
Durant plusieurs jours, ils avancèrent rapidement. Ils chevauchaient toute la journée et une bonne partie de la nuit, se déplaçant parmi les hautes herbes, empruntant de petits sentiers qu'Aragorn semblait bien connaître. Pour se reposer, le rôdeur choisissait un abri bien dissimulé pour établir leur campement. Il aidait la jeune fille à décharger les bêtes puis il allumait un petit feu pendant qu'elle allait chercher de l'eau. Il préparait ensuite le repas qu'il tentait de rendre le plus appétissant possible. La jeune fille s'efforçait alors de manger, avalant péniblement quelques bouchées.
Avant de s'installer pour la nuit, le rôdeur partait une heure ou deux pour inspecter les environs. Nimroël le regardait partir avec angoisse, mais elle ne disait rien. Aragorn n'aimait pas la laisser seule, mais il ne voulait pas non plus risquer une autre rencontre avec des inconnus. Il craignait la réaction que la jeune fille pourrait avoir face à une telle situation. Quand il revenait, il la retrouvait le plus souvent accrochée à son cheval. Il était évident qu'elle avait pleuré, mais elle refusait d'en parler. Elle était d'ailleurs de plus en plus renfermée. Elle semblait souvent absente et quand il lui parlait, elle répondait par monosyllabe, quand elle daignait répondre.
Plus le temps passait et plus il s'inquiétait à son sujet. Elle avait mauvaise mine, les traits tirés et les yeux cernés. Elle ne mangeait pratiquement pas et la nuit, elle dormait à peine quelques heures avant de s'éveiller en hurlant. Ensuite, elle refusait catégoriquement de se recoucher et souvent, elle insistait pour qu'ils reprennent leur route. Elle avait peur, c'était évident, mais il ne savait plus quoi faire pour la rassurer. Heureusement, ils approchaient d'Imladris et il savait qu'une fois dans la vallée, il lui serait plus facile de surmonter son traumatisme.
Allongée devant le feu, quelques jours plus tard, Nimroël frissonnait, mais elle n'avait pas le courage de se lever pour aller chercher sa couverture. Les journées étaient encore très chaudes en ce début de septembre, mais les nuits étaient froides et humides. Heureusement, dès le lendemain, ils seraient à Imladris. Elle dormirait à nouveau dans un lit chaud et confortable, et, avec un peu de chance, elle ne ferait plus de cauchemar.
Malgré la perspective de retrouver un lit douillet, la jeune fille ne savait pas trop si elle devait se réjouir de voir enfin se terminer ce long périple. Elle éprouvait une sorte d'inquiétude à l'idée de rencontrer des inconnus, même s'il s'agissait d'elfes. Et puis, on nommait le Seigneur Elrond, Peredhil, ce qui signifiait semi-elfe. Ça impliquait donc qu'il était aussi à demi humain. Et qu'il le soit à moitié ou entièrement, elle n'aimait pas l'idée de devoir vivre sous son toit.
Ils se remirent en route dès les premières lueurs de l'aube et ils parvinrent rapidement au gué du Bruinen. À cet endroit, la rivière, peu profonde, s'élargissait et l'eau se précipitait joyeusement entre les cailloux. Ils franchirent aisément le cours d'eau, mais ils durent ensuite descendre de cheval pour grimper la longue pente escarpée qui se trouvait de l'autre côté. Le sol était glissant et les chevaux eurent un peu de mal à suivre l'étroit sentier jusqu'au sommet.
Une fois en haut de la pente, Nimroël découvrit un vaste terrain presque désert, couvert de bruyère et de rochers. En quelques endroits, la présence d'eau était révélée par de petites taches de couleur verte, mais le reste de la plaine était aride, d'un jaune terne. Le sol montait en pente douce jusqu'aux pieds des monts Brumeux, à l'est, et rien ne venait en interrompre la monotonie. Pour traverser ce désert, il n'y avait qu'un petit sentier, étroit et tortueux. Le chemin était marqué de pierres blanches, mais celles-ci étaient irrégulières et parfois elles étaient toutes petites ou recouvertes de mousse. Il n'était donc pas facile de suivre cette route, mais Aragorn paraissait bien connaître son chemin.
Le soleil monta lentement dans le ciel, puis il sembla s'immobiliser au-dessus de leur tête. Ses rayons étaient réverbérés par le sol et Nimroël se sentait engourdie et accablée par la chaleur qui régnait sur la lande. Il n'y avait aucun arbre ni aucun rocher où ils auraient pu s'abriter. La jeune fille avait rabattu son capuchon sur sa tête pour tenter de protéger sa peau fragile du soleil, mais ainsi, elle avait encore plus chaud.
Tout au long du chemin, ils découvraient à leurs pieds d'étroites vallées, aux parois escarpées, étonnement verdoyantes. Tout au fond de ces vallées, des ruisseaux ou de petites rivières couraient, minces rubans bleus dans toute cette verdure. Ces gorges restaient cachées à leur vue jusqu'à ce qu'ils se retrouvent tout au bord. Ils étaient alors surpris de ce contraste avec la plaine désertique. Ils virent également des ravins, gouffres sombre et infranchissables, des fondrières remplies de fleurs multicolores et de profondes crevasses. S'ils se perdaient dans cet environnement, ils pourraient tourner en rond pendant des jours sans réussir à retrouver leur chemin. Cependant, le rôdeur avançait sans hésitation, ses yeux perçants à l'affût des quelques indices laissés par les elfes.
Peu à peu, le soleil descendit et leurs ombres s'allongèrent devant eux. Puis le soleil disparu derrière l'horizon et il fit de plus en plus sombre. Fatiguée, la jeune fille chevauchait sans regarder où elle allait, laissant le soin à Galian de suivre Mordal. Elle était plongée dans une sorte de rêverie, essayant d'imaginer à quoi pouvait ressembler Imladris. Mentalement, elle tournait et retournait les paroles d'une chanson qui parlait de la vallée cachée. Jusqu'à aujourd'hui, elle n'avait pas réellement compris le sens de certains vers, se demandant comment on pouvait cacher une vallée entière, où vivaient des centaines d'elfes.
Mordal sursauta et faillit soudain dégringoler la pente raide qui surgit devant lui. Aragorn tira vivement sur les rennes de sa monture et se tourna vers Nimroël, un large sourire aux lèvres.
- Voici la merveilleuse vallée d'Imladris, que les hommes nomment Fondcombe.
La jeune fille s'approcha du bord de la profonde combe et admira un long moment, en silence, la vallée qui s'étendait loin en dessous. Ce ne furent ni les arbres magnifiques, ni la jolie rivière qui courait parmi les cailloux en faisant entendre sa voix rieuse, ni les impressionnantes chutes d'eau qui tombaient en un grondement sourd des hautes falaises, ni même la lumière qui semblait monter de la vallée alors que le soleil était pourtant couché depuis longtemps, qui ravirent son cœur. Ce fut simplement la douce odeur qui flottait dans l'air, un air d'une rare pureté, qui rehaussait le parfum et la saveur de tout ce qui poussait dans la vallée.
Nimroël s'engagea précautionneusement derrière Aragorn, dans le petit sentier qui serpentait jusqu'au fond de la vallée. À mesure qu'ils descendaient, elle se laissait envelopper par les piquants effluves des pins. Les petits arbres firent ensuite place aux grands chênes et aux hêtres et l'odeur riche de la terre humide se mélangea au doux parfum des arbres. Lorsqu'ils furent arrivés sur un terrain plus stable, elle arrêta son cheval et leva la tête pour admirer la voûte sombre du ciel où brillaient, d'un éclat vif, d'innombrables étoiles.
Ils entendirent alors les chants joyeux de nombreux elfes qui leur souhaitaient la bienvenue, dans leur langue d'abord, puis en Sindarin ensuite. Plusieurs elfes interpellèrent Aragorn, qui répondait à leurs salutations en souriant. Nimroël entendit plusieurs fois son nom mais elle n'y porta pas vraiment attention. Elle était épuisée du long voyage qu'elle venait de faire et elle était toujours inquiète de l'accueil qu'elle recevrait de la part du Seigneur Elrond, après son escapade qui avait failli mal tourner.
Ils suivirent un petit sentier qui longeait la rivière et qui les mena jusqu'à un pont de pierres, très étroit et sans garde-fou. Aragorn mit pied à terre et Nimroël l'imita. Puis ils s'engagèrent avec prudence sur la passerelle, menant leurs chevaux par la bride. Une fois de l'autre côté, ils continuèrent à pied un moment. Des elfes vinrent alors à leur rencontre et Aragorn leur confia les bagages et les chevaux. Nimroël suivit ensuite son guide jusqu'à une immense maison, construite sur plusieurs étages avec de nombreux balcons. Adossée à la falaise, elle semblait en faire partie. Il y avait tant de fenêtres et de portes perçants les murs de cette maison qu'il était parfois difficile de faire la différence entre l'extérieur et l'intérieur du bâtiment.
Toujours précédée du rôdeur, la jeune fille grimpa lentement les quelques marches de pierres qui menaient à la porte principale, grande ouverte. Elle passa sous la large voûte de l'entrée et se retrouva dans un grand vestibule au sol couvert de dalles polies et brillantes. De nombreuses portes, toutes ouvertes, conduisaient dans toutes les directions et un escalier, légèrement incurvé, montait jusqu'au sommet de la maison. Aragorn lui fit traverser cette antichambre et elle entra ensuite dans un vaste salon éclairé de plusieurs chandeliers aux branches entremêlées. Dans une magnifique cheminée de marbre brûlait un feu joyeux. Le Seigneur Elrond les attendait. Il se tenait debout face à une fenêtre mais il se tourna vers la jeune fille dès qu'elle entra dans la pièce et il s'approcha lentement, lui donnant ainsi tout le temps de l'observer sans avoir l'air d'être impolie. Il était très grand, bien entendu. Ses longs cheveux aussi sombre que la nuit étaient ceints d'un bandeau d'argent et ses yeux d'un gris pâle, semblaient refléter la lumière des étoiles. Son visage était sévère mais un léger sourire adoucissait son expression. Nimroël avait beau chercher, elle ne voyait rien en lui qui puisse indiquer qu'il était à moitié humain. Sauf, peut-être, la carrure de ses épaules.
- Sois la bienvenue à Imladris, lui dit-il d'une voix profonde.
Nimroël dut s'éclaircir la gorge avant de pouvoir répondre poliment à l'elfe. Ce dernier les convia alors à s'asseoir autour d'une petite table où une légère collation était servie. Des boissons rafraîchissantes furent versées dans de grands verres finement ciselés et la jeune fille mit quelques fruits dans une petite assiette de porcelaine qu'elle posa en équilibre sur ses genoux. Elrond questionna alors Aragorn sur la raison de leur retard et ce dernier lui fit un court rapport sur les événements des dernières semaines. La tête baissée, Nimroël écouta son récit sans l'interrompre, malgré le sentiment de malaise qui grandissait en elle. Aragorn disait pourtant la vérité, mais il atténuait la part de responsabilité de la jeune fille, ne mentionnant sa fuite qu'en quelques mots, tandis qu'il décrivait l'interrogatoire qu'elle avait subit en mettant l'emphase sur sa ténacité face aux conseillers du maire. Lorsqu'il termina son compte rendu au Seigneur Elrond, celui-ci se tourna vers elle et lui demanda doucement si elle avait quelque chose à ajouter. Elle leva le regard vers Aragorn, puis vers l'elfe.
- Je… Ce n'est pas… Ce qui s'est passé est un peu différent.
- Explique-toi, demanda doucement l'elfe.
- Pour commencer, tout est arrivé par ma faute!
- Bien sûr que non, l'interrompit alors Aragorn.
- Si je n'étais pas partie toute seule, rien ne serait arrivé.
- Et si je n'avais pas pris le mors de Galian, vous ne seriez pas partie! Et puis, c'est moi qui ai décidé de ramener les prisonniers au village.
Nimroël secoua la tête. Le rôdeur avait raison, d'une certaine façon.
- C'est moi qui ai tué Kelth!
- C'était un accident, vous le savez aussi bien que moi.
- Je sais… Mais je me suis laissée avoir comme une débutante.
- Vous vous en êtes plutôt bien sortie, pour une débutante.
La jeune fille soupira.
- J'ai même failli vous trahir, dit-elle d'une voix douce, presque inaudible.
- Vous êtes plus forte que vous ne le croyez.
- Oh non… C'est la Dame Galadriel! Sans elle, j'aurais fait ou dit n'importe quoi pour ne pas être enfermée dans cette prison.
- C'est fini maintenant. Il faut oublier tout ça!
- J'essaie mais je n'y arrive pas…
- Avec le temps, tu y arriveras, intervint alors Elrond.
Nimroël, qui avait pratiquement oublié la présence de l'elfe, sursauta au son de sa voix. Elle voulut rattraper l'assiette qu'elle avait posée sur ses genoux mais celle-ci glissa et se fracassa sur le sol. Les fruits qu'elle contenait s'écrasèrent mollement sur les dalles, formant des taches colorées. Contemplant le gâchis bouche bée, la jeune fille aurait voulu disparaître sous terre. Elle se sentit si fatiguée tout à coup que ses yeux s'emplirent de larmes.
- Allons, tu ne vas pas pleurer pour une assiette? lui demanda Elrond d'un ton légèrement sarcastique.
Nimroël secoua la tête pour dire non. Se sentant ridicule, elle eut un petit rire puis elle se mit à sangloter sans pouvoir s'arrêter. Enlaçant ses jambes, elle posa son front sur ses genoux. La main chaude d'Aragorn se posa sur son épaule mais il ne dit rien. Au bout d'un moment, la jeune fille se calma et elle redressa la tête en s'essuyant les yeux.
- Je suis vraiment désolée.
- Ce n'est rien, dit l'elfe. Tu as seulement besoin de te reposer. Tilariel va te conduire à ta chambre.
Sur un signe d'Elrond, Nimroël suivit la jeune elfe à travers une enfilade de corridors et d'escaliers. L'elfe la conduisit ainsi jusqu'à un petit boudoir, situé au bout d'un couloir du troisième étage. Étonnée, la jeune fille entra dans la pièce et jeta un regard admiratif autour d'elle. Les murs du petit salon étaient faits de grandes pierres taillées, d'un beige clair. Trois hauts fauteuils étaient disposés autour d'une table basse en bois. Il y avait également un petit bureau et une chaise, placés près d'une large fenêtre. Le sol de dalles était recouvert d'un épais tapis bleu foncé et de légers rideaux de la même couleur pendaient aux nombreuses fenêtres, ondulant doucement sous le vent. Tilariel traversa le boudoir et ouvrit une porte qui donnait sur une petite chambre. Un immense lit, encadré de quatre hautes colonnes faites d'un bois sombre, sculptées en longues spirales, trônait au milieu de la pièce. Un magnifique couvre-lit, fait d'un riche tissu bleu, brodé d'argent, était posé dessus. Une longue commode ainsi qu'une coiffeuse surmontée d'un haut miroir ovale meublaient également la pièce. La chambre était située dans un coin de la maison. Il y avait donc des fenêtres le long de deux des murs de la chambre, habillées des même rideaux que dans le boudoir. Une porte-fenêtre donnait sur un étroit balcon qui longeait toute la chambre ainsi que le boudoir. Nimroël était ravie de cette installation et un léger sourire flottait sur ses lèvres tandis qu'elle sortait sur le balcon pour admirer la vallée quelques minutes.
Tilariel tira ensuite les tentures pour masquer les fenêtres et l'ondulation soyeuse des rideaux sous le vent donna à la jeune fille une impression de calme et de tranquillité. Elle se sentit apaisée par le mouvement fluide, comme si elle était bercée et protégée par un cocon de douceur. L'elfe lui demanda si elle avait besoin de quelque chose, et devant la réponse négative de la jeune fille, elle sortit après lui avoir souhaité une bonne nuit. Après son départ, Nimroël se changea rapidement puis elle se glissa dans le lit moelleux. Elle n'eut aucun mal à s'endormir et cette nuit-là, pour la première fois depuis des semaines, elle ne fit pas de cauchemars.
Elle sortit lentement du sommeil en entendant les voix de nombreux elfes qui chantaient. Elle se laissa glisser doucement hors du lit et sans même s'habiller, elle sortit sur le balcon. Elle regarda le soleil se lever lentement sur la combe. Dans le petit matin clair et frais, la suavité de l'air rempli du délicieux parfum des fleurs lui creusa l'appétit. Elle rentra et s'habilla rapidement, puis elle ouvrit tous les rideaux de la chambre, laissant entrer des flots de soleil. Elle passa ensuite dans le boudoir et découvrit qu'on lui avait apporté son déjeuner sur un petit plateau posé sur la table basse. Ses vêtements avaient été lavés et déposés sur le bureau avec le reste de ses affaires. Elle alla ranger ses vêtements dans la commode et elle posa le coffret de mallorne sur la coiffeuse, puis elle revint dans le petit salon et s'agenouilla près de la table. Elle mangea une bonne partie de ce qui se trouvait sur le plateau, retrouvant avec plaisir le goût des aliments. Elle se sentait lentement revenir à la vie, comme un arbre qui déplie lentement ses feuilles après un long hiver.
Elle retourna ensuite sur le balcon et contempla la longue vallée, respirant à pleins poumons l'air pur et frais. Elle regardait les elfes aller et venir autour de la maison, elle admirait les impressionnantes cascades, les arbres droits et verts. Elle passa ainsi la matinée à regarder autour d'elle. Elle aurait voulu ne jamais sortir de sa chambre mais il fallait qu'elle passe voir comment était installé Galian. Elle savait bien que les elfes prendraient soin du petit cheval mais elle devait quand même lui faire une petite visite. Elle s'apprêtait donc à sortir quand on frappa doucement à sa porte. Hésitante, elle alla ouvrir et Tilariel entra dans la pièce. Elle apportait le dîner de la jeune fille, qu'elle déposa sur la petite table avant de reprendre le plateau du déjeuner. L'elfe se tourna alors vers la jeune fille, toujours à la porte.
- Si vous désirez quoi que ce soit, n'hésitez pas à m'en faire la demande.
- Merci… Je crois que j'aimerais prendre un bain. Mais un peu plus tard s'il vous plaît. Pour l'instant, je voudrais aller voir mon cheval.
- Vous devriez manger d'abord. Ensuite, si vous voulez, je vous conduirai à l'écurie. Et je ferai préparer un bain pour vous ce soir. Ça vous va?
- Oui, merci. Mais je trouverai l'écurie toute seule, ne vous en faites pas.
Tilariel lui sourit gentiment avant de sortir. Nimroël referma la porte derrière l'elfe et elle porta le plateau de son dîner dehors, sur le balcon. Elle reprit alors son observation, tout en mangeant lentement son repas.
Elle descendit ensuite jusqu'au rez-de-chaussée, puis elle sortit par la première porte qu'elle trouva. Elle suivit un petit sentier qui descendait jusqu'à la rivière, et elle le longea jusqu'à l'endroit où elle s'était séparée de Galian, la veille. Elle descendit ensuite l'allée qu'avaient prise les elfes qui avaient emmené les chevaux jusqu'à ce que le chemin se divise en deux branches. Regardant attentivement le sol, elle prit l'embranchement de droite pour suivre les traces laissées par les sabots des chevaux. En peu de temps, elle arriva devant un joli bâtiment en pierres grises. Chaque stalle s'ouvrait sur l'extérieur par une porte à deux battants placés l'un au-dessus de l'autre. La moitié supérieure de chacune des portes était ouverte et les chevaux pouvaient ainsi sortir leur tête et profiter du soleil.
Elle passa devant chaque box et admira les magnifiques chevaux, caressant du bout des doigts leur nez velouté. Elle trouva facilement Galian, confortablement installé dans une grande stalle. Il hennit doucement en la voyant arriver et elle se dépêcha d'ouvrir la porte pour le laisser sortir. Le petit cheval semblait très content de sa nouvelle maison. Il la bouscula brusquement, désirant jouer, mais elle le repoussa en souriant. Elle le caressa durant un moment, puis elle le fit rentrer à l'écurie où il se remit à manger l'odorant foin qu'on lui avait donné.
Durant les jours et les semaines qui suivirent, Nimroël ne vit et ne parla pratiquement à personne. Elle avait besoin de solitude et les elfes respectèrent ce désir. Seul Aragorn venait parfois la voir et lui parler quelques minutes. Tilariel lui apportait ses repas et elle lui servit de guide dans l'immense demeure d'Elrond. Avec son aide, Nimroël se familiarisa avec la maison. Puis la jeune fille explora la vallée, passant toute la journée à se balader parmi les arbres. Elle prit l'habitude de s'asseoir au pied de la plus haute des chutes d'eau. La force implacable de l'eau qui dévalait la falaise, le grondement sourd qui résonnait dans la pierre et dans la terre la fascinaient. Elle aimait sentir cette vibration monter de la pierre et se répandre dans son corps. Elle avait l'impression de capter l'énergie provenant de l'eau et de la terre.
Lors de l'une de ses promenades quotidiennes, elle entendit tout à coup une elfe chanter une superbe chanson. Elle avait une voix si belle et si douce que Nimroël se figea n'osant plus faire un seul mouvement. Elle se tenait ainsi, immobile au milieu du sentier quand l'elfe apparut devant elle. Sans un mot, la jeune fille la contempla pendant qu'elle s'approchait sans cesser de chanter. Ses cheveux, épais et soyeux, étaient aussi sombre qu'une nuit sans lune. Elle semblait aussi jeune que le printemps, mais dans ses yeux gris on pouvait lire la sagesse et le savoir de maintes années. Elle ressemblait tant au Seigneur Elrond que Nimroël devina aisément qu'il s'agissait d'Arwen, son unique fille. Et celle-ci, bien que très différente de Galadriel, sa grand-mère, était aussi belle que la Dame des Galadhrim.
Quand elle fut près d'elle, Nimroël salua l'elfe respectueusement. Et quand l'elfe lui sourit en retour, elle tomba immédiatement sous le charme.
- Bonjour, je suis Arwen. Tu dois être Nimroël.
- Bonjour.
- Sois la bienvenue dans la douce vallée d'Imladris!
- Je vous remercie…
- Je ne te demanderai pas si tu as fait bon voyage. On m'a dit que vous aviez eu quelques mésaventures.
- Je préfère ne pas en parler, répondit Nimroël en baissant la tête.
- Alors parle-moi de la Lórien.
Nimroël accompagna Arwen sur le chemin du retour vers la maison d'Elrond et elle lui raconta brièvement son séjour en Lórien. La jeune fille n'avait rien de nouveau à apprendre à l'elfe au sujet de sa famille maternelle mais elle répondit tout de même de bonne grâce à ses questions. Elles se séparèrent devant la maison et la jeune fille regarda l'elfe disparaître gracieusement à l'intérieur, poussant un long soupir.
Le soir, Nimroël allait parfois écouter les contes et les chansons dans l'une des grandes salles. Mais la plupart du temps, elle se couchait tôt, après avoir avalé un souper léger. Elle n'aimait pas vraiment les travaux de couture mais elle s'était remise à broder histoire de s'occuper les doigts et l'esprit pendant quelques heures. Elle avait également trouvé la bibliothèque où elle avait emprunté quelques livres en Sindarin, et même un en Quenya, la langue des elfes vivants dans la vallée. Certains mots étaient communs aux deux langues et elle espérait se familiariser avec ce langage, même s'il était peu utilisé ailleurs qu'à Imladris.
En général, la jeune fille dormait paisiblement mais il lui arrivait encore de faire des cauchemars. Incapable de se rendormir, elle se levait et s'habillait pour ensuite aller déambuler dans la maison. C'est de cette façon qu'elle découvrit la Salle du Feu, une immense salle dont le plafond se perdait dans la pénombre. Dans une imposante cheminée de pierres sombres, au fond de la pièce, des flammes rouges et jaunes crépitaient joyeusement, unique source de lumière. Deux longues colonnes magnifiquement sculptées s'élevaient de chaque côté de l'âtre. Il régnait un tel calme dans la salle que les terribles images qui hantaient encore l'esprit de la jeune fille s'estompèrent dès qu'elle y entra. Elle prit quelques coussins sur les sièges qui meublaient la pièce et elle s'installa au pied de la cheminée. Étrangement, malgré les hautes et vives flammes, il ne faisait pas trop chaud. Elle s'allongea sur les coussins et s'endormit doucement, bercée par les craquements du feu.
Au début du mois d'octobre, Aragorn repartit vers le nord rejoindre les autres rôdeurs. Avant de partir, cependant, il lui présenta un vieil homme, Neithen, un Dúnedain, membre éloigné de sa famille. D'abord un peu mal à l'aise, Nimroël fut rapidement conquise par le vieil homme. Il parlait la langue commune avec un étrange accent, mais il racontait des histoires passionnantes de combats avec des orcs, des gobelins et des loups. Le Dúnedain ne voyait plus très clair, mais il avait encore de bonnes jambes et il adorait marcher. La jeune fille lui proposa donc de lui servir de guide. Ils firent alors de longues promenades et Neithen lui faisait des récits très détaillés de sa vie en tant que rôdeur.
Elle prenait toujours sont déjeuner et son souper seule, dans son petit salon, en lisant un livre ou en admirant la vallée, mais elle dînait souvent en compagnie du vieux rôdeur. Il savait si bien la faire rire qu'elle en avait parfois mal au ventre. Et quelques fois, il lui relatait des histoires si tristes qu'elle en avait les larmes aux yeux. Il passait des heures à lui parler et elle ne se lassait pas de l'écouter. Et puis, surtout, il ne se plaignait jamais des brèves réponses qu'elle lui faisait.
De temps en temps, après le repas, il lui demandait de lui lire des poèmes que sa fille Rose avait écrits, longtemps auparavant. Sa fille, son unique enfant, avait été tuée par des orcs alors qu'elle venait tout juste de se marier et qu'elle attendait un enfant. Peu de temps après, la femme de Neithen était morte de chagrin. Le rôdeur n'avait ensuite vécu que pour traquer et tuer les orcs et les gobelins des montagnes du nord.
Délicatement, Nimroël ouvrait l'un des nombreux petits cahiers que Rose avait rempli de sa belle écriture et d'une voix tranquille, elle lisait les vers captivants, plein d'humour et de tendresse. Les yeux presque opaques du vieil homme s'embuaient alors et il lui disait, avec un tremblement dans la voix, qu'elle avait la même voix que sa fille, ce qui troublait beaucoup la jeune fille.
Quelques semaines après le départ d'Aragorn, Elladan et Elrohir revinrent dans la demeure de leur père. Nimroël fut contente de revoir les jumeaux, même si elle leur en voulait toujours un peu de l'avoir laissé tomber au milieu de nulle part. Durant les jours qui suivirent leur arrivée, elle n'eut cependant que peu d'occasions de les rencontrer ou de leur parler puisqu'ils étaient toujours enfermés avec Elrond, dans le grand bureau encombré de ce dernier.
Il y avait maintenant plus de deux mois qu'elle vivait dans la vallée, mais elle n'avait rencontré le Seigneur Elrond qu'à quelques reprises, depuis son arrivée, et toujours par hasard. Cette situation la contrariait de plus en plus. En effet, elle se disait que si l'elfe n'avait pas de temps à lui consacrer, il n'aurait pas dû la faire venir depuis la Lórien. Après tout, quelle importance qu'elle grandisse ou non? Mais elle était là à présent et elle était offensée que son hôte l'ignore ainsi.
Par une étrange coïncidence, elle croisa le Seigneur Elrond au cours de sa promenade, le lendemain matin. Lorsque l'elfe lui demanda si elle voulait bien marcher avec lui un moment, Nimroël eut d'abord envie de refuser, simplement par défi. Mais pour retourner à Caras Galadhon, elle comptait sur lui. Elle ne pouvait donc pas risquer qu'il remette indéfiniment leur entrevue. Elle le suivit donc sur le sentier, marchant rapidement pour suivre les longues enjambées de l'elfe. Ils avancèrent un long moment en silence, puis Elrond se mit à lui poser des questions sur sa vie à Mirkwood et sur son séjour en Lórien. Nimroël répondait de façon laconique à ses questions, mais, au bout d'un moment, elle se tut complètement. Elle ne comprenait pas pourquoi l'elfe, qui semblait n'avoir que peu de temps à lui accorder, le perdait ainsi en lui posant des questions inutiles, des questions pour lesquelles il devait déjà avoir des réponses.
- Quelque chose ne va pas? demanda l'elfe devant son mutisme.
- Je ne sais pas… c'est à vous de me le dire, non? C'est pour que vous me disiez ce qui ne va pas que je suis venue ici. Et ça fait déjà un moment que je suis là, mais vous n'avez toujours rien fait. En fait, c'est à peine si vous m'avez regardée. Et quand vous vous décidez enfin à me parler, c'est pour me poser des questions sans intérêt…
Nimroël s'interrompit soudain. Elle dut faire un effort pour reprendre son calme. Elle n'aurait pas dû se mettre en colère comme ça, mais la Lórien lui manquait tellement tout à coup.
- Ça n'a pas d'importance après tout, reprit-elle un peu plus calmement. Je veux retourner chez moi.
- Chez toi?
Le tourbillon d'idées contradictoires que cette question apparemment anodine déclencha dans son esprit la surpris elle-même. Chez elle! Elle n'était chez elle nulle part! Pas même en Lórien, malgré son désir d'y retourner. Personne ne savait d'où elle venait. Jusqu'à tout récemment elle ne connaissait même pas son nom. D'ailleurs, elle utilisait toujours le nom que Legolas lui avait donné, qui lui était plus familier que son vrai nom.
Elle était une invitée ici, en Lothlórien et même à Mirkwood. Sans la bonté des elfes, sans leur générosité, elle n'aurait rien du tout, elle ne serait rien du tout. Elle leur devait sa vie même. Elle était bien mal placée pour exiger quoi que ce soit. C'était à elle de faire ce qu'on lui demanderait. Elle devait se plier à leurs exigences.
Obéir! Il lui fallait obéir!
Cette pensée la fit soudain sursauter comme si elle ne venait pas d'elle mais que quelqu'un s'était efforcé de la lui faire accepter. Elle frissonna mais elle ne pouvait pas chasser cette idée de son esprit. La douleur maintenant familière lui vrilla soudain les tempes et elle se mit à entendre une voix douce et insidieuse, remplie de perfidie.
- Tu feras ce que je t'ordonnerai!
- Non!
- Tu dois m'obéir!
- Non, je vous en prie!
Elle voulut se retourner vers son interlocuteur mais quelque chose l'en empêchait. Ses mains étaient liées ensemble et accrochées à un mur, bien au-dessus de tête. Tout son poids reposait ainsi sur ses bras. Les muscles de ses épaules étaient douloureux mais en s'étirant au maximum, elle arrivait à poser le bout de ses orteils sur le sol, ce qui la soulageait quelques minutes.
- Tu me dois tout! Ta vie m'appartient!
- Je… je ne le ferai pas.
Elle ferma les yeux et serra les dents en entendant le sifflement caractéristique du fouet, mais il n'y eut qu'un claquement vif qui résonna dans l'air. Un simple avertissement.
- Sans moi, tu n'existerais pas, tu ne serais rien!
- Je ne peux pas… je vous en prie!
Cette fois, la lanière s'abattit sur son dos et la douleur cuisante la fit gémir.
- Tu m'appartiens.
- …
Elle ressentit trois autres fois la morsure du fouet sur sont dos et elle se mit à sangloter.
- Arrêtez, s'il vous plait. Je vous en supplie…
- Nimroël!
Elrond secoua légèrement la jeune fille pour la tirer de sa vision, tout en l'appelant d'une voix autoritaire. Elle reprit lentement conscience de ce qui l'entourait et elle réalisa alors qu'elle s'agrippait fortement au bras du Seigneur Elrond, la tête appuyée sur son épaule. Gênée, elle se dégagea doucement et recula d'un pas. Elle avait tellement mal à la tête qu'elle arrivait à peine à ouvrir les yeux. Elle posa le bout de ses doigts sur ses temps et massa doucement pour essayer de faire diminuer la douleur. Elle sentit alors les longues mains d'Elrond se glisser sous les siennes et venir s'appuyer de chaque côtés de sa tête. Une extraordinaire énergie lui fut alors transmise par l'elfe et sa souffrance s'apaisa rapidement. Elle poussa un profond soupir de soulagement et son regard, rempli de gratitude, plongea dans les yeux d'un gris clair du Seigneur d'Imladris.
Sans un mot, l'elfe prit la jeune fille par les épaules pour la ramener vers sa maison. Mais quand il posa son bras sur son dos, elle eut un sursaut de douleur et il retira sa main. Il constata alors que le vêtement que portait la jeune fille était imbibé de sang.
- Je… j'ai mal. Je sens encore la brûlure du fouet, dit-elle d'une toute petite voix.
- Tu es blessée. Ton dos est couvert de sang.
- Mais c'était juste un souvenir. Une simple vision du passé. N'est-ce pas? lui demanda-t-elle.
Elrond ne répondit pas mais il la ramena jusqu'à la maison. Il la conduisit ensuite dans une grande pièce, remplie d'étagères et d'armoires garnies de fioles et de contenants de toutes sortes. Une longue et étroite table, recouverte d'un drap blanc, était placée au centre de la pièce. Le Seigneur Elrond lui demanda alors d'enlever sa chemise et de s'allonger sur la table et timidement, Nimroël s'exécuta. Elle vit ensuite l'elfe s'approcher avec un linge blanc et un petit bol rempli d'un liquide ambré. Il se mit à nettoyer son dos avec une grande délicatesse. Elle bougea légèrement en entendant l'exclamation de surprise de l'elfe, mais il lui ordonna de rester tranquille et elle cessa de remuer. Après avoir enlevé toute trace de sang de son dos, le Seigneur Elrond lui tendit une espèce de grande blouse qu'elle enfila rapidement en s'assoyant sur la table.
- Je n'ai plus mal. Merci.
- Ne me remercie pas. Je n'y suis pour rien. Les blessures se sont cicatrisées d'elle-même. Elles sont presque revenues à la normale. Les cicatrices sont à peine plus rouges que les autres.
Nimroël regarda l'elfe, étonnée, puis elle posa les yeux sur sa chemise tachée de sang séché. Peu à peu, son étonnement fit place à une grande frayeur. Elle avait peur de ses souvenirs. Peur de se remémorer les épisodes pénibles de sa vie et de devoir en endurer les souffrances à nouveau.
- Je ne veux pas retrouver la mémoire, murmura-t-elle. Aidez-moi, je vous en prie.
- Je ne peux pas bloquer tes souvenirs.
- Vous ne comprenez donc pas. Vous avez vu mes cicatrices… Il y en a des dizaines. Je ne… je ne pourrai pas revivre ça… Vous devez faire quelque chose.
- Je ne peux pas t'empêcher de guérir et remémorer ton passé fait parti d'un processus de guérison.
- Je n'y arriverai pas. C'est trop dur!
- Je serai là quand tu auras besoin d'aide.
De l'aide, elle en aurait sûrement besoin. Mais la vision qu'elle venait d'avoir la rendait méfiante.
- Pourquoi? Pour quelle raison voulez-vous m'aider?
Le Seigneur Elrond fronça les sourcils mais il ne répondit pas.
- Pour Legolas, je peux comprendre. Il devait se sentir coupable de m'avoir blessée et il s'est cru obligé de me remettre sur pied. Mais pourquoi la Dame Galadriel et le Seigneur Celeborn m'ont-ils recueillie?
L'elfe ne disait toujours rien. Il se contentait de la regarder d'un air sévère. Nimroël luttait pour ne pas se mettre en colère, mais elle perdait rapidement la bataille.
- Je sais que je… je vous dois beaucoup… En fait, je vous dois tout ce que j'ai. Mais vous devez bien avoir une raison pour m'aider ainsi? Haldir m'a dit que les étrangers étaient rarement admis en Lórien et pourtant j'y ai été accueillie avec bienveillance. Pourquoi? Qu'attendez-vous de moi?
Elrond prenait un air plus froid et hautain à mesure qu'elle parlait, mais il ne daignait toujours pas lui répondre.
- Ce n'est pas parce que vous m'avez sauvé la vie que je vous obéirai aveuglément. Je ne vous appartiens pas!
- Bien sûr que non! Je m'étonne que tu te sentes obligée de le préciser ainsi.
La jeune fille rougit brusquement et elle baissa la tête, confuse. Elle venait d'offenser son hôte alors qu'il ne cherchait qu'à l'aider. Elle lui devait des excuses. Mais avant qu'elle ait pu trouver les mots qui convenaient, Elrond sortit de la pièce sans un regard en arrière. Un moment, elle fut tentée de le retenir mais elle n'osa pas esquisser le moindre geste.
Durant les quelques jours qui suivirent, elle réfléchit longuement à ce qu'elle devait faire. Elle aurait voulu s'excuser auprès du Seigneur Elrond, mais elle ne savait pas comment l'aborder. Même le Seigneur Celeborn ne lui avait jamais paru aussi déroutant. Et puis après tout, l'elfe avait refusé de lui répondre alors que ses questions étaient justifiées. Alors elle décida qu'il était plus simple d'oublier l'incident.
Assise sur un long banc de bois, profitant des froids rayons du soleil de novembre, Nimroël bavardait avec Neithen. Elle vit alors un elfe arrivé au galop, monté sur le plus beau cheval qu'elle n'ait jamais vu. Très grand, son poil était aussi blanc que la neige fraîchement tombée. Sa longue crinière et sa queue, également blanches, flottaient au vent. Il courait avec légèreté, ses minces sabots effleurant à peine le sol à chaque foulée.
- Neithen! le cheval blanc… il est magnifique!
Sans descendre de sa monture, ni même ralentir son allure, l'elfe franchit l'étroit pont de pierres puis il passa en trombe devant le banc où Neithen et la jeune fille se reposaient. Oubliant alors le vieil homme, celle-ci se leva et courut derrière le cavalier. L'elfe venait de s'arrêter devant la maison d'Elrond et elle le vit sauter légèrement du dos de sa monture. Il se tourna vers elle et la regarda grimper rapidement le petit sentier, presque à bout de souffle, mais elle ne lui prêta aucune attention. Elle n'avait d'yeux que pour le merveilleux cheval. Lorsqu'elle arriva auprès de l'animal, elle ralentit son allure et tendit doucement la main vers ses naseaux. Le cheval inspira et souffla très fort puis il posa ses lèvres au creux de sa main. Elle caressa alors sa tête et glissa ses doigts sous sa chaude crinière. Le cheval était couvert de sueur et son souffle était encore rapide. Il devait courir depuis le gué mais il ne semblait nullement fatigué.
Elle prit alors conscience que l'elfe la regardait toujours et elle tourna lentement la tête vers lui. Il était très grand et d'une blondeur étonnante, les elfes vivants à Imladris ayant pour la plupart les cheveux foncés. Ses yeux étaient d'un bleu très pâle et elle put y lire la même sagesse et la même lumière que dans les yeux de Galadriel. Elle réalisa alors qu'elle était en présence d'un haut-elfe, l'un de ceux qui avaient vécu à Valinor. Intimidée, elle rougit et voulut s'excuser de son manque de courtoisie, mais elle ne put prononcer un seul mot.
- Peux-tu le faire marcher un moment et le conduire à l'écurie ensuite? lui demanda alors l'elfe.
Nimroël hocha la tête et l'elfe monta très rapidement les marches qui conduisaient à la maison d'Elrond et disparut à l'intérieur. La jeune fille regarda à nouveau le cheval. Il ne portait ni selle ni bride. Seul un léger et délicat licou ornait sa tête. Elle y glissa les doigts et exerça une douce traction sur la tête du cheval, mais ce fut suffisant pour le faire avancer. Il la suivit docilement et elle le conduisit vers le siège où elle avait abandonné Neithen. Ce dernier souriait et regardait dans sa direction, distinguant seulement sa silhouette et celle du cheval.
- Vous avez un nouvel ami, chère demoiselle?
- Il est si beau, si blanc. Il court avec une telle légèreté.
Elle marchait de long en large devant le vieil homme pour permettre au cheval de reprendre son souffle et de se rafraîchir après sa course fatigante.
- C'est Asfaloth, le cheval du Seigneur Glorfindel. C'est l'un des plus beaux chevaux elfiques.
- Je dois l'emmener à l'écurie maintenant. Voulez-vous venir avec moi ou préférez-vous m'attendre ici?
- Je crois bien que je vais t'accompagner. Sinon, tu risques de m'oublier, dit-il en plaisantant.
Il posa la main sur son épaule et elle guida le vieil homme et le cheval jusqu'au bâtiment de pierres. Dès qu'elle arriva, les palefreniers vinrent s'occuper d'Asfaloth et sa tâche fut terminée. Elle était un peu triste de devoir se séparer aussi rapidement du superbe animal. Pour se consoler, elle emmena Neithen voir Galian qui fut ravi de cette visite. Le petit cheval n'avait ni la grâce ni l'élégance d'Asfaloth, mais il était son ami et son complice depuis plusieurs années et elle l'aimait tendrement.
Quelques jours plus tard, elle rencontra Elrohir alors qu'elle revenait d'une longue promenade solitaire. L'elfe lui sourit et se dirigea vers elle.
- Bonjour! Je te cherchais justement.
- Bonjour, répondit-elle en souriant aussi.
- Où te cachais-tu ces derniers temps? Je ne t'ai pas vue durant les soupers, ni après d'ailleurs. Je croyais que tu aimais la musique et la danse?
- Oui, bien sûr!
- Alors pourquoi ne viens-tu pas participer aux festivités du soir?
- Je.. je ne connais personne. Et puis, je me couche tôt.
- Pour connaître les gens, il faut d'abord les rencontrer! Ne me dis pas que tu n'as rencontré personne depuis deux mois que tu es ici?
Nimroël haussa les épaules et se détourna, embarrassée.
- Veux-tu souper avec nous ce soir?
- Je veux bien…
- Alors à ce soir! En passant, apporte la chaîne d'argent que mon frère a brisée. Elladan doit la réparer, tu te souviens?
- Il n'y a rien d'urgent vous savez. Je ne risque pas de me perdre dans cette vallée!
- Non, bien sûr… À tout à l'heure donc!
Quelques heures plus tard, elle descendait l'escalier en sautillant pour se rendre à son rendez-vous avec les jumeaux. Elle avait prévenu Tilariel qu'elle ne souperait pas dans sa chambre et l'elfe lui avait souri, contente de voir que Nimroël sortait enfin de son isolement. Quand elle arriva dans le hall, elle vit Elrohir qui l'attendait. L'elfe la conduisit dans une petite salle à dîner éclairée de plusieurs lampes brillantes. Elladan était déjà là et il fronça légèrement les sourcils en la voyant.
- Tu aurais dû te changer.
- Me changer? Pourquoi?
- Mon père n'appréciera pas ta tenue…
- Votre père? Je croyais que… Je ne savais pas…
Elle remarqua alors que la table était mise pour six personnes. Elle avait accepté de souper en compagnie des jumeaux, mais elle ignorait que leur père serait là également. Elle n'était pas certaine d'apprécier ce léger imprévu. Elle avait soudainement très envie de quitter la pièce mais quand Arwen entra, en compagnie d'Elrond, elle fut à nouveau subjuguée par la beauté de la Dame et elle n'eut d'autre choix que de rester. Elle salua respectueusement les deux elfes en rougissant légèrement sous le regard quelque peu désapprobateur du Seigneur d'Imladris. Puis Glorfindel arriva aussi et sur un signe d'Elrond, tous prirent place à table. Nimroël se retrouva assise entre les jumeaux. Placée en face d'elle, Arwen lui sourit et la jeune fille sourit à son tour, consciente tout à coup du privilège qu'elle avait d'être ainsi invitée à cette table.
Le repas se déroula agréablement et la conversation fut très joyeuse et animée. Glorfindel rapportait des nouvelles des Havres Gris et Nimroël était toujours heureuse d'entendre parler de bateaux et de la mer, même si cela lui rappelait que les elfes allaient bientôt tous partir. Ensuite, les sujets varièrent et la jeune fille remarqua alors un déséquilibre, quasi imperceptible, parmi les convives. Il semblait tous s'efforcer de combler un vide, chacun à leur façon. Elle comprit alors que c'était l'absence de Celebrian qui créait ce désarroi. Étrangement, malgré le fait qu'elle ne connaissait pas cette elfe, elle lui manquait, comme si elle aussi avait été abandonnée. Elle dut faire un effort pour chasser ce sentiment et se concentrer à nouveau sur les propos échangés par le Seigneur Elrond et ses fils. Elle croisa alors le regard d'azur de Glorfindel qui eut un étrange sourire, un peu triste, comme s'il était conscient de son trouble.
Après le souper, ils se rendirent tous dans la grande salle où des musiciens se mirent à jouer dès que le Seigneur Elrond entra. Nimroël s'éclipsa et elle s'installa près d'une fenêtre pour admirer les étoiles qui scintillaient vivement. Même en Lórien, les étoiles n'étaient pas aussi brillantes.
Elle sentit alors une présence derrière elle. Sans se retourner, elle essaya de deviner de qui il s'agissait. Elle commençait à être très douée à cet exercice. Cela avait commencé avec les jumeaux : elle s'était sentie si frustrée de ne jamais savoir auquel des fils d'Elrond elle avait affaire qu'elle s'était efforcée de voir une différence, sans y parvenir. Elle avait ensuite réalisé que, pour un œil humain, les dissemblances, si elles existaient, ne devaient pas êtres perceptibles. Elle avait donc cherché un autre moyen de distinguer Elladan d'Elrohir. Puis, lorsque Elrohir avait soigné Galian, un lien s'était tissé entre l'elfe et elle. Ce lien était ténu mais elle arrivait tout de même à le percevoir et depuis, elle n'avait aucun mal à distinguer les jumeaux. Elle avait ensuite réalisé qu'elle pouvait appliquer sa nouvelle sensibilité à ceux qui l'entouraient. Chaque jour, depuis qu'elle était à Imladris, elle avait développé cette nouvelle habileté. Les yeux fermés, elle pouvait à présent distinguer Tilariel, Neithen, Aragorn et même le Seigneur Elrond.
Celui qui se trouvait à présent près d'elle lui était cependant inconnu et elle ne décelait aucun indice qui lui aurait permis de savoir de qui il s'agissait. Elle tourna donc lentement la tête et l'éclat des cheveux blonds de Glorfindel la surpris mais son doux sourire la charma.
- Je voulais te remercier de t'être occupée d'Asfaloth.
- Je vous en prie. Ça m'a fait très plaisir!
Changeant subitement de ton et d'attitude, il se mit à parler à voix basse, les yeux fixés sur la voûte étoilée.
- Bien des gens perçoivent l'absence de Celebrian, mais peu d'humains y sont aussi sensibles que toi. Tu n'es pourtant ici que depuis peu de temps.
- Je crois… je sais que la Dame Galadriel y est pour quelque chose. Elle…
Nimroël se tut, ne sachant comment décrire ce que Galadriel lui avait fait. L'elfe lui avait fait don d'une plus grande sensibilité face aux émotions de ceux qui l'entouraient. Il y avait d'ailleurs sûrement un lien avec la faculté qu'elle avait de reconnaître les gens sans les voir. Mais cette sensibilité n'avait pas que des avantages. Cela la rendait parfois vulnérable. C'était sans doute pourquoi la Dame des Galadhrim la protégeait également.
- La fuite n'est pas toujours la meilleure solution, dit alors Glorfindel.
Nimroël avait du mal à suivre le fil quelque peu décousu de la conversation. De plus, elle ne savait pas exactement à quoi l'elfe faisait allusion. Pensait-il que le départ de Celebrian était en fait une fuite? Elle n'en était pas certaine.
- Il m'est arrivé de m'enfuir, dit-elle alors, hésitante.
- Je sais. Crois-tu que ce soit par manque de courage?
L'elfe se tourna alors vers elle et son regard plongea en elle, l'empêchant de se détourner. Cette fois, elle était certaine qu'il voulait aussi parler de Celebrian, malgré l'ambiguïté de la question. Et elle n'avait pas la possibilité de ne pas répondre, encore moins de mentir.
- En ce qui me concerne, je pense que oui…
La réponse était évidemment incomplète et l'elfe attendait qu'elle termine. Il attendrait pour cela le temps qu'il faudrait.
- Je ne peux pas porter de jugement sur quelqu'un que je ne connais même pas. Et puis, je suis l'invitée du Seigneur Elrond et ce, à la demande de la Dame Galadriel!
Après lui avoir adressé un étrange regard, l'elfe lui sourit à nouveau et il s'éloigna, apparemment satisfait de sa réponse.
L'automne fit place à l'hiver. Il n'y avait pas de mallorne à Imladris et hormis les conifères qui poussaient sur les rebords élevés de la vallée, tous les arbres perdirent leurs feuilles. Le temps se refroidit, mais pas suffisamment cependant pour que la rivière gèle. Toutefois, le niveau du cours d'eau baissa et les cascades se tarir quelque peu. Le temps glacial qui régnait dans les montagnes empêchait la neige de fondre et d'alimenter ainsi les cours d'eau qui se déversaient dans la vallée. C'est ainsi que Nimroël découvrit une petite grotte, derrière une chute d'eau, tout au bout de la longue combe. D'abord un peu craintive, elle s'était glissée doucement derrière le rideau d'eau. Elle avait vite été charmée par la petite caverne creusée dans le roc. La lumière qui filtrait à travers la cascade faisait miroiter les parois humides de la grotte et le grondement puissant qui faisait trembler la pierre y était encore plus impressionnant.
Les promenades qu'elle faisait avec Neithen tous les après-midis s'étaient un peu raccourcies chaque jour car le vieil homme se disait de plus en plus souvent fatigué. Finalement, il préféra rester à l'intérieur de la maison, près d'un bon feu, à écouter les elfes chanter. Nimroël était un peu inquiète à son sujet, mais il la rassurait toujours en plaisantant. Puis, vers la fin de l'hiver, il tomba gravement malade. Il avait une forte fièvre et une toux déchirante qui le tenait éveillé jour et nuit. Nimroël accourut au chevet du vieil homme dès qu'elle sut qu'il était souffrant, mais Elrond lui interdit d'entrer dans la chambre. Elle eut beau lui dire qu'elle n'avait jamais été malade, il refusa qu'elle entre en contact avec le vieil homme. Bouillant de colère, pendant deux jours elle tourna en rond dans le couloir, refusant de manger ou d'aller se reposer. Enfin, le matin du troisième jour, la fièvre tomba et Neithen commença à guérir. Nimroël fut alors autorisée à voir le vieil homme quelques minutes. Il était pâle et amaigri, mais il lui sourit gentiment en reconnaissant sa voix. Satisfaite, la jeune fille accepta enfin d'aller se reposer un moment.
Durant les jours qui suivirent, la jeune fille passa beaucoup de temps au chevet du vieux rôdeur qui se remettait lentement. Elle lui lisait des poèmes ou lui racontait des histoires qu'elle avait entendues à Mirkwood ou en Lórien. Il fallut attendre bien des jours avant qu'Elrond lui permette de se lever. Le vieil homme était guéri mais il restait faible, même après plusieurs semaines de convalescence.
Le printemps revint dans la vallée qui se couvrit de fleurs. Les chants des oiseaux se faisaient entendre du matin jusqu'au soir. Les cascades avaient redoublé d'intensité et le niveau de la rivière qui courait au fond de la vallée avait beaucoup monté. Nimroël était debout dès l'aube et elle courait cueillir un énorme bouquet de fleurs qu'elle apportait à Neithen. Puis elle mangeait avec lui et elle l'emmenait ensuite faire une courte ballade autour de la maison. Ils s'installaient ensuite sur un petit banc et ils bavardaient agréablement jusqu'à l'heure du dîner qu'ils prenaient généralement dehors, sous les chauds rayons du soleil. Durant l'après-midi, le vieil homme se reposait quelques heures et Nimroël en profitait pour monter Galian. Elle trottait doucement sur les sentiers de terre, humant les douces odeurs qui flottaient dans l'air. Après sa ballade elle retournait dans ses appartement où elle soupait seule. Le soir, elle passait voir Neithen pour lui souhaiter une bonne nuit. Elle allait ensuite écouter les elfes chanter, avant d'aller dormir.
Une nuit, elle fit un rêve étrange. Neithen marchait seul, devant elle, et il s'éloignait rapidement. Elle l'appelait, mais il ne lui répondait pas. Elle courut pour le rattraper mais quand elle arriva près du vieil homme, il se retourna vers elle et lui ordonna de ne pas le suivre.
- Nous devons nous dire adieu, à présent. Nos chemins se séparent maintenant.
- Non, ne partez pas sans moi.
- Il le faut, mon enfant. Merci d'avoir rendu mes derniers jours aussi agréables.
- Je vous en prie, ne me laissez pas toute seule. J'ai besoin de vous.
Mais le vieux rôdeur ne répondit pas et il poursuivit sa route sans se retourner. Nimroël essaya de le suivre, mais quelque chose l'empêchait d'avancer. Elle se mit à crier au vieil homme de l'attendre, de ne pas partir sans elle, mais il était rendu trop loin et il ne l'entendait plus.
Elle s'éveilla en larmes. Elle savait que son rêve n'en était pas un. Elle dégringola en bas de son lit et elle courut vers les appartements du Seigneur Elrond. Puis, tout à coup, elle s'arrêta et changea de direction. Sans savoir pourquoi, elle sortit en courant de la maison et se dirigea vers la rivière. Au détour d'un sentier, elle faillit entrer en collision avec le Seigneur d'Imladris et son plus proche conseiller, le Seigneur Glorfindel. Sans préambule, elle se mit à raconter son rêve, puis elle supplia le Seigneur Elrond de venir voir Neithen. L'elfe comprit rapidement qu'il se passait quelque chose et il suivit Nimroël jusqu'à la chambre du vieil homme.
Dès qu'il entra dans la pièce plongée dans la pénombre, Elrond sut que le vieux rôdeur était sur le point de mourir. L'homme respirait à peine et il ne se réveilla pas quand la jeune fille le secoua légèrement en l'appelant d'une voix douce.
- Je vous en prie, ne le laissez pas mourir, supplia Nimroël en se tournant vers l'elfe.
- Je ne peux rien faire pour lui, lui répondit Elrond.
- Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas? lui demanda-t-elle d'un ton agressif.
Ce dernier tendit la main pour tenter d'apaiser la jeune fille, mais elle s'écarta vivement. Elle s'agenouilla ensuite près du lit et prit la main du vieil homme entre les siennes. Le vieux rôdeur dormait paisiblement, le visage calme et serein. Elle se mit à réciter un poème écrit par Rose, la fille de Neithen. C'était le poème préféré du vieil homme et la jeune fille l'avait lu tant de fois qu'elle le connaissait par cœur. Elle répéta les vers, encore et encore, tout au long de la nuit, jusqu'à ce que les mots forment une litanie. Puis au petit matin, quand les premiers oiseaux se mirent à chanter, Neithen mourut. Nimroël regarda la poitrine du vieil homme se soulever et s'abaisser une dernière fois. Elrond posa alors sa grande main sur l'épaule de la jeune fille, mais elle le repoussa brusquement.
Nimroël resta auprès de Neithen encore un long moment. Elle tenait toujours sa main qui se refroidissait lentement. Puis quand les elfes vinrent prendre le corps pour le préparer pour les funérailles, elle refusa de le lâcher. Elrond dut intervenir. Il lui parla calmement puis il l'entraîna avec douceur hors de la chambre. Elle résista comme elle put, mais cette fois il lui fut impossible de repousser l'elfe. Lorsqu'il la confia ensuite à Arwen, Nimroël cessa de se débattre et elle suivit docilement la Dame jusque dans ses appartements.
La jeune fille se mit alors à faire les cents pas sur le large balcon qui donnait sur le salon d'Arwen. Elle était fébrile, incapable de rester en place. Elle chiffonnait le joli mouchoir que lui avait donné l'elfe, le tordant et le roulant en boule dans ses mains, mais elle ne pleurait pas. Elle n'y arrivait pas.
Au bout d'un moment, Nimroël finit par accepter d'avaler l'onctueux breuvage qu'Elrond lui avait préparé et peu à peu, elle se calma. Ses muscles se détendirent et elle commença à sentir la fatigue l'envahir. Elle cessa de tourner en rond puis elle s'assit dans l'un des fauteuils, les jambes repliées sous elle et au bout d'un moment elle s'endormit.
Trois jours plus tard, on célébra les funérailles de Neithen. Un grand nombre d'hommes, de femmes et d'elfes y assistèrent. Nimroël y était également, vêtue d'une longue robe noire qui lui avait été apportée par Tilariel le matin même.
Elle avait passé les derniers jours dans une espèce de brouillard dont elle n'arrivait pas à sortir. Tout ce qui l'entourait lui paraissait cotonneux. Elle avait l'impression de ne ressentir aucune émotion.
Quand on descendit lentement le cercueil dans le trou profondément creusé par les elfes, la jeune fille se mit à pleurer pour la première fois depuis le décès du vieil homme. Elle était venue en compagnie d'Arwen, mais elle s'était ensuite éloignée de l'elfe et de sa famille. Se tenant à l'écart de l'assemblée, elle écouta l'un des rôdeurs prononcer une émouvante oraison et elle se mit à pleurer de plus belle. La tombe fut ensuite recouverte de terre, puis de petites gerbes de fleurs furent déposées sur le tertre. Les gens s'éloignèrent ensuite par petit groupe.
Restée seule, Nimroël regardait la petite butte de terre qui recouvrait le corps de son ami. Le vent tourbillonnait autour d'elle, soulevant quelques mèches de ses cheveux qu'elle avait laissés libres pour l'occasion. Elle avait cessé de pleurer, mais les larmes qu'elle avait versées lui avaient apporté un grand soulagement. Elle pouvait enfin dire adieu au vieil homme. Elle déposa donc le bouquet qu'elle tenait encore, puis elle s'éloigna tranquillement.
