Dwalin, Nori, Bofur et Bifur avaient éprouvé le même soulagement en retrouvant tous leurs amis (exception faite de Balin, Ori et Bilbon), rassemblés dans la pièce principale des appartements qu'ils occupaient. Après les avoir rapidement mis au courant des derniers événements, ils réitérèrent leur opinion selon laquelle il valait mieux désormais qu'ils restent toujours tous ensemble. Par conséquent ils devaient sans tarder rejoindre les trois derniers à la bibliothèque.

- Et prenez des armes, ajouta Dwalin en se saisissant de ses deux haches de guerre, qu'il fixa dans son dos. Tant pis pour les usages.

Ses compagnons ne se le firent pas répéter et s'armèrent jusqu'aux dents. Puis ils prirent les armes de leurs trois amis manquants afin de les leur apporter.

- Moi je reste ici, fit alors Oïn, tout en assurant son long gourdin dans sa main. Bombur n'est pas encore très bien et nous ne pouvons le laisser seul. Mais n'ayez crainte : je vais fermer la porte à clef.

Les autres ne parurent pas très enthousiastes.

- Je ne sais pas, commença Gloïn. Je devrais peut-être rester avec vous, mon frère.

- Allons donc ! fit le vieux guérisseur, agacé. Je ne suis pas une fillette sans défense, tout de même. Et puis enfoncer cette porte de chêne prendrait du temps et ferait du bruit.

- Gnnon, marmonna alors une voix rauque.

Tous tournèrent la tête vers Bombur. Celui-ci, la gorge bandée, respirait à présent normalement. Il était hors de danger malgré un restant de faiblesse mais il avait encore le plus grand mal à parler. Comme il n'avait de toute façon jamais été un grand bavard, cela ne paraissait pas le perturber beaucoup. Le gros nain se leva de son fauteuil et à son tour ceignit son épée.

- Gueuneuh va bin, tenta-t-il d'articuler. Gueuhneuh vin vé vôô.

- Tu es sûr ? demanda Bofur en lançant un regard interrogatif à Oïn.

- S'il se sent assez fort, qu'il vienne, répondit ce dernier. Je pense que Bilbon est plus mal en point que lui, pourtant il a voulu se lever. Allons-y tous et n'en parlons plus.

- Restons groupés et sur nos gardes, conclut Dwalin. Venez les gars, en route.

Ils ne pouvaient évidemment deviner, tandis qu'ils se dirigeaient tous vers la bibliothèque, qu'ils faisaient ainsi, doublement, le jeu de leur ennemi.

O0O

Il semblait à Kili que tout ce qui lui restait de vie était désormais concentré dans ce crissement régulier qui continuait à se faire entendre. Il respirait de plus en plus mal, la bouche collée au ras du sol, la tête sur son bras. Ce bruit pouvait-il représenter une chance de salut ? Il voulut essayer d'appeler et en fut incapable : privé d'oxygène, il ne put émettre qu'un son rauque et étranglé. Le crissement fut remplacé alors par un bruit de frottement, roche contre roche. Kili eut l'impression que la dalle qui fermait son tombeau venait de bouger. Pas un instant il ne pensa qu'elle pourrait tomber vers l'intérieur et l'écraser : il était tellement tendu en essayant de deviner ce qui était en train de se passer qu'il en attrapait des crampes. Pourtant la dalle devait vraiment avoir bougé, bien que le prisonnier ne voie toujours rien. Car un nouveau bruit lui parvint : un halètement rauque et douloureux. Quelqu'un, tout près, était en train de fournir un terrible effort. Paralysé par l'émotion, à demi asphyxié, Kili n'osait plus bouger, sinon les yeux qui fouillaient anxieusement les ténèbres au-dessus de lui.

Finalement un point un peu moins obscur apparut : à cet endroit le noir paraissait moins opaque. La dalle avait dû glisser sur le côté, d'un ou deux centimètres peut-être. Un gémissement d'effort et de douleur retentit, puis un craquement sec suivi d'un faible cri.

A nouveau Kili voulut parler, appeler, mais sa gorge desséchée et l'émotion qui le tétanisait l'en empêchèrent. Ses membres furent pris de tremblement, il tenta au moins de se redresser et il faillit pleurer quand une voix, qui sur le coup lui parut familière mais qu'il fut incapable de reconnaître, se fit entendre :

- Majesté ? Majesté, vous êtes toujours vivant ?

Le cœur de Kili se dilata à tel point qu'il crut perdre connaissance. Parler, répondre, vite, avant que celui ou celle -non, la voix, quoique jeune paraissait être masculine- se décourage et s'en aille- mais il ne savait plus parler... Il dut s'y reprendre à trois fois avant de parvenir à articuler, la voix rauque et le souffle court :

- Oui. Mais il était temps ! L'air est épuisé. Qui est là ?

Silence. Le prisonnier eut l'impression d'entendre un reniflement mal réprimé.

- Qui est là ? répéta-t-il.

Des frissons couraient sur sa peau, ses membres continuaient à trembler. Il était partagé entre le soulagement, un soulagement si intense qu'il aurait pu s'évanouir, et une terreur irraisonnée, qu'il ne pouvait ni repousser, ni juguler : la peur sans doute absurde de voir le caveau se refermer, l'inconnu s'en aller.

- Je... c'est moi. Drokki.

- Tu es seul ?

Sur le coup, Kili ne réalisa pas tout ce qu'il y avait de bizarre là-dedans. Son cœur s'était remis à battre à tout rompre.

- Oui, je suis seul. Majesté, je ne pourrais jamais retirer cette dalle, pardonnez-moi. J'ai essayé avec un levier, il vient de se briser. Elle est si lourde !

- Va chercher de l'aide, dit Kili, qui avait mal à la poitrine tellement son cœur battait fort.

Nouveau silence.

- Tu m'as entendu ?

Un sanglot :

- Je ne peux pas, mon roi. Ils me tueront.

La terreur de Kili augmenta.

- C'est ridicule ! Ecoute, va chercher la Compagnie de Thorin. Ils ne te feront pas de mal et pourront me sortir de là.

- Vous ne comprenez pas. Si on me revoit dans Erebor, on me tuera. J'ai dit au semi homme… ils savent que…

- Que quoi ?

- Ce que j'ai fait, murmura Drokki si bas que Kili l'entendit à peine.

Le prisonnier sentait les mots se bousculer dans sa tête. Tant de choses à dire, tant de questions, et surtout, cet espoir mâtiné de peur... mais sa langue était gonflée par la soif, sa gorge sèche et douloureuse. Parler était si difficile !

- Ecoute, coassa-t-il péniblement, je manque d'air, je meurs de soif. Il faut que je sorte d'ici très vite.

- Il faut que j'essaie de trouver un autre levier, plus solide. Mais je ne sais pas où je pourrais le trouver. J'ai déjà eu beaucoup, beaucoup de mal à trouver celui que j'avais.

Kili s'était redressé, se guidant sur le petit point plus clair qu'il apercevait en périphérie de sa prison. Le nez collé dans la minuscule ouverture, il respira goulûment, avec délice. Oh que c'était bon ! Il ne s'était encore jamais rendu compte à quel point respirer est merveilleux. Un air glacé envahit ses poumons et le revigora. Malgré son ventre creux et son gosier desséché, son cerveau recommença à fonctionner. Il s'efforça de dominer la peur qui l'étreignait. Au bout d'un moment, il demanda encore :

- Où sommes-nous ?

- Dans la partie extérieure de la nécropole d'Erebor.

- Alors qu'est-ce que tu me racontes ? Si nous sommes à Erebor, pourquoi dis-tu que tu as peur d'y aller ?

- Je me cache ici depuis que... que j'ai parlé au semi homme. Mais je pensais à vous, je... oh Majesté, pardonnez-moi. Tout est ma faute. Mon père me tuera quand il saura que j'ai fui au lieu de vous aider.

- Pas de panique, pensa Kili, qui lui-même luttait contre la peur. Drokki semble encore plus effrayé que moi. Il faut y aller doucement.

- Tu ne pourras pas soulever cette dalle tout seul, fit-il. Il te faut de l'aide. Fais ce que je te dis : va trouver mes amis et amène-les ici.

- Ils m'accuseront d'avoir trahi, murmura l'adolescent. Ils le diront tous.

Kili eut cependant l'impression qu'il commençait à céder. Oui, l'adolescent paraissait presque convaincu. Il insista :

- Ils ne diront rien du tout avant de m'avoir sorti d'ici.

Une idée subite lui traversa l'esprit et il ajouta, presque brusquement :

- Si tu savais où j'étais depuis tout ce temps, pourquoi ne l'as-tu pas dit à quelqu'un ? Que s'est-il passé ?

- Je sais que j'aurais dû en parler, murmura Drokki, mais je ne savais pas à qui. Ils... ils disaient que le seigneur Dain serait roi... et puis... il y avait ce nain…

- Dain ?

Kili n'avait pas entendu la fin de la phrase. Il sentit à nouveau la sueur l'inonder. Il éprouva une telle commotion qu'il faillit s'effondrer, ses membres donnant l'impression de ne plus vouloir le soutenir. Il dut faire un terrible effort pour se reprendre.

- Je ne te crois pas ! lança-t-il fermement. Dain est un guerrier, il est loyal, il n'aurait jamais trempé dans une telle histoire.

- Vous ne comprenez pas...

- Non en effet, cria presque Kili. Je ne comprends rien à tout ça ! Qu'est-ce que…

- Chut !

La voix de l'adolescent était frémissante, inquiète. Kili sentit, plus qu'il ne vit, que son interlocuteur s'était brusquement redressé.

- J'ai entendu un bruit. On dirait que quelqu'un approche. Oh Valars !

S'ensuivit un bruit de course précipitée : Drokki venait de s'enfuir en courant.

- Eh ! cria Kili, terrorisé à l'idée de perdre sa seule chance de salut et d'être à nouveau abandonné à son sort. Non, reviens ! Que se passe-t-il ?

O0O

- Une chose m'intrigue, fit Bilbon. Même au sein de la Compagnie, vous êtes très peu nombreux à avoir connu Erebor autrefois. Ne parlons pas des nains des Monts de Fer. Qui pouvait connaître l'existence de cette bibliothèque ? Et mieux encore, ce qu'elle contenait ?

Balin se mordit les lèvres. Sa voix était nettement altérée quand il répondit :

- Moi, bien sûr. Et...

Il hésita visiblement à poursuivre.

- Et ? insista le hobbit.

Balin détourna les yeux, comme s'il ne pouvait supporter le regard du semi homme.

- ... et Dain, laissa-t-il tomber du bout des lèvres. Nain et Thrain étaient cousins au premier degré puisque leurs pères, Thror et Gror, étaient frères. Autrefois ils se rendaient fréquemment visite. Thorin, Frérin, Dwalin et Dain étaient inséparables lorsque cela arrivait.

Il soupira :

- Pour autant ne jugeons pas trop vite, Bilbon. Je sais que Dain est à priori -et je dis bien : à priori- celui qui a le plus à gagner à la disparition de Kili. Mais je sais aussi que la bibliothèque d'Erebor était réputée, à cette époque. Peu de gens connaissaient en détail ce qu'elle renfermait, certes, mais son existence était connue. Par ailleurs, Dain et ses cousins étaient plutôt attirés par les tournois et les jeux de plein air que par l'étude. Ils n'ont sans doute jamais passé beaucoup de temps ici.

Balin eut un rapide sourire, affectueux, légèrement malicieux cette fois :

- Ne parlons pas de Dwalin. La vue d'un livre lui a toujours donné la migraine.

Bilbon ne répondit pas. Il essayait toujours d'assembler les morceaux et venait de penser à quelque chose, qu'il n'osait pas dire à voix haute pour le moment. Balin cependant parut lire sur son visage et prononça lentement :

- Vous pensez à ses cheveux roux ? Je parle de Dain, bien sûr.

- Oui, avoua Bilbon. Même si Lothar avait raison : les cheveux roux sont très communs parmi les nains.

- Lothar et Oldor sont roux. De même que Gloïn, Bombur, Ori et Nori, soupira Balin (Ori poussa un léger cri de protestation). Comme beaucoup d'autres. Nous ne pouvons pas juger là-dessus non plus.

Les trois amis étaient toujours à la bibliothèque. Balin et Ori cherchaient les ouvrages dont ils avaient besoin, Bilbon continuait à observer les lieux, tout en essayant de mettre de l'ordre dans ses idées. Il sursauta en entendant la porte s'ouvrir ; décidément, ses nerfs commençaient à se ressentir de toute cette sombre histoire. Il se rassura en voyant entrer la Compagnie.

- Vous êtes sains et saufs, Valars merci, grogna Dwalin.

Au ton qu'il avait employé, les trois autres comprirent qu'il s'était à nouveau passé quelque chose et se tournèrent vers lui. Ils furent rapidement mis au courant de l'attaque dont leur ami avait été victime. On leur remit leurs armes en leur conseillant de ne plus s'en séparer.

- Et dorénavant nous resterons tous ensemble jusqu'à ce que cette affaire soit résolue.

- Oui, cela vaut sans doute mieux.

Bilbon mit alors les nouveaux venus au courant de leurs découvertes : le livre qui avait été consulté et la boîte contenant des plantes toxiques qui avait disparu. Comme le hobbit un peu plus tôt, les autres en conclurent donc qu'il n'était plus nécessaire de chercher un ou des coupables à l'extérieur d'Erebor. Ni elfe, ni homme, ni orc. Leur ennemi était dans la place. Il ne pouvait s'agir que d'un ou plusieurs nains.

- Ils sont plusieurs, dit Bofur. Nous les avons vus.

- Oui, répondit distraitement Bilbon, dont l'attention venait d'être attirée par un curieux objet. Mais peut-être que ce ne sont que des hommes de main. Je pense à notre empoisonneur. Ce n'était qu'un instrument, à mon avis. C'est pourquoi on l'a tué. Il n'avait plus aucune utilité et pouvait se révéler dangereux en disant ce qu'il savait.

Pendant que les autres commentaient ses paroles, il se dirigea vers l'objet qu'il avait repéré. C'était un antique candélabre, destiné à recevoir des bougies pour éclairer les lieux, mais on en avait fait un curieux usage : il était presque entièrement entortillé dans des toiles d'araignées. Autrement dit, celui qui était venu ici pour se renseigner sur les plantes toxiques s'en était servi pour écarter les toiles de son chemin.

- Bizarre, fit Bilbon à mi-voix.

Depuis quand les nains sont-ils si délicats ? Depuis quand quelques toiles d'araignées leur font-elles peur ? A moins qu'il n'ait pas voulu donner l'alerte en sortant de la pièce les cheveux englués ? C'était étrange, car la poussière et les toiles d'araignées ne manquaient vraiment pas à Erebor et l'on voyait presque tous les jours des nains, chargés de nettoyer une nouvelle partie de la cité, qui en étaient plus ou moins couverts. Plus personne n'y prêtait attention et il est impossible de dire qu'une toile vient d'une pièce plutôt que d'une autre, n'est-ce pas ? Occupés à discuter de la situation, aucun des membres de la Compagnie n'entendit les pas qui s'arrêtaient devant la porte de la bibliothèque demeurée entrouverte. Celui qui se tenait là, silencieux, enveloppé d'une longue cape et le capuchon rabattu, écouta durant quelques instants puis décrocha une torche du mur. Un sourire dur apparut sur ses lèvres. Il écarta doucement le battant entrouvert, puis fit un saut en avant et lâcha son brandon sur un rayonnage couvert de vieux livres. Un bond en arrière. La porte claqua, la clef tourna dans la serrure. Déjà les antiques volumes de parchemins s'enflammaient comme du bois sec et les flammes rugissantes, bondissant de volume en volume, commençaient à courir le long des étagères.

Dwalin bondit vers la porte et se jeta dessus de tout son poids, l'épaule en avant. Le battant frémit mais ne craqua même pas. Ori de son côté, les mains tendues, se précipitait vers les livres en feu :

- Oh non ! Oh non, c'est horrible ! Il faut empêcher ça !

Balin le rattrapa de justesse et le tira en arrière :

- Non Ori, recule !

- Lâche-moi ! cria le garçon en se débattant.

- Dori, Nori, venez m'aider !

- Ces volumes ont une valeur inestimable ! pleura le jeune nain en se tordant les mains de désespoir tandis que ses frères l'empoignaient par les bras.

- Pas autant que ta vie !

Ils tirèrent le garçon en arrière pendant que Gloïn joignait ses efforts à ceux de Dwalin. Malheureusement les deux amis durent reculer précipitamment, toussant et pleurant dans la fumée qui se dégageait des étagères de part et d'autre. La porte de chêne avait tenu bon. Puis un vieux tapis poussiéreux s'enflamma à son tour et le battant disparut derrière un rideau de flammes.

- Reculez, vite ! Au fond de la pièce.

- Nous sommes perdus, murmura Bofur. C'en est fait de nous.

Le feu gagnait à une vitesse terrifiante, de rayonnage en rayonnage, de mur en mur. La fumée dégagée par le parchemin brûlé devenait suffocante. On n'y voyait déjà plus à un mètre de soi et les flammes, grondant comme une meute de wargs, s'attaquaient à présent aux tapis usés et au mobilier.

- Nous sommes fichus !

- Non ! cria Balin. Il reste une issue. Pourvu qu'elle n'ait pas été endommagée !

Un bras replié devant son visage pour se protéger de la chaleur intense, il se rua à son tour vers un rayonnage tandis que le grondement de l'incendie s'amplifiait.

- Balin, écarte-toi de ces parchemins ! beugla Dwalin.

- Tu as envie de mourir brûlé ? Il y a une porte dérobée dans ce mur ! En tous cas, il y en avait une autrefois.

Frénétiquement, Balin jeta à terre des livres en flammes, grognant chaque fois que ces dernières entraient en contact avec sa peau, toussant à qui mieux mieux dans la fumée.

- Ça devait être par ici... je ne sais plus avec précision...

- Fais vite !

- Je l'ai !

Un des livres avait résisté quand il avait voulu le tirer. Celui-là, curieusement, n'était pas en flammes. Le vieux nain le pencha de côté. On entendit un déclic, puis un grondement poussif, enfin une partie du mur coulissa, révélant une ouverture dans la pierre.

- Vite, par ici !

Il n'était que temps en effet, car les flammes dévorantes étaient partout et les nains (ainsi que Bilbon) toussaient à s'en déchirer les poumons tout en sautant sur place tant la chaleur leur rôtissait le cuir. L'ouverture rectangulaire et noire révélée par Balin était nimbée de feu et déjà des langues ardentes, prenant naissance de part et d'autre, se rejoignaient en son centre. Comme si le brasier cherchait à conserver ses victimes et leur couper la retraite.

Mais les nains savaient que c'était là leur seule et unique chance de survie. Ils se ruèrent tous dans l'ouverture et se donnèrent ensuite, mutuellement, de grandes claques pour éteindre les flammèches qui avaient pris dans leurs vêtements. Enfin le dernier, à savoir Dori, ne put s'empêcher de demander comment il fallait faire pour refermer.

- Pas la peine. La pierre ne brûle pas. La fumée par contre pose problème. Eloignons-nous. Est-ce que tout le monde est là ? Alors venez vite.

Ce fut un réel soulagement que de s'enfoncer entre ces parois de roche compacte, délicieusement fraîches après la fournaise qu'ils venaient de quitter. Le passage était obscur et si étroit qu'ils ne pouvaient avancer de front mais peu importait ! A la queue leu leu, ils s'éloignèrent aussi vite que cela leur fut possible, toussotant encore pour libérer leurs poumons de la fumée, soulagés de s'en éloigner. Bombur avait certes du mal à avancer dans ce boyau exigu, mais les autres le poussaient vigoureusement dans le dos pour l'y aider. Dwalin, dont les larges épaules frottaient contre les parois, décida finalement de se placer de trois-quarts. Ainsi, bon an mal an ils progressaient.

- Il fait très noir, ici...

- Vous l'avez dit. On n'y voit rien.

A mesure qu'ils marchaient en effet, l'obscurité se faisait totale. Heureusement que l'étroitesse même du passage leur permettait à tous de se guider et de ne pas trébucher en posant leurs mains sur les parois de part et d'autre pour s'aider.

- Ne craignez rien, lança la voix de Balin. Ce passage est sûr et il est impossible de se perdre. Il est d'un seul tenant, sans la moindre bifurcation. Il suffit de le suivre jusqu'au bout.

- Où débouche-t-il ?

- Dans l'aile royale.

Il y eut quelques instants de silence, si l'on exceptait encore quelques quintes de toux. Ils avancèrent durant quatre à cinq minutes puis Balin éleva à nouveau la voix :

- Arrêtez-vous. Nous sommes arrivés. Ne bougez plus, je cherche le levier d'ouverture.

Il tâtonna quelques instants dans le noir avant de trouver ce qu'il cherchait. Le mécanisme paraissait bien un peu grippé car il fit entendre un grincement épouvantable mais peu à peu, une faible lueur apparut le long d'une ligne verticale qui lentement s'élargit. Un à un, les nains et Bilbon émergèrent du passage secret. Ils se trouvaient effectivement dans l'aile royale, non loin des appartements de Kili, vides hélas.

Silencieusement, tous se regardèrent un moment les uns les autres. Cheveux et barbes étaient un peu roussis, ils avaient tous du noir de fumée sur le visage, la plupart portaient des brûlures peu importantes, bien que les mains de Balin soient couvertes de cloques, mais tous étaient sains et saufs.

- Personne n'est blessé ?

- Nous sommes tous vivants, murmura Bilbon. Je dois dire que cette fois, j'ai bien cru que l'aventure était définitivement terminée.

- Moi aussi ! avoua Bofur qui s'éventait avec son chapeau, les cheveux collés au front par la sueur.

- Une chance que tu aies connu ce passage dérobé, Balin.

- Oui. Il a été construit pour faciliter la tenue de conseils secrets, expliqua le vieux nain, dont la voix trahissait le soulagement. Quand le roi désirait s'entretenir avec l'un de ses conseillers, ou l'inverse, sans que personne n'en sache rien, ils se retrouvaient soit dans la bibliothèque, soit ici, sans que personne ne puisse rien voir. C'est mon père qui me l'avait montré autrefois, en me recommandant le secret. Je peux dire sans exagérer que nous lui devons une fière chandelle ! Ainsi qu'à celui qui a fait construire ce passage, d'ailleurs.

- Sois gentil Balin, ne parle pas de chandelle ! grogna Bofur. Je ne veux même plus voir une allumette !

- Même Thorin ne m'a jamais parlé de ça, nota Dwalin, un rien vexé, sans tenir compte de l'intervention du nain au chapeau.

Balin se mit à rire. Un rire communicatif, qui fit apparaître bien des sourires sur les visages noircis. Qu'il est bon de se sentir en vie quand on a frôlé la mort de si près !

- Je ne suis pas sûr qu'il le connaissait, répondit joyeusement le vieux conseiller. Si mes souvenirs sont bons, Thorin et toi n'avez jamais été très attirés par la bibliothèque. Quant aux réunions secrètes, je pense que vous en teniez déjà bien assez comme ça au goût de nos pères respectifs. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de vous donner de nouvelles idées, je pense. Si vous aviez connu l'existence de ce passage, vous seriez devenus incontrôlables.

Il y eut quelques rires. Cette plaisanterie tombait à point nommé et évoquer ainsi la jeunesse dissipée de ceux qu'ils considéraient comme des modèles les mettaient tous en joie. Dwalin toussota d'un air faussement revêche, tout en dissimulant un sourire dans sa barbe. La bonne humeur perdura même lorsqu'Ori commença à se lamenter sur la bibliothèque réduite en cendres :

- Tous ces parchemins, tous ces livres... c'est une perte irréparable, gémit le garçon, qui semblait en effet proche des larmes.

Balin s'assombrit et soupira à son tour :

- Oui. Dire qu'elle avait survécu au règne du dragon. Enfin, nous sommes tous en vie. C'est l'essentiel.

- On dirait que nos ennemis perdent patience, nota Bifur. Leurs tentatives se succèdent très vite et deviennent de plus en plus brutales.

- Et le plus fort c'est qu'on ne sait toujours pas pourquoi on veut nous tuer !

- Il serait grand temps de le découvrir, gronda Dwalin. Parce qu'à ce train-là, ils ne peuvent que réussir très vite.

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Les choses sont-elles en train d'empirer ? De s'arranger ? Du mieux pour Kili ? La résolution de l'affaire toute proche ? Allons voyons ! Vous me connaissez mieux que ça, non ?

Ceci dit, ne soyez pas timides, n'hésitez pas à me faire part de vos suppositions. Si vous vous trompez, ce n'est pas grave, d'autant que les choses vont encore évoluer, vos idées sûrement aussi. On avance par hypothèses, après tout.