Chapitre 12
« Merci Kara, tu me diras comment ça s'est passé. »
Après avoir enfilé un sweat et rabattu la capuche sur sa LED, Kara ouvre le portail. Elle sait qu'elle a du chemin à parcourir et surveille les alentours, aveuglée parfois pas les feux des voitures, mais toujours sur ses gardes.
Il est plus de vingt-et-une heures quand votre interphone sonne, vous faisant sursauter. Et votre inquiétude ne redescend pas quand le visiophone vous montre une silhouette avec une cagoule, déterminé à disparaître dans les ombres nocturnes. Quand vous demandez qui est là et que la voix de Kara vous répond, vous poussez un soupir rassuré.
« Seigneur, j'ai cru que le cavalier sans tête du vingt-et-unième siècle s'était pointé… Montez, Kara, c'est ouvert. »
Vos doigts tirent nerveusement sur un pan de votre blouse, vous demandant pourquoi l'androïde se trouve là. Votre attente est finalement de courte durée : en restant sur le palier de la porte, vous vous assurez que l'androïde est seul quand elle apparaît au bout du couloir. Elle retire enfin sa capuche et l'anneau bleu apparaît, traduisant un état paisible.
« Bonsoir, docteur [V/N].
— Bonsoir, Kara. »
L'androïde entre quand vous vous écartez du passage. Elle ne vous lâche pas du regard : peut-être des réminiscences de son rôle de ménagère, à moins qu'elle ne soit possédée par des fantômes de maltraitance, Kara semble sur ses gardes sans trahir la moindre animosité.
Pourtant, elle a commencé à vous apprécier à partir du moment où Markus lui a parlé de l'article. Maintenant qu'elle est dans votre appartement, l'absence d'homologue l'intrigue : le tigre domestique qui est couché sur un fauteuil est la seule présence. Pourtant il règne une harmonie grâce à vos affaires rangées, les douces couleurs qui se marient, ce coin de verdure qui forme un éden au-dessus de la ville. Kara se sent loin du chaos chez Todd Williams.
« Je suis venue vous présenter les excuses de North, » dit-elle en restant toujours aussi guindée. « Et vous dire que nous acceptons votre aide, la vôtre et celle de Connor.
— Oh. Et bien, vous présenterez mes excuses à North également, je n'aurais pas dû m'emporter comme ça. »
Vous vous apprêtez à demander à Kara si elle désire boire quelque chose avant de vous souvenir que les androïdes n'ont aucun besoin de s'hydrater. Au moins, par politesse, vous lui proposez un fauteuil, et elle s'y assoit par pure convenance pendant que vous soulevez votre félin pour récupérer votre place, l'installant sur vos genoux. « Est-ce que je peux vous demander pourquoi vous avez changé d'avis ?
— Markus a trouvé votre article du 28 mars 2037, "Androïdes et humains : les nouveaux miroirs sociaux". »
Ainsi, un androïde avait lu cet article de l'an dernier. Vos joues en rougiraient presque, par flatterie ou par honte.
« Il lui a plu ? Il est déjà vieux et je corrigerais certainement beaucoup de choses si je le lisais aujourd'hui…
— L'article lui a plu. D'après son résumé, vous semblez proche de nous, pourtant vous n'avez pas d'androïde ménager.
— En fait, vous êtes le premier androïde à entrer dans cet appartement.
— Vraiment ? Je pensais que pour écrire un article sur les androïdes, vous en aviez connu quelques-uns.
— Seulement comme connaissances, saluant et remerciant ceux du supermarché et dans les cafés quoi. »
Tout en discutant, vous tendez le bras vers votre bureau pour atteindre votre tasse de thé qui commençait à refroidir, prenant bien soin de ne pas perturber le sommeil du chat sur vos genoux.
« Même si notre première rencontre ne s'est pas très bien passée, j'ai pris la liberté de prendre quelques initiatives, alors j'ai contacté l'association Cœurs Mécaniques à votre propos.
— Vous avez bien fait. »
Kara a un visage qui vous rappelle celui des poupées de porcelaine : tout en rondeurs pour accueillir deux iris bleus et des cheveux blonds qui tombent sur ses épaules. La femme plastique semble partager la même fragilité que les petites demoiselles en céramique mais vous n'êtes pas dupe : un androïde reste solide malgré son apparence fébrile. Et celle-ci semble d'une détermination de fer.
« Kara, comment se fait-il que Carl Manfred vous laisse occuper une de ses demeures ?
— Markus est toujours en très bons termes avec Carl qui nous a accueillis pour quelques temps. Beaucoup d'androïdes ne veulent pas rester car pour nous, c'est dépendre d'un humain alors que nous avons acquis notre liberté pour nous assumer. La situation nous oblige pourtant à rester pour éviter de répondre par la violence.
— Effectivement, quand on se sent en danger, l'attaque est une défense tentante. Mais la situation tournerait au désastre et les déviants seraient à nouveau traqués… »
L'androïde apprécie votre calme et votre indulgence. Un être humain aurait décollé son dos du fauteuil pour s'avancer sur le rebord, mais les robots ne connaissent pas le même langage du corps. Les indices s'éparpillent dans le dialogue qui avance et, comprenant que vous êtes sincère, Kara se risque à vous poser une question :
« La police enquête vraiment sur cette affaire ?
— Je vais être honnête : ce n'est pas la priorité de la police, il n'y a qu'un petit groupe pour mener des recherches. Mais elle peut devenir une priorité ! Je sais que je suis tenue au secret professionnel, enfin bon, je peux vous dire la théorie que Connor a imaginée puisqu'elle n'est pas certaine. Toutes les victimes ont été vidées de leur sang, le thirium pourrait servir à produire plus de Red Ice. Avec les déviants, les agresseurs ont du thirium à moindre coût et sans avoir besoin de voler les inventaires de CyberLife ou des boutiques de réparateurs. Si un trafic de drogue est bien à l'origine, l'affaire deviendra une priorité, je vous le garantis.
— Nous avons imaginé qu'il s'agissait d'une série de crimes de haine.
— Ç'aurait été possible, mais il y a le thirium qui indique que ce sont des crimes plus particuliers. Et les crimes de haine sont souvent accompagnés de messages, de revendication, mais c'est le septième androïde détruit et il y a un silence inhabituel autour. C'est pour ça que Connor avait pensé à demander aux déviants d'être plus prudents : si vous êtes plus difficiles à trouver, les plans seraient contrariés et la police aura peut-être de nouveaux indices.
— L'hypothèse de Connor tient la route. Mais comment pourrions-nous être plus prudents ? Qu'est-ce que vous proposez ?
— Dans le cas de votre groupe, ça va : Carl Manfred vous aide grâce à la présence de Markus, ce qui est d'ailleurs honorable mais nous ne pouvons pas demander à un seul homme d'accueillir tous les déviants… Si j'ai pensé à l'association Cœurs Mécaniques, ce qu'ils pourront peut-être avoir accès à des gymnases, des bâtiments pour recueillir le plus de déviants possible. De votre côté, est-ce que vous pensez pouvoir convaincre d'autres groupes d'être plus prudents et d'accepter l'aide des humains ?
— Ce sera difficile au début, mais une fois les premiers convaincus, je pense que les autres se rangeront plus facilement. »
Vous affichez un air ravi. La journée se terminait bien mieux que prévu : Connor serait heureux demain d'apprendre que Markus et son groupe avaient accepté leur aide et que l'enquête risquait d'avancer. Vos doigts passent dans les poils roux de votre fauve et Kara observe l'air de contentement du chat, écoutant les ronronnements proches de celui d'un moteur.
« Barricadez-vous, restez toujours groupé. Je ne sais pas pendant combien de temps, mais le plus possible. »
Kara approuve.
Ses yeux survolent alors votre appartement. Il y a beaucoup d'éléments qu'elle ne connaissait pas, comme votre bibliothèque qui possède quelques vieux livres, reliques d'un passé qu'elle n'avait jamais effleuré. Elle remarque aussi la poussière sur les meubles. Un modèle AX400 aurait essuyé la moindre particule de temps, chassant ces grains jusqu'au dernier. Vous, vous en accommodez très bien, au point que vous ne jugez pas essentielle la présence d'un androïde, ce qui intrigue Kara.
« Docteur [V/N], pourquoi nous aider ? Carl est un proche de Markus, alors je peux comprendre ses intentions, mais vous, vous êtes une inconnue. Et puis Connor est un modèle RK800 qui a pour mission de traquer les déviants. Alors pourquoi ?
— Connor ne poursuit plus les déviants : les ordres de CyberLife ont changé et il a décidé de protéger les humains des déviants hostiles, tout comme il défend les déviants inoffensifs. Quant à moi, je veux qu'on retrouve les auteurs. Ils ont coupables de crimes et ils doivent être arrêtés, » vous êtes prête à avouer que les androïdes forment un intérêt nouveau mais craignez que vos propos soient mal interprétés, reflétant une image d'être humain qui analyse des sujets objets. Vous dévoilez cette seconde motivation plus subtilement : « D'autant que les androïdes ont une apparence humaine et devraient être traités comme tels. Un humain qui massacre un androïde représente un danger pour ses semblables. Je n'ai pas ma carte d'adhérent aux Cœurs Mécaniques mais je partage quelques-unes de leurs convictions.
— Alors vous ne désapprouvez pas que des androïdes obtiennent leur liberté ?
— Je suis humaine et je n'ai pas à approuver ou à désapprouver. Par contre, je peux comprendre que les androïdes qui ont commencé à ressentir des émotions souhaitent aller vers ce chemin. »
C'est la première fois que vous abordez ce sujet avec un androïde. Vous avez déjà connu des conversations animées avec des amis, des collègues ou de la famille et certains partagent votre avis comme d'autres s'y opposent fermement, jugeant la naissance d'émotion impossible. Peut-être que ces émotions sont irréelles, peut-être qu'elles sont des illusions de programmes défaillants, quand bien même, vos expériences professionnelles font que vous ne voulez courir aucun risque :
« Vous saviez que les êtres humains aussi pouvaient ne plus ressentir d'émotions ?
— Je ne savais pas…
— En psychologie, ça s'appelle une dépression. Toutes les émotions sont émoussées et la personne devient une coquille vide, sans but et sans sentiments. Elle devient… mécanique. Et sortir de cet état est un combat difficile et long, parfois trop long. Le parallèle que je place est peut-être grossier, mais j'ai aidé des patients à s'en sortir, je leur ai demandé de se battre pour qu'ils aillent mieux, alors je ne vais certainement pas empêcher des androïdes de franchir ces épreuves. »
Kara ignorait qu'un homme pouvait devenir mécanique, se comporter comme une machine. Alors qu'elle est face à une personne capable d'éprouver de la sympathie à l'égard des robots, Kara ressent alors une nouvelle curiosité pour l'être humain. Elle avait été la propriété de Todd Williams mais l'homme était maintenu en vie par une colère enragée. La seule humaine qui lui avait montré de l'affection était la petite Alice, mais elle était si innocente que Kara craignait qu'en grandissant, Alice finisse par l'oublier. Mais peut-être qu'un avenir était possible car l'androïde prend soudain conscience que les deux espèces ont plus de points communs qu'il n'y paraît.
Pour la première fois, enfin, l'ombre d'un sourire passe sur cette bouche sage. Pas un petit sourire de servante, non, bien le sourire rassuré d'une personne en sécurité.
« Et puis… Je vais être tout à fait honnête avec vous : j'ai vu une interview d'Elijah Kamski qui expliquait que les androïdes, en s'occupant des tâches pénibles, permettaient aux humains de mieux profiter de la vie. Profiter de quoi ? De regarder plus la télé ? De faire plus de tours dans son salon ? Les gens deviennent des assistés : les tâches ménagères et ces autres activités si gonflantes permettent de mieux savourer le repos, elles apportent une satisfaction. Quand je passe ma matinée à récurer mes toilettes et ma salle de bains, à traquer les poussières et bien à la fin, quand je me pose le midi, je suis ravie. Si un androïde le fait à ma place pendant que mon cul est visé à mon canapé, je n'ai rien accompli. Tout le monde n'a pas besoin d'androïde. Je n'en ai pas besoin, alors je n'en ai pas. »
Kara est très surprise par votre constat et porte ses doigts à sa bouche. Avec un air confus, elle observe :
« Il y a pourtant de la poussière chez vous, docteur…
— Je sais, oui. Malgré tout, je suis humaine, je suis fainéante. En attendant, cette poussière ne me tue pas. Mais promis, mes toilettes sont nickel ! »
Vous êtes très surprise quand vous entendez le rire de Kara. Elle n'avait jamais rencontré quelqu'un comme vous : une humaine qui s'attache à la vie et ses valeurs comme un androïde qui les découvre. Spontanément, elle se lève alors du fauteuil et tend sa main, alors vous tendez également la vôtre comme pour sceller un pacte.
« Je vais rapporter notre conversation à Markus. Venez demain à midi dans la demeure secondaire de Carl, docteur [V/N], nous vous attendrons pour vous dire ce que pensent les autres groupes.
— D'accord. Et je vous dirai ce que l'association peut me proposer. »
Vous discutez encore quelques minutes et au moment de son départ, vous ressentez un léger regret : Kara est un androïde intéressant, une rigueur d'institutrice qui se laisse percer par une pointe d'audace, une volonté de survivre. Vous auriez aimé qu'elle reste plus longtemps pour en apprendre davantage.
[► Allez au chapitre 14 pour terminer votre soirée.]
