Chapitre 12 :

Il n'aurait su dire combien de temps il était resté là, figé comme un pantin devant la feuille. Il avait juste écrit son prénom. Avant pas pu aller plus loin, il s'était perdu dans ses réflexions. Il regarda son portable, se demandant s'il devait ou non le joindre. Il se ravisa puis tourna une nouvelle fois son regard sur cette feuille. Cette condamnation sur papier. Et machinalement, son stylo se mit à écrire ces renseignements qu'il connaissait par cœur. Son grade, sa date d'entrée dans la police, sa date de naissance, le motif pour lequel cette suspension était effective, son numéro de matricule, son adresse… Leur adresse. Il s'arrêta de nouveau. Faisait-il réellement cela par conscience professionnelle ou était-ce ses sentiments qui le conduisaient à agir de la sorte.

Que pouvait-il faire ? Où était-il parti ? Il avait vu ses larmes, il avait vu sa culpabilité, mais il n'avait pu s'empêcher de l'enfoncer, lui dévoilant ce qu'il avait ressenti, ce qu'il ressentait encore, plus d'une heure après. Il lui en voulait terriblement mais ne pouvait s'empêcher de penser à lui, se demandant si lui aussi avait versé autant de larmes que celles qui voilaient encore son regard. Désireux de savoir s'il souffrait autant qu'il l'avait fait souffrir.

Un éclair de lucidité éclaira furtivement ses pensées, lui faisant prendre conscience que ses dernières questions étaient avant tout égoïstes et loin de l'amour qu'il lui portait. Il ne désirait pas qu'il souffre, mais son état actuel lui refusait une quelconque compassion à l'égard de son époux.

Un coup à la porte le fit sursauter. Il ne fut pas étonné en voyant Louis entrer sans y avoir été invité.

Yann : Qu'est-ce que tu veux ?

Sa voix posée avait fait place à une intonation rageuse et enlevée.

Louis : Je suis pas encore sourd. Je T'ENTENDS !

Louis avait élevé sa voix à la hauteur de celle de Yann, ce qui arrêta le commissaire dans son élan. Louis vint s'asseoir à côté de lui sur le bureau.

Louis : Ça, c'est fait. Maintenant tu me dis ce qui se passe ou je dois deviner ? Autant je suis doué pour les enquêtes, autant je suis loin de m'appeler Madame Soleil lorsqu'il s'agit de relations de couple.

Yann soupira bruyamment, se morfondant un peu plus dans son fauteuil.

Yann : Il est parti.

Louis : Ca j'ai vu. Quel éclaircissement ! Et tu sais que mon prénom est Louis, non ?

Yann lui lança un regard noir.

Louis : C'est du même acabit, Yann. Je sais qu'il est parti, ce que je veux savoir c'est pourquoi. Vu l'état dans lequel il était je me doute que ce se soit bien passé.

Yann : Je lui ai dit ce que je pensais de son attitude.

Louis : Avec parcimonie je présume !

Yann : C'est lui qui me prend pour un con et c'est moi qui ai tous les torts, c'est ça ?

Louis : Je dis juste qu'il faudrait que tu apprennes à te contrôler par moments.

Yann : J'ai simplement dit ce que je ressentais, y'a pas de mal à ça. C'est toujours lui qui me pousse à me confier. Maintenant c'est fait.

Louis : Je vois.

Yann : Tu ne vois rien du tout.

Louis : T'es obligé d'être désagréable comme ça?

Yann : T'es obligé de me fliquer comme ça ? Ce n'est pas une enquête, c'est privé.

Louis : Ben justement, avant que vous finissiez par vous tirer dessus, ça ne serait pas de trop d'essayer de régler le problème. Pourquoi tu l'as pris aussi mal. Qu'est-ce qu'il a fait ?

Yann : Il m'a menti !

Il se leva de sa chaise pour se poster devant la fenêtre.

Yann : Il a été voir ce gamin sans m'en parler.

Louis : Et c'est un crime parce que…

Yann : Joue pas à ça Louis. Tu sais parfaitement que le règlement l'interdit.

Louis : Oh mais merde Yann. Réveille-toi ! C'est pas le règlement le problème. Le problème c'est que Kévin s'est attaché à ce gosse et que tu es jaloux !

Yann : Je suis pas jaloux.

Il se tourna vers Louis.

Yann : Moi, jaloux d'un gamin ?

Louis : Oui. Parce qu'avec son arrivée Kévin a pensé que son envie de fonder une famille pouvait se réaliser. Parce qu'il a espéré ton soutien et tu ne lui as pas donné.

Yann : Mon sout… C'est injuste. Tu sais pertinemment qu'…

Louis :…qu'avec l'enquête en cours, etc. etc… Je ne te parle pas dans l'immédiat, Yann, je te parle du futur, votre futur. Si seulement tu lui avais dit ce que tu en pensais dès le départ, si tu l'avais soutenu un peu de ton côté aussi…

Yann : C'est ce que j'ai fait !

Louis : Tu lui as reparlé de l'envie de fonder une famille avec lui ?

Yann : Je lui ai dit qu'Antonin…

Louis : Je ne te parle pas d'Antonin. Je te parle de votre envie, à tous les deux, de fonder un foyer. Que ce soit avec Antonin ou un autre, peu importe. Il avait simplement besoin que tu lui rappelles combien tu tenais à le faire. Avec lui. S'il a été voir Antonin, il ne te l'a pas dit, non pour te mentir, mais par peur de ta réaction. Peur que son rêve ne puisse pas se concrétiser. Et ce n'est certainement pas une mise à pied qui va régler le problème.

Yann le regarda prendre la feuille.

Yann : Sur le moment je me suis senti comme le dernier des cons. J'ai eu mal Louis, tu peux le comprendre.

Louis : Je sais que cette situation n'est facile ni pour lui ni pour toi. Je ne te juge pas, Yann. Mais tu le connais, il agit plus souvent avec son cœur qu'avec sa tête. Il ne pensait certainement pas à mal en faisant ce qu'il a fait. C'est un tendre, ton mec.

Yann : Je me suis peut-être laissé emporter… Faudra que je m'excuse, non ?

Louis ricana

Louis : Ça ne sert à rien de renier ce que tu ressens Yann. C'est pas ton style de toute façon. Il sait ce que tu penses. Tu ne peux plus faire machine arrière, mais tu peux lui apporter ton soutien.

Yann : Ouais…

Il avança, se saisissant du portable, regardant Louis déchirer la feuille en deux.

Louis : Je suppose que tu n'en auras pas l'utilité !

Un sourire naquit enfin sur les lèvres du commissaire.

Yann : T'as jamais pensé à te reconvertir en conseiller conjugal ?

Louis : Et toi ? T'as jamais pensé te reconvertir en tête de mule ?

La porte s'ouvrit vivement et Alex entra.

Yann : On t'a jamais appris à frapper, Moreno ?

Alex : Désolé Commissaire, mais je viens d'avoir les services sociaux au téléphone. Ils arrivent récupérer le petit.

Yann : Seulement maintenant ?

Alex sembla gêner tout un coup.

Yann : Quoi ?

Alex : Ben en fait… Disons que…

Louis : T'accouches oui ?

Alex : En voyant personne arriver pour chercher le gosse, je me suis dit que j'allais les recontacter pour savoir où ils en étaient, savoir s'ils venaient ou si fallait qu'on s'en débrouille pour la nuit.

Yann : ET ?

Yann se sentait bouillonner, il ne savait pas ce qu'allait lui sortir Moreno, mais il savait d'avance que ça n'allait pas lui plaire.

Alex : Ben… Enfin… Je… Ils n'avaient pas été encore contactés.

Yann : PARDON ?

Alex : Ben j'étais le premier à les appeler, c'est clair ça non ?

Alex vit le regard de Yann passer du vert au noir en un micro-centième de seconde.

Alex : Hé merde! Je savais que j'aurai dû fermer ma gueule, moi.

Yann se tourna vers Louis.

Yann : Oublie ce que je viens de te dire. Dès que Kévin reprend son poste, je te jure que je le colle au récurage des chiottes. A la brosse à dent !