16.

Le jet familial, vu le nombre de personne à transporter, était davantage un avion moyen courrier, entièrement aménagé avec tout le confort possible – un véritablement appartement quatre chambres volant, avec en plus en soute une place pour chacun des véhicules personnels.

Arrivé bon dernier, Aldéran s'était installé, Torko à ses pieds, ne songeant plus qu'au tranquille week-end qui commençait.


En compagnie de son frère, Skyrone s'était installé dans le parc, sous une tente aux voilures légères et transparentes. Du thé glacé avait été servi et confortablement installés dans des fauteuils bas, ils avaient pu observer le petit monde qui les entourait.

Eryna et Hoby étaient non loin du Labyrinthe, raquettes à la main et faisant tournoyer un volant entre eux. Delly et ses deux filles étaient à quelques distances, barbotant dans une piscine rocheuse alimentée en eau chaude.

Quant à leurs parents, si Karémyne s'était assise sur l'une des balançoires, la discussion ne semblait guère amicale avec son époux au vu des gestes qui ponctuaient un dialogue quasiment à sens unique !

- As-tu une idée de ce dont ils débattent ? questionna Skyrone.

- Oh que oui ! Maman n'est pas particulièrement ravie de la lenteur de l'Arcadia lors de notre dernier vol… Elle sait que sans mon Lightshadow, cela se serait très mal terminé !

Skyrone fit la grimace.

- Peut-être qu'un jour tu me raconteras aussi les détails de vos virées… Même si l'entente entre papa et toi c'est bien mieux qu'avant, il n'y a vraiment que dans ces séjours dans l'espace que vous êtes en parfaite harmonie… Je n'y comprends rien ! Qu'est-ce que maman veut, là ?

- Elle veut faire procéder à quelques aménagements aux systèmes qui régulent le cœur d'énergie de l'Arcadia afin que sa vitesse s'aligne sur celles des vaisseaux actuels ! Evidemment, comme à chaque fois, ça ne plaît pas à ce vieux pirate… Mais il n'a aucune chance de sortir vainqueur de cet affrontement. Cela n'a jamais été et ça ne va certainement commencer maintenant ! Il y va de sa sécurité, et de la mienne, maman ne lâchera pas le morceau !

- Si seulement j'avais une idée de quoi tu parles, soupira encore Skyrone. Là, je sais juste que tu devais trouver quelqu'un, rapidement, afin qu'il aide notre père… Et que ça a été couronné de succès !

- C'est l'essentiel.

Aldéran s'étira avant de finir sa boisson rafraîchissante, esquissant un sourire alors que son père se dirigeait à grands pas vers le Labyrinthe pour y ruminer à son aise alors que Karémyne revenait vers le Manoir plutôt ravie, elle.

- Et voilà, le plus redouté des pirates a encore dû baisser les armes devant des boucles blondes !

Skyrone ne put s'empêcher de rire doucement.

- C'est vrai, qu'au vu du peu qu'il nous a révélé de son passé, ça n'a pas dû arriver bien souvent ! Mais, je crois que ça ne lui déplaît pas tant que cela… Cela prouve simplement que maman tient à lui et utilise tout le savoir-faire de Skendromme Industry pour améliorer encore son vaisseau !

- Exactement, approuva Aldéran en se resservant de thé glacé.


La soirée était bien avancée, Eryna apprenait de nouveaux pas de danse avec Aldéran au gré des variations musicales.

Le morceau s'achevant, Eryna entoura franchement la taille de son aîné qui la fit tournoyer alors qu'elle éclatait de rire.

- Je t'adore, Aldie, tu es le meilleur frère dont on puisse rêver !

- Qu'est-ce que tu comptes me demander ensuite ? gloussa le jeune homme en la reposant au sol.

- Oh, comme si…

- On n'a jamais attrapé des mouches avec du vinaigre, rappela-t-il. Alors, Ery, que veux-tu ?

- Je pourrai aller à la soirée d'anniversaire d'Itèppe, mercredi soir ? glissa alors la jeune fille.

- Questionne papa, pour une fois ? s'amusa Aldéran en la poussant vers leur père qui les rejoignait.

- Dis oui, papa !

- Vas interroger Sky, il ne t'a jamais rien refusé, rétorqua Albator avec un sourire. Elle voulait quoi ? ajouta-t-il en tendant un petit verre à liqueur à son fils.

- Une énième soirée d'anniversaire. Mercredi soir. Soit on la ramène chez moi, soit j'irai la chercher, avant minuit.

Le jeune homme eut un rire léger.

- Alors, maman a eu gain de cause tout à l'heure ? !

Le pirate s'assombrit.

- Comme s'il pouvait en être autrement, reconnut-il enfin avec une grimace qui n'était pas que de déplaisir !

- Qu'a-t-elle proposé ? reprit Aldéran, sérieux.

- Un nouveau système de contrôle du cœur d'énergie de l'Arcadia, afin que les particules résiduelles ne soient pas perdues, aussitôt réassimilées et surchargée afin d'exploser à nouveau pour doper le système de propulsion ! Dire que c'est une pièce à peine plus grande que la taille d'un homme, pour tant d'effets… En revanche, le compresseur principal risque de ne pas supporter autant de puissance, on ne le saura que lorsque nous en serons aux tests, en vol. Si tu peux me prêter le Lightshadow, qui transportera un compresseur de rechange, le clone mémoriel de Toshiro pourrait le garder en vol de concert avec l'Arcadia ?

- Sans souci, il est totalement automatisé, vient d'être révisé, il suffira de coupler les deux mémoires.

- Selon ta mère, le montage sera fini pour le week-end prochain, je partirai aussitôt pour tester le système, que Toshiro s'y adapte. Je te renverrai ton Lightshadow dès que possible.

- Je n'en ai nul besoin, garde-le en appui autant que de nécessaire.

- Merci.

Une brise très fraîche se levant, les deux hommes regagnèrent le salon pour y finir la soirée avec les autres membres de la famille.

17.

Aldéran s'appuya à un haut tabouret et y posa un bout de fesse, croisant les bras sur la table en métal.

- Dis donc, tu n'apprendras donc jamais la signification du mot « congé » ! ?

Skyrone haussa les épaules avec un petit sourire, une éprouvette dans une main, un œil sur l'écran de son ordinateur à côté de lui.

- Il y a plusieurs tests parallèles à effectuer afin d'avoir des comparatifs pour l'expérience finale de lundi, tenta de se justifier son aîné.

- C'est le week-end ! insista Aldéran. Tu devrais sortir de ce Labo, aller câliner Delly et pouponner tes filles !

- Delly viendra prendre mon relai et c'est moi qui irai m'occuper de nos petites !

- Quel couple, fit mine de se lamenter Aldéran, pas tout à fait plaisantin. Il n'y a pas un pour rattraper l'autre… Vous êtes des rats de laboratoire, pas des êtres humains !

- Voilà pourquoi nous nous sommes trouvés ! remarqua Skyrone tout en riant. Et toi, j'ai vu ta mine au moment d'embarquer dans le jet… Il s'est passé beaucoup de choses, en quelques heures, dans ta vie… Ayvanère ?

- Pourquoi penses-tu plus particulièrement à elle ? grinça son cadet en ouvrant un paquet de chips et en avalant rapidement les pétales salés, bien qu'il sorte à peine du petit déjeuner !

Skyrone leva un regard très doux sur son frère.

- Elle et toi. Et puis, oui, il y a toujours eu cette lueur dans ton regard quand il s'agissait de cette jeune femme ! Soulage-moi : elle est revenue ?

- Te « soulager » ? grogna encore Aldéran.


Skyrone abandonna son expérience, pour venir près de son cadet, poser ses mains sur ses épaules, l'obliger à le regarder droit dans les yeux.

- Tu sais très bien que nous t'aimons tous, Aldie. Et t'avoir vu si malheureux, tous ces mois… T'avoir vu espérer, puis retomber dans la déprime quand elle n'a plus répondu à tes messages… Alors, bien sûr que cela nous soulagerait de savoir que vous tentez de construire cet avenir commun qui a toujours été le vôtre !

- …

- Mais, c'était évident, que vous étiez fait l'un pour l'autre, poursuivit Skyrone. Nous avons toujours gardé espoir, en dépit des peines si profondes entre vous deux… Alors, Ayvanère, elle… ?

- Je t'en dirai plus dans quelques semaines…

- Comme d'hab., marmonna Skyrone en se refrognant ! Tu es insupportable, Aldéran !

- Je ne peux pas tout te dire… Il y a tant de choses… Et nous sommes si différents ! Ce qui arrive quand je suis dans l'espace, sans ou avec notre père, mes relations émotionnelles tumultueuses – comment pourrais-tu comprendre alors que depuis toujours ta vie a été toute tracée, simple, depuis ton envie de la Science jusqu'à le Labo de Recherches que tu diriges ! Tu as de la chance d'avoir une vie et un parcours aussi simple, Sky…

- C'est un privilège, je le reconnais aisément, assura son aîné. Dire que ce serait à moi de tout faire pour que ta vie soit paisible, de veiller sur la famille… Papa en a décidé autrement, et il sait précisément ce qu'il fait !

Ce fut au tour d'Aldéran de passer son bras autour des épaules de Skyrone.

- Mais, tu as toujours été près de moi, pour moi, toutes ces années d'égarement, où je ne trouvais pas ma place, ou je me torturais moi-même en gamin pourri gâté, dit-il gravement. Plus d'une fois, en t'obligeant à venir me rechercher au Poste de Police, j'ai mis tes études en péril, je t'ai fait passer tant de nuits blanches – à toi, à nos parents ! Maintenant, c'est moi qui prends soin de toi et de nos cadets !

Son téléphone émettant sa mélodie, Aldéran prit la communication.


- Aldie ? questionna son frère. On dirait une mauvaise nouvelle… ?

- Oui, et non. Des ouvriers ont éventré une centrale d'énergie en ouvrant un trottoir… Le Bureau AZ-37 a été entièrement soufflé, avec une partie du quartier. C'est le chômage technique pour deux ou trois mois, le temps qu'on nous rebâtisse des locaux puisque les autres Bureaux sont déjà en sureffectifs et qu'on ne peut nous envoyer ailleurs !

- Ennuyeux… Chômage technique, et donc, financièrement…

- Oh, moi, je me fiche de ne toucher que les trois-quarts de la paie de la Spéciale, mais il n'en va pas de même pour de nombreux autres au Bureau. Et, sûrement pas pour Soreyn qui a acquis un double appartement, il y a quelques mois, pour ses grands-parents et lui, chacun chez soi mais tout près afin de s'aider !

- Désolé, pour lui, et pour toi.

Aldéran secoua négativement la tête, grand sourire aux lèvres.

- Au contraire, ça tombe à merveille ! Je repars pour l'espace à la fin de la semaine en ce cas !

Et, une fois encore, son aîné dû se résigner à n'être affranchi de rien de plus !