L'oreille aux aguets, Kaori marchait à pas de loup dans le couloir qui menait à la chambre de Ryô. Lorsqu'une lame du parquet fit mine de grincer, elle s'immobilisa quelques instants, avant de reprendre son chemin avec encore plus de précautions.
Arrivée devant la porte, un sourire carnassier dévoila ses canines. Elle prit une profonde inspiration, posa sa main sur la poignée et…
« RYO DEBOUT FAINEANT IL EST L'HEURE DE… »
Elle s'arrêta net : aucun sursaut, aucun cri de surprise, rien. Ryô n'était pas là. Son lit n'était pas défait, juste un peu froissé. Après quelques secondes de déception pour ne pas être parvenue à exercer une vengeance digne de ce nom, Kaori s'inquiéta : s'il n'avait pas dormi ici, alors où était-il ?
Une horrible image traversa son esprit, et elle fonça dans le couloir, sans prendre garde au bruit cette fois. Deux dérapages plus loin, elle s'arrêta dans une glissade devant la porte de Sayuri et entra en catastrophe.
Elle soupira de soulagement : point de satyre, point de mokkori, une seule tête sur l'oreiller et une seule respiration de dormeur.
Elle referma la porte en douceur, remerciant le ciel de ne pas avoir réveillé la jeune femme, et retourna vers la cuisine, perplexe : où était passé Ryô ?
A l'instant où le percuteur entra en contact avec la balle, la poudre explosa, libérant le projectile de plomb et de cuivre qui déplaça brutalement l'air devant lui. L'onde se propagea, cercles concentriques ondulants, invisibles, vers le plafond, les murs, le sol, le corps de Ryô. Il encaissa le choc sans même s'en rendre compte : cela faisait longtemps qu'il ne prêtait plus attention aux réactions de son corps lorsqu'il tirait : le recul de l'arme, la vibration sonore qui se répand dans les os et lutte contre un battement du cœur, tout cela était devenu normal.
Six nouvelles balles trouvèrent leur place dans le barillet. Il reprit la position, mais son doigt ne pressa pas la détente.
Pensif, il tourna les yeux vers le carton poussiéreux qui avait accompagné sa nuit blanche. Il n'avait pas espéré avoir les documents si tôt. A dire vrai, il avait souhaité oublier un peu tout ça, se vider la tête en tirant dans des cibles cartonnées jusqu'à ne plus sentir son bras, mais il l'avait trouvé là, posé en évidence devant la porte de communication qui reliait les appartements de Reika Nogami et la salle de tir. Pour une fois, Saeko avait été un peu trop vite à son goût, mais il ne se voyait pas le lui dire !
Alors il s'était résigné à ouvrir la boîte de Pandore.
Il avait feuilleté chaque dossier et n'avait trouvé que de nouvelles questions. Oh bien sûr, ces centaines de pages dressaient un portrait plus fidèle de son ennemi potentiel, mais elles ne l'avaient pas aidé à prendre une quelconque décision quant à l'attitude à adopter face aux deux jeunes femmes qui vivaient sous son toit.
Et puis il avait passé les deux dernières heures à tirer, encore et encore, laissant ses pensées vagabonder sans chercher à les orienter ou les faire taire. Il s'était vu rester avec son secret, laisser ces deux femmes dans le mensonge et la souffrance. Puis il s'était vu révéler ce qu'il savait, il avait vu la colère de Kaori, sa détresse, son refus. Tout. Il avait tout imaginé, et il ne savait toujours pas ce qui était le pire ou le meilleur.
L'arme rejoignit son holster, et il s'agenouilla à côté de la caisse. La première chemise en carton jauni était barrée d'une inscription au feutre noir, « Dossier Hisaishi ». Il n'avait pas appris grand chose de plus que les informations données par Saeko. Tout au plus quelques détails sur la poursuite, une photo du cadavre, et une autre d'un bébé en larmes tenu solidement entre les bras d'un agent de police.
Il regarda alentour, à la recherche d'une cachette à l'abri du nez fouineur de Kaori, et avisa un rouleau de scotch noir Il scotcha le dossier sous le rebord du stand de tir, puis recula de quelques pas pour apprécier l'effet. Parfait.
Il s'étira et fit craquer ses cervicales : les nuits sans sommeil ne lui réussissaient plus, décidément. Il se sentait épuisé physiquement et nerveusement, comme s'il avait fait la bringue pendant une semaine entière. Il se morigéna : en pleine enquête, il aurait dû se contraindre à prendre quelques heures de sommeil, se forcer à mettre de côté ces questions entêtantes qui l'avaient obnubilé jusqu'à une heure tardive.
Il envisagea de se coucher pour récupérer un peu, mais l'horloge murale indiquait 8h30 : Kaori devait être levée, et elle ne lui laisserait certainement pas cette chance. « Je supporte les désagréments de la vie maritale, sans les avantages. J'aurais vraiment dû rester célibataire ! » pensa-t-il en jetant le lourd carton sur son épaule.
En haut de l'escalier, il tomba nez à nez avec l'objet de ses pensées.
« Qu'est-ce que tu fichais ? Tu as passé la nuit dehors ? »
« Crois-le ou pas, la réponse est non. Je travaillais. »
Impérial, il passa devant elle sans ajouter un mot. Parfois il trouvait insupportable cette façon de le surveiller et de l'accuser de tous les maux. Il reconnaissait volontiers ne pas être un saint, mais il y avait une limite à tout, et se faire tancer comme un petit garçon était au-delà de cette limite ! Il y gagna au moins une satisfaction : celle de voir Kaori coite.
Il jeta la caisse sur la table de la cuisine, libérant au passage un nuage de poussière qui leur picota le nez. Ryô perçu un grognement inintelligible où il était question de porcherie et de représailles mais n'y prêta pas attention.
« Tu es prête à faire tes preuves dans cette enquête ? »
La question désarçonna Kaori, dont la maussaderie fondit comme neige au soleil, qui adopta d'emblée une expression qui se voulait professionnelle, mais qui au final était tout juste digne d'un acteur de troisième zone sorti d'une série garantie « purs rires ajoutés ». Elle songea qu'enfin, les heures de souffrances consacrées à faire des pompes et tirer jusqu'à en avoir des crampes allaient trouver leur récompense.
« Je suis prête à tout, tu peux me confier n'importe quelle mission, tu ne le regretteras pas ! »
« Eh bien ta « mission » sera de jouer au jeu des sept erreurs avec le tas de dossiers que voilà. Plus précisément : je veux en connaître les points communs et les différences. »
« Tu te fous de moi ? »
« Je veux aussi connaître ton avis là-dessus. »
Ryô fit glisser la caisse vers elle et croisa les bras, bien décidé à ne pas se laisser faire. Il avait besoin de l'occuper pour quelques heures, et il était hors de question qu'il cède !
« Ben tiens. Mon avis est que tu me prends pour une andouille pur porc, et que si tu penses que je vais rester sagement à renifler cette odeur de chaussette moisie pendant que Monsieur se réserve la part la plus intéressante du boulot, tu te fous le doigt dans l'œil jusqu'à te gratter le bas du dos par l'intérieur ! »
Kaori repoussa la caisse à son tour d'un mouvement vif. Elle se doutait de ce qu'il préparait : à chaque fois qu'il tentait de l'écarter c'était pour aller cultiver sa future cirrhose ou chercher une âme pas trop chaste pour exercer son mokkori.
Elle mima la position de Ryô et le fusilla du regard, sûre de sa victoire. Trop sûre…
« S'il te plait. »
Elle papillonna des paupières, stupéfaite : lui ? « S'il te plait » ? A elle ? Bouche bée, elle le regarda pousser une nouvelle fois la caisse vers elle puis sortir de la pièce, mains dans les poches.
« Il m'a encore eue ! »
oOo
Un étage plus haut, Sayuri s'éveilla au son d'un hurlement de bête fauve. Quelque chose entre l'ourse à qui on a volé son petit et le tigre furieux de voir un rival sur son territoire si soigneusement délimité.
Un cri terrible.
Elle retint son souffle, interdite. La panique la submergea sans raison apparente. Elle savait qu'elle ne l'avait pas rêvé, qu'un bruit étrange l'avait tirée du sommeil, mais malgré ses efforts pour analyser ce qui se passait son cerveau restait en mode « pause ». Alors elle tendit l'oreille pour en savoir plus.
Des bruits sourds. Des pas. Quelqu'un qui se rapprochait. Quelqu'un d'énorme à en croire leur résonance. Un instant elle songea à Falcon, mais que viendrait-il faire ici à… quelle heure était-il ? 8h34. Elle avait pourtant l'impression d'être en plein milieu de sa nuit. Satané décalage horaire.
Les pas étaient tout proches à présent. Elle regarda rapidement alentour afin de trouver une arme potentielle, au cas où… Et si c'était « eux » ? Ces hommes sans visage qui lui avaient fait quitter sa vie. Elle songea à fuir, à se dissimuler n'importe où, derrière la porte, dans le placard, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle se mit à trembler, imaginant la main qui se pose sur la poignée de la porte, qui la tourne doucement. Avaient-ils déjà tué Ryô et Kaori ? Etait-ce ça, le cri qui l'avait réveillée ? Allaient-ils la violer ou la tuer tout de suite ?
Elle attendit, tremblante, les yeux fixés sur la porte immobile. Et puis elle entendit un grognement parfaitement clair.
« Je l'aurai. Je ne sais pas où ni quand, mais je l'aurai. Ryô, je te hais, je te conspue, je t'abomine, je t'abhorre. Tu es le sel dans mon café, le caillou dans ma chaussure, la boule puante dans… »
Elle n'en entendit pas plus, mais cela suffit à lui faire reposer la lampe de chevet à sa place et à se rallonger, tandis qu'une libellule perdue dans la chambre percutait le mur et s'écrasait à terre. Néanmoins, elle ne fut pas totalement rassurée : si Kaori était furax à cette heure matinale, ça promettait pour la journée !
La jeune femme ferma les yeux un instant, mais son réveil en sursaut avait définitivement eu raison de son sommeil. Elle soupira : elle aurait pu dormir encore une ou deux éternités ! Mais dehors, quelque chose l'attendait.
Elle revit dans un éclair les dernières semaines : la réunion où elle avait hérité de son sujet d'enquête, la page où le nom de son père était apparu pour la première fois, le voile qui avait commencé à recouvrir son passé, ce qu'elle tenait pour intangible. Cette impression de tomber, d'être un arbre dont on coupe les racines. Le désir d'en savoir plus et la peur d'aller plus loin. Oui, elle avait failli tout arrêter, avant d'en savoir trop, avant de ne plus pouvoir nier que la seule personne en qui elle avait toujours cru aveuglément lui avait menti des années durant. Avant d'être orpheline. Et puis était venu le moment où elle ne n'avait pu que continuer.
Sayuri ouvrit les yeux pour se raccrocher au présent : son cerveau ensommeillé l'emmenait malgré elle dans des directions qu'elle préférait éviter. Elle dressa la liste des pistes à suivre : le garde-meuble où elle avait stocké toutes les affaires de sa mère, Gunda Corporation… Il lui fallait revenir 25 ans plus tôt, à la recherche de cet homme qu'était son père. Elle voulait savoir à quel point il était pourri, s'il avait refait sa vie après avoir quitté sa mère, pourquoi il avait emmené Kaori alors qu'il lui aurait été tellement facile de les oublier et de refaire sa vie avec tout l'argent qu'il avait récupéré. Ce qui était advenu de lui aussi. Et surtout mettre à jour tout ça. Les punir, tous, d'avoir détruit leur vie.
Elle se leva, bien réveillée à présent, et attrapa quelques habits. Elle se dirigeait vers la salle de bain lorsqu'elle croisa Ryô (ou plutôt ce qu'il en restait compte tenu du rétrécissement vertical soudain dont il avait fait l'objet lors de sa dernière rencontre avec une massue « Haine Suprême »).
Comme par miracle, il retrouva sa taille normale à la vue du T-shirt que Sayuri portait en guise de chemise de nuit, et surtout des jambes remarquablement fines qui l'accompagnaient. Son sourire se fit béat et d'un bond il fut sur elle.
Alertée par un cri de surprise, Kaori se précipita hors de sa chambre, prête à maîtriser les assauts du Ryô en rut, mais resta coite devant le spectacle qui s'offrait à elle : Sayuri bien droite, tenant d'une main ses vêtements et de l'autre le manche d'une masse en métal qui emplissait le couloir. Seules deux jambes agitées de soubresauts émergeaient de sous la masse.
Kaori s'avança, les mains derrière la tête, étudiant la situation. Elle regarda longuement Sayuri, puis lui tapota l'épaule.
« Félicitations. Rien à dire : technique parfaite. Je vais enfin pouvoir dormir tranquille, même si nous accueillons une jolie fille sous notre toit ! »
Après un bref clin d'œil partagé, les deux femmes reprirent leur route, Kaori vers sa chambre et Sayuri vers la salle de bain.
Seul un gémissement couvrit le bruit de la douche, quelques minutes plus tard.
« Deux brutes sauvages et sans merci lancées contre moi… Je ne suis qu'une pauvre chose ! »
« Café ? »
« Ouais »
« Tiens »
« 'ci »
« Sayuri ? Veux-tu un peu de café ? »
« Fais gaffe, c'est toxique : ça m'a pris trois ans pour m'y habituer »
« La ferme, le pervers, ou je te fais bouffer la cafetière ! »
Sayuri tendit sa tasse en silence, n'osant prononcer la moindre syllabe. Elle qui n'était déjà pas du matin avait la désagréable impression d'être un arbitre de chaise. Les smashs pleuvaient, et ces deux joueurs de fond de court visaient dans les jambes en espérant faire mouche.
Au début du repas, elle avait espéré que la tension s'apaiserait rapidement, mais Ryô semblait prendre un malin plaisir à manger de plus en plus bruyamment. A présent, elle craignait que Kaori ne finisse par briser quelque chose à force de mouvements brusques.
Lorsque le silence (relatif puisque meublé par les bruits de mastication et d'aspiration) devint trop pesant, Sayuri prit son courage à deux mains.
« Je dois me rendre à l'autre bout de Tokyo pour aller voir par moi-même les affaires de maman. Puis-je emprunter votre voiture, Ryô ? »
« Hors de quechtion. Tu ne chors pas toute cheule ».
« Ryô a raison, c'est trop dangereux : tu es suivie, tu le sais. Je t'accompagne ».
Mince, elle n'avait pas pensé à ça. Si Kaori l'escortait, elle pourrait se rapprocher dangereusement des secrets de famille : Sayuri ignorait ce qu'il restait précisément dans les vieux cartons qui dormaient tranquillement depuis plus de deux ans dans un hangar, mais il était plus que probable d'y trouver une photo de famille.
Elle jeta un coup d'œil en direction de Ryô, mais ne rencontra que le dessous de son bol, derrière lequel il tentait de se planquer. Elle chercha alors à l'atteindre en donnant un petit coup de pied, mais son geste fut un peu plus brutal que prévu, et Ryô fit une magnifique imitation de lama, crachant le contenu de son bol en direction de Kaori.
« Charmant. Décidément, il est urgent que j'achète un chien. Un bon gros toutou qui resterait à la maison, qui mangerait proprement dans sa gamelle, et qui ne me cracherait pas dessus sans prévenir ! »
Droite comme un i, Kaori quitta la table avec ce qui lui restait de dignité. Ryô et Sayuri retinrent leur respiration, ne sachant trop de quel côté viendrait l'inévitable attaque, mais la porte claqua sans qu'aucun objet ne vole à travers la pièce. Ils se regardèrent, interloqués puis inquiets, avant de demander d'une même voix « Elle est malade ? ».
Ryô resta un instant sur la défensive, s'attendant à voir un marron de deux tonnes traverser la pièce, mais rien ne vint. Puisqu'il ne ressentait pas la chaleur vengeresse habituelle qui précédait les attaques de sa partenaire, il finit par se détendre. Tout en restant aux aguets, il se pencha vers Sayuri, l'air on ne peut plus satisfait :
« Nous disions donc… Hors de question que tu sortes seule… Et hors de question que tu sois accompagnée par Kaori. Il ne reste donc que moi. Toi et moi, seuls, pendant que Kaori sera occupée ailleurs… N'est-ce pas un merveilleux prograaaAAAAH »
« Ryô… Je vous connais mieux que vous ne le croyez, ma sœur m'a déjà parlé de toutes vos méthodes de Casanova de trottoir. Alors si vous m'approchez, cette fourchette ne fera pas que menacer votre virilité, compris ? »
Ryô acquiesça avec ferveur, une larme au coin de l'œil. Dès que Sayuri retira son arme improvisée, il se protégea au moyen d'une assiette.
« Mais ça va pas bien non ? Vous êtes toutes les deux aussi tarées l'une que l'autre ! Mais on vous appris quoi quand vous étiez petites ? A chasser le mâle ? Vous êtes nées pour causer ma perte ? »
Elle resta froide devant la mauvaise humeur du nettoyeur, et se contenta d'aller chercher une nouvelle fourchette avant d'attaquer à belles dents la fin de son petit déjeuner. Quand enfin les imprécations diminuèrent de volume sonore, elle lui sourit innocemment.
« Bien… On y va ? »
Ryô soupira bruyamment : deux Kaori, c'était vraiment trop pour lui. Il était urgent de résoudre les problèmes de Sayuri afin de pouvoir protéger une vraie cliente, disponible et réceptive à sa séduction. Dire que tout Tokyo tremblait en entendant son nom, et qu'il ne parvenait même pas à se faire respecter sous son propre toit ! Il croisa les bras, boudeur : c'était vraiment trop injuste.
« Oh allez, ne faites pas cette tête : comprenez-moi, je suis un peu à bout ces temps-ci », lui glissa Sayuri en l'embrassant sur la joue.
Il redevint lui-même, fier et conquérant : il y avait encore de l'espoir pour l'étalon de Shinjuku ! Son charme légendaire faisait toujours effet ! « Je suis prêt à te seconder, même au prix de la mort, sois-en certaine ! »
Ryô s'interrompit en plein laïus, un pied sur la table et l'autre sur le banc, en s'apercevant que son auditoire s'apprêtait à quitter la pièce.
« Ah au fait Ryô… Kaori m'a AUSSI parlé de vos points faibles ! »
Un rire cristallin résonna dans le couloir tandis que le nettoyeur le plus craint du Japon s'asseyait par terre et pleurait sur son sort.
