12.

Sombre, désespéré, Albator fixait la sphère qu'était Kréadyne dans la mer d'étoiles.

- Alie est si proche, et totalement inaccessible ! Si seulement je savais si mon garçon…

- Alérian est un homme depuis bien longtemps, murmura Clio. Il a les ressources du sang de ses aïeux, il a ses talents. Il a des âmes innocentes à sauver, il ne lâchera jamais le morceau ! Il va tout tenter !

- Je ne l'ignore pas. Mais je crois que c'est ce qui m'inquiète le plus ! J'aurais aussi dû lui apprendre à lâcher la rampe quand on a affaire à trop forte partie… Et ces Ghéoriens, avec leurs cuirassés Squales sont démentiels en matière de force de frappe !

- Le colonel Destrovelk arrive, prévint Toshiro. Il doit avoir des informations…

- Et je devine lesquelles, grogna le grand Pirate balafré. Dirige-le à mon appartement, je te prie, Toshy, je l'y rejoins.

Et sous les regards désolés de ceux de la passerelle, Albator alla à la rencontre de son visiteur.

En signe de respect simplement d'homme à homme, Menrod Destrovelk salua militairement le Pirate qui lui faisait face.

- Si cela peut atténuer la rudesse de ce que je suis venu vous annoncer, capitaine Albator…

- Je connais Warius depuis bien avant qu'il ne soit amiral ! Je sais parfaitement comment il fonctionne ! L'évacuation de presque tous réussie, il vous ordonne de décrocher des abords de Kréadyne, c'est bien ça ? jeta le grand Pirate balafré.

- Oui. Les cargos de sauvetage ont rejoint des coordonnées spatiales sûres – enfin celles où ces Squales ne pullulent pas encore – et les colons du Gouverneur vont atteindre des zones plus hospitalières et où ils pourront se réinstaller.

Menrod eut un toussotement pour dissimuler son propre désarroi envers un jeune homme à la chevelure d'acajou qu'il avait apprécié infiniment au gré de leurs rares rencontres.

- Le Gouverneur et ses fidèles, les Erguls, et le commandant Rheindenbach sont portés disparus. Nous n'avons plus à risquer nos cuirassés en une vaine attente. Je dois ramener le Géroboar chez moi.

- Et retrouver votre famille ? compléta Albator.

- Par les dieux, je suis un vieux irréductible célibataire ! La République est ma famille et je la défendrai jusqu'à mon dernier sang ! Ça me rend aussi bien plus libre que n'importe qui.

- Bon retour chez vous, colonel. Moi, je ne bougerai pas !

- Comme si je ne le devinais pas, bien que je ne vous connaisse que depuis quelques jours ! Et mon Géroboar a ses systèmes automatiques, comme tous les vaisseaux de la Flotte, et j'ai surtout une remarquable seconde. Mon cuirassé peut rentrer tout seul !

- Je ne comprends pas…

Eclatant d'un rire léger, en dépit des circonstances, Oshryn entra à son tour dans l'appartement du château arrière de l'Arcadia.

- Cela signifie juste que le Géroboar s'en va, mais que le colonel Destrovelk et moi sollicitons votre hospitalité à bord de l'Arcadia, jusqu'à ce que nous récupérions votre fils !

- Vous restez ? répéta un peu stupidement un grand Pirate balafré, totalement pris de court, et en même temps réconforté dans sa propre détresse.

Oshryn s'avança, et bien qu'il connaisse le père de son meilleur ami depuis bien des années, il le prit machinalement et familièrement par les épaules, geste auquel il ne s'était jamais laissé aller jusque-là.

- Alie est notre ami, depuis toujours. Il est précieux à notre cœur, en tant qu'être cher et en tant qu'officier pour le colonel Destrovelk qui l'apprécie également d'amitié. Nous ne pouvons partir en le laissant derrière nous.

- L'amiral Zéro a donné son aval, tant que le Géroboar regagne son port d'attache, compléta Menrod. Pouvons-nous faire quelque chose ?

Albator soupira, prenant sur le plateau d'une table le verre de vin qu'une attentionnée Jurassienne avait préparé pour tous avant leur entrevue !

- Nous ne pouvons rien faire ! avoua-t-il avec un désespoir perceptible dans chaque intonation. J'ai tenté de convaincre Toshiro, mais en dépit de sa supériorité l'Arcadia n'est pas de taille face à plusieurs dizaines de Squales ! Toshiro a fait tous les calculs et moi j'ai extrapolé toutes les configurations de combats possibles ! Jamais je n'atteindrais seulement la stratosphère de Kréadyne… L'Arcadia ne serait déjà plus qu'une épave avant même de percuter le sol – comme ce fut le sort du Starlight – et j'ai charge d'un équipage que je ne peux évacuer, moi… Je hais cela, mais je dois me plier aux contraintes de la réalité !

Albator reporta son unique œil sur la petite planète, si proche et qu'il ne pouvait atteindre.

- En ce cas, Alérian devra nous envoyer un signe, exprima à sa place Oshryn. Il y a une chance ?

Mais sans surprise, aucun des deux vétérans ne lui répondit !