Sur le chemin du retour, la pluie redoubla d'intensité. L'humeur silencieuse de Pansy convenait à Nott, même s'il sentait, au papillonnement de ses cils et à la rougeur de ses yeux, que ce mutisme dissimulait une sombre humeur.
Contrairement à la jeune sorcière, Nott ne pensait pas à réaliser un miracle – sortir un détenu d'Azkaban sans l'accord des autorités relevait de l'inimaginable. Non, il préférait consacrer ses capacités de réflexion à un plan plus réaliste. Un de ceux qui donnaient l'illusion que l'organisateur avait fait le maximum, et, ainsi, récupérer la petite merveille de magie noire qui l'attendait dans la maison Black. Puis, partir loin et ne revenir que pour lancer un Infero sur une brigade d'Aurors.
Soudain, l'idée lui vint.
— Je sais comment faire.
— Comment faire quoi ? demanda Pansy.
Nott la dévisagea, muet d'étonnement.
— Libérer Malefoy.
— Ah oui. Je savais que tu ne me décevrais pas. Je t'écoute.
— Weasley.
Pas de réaction.
— Il connaît la petite scribouilleuse du Département de la justice magique. C'est une Sang-De-B... – Nott s'arrêta, conscient que l'insulte appartenaient imperceptiblement au passé – une Née-Moldue, non ? Avec le climat actuel, elle doit avoir une certaine influence dans le Magenmagot.
— Mais oui, s'exclama Pansy, moins abattue. Ils adorent les Sang-Moldu ! Attends, remarqua-t-elle en se rembrumissant, on ne peut pas contraindre Weasley...
Nott sourit.
— Notre principale différence d'opinions. Tu t'imagines peut-être qu'il faut jouer avec les rêves et aspirations des autres... Je pense qu'on peut toujours compter sur leurs vices.
L'alcool le rendait irascible, dépossédé de lui-même. Un rien – l'ennui, la vaisselle sale, la sollicitude maternelle – déclenchait des colères qui le vidaient de toute énergie. Et, sans Whisky Pur-Feu, Ron-le-colérique devenait Ron-le-pleurnicheur. Plus jamais léger, drôle, vivant. Juste sombre et amer.
Ron savait que l'alcool devenait un problème. Mais sobre, d'autres pensées, plus terribles, envahissaient son esprit. Et si Hermione ne lui adressait plus jamais la parole ? Et si sa magie ne revenait pas ? Et s'il ne pouvait pas être ce qu'on attendait de lui ?
Du mouvement au rez-de-chaussée propulsa Ron droit dans la réalité. Agacé, il dévala l'escalier à grandes enjambées. Ces connards de Serpentard allaient l'entendre, se barrer sans...
— Ron ?
Harry, mouillé, le dévisageait avec surprise.
— H-harry ? bégaya-t-il, un peu sonné.
Harry Potter esquissa un sourire penaud, un peu timide.
— En personne, finit-il par confirmer en riant doucement.
Sa plaisanterie – et son charme – dissipèrent le malaise, et Ron proposa, plus confiant, heureux de retrouver son meilleur ami :
— Viens prendre une Bièraubeurre.
En passant près du vestibule, les traces humides sur le sol rappelèrent à Harry toutes ces personnes qu'il avait abandonnées pour fuir. Il demanda avec embarras :
— Ta famille va bien ?
Ron se sentit rougir et profita de la porte du réfrigérateur pour masquer sa réaction :
— Oui, oui...
Après avoir tendu une bouteille à Harry, il s'adossa au rebord de l'évier pour avaler de longues gorgées du liquide ambré.
— Tu reviens vivre ici alors ?
— Si ça te gêne pas...
— Sois pas ridicule.
Les yeux du brun brillèrent de gratitude et de soulagement.
— En plus, Hermione n'est plus là... On peut utiliser Kreattur sans culpabiliser, plaisanta-t-il.
Ron contempla le fond de sa Bièraubeurre en se raidissant.
— Oh, pardon, s'excusa Harry. Je– Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça...
— Ouais, pas grave.
Comme si côtoyer Kreattur pouvait être une bonne nouvelle...
— Tu devrais lui parler, reprit Harry, gêné d'aborder un tel sujet, ses parents n'ont toujours pas retrouvé la mémoire et... tu lui manques. Elle attend que tu viennes la voir, que tu lui prouves que tu tiens à elle.
— Putain, c'est évident que je l'aime, non ? grogna-t-il dans sa barbe.
N'avait-il pas pleuré quand Hermione était venue lui opposer une fin de non recevoir ? N'était-il pas assez misérable ? Il avait même répondu à ces lettres alors que l'amitié ne l'intéressait pas... Savoir qu'il manquait à la jeune femme, qu'elle attendait sa visite, ses sentiments... lui donnait du courage.
— Ça fait longtemps que j'ai arrêté d'essayer de comprendre les femmes, grimaça Harry en portant la bouteille à ses lèvres. Ne te pose pas de questions, donne-lui ce qu'elle veut.
— Ouais... Une autre ?
— Non merci, mais vas-y.
Peut-être aurait-il dû insister... Oser un rapprochement subtil dans une lettre, lui parler directement, quitte à la supplier de lui laisser une seconde chance... Désormais, Ron était prêt à tout pour reconquérir Hermione.
La capsule de sa deuxième Bièraubeurre céda d'un pop.
— La formation d'Auror commence le mois prochain, non ?
— Ouais, confirma Ron distraitement. Tu y vas ?
Hermione apprécierait-elle des fleurs ?
— Les Frelons de Wimbourne m'ont proposé un poste d'attrapeur...
Le roux resta ébahi quelques secondes avant de s'écrier :
— C'est génial, Harry ! L'équipe de Ludo Verpey !
— Un poste de remplaçant, précisa-t-il, gêné.
— Un détail, rétorqua Ron, dans quelques mois, tu seras titulaire. Et célèbre !
Et lui, où serait-il dans quelques mois ?
— Auror, ce n'est pas mal non plus dans le genre célèbre, répliqua Harry en souriant d'un air entendu.
Merlin...
— Et la potion d'oubli ?
— Ça va, abrégea Ron. Une autre Bièraubeurre ?
Plus tard, après cette discussion frustrante avec Blaise, Pansy se surprit à repenser à sa rencontre avec Weasley à l'hôpital. Le voir dans ce maillot de Quidditch lui avait rappelé son existence étroite, cette fissure qui l'empêchait de vivre. Elle avait eu l'impression de partager quelque chose, sans réussir à mettre le doigt sur quoi. Peut-être leurs familles étouffantes, à la bienveillance hostile ou ce renoncement, cette désillusion qu'on devinait dans le bleu délavé des yeux de Weasley. Elle aurait pu être comme lui – triste, cassante, démolie – si son environnement laissait une place à la faiblesse. Enfin, on ne refusait pas réellement la faiblesse, Pansy n'avait simplement pas voix au chapitre.
Dès qu'il était devenu évident qu'elle ne pouvait plus se marier et apporter, par le jeu des alliances, pouvoir et influence à sa famille, son père s'était détourné, désintéressé. Sa mère, elle, avait décidé de nier l'évidence et s'obstinait à agir comme si sa fille devait préserver sa réputation pour les noces. Un temps, Pansy avait espéré la liberté... Après tout, pourquoi pas ne pas vivre comme elle l'entendait à présent qu'elle ne pouvait plus se glisser dans le destin tracé d'une héritière ? Plus jeune, ses performances scolaires indifféraient tandis que ses robes, son maintien, ses cheveux, son caractère avaient grandement préoccupé ses parents. La voix fluette de sa mère résonnait encore : « un homme ne voudrait jamais d'une épouse querelleuse et impertinente. Ne te néglige pas, coupe tes fourches et arrête de t'avachir dans les canapés. » L'idiotie, en revanche... Presque une qualité qui valorisait l'homme. Ou, du moins, lui facilitait la vie.
Exercer un métier, vivre sa passion pour le soin des créatures magiques, Pansy en avait rêvé. Après la bataille de Poudlard, elle avait même épluché les annonces de la Gazette du Sorcier. Mais sa mère l'avait découvert, et l'irritante litanie de reproches avait pris des airs de menaces : « Rien, ma fille, rien, tu m'entends, ne me fera renoncer à un beau mariage. » En désespoir de cause, Pansy était allée voir Mr Parkinson. Celui-ci partageait son opinion sur l'impossibilité d'une alliance matrimoniale, mais refusait de décourager sa femme. Du moment qu'elle ne l'embarrassait pas, Mrs Parkinson pouvait meubler ses journées comme il lui plaisait.
Et Weasley se greffait là, grain de sable dans les rouages oppressants de son existence. Et le Gryffondor ne lui retournait certainement pas sa sympathie. Il n'offrait qu'antipathie et méfiance. Et comment le lui reprocher ? Même ses amis pensaient qu'elle manigançait... Seul Drago avait compris quand, au procès, sous l'influence de l'élixir d'euphorie, désinhibée, le cœur béant, Pansy avait adoré tous ceux qui étaient présents. Tous sauf un. Elle avait pris soin de maintenir avec Ronald Weasley une distance polie, une relative indifférence... Et son ami d'enfance lui avait jeté ce regard, à mi-chemin entre le dégoût et la pitié, le même qu'à Poudlard lorsqu'il avait compris sa folie silencieuse pour Cassius Warrington, le poursuiveur de l'équipe de Serpentard. Malefoy l'avait même accompagnée au bal de Noël pour ne pas qu'elle broie du noir pendant que Cassius Warrington et Hestia Carrow, la sorcière qu'il avait invitée à sa place, féminine, belle, idiote, profitent des festivités du bal. Heureusement, Weasley, contrairement à Warrington qui s'était moqué de ses sentiments pendant des semaines, n'avait rien remarqué, obnubilé par Granger. Drago s'était gardé d'évoquer le sujet. Enfin... Avant qu'il ne soit emprisonné à Azkaban.
— On y est presque, assura Nott. Laisse-moi convaincre Weasley.
Trois coups secs, échos du serpent en fonte contre la porte, résonnèrent entre les deux Gryffondor.
— Tu attends quelqu'un ? s'étonna Harry.
— Non, protesta Ron.
Puis, à retardement, il réalisa que les deux Serpentard pouvaient revenir. Paralysé, il demeura sans réaction pendant que Harry grommelait de contrariété en descendant. Son meilleur ami ne savait probablement pas qu'il avait offert un accès à la maison, cette maison défraîchie à la gloire des Sang-Pur et de la magie noire, à des anciens Mangemorts. A Pansy Parkinson, de surcroît... La brute qui avait harcelé Hermione et voulu livrer Harry à Voldemort...
La vision d'Harry, nez à nez avec son ancien bourreau et ce type louche – Nott faisait froid dans le dos – sortit Ron de sa léthargie. Blême, le sang vif, il rejoignit le rez-de-chaussée.
Quand il arriva, Harry discutait déjà avec la Serpentard.
— ... chez moi ! rugissait-t-il.
— Si tu me laissais en placer une, Potter, persifla-t-elle, tu saurais que nous sommes invités.
Son assurance pétrifia Harry.
— Weasley ? pria la Serpentard en levant les yeux vers lui.
Harry, flamboyant de colère, se détourna pour chercher l'approbation de Ron. Merde, merde... Sa mère lui rabattait suffisamment les oreilles sur ses mauvaises décisions – quitter l'hôpital, ne pas suivre cette formation d'Aurors... –, il ne voulait pas en plus se disputer avec Harry.
— Vous devriez partir, dit-il en contemplant ses pieds.
Résolu, Ron redressa la tête pour affronter les Serpentard, mais Nott paraissait comme à son habitude, et Parkinson ne le dévisageait plus.
Après un bref soulagement, l'attitude engourdie de la sorcière, l'acceptation fataliste, presque tranquille, de sa lâcheté l'ébranla. Depuis quand Parkinson, métaphore moderne de l'amazone – guerrière fière et déterminée –, prête à émasculer tous les hommes sur son chemin était devenue cette... femme éthérée, incapable de lui aboyer ses quatre vérités et lui arracher les couilles ?
Harry, plus terre-à-terre, s'exclama, la main sur le tranchant de la porte :
— L'affaire étant éclaircie, bon vent !
On leur claqua la dite porte au nez.
— Bon courage pour convaincre Weasley de subtiliser les documents au Ministre avec le héros dans les pattes, constata platement Nott.
Pansy n'y avait même pas pensé.
