Chapitre 12

Quelques semaines plus tard...

Ginger ouvrit la porte de la chambre de Felicity pour voir si sa petite protégée était prête. Elle la trouva, assise sur son lit, terminant de lacer ses chaussures.

- Tu es prête à partir ma chérie ? lui demanda t-elle.

Le regard de Felicity, incertain dans un premier temps, laissa place à une farouche détermination et elle hocha la tête.

- Tu n'es pas nerveuse au moins ? C'était ton idée de prendre ce travail, mais si tu préfères, on peut tout arrêter.

Malgré sa nervosité, Felicity secoua la tête et se leva. Elle prit le temps de lisser les pans de sa robe pour masquer les tremblements de ses mains, puis s'avança d'un pas - qu'elle espérait assuré - vers Ginger.

- Parfait. C'est un vrai miracle que l'autre sorcière ait accepté que tu ais un travail en dehors d'ici… c'est même un peu suspect. Enfin, j'imagine que l'argent envoyé par « tu sais qui » lui suffit pour le moment.

Elles quittèrent la chambre et descendirent l'escalier, qui grinça bruyamment sous leurs pas.

- Il est ici, tu sais ? déclara Ginger une fois qu'elles furent hors du bordel.

Felicity la regarda, surprise.

- A ce qu'on m'a dit, il a accosté un peu plus tôt dans la journée.

Cette fois, Felicity s'arrêta net au milieu de la rue.

- Que se passe-t-il ? Je croyais que tu l'aimais bien ?

D'un pauvre mouvement de la tête, la jolie brune acquiesça.

- Alors, pourquoi cette mine sombre ? Tu n'as aucune raison d'être gênée si c'est cela qui t'inquiète.

Le regard fuyant de Felicity indiqua à Ginger que c'était bien là le problème. C'était en grande partie à cause de cela qu'elle tenait tant à travailler pour gagner un peu d'argent. Elle espérait ainsi pouvoir un jour rembourser le pirate.

- Dans cette histoire, tu n'es pas celle qui devrait avoir honte. Millicent n'a aucun scrupule à se servir de toi pour se faire de l'argent. Si une personne est méprisable dans cette affaire, c'est elle.

Ginger n'eut pas le temps de laisser sa colère prendre le dessus, car elles étaient déjà arrivées devant la taverne que l'on nommait : la Mariée pourpre.

Une fois à l'intérieur, Ginger laissa son regard faire le tour de l'endroit jusqu'à ce qu'elle repère derrière le bar Nellie, la propriétaire, qui s'occupait de servir les pirates déjà ivres.

- Alors vous êtes venues ! s'exclama-t-elle en guise de salut.

Ancienne prostituée, Nellie avait hérité la taverne de l'ancien propriétaire, qui était son client le plus fidèle. Bien qu'elle soit toujours dépendante des hommes et de leur argent, elle n'avait désormais plus besoin de vendre son corps pour vivre. Âgée d'une cinquantaine d'années, elle possédait une beauté naturelle que bon nombre de femmes lui enviait. Ses cheveux autrefois blonds tiraient sur des notes de cendré, qui mettaient en valeur ses yeux d'un bleu semblable à celui de l'océan. Son sourire illuminait son visage et Felicity se sentit plus détendue à présent.

- Tu es arrivée de bonne heure. Il n'y a pas encore grand monde. Comment vas-tu ? demanda-t-elle à l'adresse de la jeune fille.

Felicity adressa un sourire à celle qui serait désormais sa patronne quatre soirs par semaine.

- Ginger ? Que fais-tu là ? Tu n'es pas à la recherche d'un emploi tout de même ? plaisanta Nellie.

- En fait, je me demandais s'il serait possible d'avoir un verre de gin ?

- Non, je ne te crois pas : tu es là pour surveiller cette demoiselle. Ne t'inquiète donc pas, je garderai un œil sur elle toute la soirée. Elle ira très bien.

- C'est gentil, la remercia Ginger. Mais je t'assure qu'un peu de gin me ferait le plus grand bien.

Felicity soupira avant de contourner le bar pour passer derrière et posa elle-même la bouteille sur le comptoir.

-Tu vois ? Elle sait déjà quoi faire, s'amusa Nellie tout en replaçant quelques épingles de son chignon.

- Ce n'est pas ça qui m'inquiète.

- Et qu'est ce qui t'inquiète donc ?

Ginger glissa un regard sur Felicity qui nouait déjà un tablier autour de sa taille gracile.

-Les hommes ivres, voilà ce qui m'inquiète, siffla-t-elle.

Nellie soupira :

- Tout ira bien Ginger, ne t'en fait pas.

Puis, elle s'éloigna pour aller nettoyer quelques tables, laissant Ginger seule avec Felicity, qui désigna du doigt la bouteille de gin.

- Très bien, j'ai compris : je m'en vais. Mais je t'en prie, sois prudente.

Felicity leva sa main droite en signe de promesse ce qui détendit quelque peu Ginger :

- Et si jamais l'un de ces ivrognes tente quoi que ce soit, alors flanque-lui un bon coup de pied dans…

La jeune fille posa une main sur la bouche de son amie la suppliant du regard de ne pas poursuivre plus loin.

- Bon, très bien, abdiqua-t-elle finalement. Je m'en vais.

Sa bouteille à la main, Ginger quitta donc l'établissement à contre-cœur. Felicity attendit qu'elle soit hors de la taverne pour rejoindre Nellie et voir si celle-ci avait besoin d'aide.

Quelques heures plus tard, Felicity constatait avec soulagement qu'il n'était pas si difficile de travailler dans une taverne. Aucune compétence particulière n'était nécessaire, si ce n'était d'être rapide. Bien que si ça n'avait pas été le cas, les clients ne s'en seraient certainement pas plaints, déjà trop ivres pour ne serait-ce que se rendre compte de l'heure.

Il était plutôt amusant en fait de voir ces hommes tenter de flirter avec des femmes toutes aussi ivres qu'eux et qui étaient trop occupées à rester éveillées ou à rester en équilibre sur leur chaise.

Voyant Nellie venir vers elle, à bout de souffle, Felicity entreprit de la débarrasser du plateau rempli de bouteilles vides et de verres sales.

- Merci ma chérie. Mes bras sont sur le point de tomber.

Felicity avait le même sentiment, mais il y avait tellement de monde qu'une pause, même courte, était impossible. Déjà, Nellie repartait s'occuper des clients. Felicity, elle, alla nettoyer une table qui venait d'être vidée par ses occupants. Alors qu'elle essuyait le bois abîmé, elle remarqua un homme, assis à la table d'à côté, en train de l'observer. Ils échangèrent un regard et l'homme lui sourit avant de parler d'une voix assez forte pour surpasser les bruits assourdissant de la taverne :

- J'ai l'impression de t'avoir déjà vue… Tu ne travaillerais pas avec Lucy ?

Elle se souvenait vaguement l'avoir vu quitter la chambre de Lucy un matin, quelques jours plus tôt. Felicity lui répondit par un bref sourire et un hochement de tête.

- Tu es celle qui ne peut pas parler ?

Elle grimaça. Bien qu'elle ait l'habitude d'être ainsi désignée, l'entendre n'était pas pour autant très plaisant. Elle répondit d'un léger signe de la tête.

- Hmm… oh, eh bien, dis-lui que Jonathan la salue.

L'homme quitta la taverne sans un mot de plus. Felicity, elle, passa derrière le bar et enleva l'une de ses chaussures pour masser son pied, rendu douloureux d'avoir passé la soirée debout.

La douleur s'estompa peu à peu, laissant place à un engourdissement désagréable. C'est alors que des rires féminins s'élevèrent dans la pièce. Naturellement, Felicity suspendit son geste et chercha du regard la raison d'une telle agitation. Elle déglutit difficilement en voyant le capitaine du Black Pearl en personne, s'installer à l'une des tables et aussitôt encerclé par deux femmes qu'il entoura de ses bras d'un air nonchalant.

Elle resta là, figée, en train de l'observer tandis qu'il ôtait son tricorne et faisait signe à Nellie de lui ramener de quoi étancher sa soif.

Sous le coup d'une soudaine impulsion, Felicity se cacha derrière le comptoir, le temps d'assimiler le fait que Jack était bien sur l'île mais surtout, dans cette taverne. La panique était telle qu'elle n'entendit pas de suite les appels de Nellie.

- Mais que fait tu là-dessous ma chérie ? l'entendit-elle quelques instants plus tard.

Felicity regarda la femme et réalisa soudain avec quelle puérilité elle agissait. Elle se leva lentement et tenta d'adresser un sourire innocent à Nellie, avant de lui désigner son pied encore déchaussé.

- Oh, je vois. Eh bien, si tu es assez gentille pour t'occuper de la commande de Sparrow, tu pourras ensuite rentrer pour la nuit.

Felicity dut mordre l'intérieur de sa joue pour ne pas laisser Nellie voir à quel point elle était mortifiée de devoir s'occuper du capitaine. Elle remit sa chaussure en place, puis prit une profonde inspiration pour se donner le courage nécessaire. Elle saisit le plateau et traversa la pièce d'un pas lent. Lorsqu'elle arriva devant la table de Sparrow, elle fut rassurée de voir que la compagnie féminine dont il était l'objet le distrayait suffisamment pour qu'il ne prête pas attention à sa présence. Elle espérait même pouvoir quitter les lieux avant qu'il ne la remarque, mais, sitôt qu'elle posa devant lui la bouteille de rhum, elle se retrouva dans son champ de vision.

Elle rencontra alors le regard sombre du pirate, qui cligna plusieurs fois des yeux :

- Felicity ? demanda t-il.

Elle se redressa rapidement et lui offrit un petit sourire en guise de salut.

- Mais qu'est-ce que tu fais là trésor ?

Il semblait sincèrement étonné de la voir ici, et encore plus pour y travailler.

Felicity de son côté, tentait de faire fi de la femme pendue à son cou et dont la main caressait outrageusement le torse du pirate. Jack, qui sembla remarquer son trouble, se dégagea de la donzelle et renvoya sa main loin de lui.

- Est-ce Millicent qui t'a envoyée ici ?

La jeune femme fit « non » de la tête et se désigna elle-même.

- Tu voulais travailler ici ? Mais pourquoi ?

Gênée, elle mordilla sa lèvre inférieure, inconsciente de l'effet que ce simple geste avait sur Jack. Elle le désigna alors à son tour.

- Pour moi ?

Felicity profita de sa surprise pour se détourner. Elle n'avait pas fait trois pas que la voix grave du pirate résonna derrière elle :

- Attend une minute Trésor ! Reviens ici, ordonna-t-il.

Il chassa les deux femmes qui lui tenaient compagnie et tapota la chaise près de lui, invitant silencieusement la jeune femme à s'y asseoir.

Felicity capitula et prit place à ses côtés. Jack rapprocha sa propre chaise jusqu'à ce que leurs genoux se touchent. Une soudaine chaleur s'insinua en elle et sa respiration s'accéléra. Déjà, elle regrettait de ne pas s'être échappée quand elle le pouvait encore.

- Maintenant, explique-moi. Je ne me rappelle pas que tu me doives quoi que ce soit.

Il prit une longue gorgée de rhum, à même la bouteille, et une fois sa soif apaisée, il rencontra le regard insistant de Felicity.

- Vraiment ? Que me dois-tu alors ?

Excédée, la jeune fille pinça ses lèvres. Il utilisait le fait qu'elle ne puisse s'exprimer contre elle, ce qui était à la fois sournois et très intelligent.

Tu sais quoi, articula-t-elle silencieusement.

Loin d'être intimidé par le regard noir qu'elle lui adressait, Jack sourit et pencha la tête sur le côté, s'adonnant à un examen méticuleux du visage magnifique qu'il avait face à lui.

- Oui, je sais. Cela signifie que je peux choisir de quelle façon tu vas me rembourser alors ?

Elle fronça les sourcils, mais avant qu'elle puisse s'exprimer, il ajouta :

- Je ne veux pas de ton argent Trésor. Crois-le ou non, mais c'est un réel plaisir de voler à ton secours.

Sa voix, basse et rauque, la fit rougir jusqu'à la racine des cheveux et préféra détourner le regard pour masquer son trouble. Jack ne se moqua pas et, c'est avec le plus grand sérieux qu'il remit derrière son oreille une boucle sombre qui s'était échappée de son chignon. Felicity sentit un frisson la parcourir en sentant sa main calleuse effleurer son visage, mais elle parvint à rester calme.

- Quand finis-tu ton service ? lui demanda t-il.

- Immédiatement Sparrow, lança Nellie qui débarrassait une table derrière la leur.

- Parfait, je te ramène alors.

Il replaça son chapeau et se leva sans oublier de prendre la bouteille de rhum avec lui.

- Nous y allons ?

L'invitation était trop tentante pour qu'elle y résiste. Avec un petit sourire, elle se leva à son tour et ce fut ensemble qu'ils quittèrent la taverne.

- Millicent t'a-t-elle causée des ennuis Trésor ? finit-il par demander tandis qu'ils remontaient la rue principale.

Felicity le regarda avec sérieux et secoua la tête.

Il sembla satisfait de sa réponse et se rapprocha d'elle jusqu'à enrouler un bras autour de ses épaules.

- Tu sais, je ne t'ai pas totalement pardonnée de m'avoir traité avec si peu d'égards la dernière fois.

Brusquement, Felicity se tourna vers lui et porta sur lui un regard à la fois étonné et honteux.

- C'est vrai, je suis profondément blessé Felicity.

La façon dont son prénom roula sur sa langue lui donna des idées sur d'autres circonstances en lesquelles il aurait pu l'utiliser… dans un endroit plus intime par exemple. Il chassa pourtant ces pensées, jugeant que ce n'était ni le lieu ni le moment pour s'adonner à pareils fantasmes.

Il reporta son attention sur la jeune fille qui semblait se sentir si coupable, qu'il devint un peu honteux de se jouer ainsi d'elle.

Toute trace de culpabilité le quitta pourtant lorsqu'elle toucha sa main, toujours posée sur son épaule. Il enroula ses doigts autour de ceux plus petits et plus fins de la jeune fille, en prenant soin de ne pas lui montrer à quel point il avait hâte d'avoir sa main dans la sienne.

- Néanmoins, je pense que je l'avais bien mérité pour t'avoir fait autant attendre.

Le sourire que Felicity adressa au pirate fit briller ses iris d'un éclat incomparable. Jack avait toutes les peines du monde à garder son sang-froid. Pourtant, il était loin de manquer d'expérience dans ce domaine, mais Felicity éveillait en lui des sensations auxquelles il n'était guère habitué.

Au bout de quelques secondes, il reporta son attention sur la jeune femme, qui triturait l'anneau qu'il portait à son majeur. Elle ne se rappelait pas l'avoir déjà vu, aussi le lui désigna t-elle avec un regard intrigué.

- Ça ? Je l'ai eu en Espagne. Il te plaît ?

Elle aurait menti si elle avait prétendu le contraire. La bague était de l'or le plus pur qu'elle ait jamais vu et dont le saphir, d'une taille impressionnante, rappelait à Felicity la couleur de l'océan aux premières lueurs de l'aube.

- Tu le veux ? lui demanda Jack, qui avait desserré son étreinte autour d'elle pour enlever l'anneau.

Felicity s'empressa de secouer la tête et essaya de l'empêcher de se séparer de la bague, mais c'était peine perdue.

- C'est bon, prend-le. J'en ai plein d'autre.

Il posa la bague dans le creux de sa main délicate qu'il referma avec douceur, puis l'enlaça à nouveau.

Felicity regarda ce présent avec tendresse et ils reprirent leur route en souriant.

- Nous y sommes.

En effet, le bâtiment d'où s'échappaient les rires et exclamations des filles et des clients se dressait devant eux. Felicity regarda le lupanar avec une certaine tristesse, sachant que Jack allait l'y laisser pour retourner vaquer à ses occupations.

- Je vais t'accompagner, dit-il, Ginger doit être dans sa chambre.

La joie que le début de sa phrase avait éveillée s'éteignit aussitôt.

Elle hocha la tête et se détourna rapidement pour ne pas lui laisser voir sa déception. Qu'avait-elle espéré de toute façon ? Jack la suivit dans l'escalier qui menait aux chambres. Elle était si proche et pourtant elle lui avait rarement semblé aussi éloignée de lui.

Il s'arrêta devant la chambre de Ginger alors que Felicity poursuivait son chemin jusqu'à sa propre chambre.

- N'ai-je pas le droit à un « bonsoir » ?

Felicity s'arrêta devant la porte puis, lentement, elle se retourna et adressa un simple signe de la main à Jack avant d'entrer dans sa chambre et d'en refermer la porte.

Se retrouvant seul, Jack soupira et prit une gorgée de son rhum.

- Bon sang… Ça ne peut pas arriver, murmura-t-il alors qu'il entrait dans la chambre de Ginger.

Cette nuit-là, Felicity fut incapable de dormir et garda son regard fixé sur le plafond de sa chambre. Elle n'avait trouvé qu'une seule explication qui justifiait ses sentiments et ça n'avait pas été facile. Au début, elle n'était pas parvenue à les comprendre. Puis, elle avait cherché à les renier mais à présent, elle ne pouvait plus se voiler la face.

Elle était tombée amoureuse de Jack Sparrow.

Et ce n'était pas une bonne chose. Loin de là.