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Alògou
"Chaque nouveau-né thérianthrope se développera d'une façon qui lui est propre, et certains seront plus résistants que d'autres. Les enfants les plus forts sont ceux des Ours ; cette espèce à une capacité d'adaptation unique et puissante et les petits se développeront plus vite que tous les autres, jusqu'à devenir très rapidement autonomes. Leur calme et leur pacifisme font cependant oublier aux autres espèces à quel point ils sont forts.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les bébés les plus fragiles seront ceux des femelles Canidés : durant les sept premiers jours de leur vie, ils seront complètement aveugles et sourds et leur survie dépendra de la présence et de la chaleur du corps de leur mère. Si un nouveau-né de cette espèce reste trop longtemps sans sentir l'odeur de sa mère, il arrêtera ni plus ni moins de respirer, et cela peut aller très vite. Voilà pourquoi les femelles Canidé sont les plus douces, les plus patientes et les plus dévouées de toutes. L'enfant, en grandissant, restera très proche de celle qui lui a donné la vie et ne deviendra totalement autonome que vers sa quinzième année.
Les petits Félidés sont, contrairement aux Canidés, très forts à leur naissance, mais uniquement parce qu'ils sont très rapidement capables d'utiliser leur forme animale pour se défendre. Ils restent fragiles et auront bien évidemment besoin de la présence de leur mère mais – et cela survient quelques heures seulement après leur naissance – s'ils sont effrayés ou mécontents, ils peuvent mordre ou griffer même leurs parents. Ils deviennent indépendants plus vite, vers leur douzième année, mais vont rester étrangement très proches de leur mère, et beaucoup moins de leur père. Seule une maman Félidé peut apprendre la retenue à son fils ; un mâle de cette espèce sera plus facilement attiré par sa forme originelle, et un enfant mâle qui aura perdu sa mère très jeune deviendra très sauvage et violent.
Les nouveau-nés à sang-froid – qui appartiennent donc aussi bien aux Serpents qu'aux Crocodiles et aux Cétacés – seront très résistants s'ils viennent au monde dans de bonnes conditions : il faut qu'il fasse chaud mais pas trop, sans cela leur température corporelle baissera dangereusement jusqu'à les faire mourir. Les bébés Serpents venimeux produisent, pour certains, très rapidement du venin mais ne peuvent l'utiliser que vers l'adolescence. Pour les petits Crocodiles et Cétacés, ils sont très vite capables de nager instinctivement seuls et deviennent donc très vites autonomes, puisqu'ils pêchent rapidement par leurs propres moyens.
Personne n'a jamais vu de Seigneur du Ciel qui ne soit pas adulte. Il semblerait que les enfants de cette espèce restent à l'intérieur du Mont Olympe jusqu'à ce qu'ils soient capables de se défendre et de se battre. Pourquoi ? Est-ce parce qu'ils ont conscience que les Félidés les attendent toujours pour les attaquer, ou parce qu'ils ne peuvent voler que très tard ? Selon moi, seule une approche pacifique pourrait nous permettre de répondre à toutes ces questions. Mais c'est comme si je demandais de conclure un pacte de paix avec les Agharians ; c'est évidemment impossible."
Extrait de « Histoire du monde thérianthrope »
Par le prince Ilias le Lion
an 387 av. J-C
...
Quelques jours plus tard, Larissa, capitale de la Thessalie, hiver de l'an 298 av. J-C …
Il avait mal. Bien évidemment, il avait fait face au Griffon en sachant pertinemment qu'il ne parviendrait jamais à le vaincre et qu'il mourrait rapidement, déchiré par ses serres et son bec noir comme les ténèbres, mais il l'avait tout de même défié. Pour permettre à Shun de s'enfuir et de lui échapper.
Les griffes gigantesques de l'hybride lui avaient effectivement percé la peau jusqu'à ses chairs et ses muscles et le prince Ikki avait senti Minos le dévorer, ou du moins l'avait-il cru. Mais il ne s'attendait certainement pas à ce qu'il le laisse en vie. Après l'avoir réduit à l'état de masse sanguinolente et douloureuse, son ennemi s'était détourné de lui sans plus s'en occuper et s'en était retourné massacrer les siens. D'innombrables Félidés étaient morts cette nuit-là ; pas seulement des soldats de la Horde, mais aussi des femelles, des enfants ou de simples commerçants et fermiers de la ville basse, car les Seigneurs du Ciel, après avoir envahi le palais royal de Larissa, s'étaient dirigés vers le reste de la cité. Perdu dans le brouillard de l'agonie, Ikki n'avait entendu que des hurlements étouffés, mais il savait que son peuple souffrait à cause d'un roi trop vieux. Effrayé, l'esprit obscurci par les années, le roi Kido n'avait fait que prendre les mauvaises décisions jusqu'à conduire son peuple à la mort.
Les jours s'étaient écoulés sans qu'il puisse les compter car, enfermé dans l'obscurité des cachots de son propre palais, il ne parvenait plus à suivre le passage des jours et des nuits. En outre, les blessures infligées sur son corps durant les combats, et ensuite lors de son court duel avec le Griffon, l'avaient rendu fiévreux. A moitié conscient, il sentait la chaleur lui faire tourner la tête alors que l'odeur suintante de sa chair suppurante ne cessait de grandir à mesure que les heures s'écoulaient. Etait-ce là l'intention de Minos ? Le laisser mourir ici, dans les effluves de sa propre chair en train de pourrir ? Un gémissement douloureux et plaintif répondit à ses ruminations ; dans une cellule tout près de la sienne, son père, le roi Kido, tout aussi blessé et agonisant que lui, n'était pas dans un meilleur état.
Ikki retomba dans l'inconscience après avoir tenté d'ouvrir les yeux. Il revint à lui après plusieurs heures lorsque quelque chose de glacé se posa sur son front et le fit sursauter. Il réintégra la réalité de son corps douloureux avec une telle violence qu'il en poussa un cri de peur et de douleur. Ses paupières, collées l'une à l'autre, refusèrent de s'ouvrir et il ne put donc s'aider que de son odorat et de son ouïe. Il entendit le froissement d'une étoffe légère, le tintement aigu d'une ceinture de métal et celui, plus grave, de la pointe du fourreau d'une épée qui se posait sur le sol terreux. Ce bruit-là, il le connaissait, c'était celui qu'il faisait lorsqu'il s'accroupissait, armé de son épée au côté. Un Chevalier Ailé se trouvait tout près de lui, non seulement il l'entendait, mais il pouvait aussi sentir son odeur aussi tiède et douce qu'une ouate. Il frémit de dégoût et de colère. De nouveau, la main glacée rencontra sa peau, mais au niveau du torse cette fois, là où un coup de griffe du Griffon l'avait ouvert de l'épaule gauche à la hanche droite.
Il réagit en quelques secondes seulement ; par un effort de volonté extraordinaire, il ouvrit les yeux et se jeta sur le Seigneur du Ciel qu'il découvrit en face de lui. Son bras retrouva la vie et sa main se referma autour du cou qu'il trouva ; le soldat qu'il attrapa ainsi écarquilla les yeux mais son cri se retrouva étouffé par l'étau de ses doigts et il le plaqua contre les barreaux. Le bruit de l'impact se répercuta tout autour d'eux, renvoyé vers eux en un écho puissant.
Ikki grogna et sentit ses crocs grandir jusqu'à toucher ses lèvres mais il lutta pour que sa forme originelle reste cachée. Il n'était pas un animal, il était un Félidé Larissien et il était bien capable de venir à bout de son ennemi sans avoir besoin de crocs ou de griffes. Sans qu'il le veuille, ses yeux rencontrèrent ceux du Seigneur du Ciel : des iris clairs, aussi bleus qu'un ciel d'été sans nuage, glacials et lumineux. Ses doigts se refermèrent davantage et il vit l'autre ouvrir la bouche, de la terreur sur le visage, puis il l'entendit prononcer ces mots en suffoquant :
- Votre frère … votre frère est vivant …
Le visage de Shun se superposa à celui du soldat et il vit l'expression de frayeur qui avait animé ses traits alors qu'il le tenait contre lui, dans les écuries royales, au moment où il lui avait dit adieu. Ces paroles eurent raison de lui et sa fougue retomba comme elle était montée. Sa main s'ouvrit, son corps le trahit et il tomba en arrière. Son dos heurta brutalement le sol de terre poussiéreux alors que le Seigneur du Ciel se mettait à tousser douloureusement, une main sur sa gorge. Ses courts cheveux blonds dorés encadrèrent son visage.
Ils gardèrent le silence quelques minutes, Ikki tentant d'éclaircir sa vision et le Chevalier Ailé tentant de reprendre son souffle ; dans la cellule de l'autre côté des barreaux, le roi Kido gémit, un filet de sang coulant lentement de sa bouche.
- Comment … ? tenta de demander le Félidé en sentant sa tête lui tourner.
- Je faisais partie du groupe chargé de le ramener, répondit le Seigneur du Ciel entre deux souffles, il s'est enfui. Nous n'avons pas réussi à le rattraper.
Ikki cligna plusieurs fois des paupières pour tenter d'y voir plus clair mais tout autour de lui restait trouble, hormis son ennemi. Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, ce dernier était lumineux : la blondeur de ses cheveux, l'éclat impitoyable de ses yeux de glace, la blancheur de ses vêtements sous l'argent de son armure ; il semblait rayonner. Le prince Félidé tenta de se redresser et s'adossa au mur froid derrière lui. Tout son corps hurlait de souffrance et la blessure qui zébrait son torse suintait de pus.
- Il a atteint la Grèce ? demanda-t-il en sifflant de douleur.
Le Seigneur du Ciel se redressa en s'aidant des barreaux. Il se courbait de façon étrange, comme s'il était blessé. Il avala une goulée d'air en profondeur, toussa une dernière fois, la main toujours autour de la gorge, puis darda ses yeux clairs dans ceux, gris-bleu, du Félidé.
- Non, répondit-il alors, il s'est réfugié dans la Forêt Profonde. C'est un Agharian qui nous a fait fuir …
Il se tut. Ne termina pas sa phrase. Ikki ferma les yeux, le souffle coupé. Son petit frère, entre les mains des sauvages. Son cœur se serra mais il ne s'autorisa pas une larme ; il s'était laissé prendre par son ennemi pour le sauver et, à présent, il ne pouvait plus rien pour lui. Shun allait devoir s'en sortir seul.
Il s'exhorta à ne pas trop penser à son petit frère, à la façon dont il l'avait traité ces dernières années, à ces choses qu'il aurait voulu lui dire, et regarda le Seigneur du Ciel s'approcher de lui. Un grognement d'avertissement roula dans sa poitrine.
- Ne bougez pas, lui ordonna le Chevalier Ailé en s'accroupissant à ses côtés, je vais vous soigner.
Immobile et muet, Ikki le regarda ouvrir un petit pot d'argent qu'il venait de sortir d'une bourse accrochée à sa ceinture. Dedans, une patte étrange et grise dégageait une odeur métallique.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il en fronçant le nez.
- De l'Onguent d'Argent, répondit son vis-à-vis, très concentré. Ça accélèrera la guérison.
Il avait plongé trois doigts dans la patte tout en parlant et, sans prévenir, l'appliqua sur la plaie suppurante. Ikki serra la mâchoire, siffla entre ses dents en frissonnant, puis retint un cri de douleur lorsque la mixture pénétra sa peau et sa chair. Un froid glacial eut tôt fait de se répandre dans tout son torse, calmant la souffrance, et il se détendit.
- Nous préparons ça grâce à la poudre d'argent que nous récoltons dans les mines du Mont Olympe, déclara le Seigneur du Ciel tout en plongeant de nouveau ses doigts dans le pot, mélangé avec l'Herbe des Dieux du sommet, ça donne un onguent très puissant.
Il étala une seconde fois sur la large plaie et la brûlure du contact arracha un cri au Félidé, puis le froid revint et il se détendit de nouveau. Il ne comprenait pas pourquoi un mâle qui était son ennemi prenait le temps de le soigner.
- J'en ai appliqué sur les blessures de votre père, reprit ce dernier sans le regarder, mais il est très faible. Il faut être fort pour supporter la guérison.
Voyant la main s'approcher pour la troisième fois, Ikki serra les dents et les poings. La brûlure fut moins violente que les deux fois précédentes et il darda sur son étrange soigneur un regard grave. Concentré sur sa tâche, le Seigneur du Ciel ne le vit pas immédiatement mais ses yeux, brusquement, se levèrent vers les siens et leurs regards se croisèrent. N'y tenant plus, le Félidé demanda avec colère :
- Pourquoi faites-vous cela ?
L'autre ne répondit pas immédiatement ; il le fixa encore quelques secondes avant de se baisser sur son pot et prélever encore un peu d'onguent pour terminer de recouvrir toute la surface de la plaie. Une fois fait, il referma le pot, le remit dans la bourse en cuir, noua le cordon, puis se leva. Son regard rencontra une nouvelle fois celui d'Ikki.
- Parce que le Griffon n'est pas mon roi, répondit-il gravement, et parce que les choses vont bientôt changer …
Ikki fronça les sourcils mais ne répondit pas. Sans rien ajouter, le Seigneur du Ciel se détourna, ses cheveux d'or voletant autour de son visage, puis sortit de la cellule sans plus le regarder. Il quitta les cachots.
Le prince se retrouva seul dans la semi-obscurité. Au pied des marches qui menaient vers la sortie, à l'extérieur de sa cellule, une torche faiblement enflammée diffusait sa maigre lumière. Un gémissement lui fit tourner la tête vers la droite et il regarda le visage agonisant de son père. Ses traits étaient tirés et le sang ne cessait de s'écouler entre ses lèvres. Le roi se mourrait. Sans rien ressentir d'autre qu'un puissant dédain, Ikki détourna le regard. Si Larissa en était arrivé là, si Shun se retrouvait désormais entre les mains de ces barbares Agharians, c'était sa faute.
Dans un soupir il cligna des paupières plusieurs fois d'affilé, étonné de constater que sa vision se faisait plus clair. Etait-ce grâce aux soins du Seigneur du Ciel ? Déjà, la douleur était moins forte et l'odeur de pourriture avait été remplacée par celle, métallique, de l'onguent.
Après plusieurs minutes, Ikki se mit à prier tous les dieux pour que le message qu'il avait réussi à faire partir de Larissa ait atteint Athènes. Esméralda, la lingère personnelle de Shun, l'avait aidé à atteindre la volière, avait ensuite rédigé le message elle-même, tremblante de terreur, alors qu'il la protégeait des assauts des Chevaliers Ailés, puis avait laissé s'envoler le pigeon. Le message était parti, et Esméralda y avait laissé la vie. Il avait été incapable de la sauver et un aigle l'avait abattu sous ses yeux avant de se tourner vers lui et de le frapper en plein visage. Lentement, Ikki leva une main tremblante et toucha la cicatrice collée de sang qu'il avait entre les deux yeux.
Si le roi Loup recevait ce message, peut-être dépêcherait-il sa Meute pour les aider, car après tout, la Horde leur avait prêté main forte sept ans plus tôt contre les Dragons de Guerre de Rhadamanthe. Les Canidés pourraient peut-être profiter de l'effet de surprise et des dissensions qui animaient apparemment le peuple du Mont Olympe. A en juger par les paroles de ce mâle étrange qui venait de le soigner, l'arrivée sur le trône du roi Griffon n'avait pas été appréciée par tous les Seigneurs du Ciel. Ikki ne connaissait pas les subtilités de cette intronisation violente, mais il se doutait que la mort de la famille royale légitime avait sans doute attisé quelques haines. Alors il se mit à espérer.
A plusieurs pas de là, Hyôga serra la mâchoire et s'aida de la rampe de l'escalier pour se hisser à l'extérieur des cachots. Sans faire de bruit, il referma la lourde porte derrière lui. Il n'avait absolument pas le droit d'être ici et si jamais Eaque découvrait ce qu'il avait fait, il le paierait cher. Mais il était prêt à courir ce risque.
Il y a trois jours, lorsqu'il avait pénétré dans la Forêt Profonde sur l'ordre de son officier supérieur pour tenter de dénicher un malheureux petit androgynus, il avait fait une rencontre inoubliable. En attaquant Larissa, il s'attendait évidemment à devoir faire face aux soldats fiers et forts de la Horde et lui, n'étant pas un oiseau de proie, avait manqué plusieurs fois se faire tuer malgré son talent d'épéiste ; mais en posant le pied dans ces bois épineux et denses, il n'imaginait absolument pas tomber sur la puissance incarnée. Un lion entièrement doré avait tué deux de ses camarades avant de s'en prendre à lui, lui infligeant une profonde blessure dans le dos avant qu'il ne prenne la fuite derrière son camarade Jamian, un gigantesque corbeau. Un mâle sauvage doté d'une force comme il n'en avait jamais vu, entièrement doré, avec des muscles et des griffes capables de faire pâlir Minos lui-même. Jamais il n'avait vu un Félidé de cette taille et de cette puissance. Ce mâle, ce lion d'or, lui seul serait capable de tuer le roi Griffon, il en avait la certitude, il le sentait au plus profond de lui ; et il était le seul capable de mener Minos droit sur lui. Il ignorait encore comment, mais il était sûr d'une chose : la famille royale Félidé ne devait pas s'éteindre, pas comme celle du Mont Olympe. Le prince Ikki devait vivre.
Une douleur lancinante entre ses omoplates le plia presque en deux mais il continua de marcher, ombre lumineuse et silencieuse dans cette nuit d'hiver naissant. Larissa était calme après plusieurs jours de combats et de révoltes vites étouffées, et il apprécia ce silence. En revenant de leur traque deux jours plus tôt, lui et Jamian – un mâle qui, comme lui, était entièrement dévoué à la Princesse Saori – s'étaient mis d'accord pour mentir au roi Griffon : ils lui avaient raconté qu'un mâle Agharian avait tué l'androgynus avant de s'en prendre à eux, et qu'ils n'avaient même pas pu ramener son corps.
Minos avait cru leur parole avant de les renvoyer, ennuyé. Tout ce que Hyôga espérait maintenant, c'est que ce petit androgynus soit plus en sureté avec les sauvages qu'avec le roi Griffon. Mais il en doutait.
...
Quelques jours plus tard, Athènes, capitale de la Grèce …
Un vent glacial souffla du nord mais le soldat, debout sur les remparts ouest de l'immense cité blanche, ne cilla pas. Ses courts cheveux bleus nuit dansaient dans la brise et ses yeux ne quittaient pas l'horizon. L'androgynus du roi lui avait demandé de veiller, alors il veillait. Le roi Loup lui-même lui avait ordonné de rester à ses côtés pour qu'il ne lui arrive rien, ni à lui ni à l'enfant à naître, et il était bien décidé à honorer cette confiance que lui faisait son souverain. Quitte à se dresser face au Conseil Royal, il préserverait l'androgynus du roi et lui obéirait.
Il y eut un mouvement sur le fond de ce ciel d'hiver incroyablement bleu et clair, et après quelques minutes de concentration, il distingua nettement les battements d'ailes du messager personnel du roi. Il s'approcha de quelques pas, le vide se trouvant devant lui, et regarda l'oiseau approcher.
Le pigeon se posa sur l'un des créneaux avec une facilité et une grâce étonnante, preuve qu'il était bien issu d'une longue lignée d'élevage intensif, et posa sur lui un regard brillant et intelligent. Lentement, le Canidé approcha sa main de lui et l'animal se laissa docilement manipuler. Il retira le rouleau de cuir de sa patte, sortit le petit parchemin de sa gaine et jeta un regard curieux au sceau rouge qui le maintenait fermé. Il venait bien de Delphes.
Des pas rapides dans l'escalier le firent se retourner juste à temps pour qu'il puisse voir la porte de la tour s'ouvrir à la volée. Le soldat si pressé fit encore deux pas avant de s'arrêter brusquement en le voyant. Les deux mâles se fixèrent intensément, silencieux, puis l'autre sourit et dit, un peu nerveux :
- Sirius ? Je … et bien, que fais-tu là ? Je te croyais à garder la porte du bureau personnel du Seigneur Mû ?
- Astérion s'en occupe pour moi, répondit le dénommé Sirius dans un grand sourire, tu voulais quelque chose ?
Le soldat, qui faisait partie de la garde personnelle de Phlegyas, le Chef-conseiller, jeta un coup d'œil très rapide au minuscule parchemin que tenait son camarade de la Meute, puis eut un sourire forcé.
- Non rien, répondit-il avant d'amorcer un demi-tour vers la porte encore grande ouverte, rien …
Il disparut sans prendre la peine de refermer derrière lui, quittant le haut des remparts aussi rapidement qu'il y était venu. Sirius sentit la colère faire frémir ses instincts de chien de chasse mais il se maitrisa et pénétra à son tour dans la chaleur humide de la tour ; Mû l'attendait.
Il mourrait d'envie, bien évidemment, de lire ce message, réponse du roi Loup à son androgynus, mais il n'en avait pas le droit. Il accéléra donc, courant presque dans les couloirs d'Athènes, avant de légèrement ralentir à l'approche du bureau personnel de Mû, puis de s'arrêter devant la porte, essoufflé. Il adressa un signe de tête à son compagnon d'arme Astérion, puis frappa. Une voix vive et impatiente l'autorisa à entrer et il pénétra dans la petite pièce chaude et lumineuse.
- Un message vient d'arriver de Delphes Monseigneur, déclara-t-il en s'avançant à grand pas vers la paillasse du bureau.
Mû, le visage émacié et fatigué, se redressa difficilement dans une grimace et attrapa le petit rouleau rêche. Il retira le sceau de cire rouge et déroula le message, ses yeux verts allant furtivement d'un mot à l'autre. Sirius sentait l'impatience grandir en lui mais il ne dit rien.
- J'ai besoin de parler au Sergent … au Capitaine Shura, déclara l'androgynus d'une voix enrouée, vous voulez bien … ?
- Oui, je vais le chercher, répliqua aussitôt le soldat, Astérion reste à votre porte.
Mû acquiesça, une grimace de douleur déforma les traits de son visage mais Sirius, déjà tourné vers la sortie, ne le vit pas. De nouveau, il se retrouva seul, le petit papier dans les mains, alors que la porte se refermait vivement, l'enfermant dans cette petite pièce qui était devenu son seul refuge.
Depuis qu'il avait reçu le premier message venu de Delphes envoyé par Sion, qui lui annonçait le retrait de la Meute derrière les murs de la cité du Chancelier Virgo et la mort du Capitaine Dégel, il suspectait le Conseil Royal de l'espionner. Partout sur sa route, aussi bien dans les couloirs que dans le petit jardin de la cour arrière du palais, il croisait des membres de la garde personnelle du Conseil, tous vêtus de leur cape rouge – alors que ses propres soldats, qui appartenaient à la garde royale, arboraient une cape bleue sombre. Il avait donc décidé, depuis trois jours, de se réfugier totalement dans son petit bureau, sous la surveillance des deux gardes auxquels Camus avait le plus confiance : Sirius et Astérion.
Un nouveau coup dans son ventre le fit sursauter alors qu'une douleur aigüe lui coupait presque les jambes. Il se passait quelque chose d'étrange depuis la veille : son enfant avait bougé de façon anormale toute la journée d'hier et depuis ce matin, chaque fois qu'il frappait c'était vers le bas, alors qu'avant ses coups de pieds et de poings tentaient toujours d'atteindre son estomac et son cœur. De ce fait, il avait toujours envie d'uriner.
Un coup à sa porte l'arracha à ses pensées et, une main protectrice sur son ventre, il regarda le garde Astérion pénétrer dans la pièce.
- Monseigneur, lança-t-il clairement, le Chef-conseiller demande à vous parler. Je l'autorise à entrer ?
Mû ne réfléchit que quelques secondes. Phlegyas ne devait surtout pas se rendre compte qu'il s'isolait et était en contact secret avec Delphes, sans cela il prendrait des mesures draconiennes auxquelles, cette fois, il ne pourrait échapper. Il savait bien qu'il en était capable aussi cacha-t-il le petit parchemin qu'il venait de recevoir dans un remplis de sa toge large, juste sur son ventre rond.
- Oui bien sûr, répondit-il alors en tentant de se tenir droit, qu'il entre.
Phlegyas entra, l'air ennuyé, un message à la main, et attaque derechef :
- Un message de Larissa. Il ne vous était pas spécifiquement adressé, nous avons donc pris la peine de l'ouvrir et de le lire.
L'androgynus prit une grande inspiration, retint une réplique acerbe, et répondit :
- Et que dit ce message ?
- Que les Seigneurs du Ciel ont attaqué la capitale sous les ordres du roi Griffon.
Le souffle de Mû se bloqua dans sa gorge et il se sentit trembler ; les extrémités de son corps, bras et jambes, devinrent brutalement insensibles et il eut peur de tomber mais, les pieds fermement campés au sol, il resta debout. L'horreur de la situation se dessina clairement dans son esprit : un piège solide et puissant était en train de se refermer sur eux, les Canidés, et Camus se retrouvait blessé et faible au milieu de tout ça. Que le roi Griffon ait brusquement décidé de prendre sa revanche et d'attaquer les Félidés, au moment-même ou le roi Dragon attaquait la Grèce, n'avait rien d'une coïncidence à ses yeux. Pour peu que les deux souverains aient conclu un pacte militaire, cela ne l'étonnerait pas.
- Comment … ? tenta-t-il de demander d'une voix pâteuse.
Il sentit son entrejambe devenir brusquement humide mais en avait cure désormais ; son mâle était en danger, c'était tout ce à quoi il pouvait penser. Une crampe remua son ventre, suivit d'un nouveau coup porté simultanément vers le haut et le bas.
- Nous ignorons qui a bien pu rédiger ce message, reprit Phlegyas, mais il n'a assurément pas été écrit de la main du roi Kido, et encore moins de celle du Prince.
Un haut-le-cœur empêcha Mû de répondre. L'enfant avait cessé de bouger et tirait vers le bas ; quelque chose commença à couler le long de ses cuisses. Le stress fit trembler ses jambes. Et si ?
- Le ton semble pressé, reprit le Chef-conseiller sans remarquer son trouble, mais je pense qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Je doute que les Seigneurs du Ciel soient un grand danger pour les Félidés.
- Que nous demandent-ils dans ce message ? demanda Mû, les dents serrées.
- Une aide militaire. Ils évoquent le pacte qui nous unis mais, dans notre situation, nous ne pouvons pas nous permettre dans leur envoyer la moindre troupe.
- Non, bien sûr …
- Bien. Je vous laisse donc à vos … affaires.
Il fit volte-face, déjà prêt à prendre la porte, mais Mû l'interpela en ces termes :
- Chef-conseiller, pouvez-vous laisser ce parchemin venu de Larissa sur mon bureau s'il vous plait ?
Phlegyas se figea, se racla la gorge, mais accepta dans un sourire. Il laissa négligemment tomber le papier jaune sur le pupitre et sortit sans rien ajouter. Sitôt la porte se fut-elle refermée sur lui que Mû s'appuya contre le mur en gémissant de douleur. Il porta son regard sur le sol, recula d'un pas, et vit qu'une petite flaque transparente s'était formée à ses pieds. Il ouvrit la bouche pour appeler Astérion, resté dans le couloir, mais une violente contraction lui coupa la voix, et il ne fut même pas capable de pousser un cri. Il tomba à genoux, les deux mains autour du ventre.
On frappa à sa porte au moment où il se disait qu'il était dans une situation délicate et il ne put que pousser un gémissement de douleur. D'ordinaire, il prenait toujours garde à ne pas être dérangé lorsqu'il étudiait ici, mais il était heureux aujourd'hui que cet endroit soit devenu si fréquenté. Shura entra, les sourcils froncés d'inquiétude, et se figea lorsqu'il le vit dans cette position, avant de se ruer vers lui.
- Mû ! s'écria-t-il, inquiet.
- Je vais chercher les médecins ! lança Sirius avant de se mettre à courir.
Le nouveau Capitaine de la Meute s'accroupit près de son petit frère adoptif et lui dit d'une voix étonnamment calme :
- Ça va aller, ne t'inquiètes pas.
Il n'était sûr de rien bien évidemment, mais son instinct protecteur lui disait que Mû, en cet instant, était en train d'accoucher.
- J'ai perdu les eaux, lui annonça alors l'androgynus entre deux souffles.
- Je sais, lui répliqua le soldat, ne bouges pas. Assieds-toi.
- Non, il faut que je me lève.
- Quoi ?
- Aide-moi.
L'androgynus posa un bras autoritaire autour des épaules de Shura mais celui-ci lui demanda néanmoins :
- Tu es sûr ?
- Oui ! Il faut que je marche un peu …
Le soldat se redressa lentement, menant Mû dans son sillage qui, une fois debout, poussa un cri et se courba, une main sur son ventre. La souffrance déformait les traits de son visage.
- Tu veux aller dans tes appartements ? lui demanda Shura.
- Non, répondit l'androgynus, la sueur perlant déjà son front. Non … pas maintenant …
Il fit quelques pas vers la sortie mais la douleur était trop forte et il manqua chuter, cramponné aux fortes épaules du mâle en armure qui le soutenait. Il ne put aller plus loin et, les larmes aux yeux, alors que des pas précipités raisonnaient dans le couloir, il dit :
- Pas sans Camus …
...
Au même moment, Agharia, cœur de la Forêt Profonde …
Il avait quitté Larissa, abandonnant son grand frère derrière lui à une mort certaine, pour rejoindre Athènes, mais n'avait pas réussi à aller plus loin que la forêt et Agharia. En plus de la honte, une peur constante l'habitait chaque fois qu'il entendait l'un de ces sauvages parler à l'extérieur de la tente où il s'était réfugié, chaque fois qu'il entendait un rugissement, un grognement, ou bien ne serait-ce qu'un pas. Pire : chaque fois qu'il sentait une odeur, l'effluve agressif des Agharians, chargé de brutalité et de sauvagerie.
Il aurait préféré partir, quitter cet endroit effrayant où il ne reconnaissait ni la langue ni les odeurs, mais il était trop faible. Ses yeux débordaient de fièvre et il sentait son corps perclus de douleurs : son épaule blessée le faisait souffrir chaque fois qu'il tentait un mouvement ; sa pommette, où le Griffon l'avait frappé, commençait tout juste à dégonfler ; l'un de ses talons écorché s'était infecté et chaque centimètres de sa peau semblait à vif, griffés par les aguilles des sapins. Il était incapable de marcher, de se vêtir, et n'avait pas réussi à se relever à cause de la fièvre qui n'avait qu'à peine diminuée. De plus sa première saignée n'en finissait pas et son ventre se tordait encore de crampes, le sang coulant toujours entre ses jambes. Il avait l'impression d'être sale, idiot et lâche. Ikki avait donné sa vie pour qu'il puisse rejoindre la Grèce et il n'avait pu aller plus loin que les premiers arbres de la forêt.
Il s'était éveillé la veille et avait fait la connaissance de son soigneur, Dohko, un mâle de gros gabarit étonnamment calme et doux qui, heureusement pour lui, parlait la langue du nord et avait pu lui expliquer où il se trouvait. Depuis, Shun se morfondait et se haïssait. Il avait bien tenté de se lever, tenté de faire comprendre à cet étrange Agharian qui possédait des connaissances en médecine qu'il ne pouvait pas resté ici et qu'il devait rejoindre Athènes mais il ne l'avait pas laissé faire. Selon lui, quitter cette tente était dangereux : des mâles particulièrement énervés l'attendaient dehors et de toute façon, sa jument étant blessée, il n'aurait pu aller bien loin à pied.
Alors Shun restait allongé, ruminant ses erreurs. Il n'aurait jamais dû obéir à Ikki ; certes, ce faisant, il avait échappé au roi Griffon, mais il était à présent entre les mains des sauvages de la Forêt Profonde, et il avait comme l'impression que c'était pire. Il se sentait écrasé et soumis chaque fois qu'une bouffée de l'odeur corporelle agressive et musquée de l'un des puissants mâles de la cité forestière parvenait jusqu'à lui, malgré qu'il soit, soi-disant, en sécurité sous cette tente, et chaque fois son corps réagissait. Il haïssait cette sensation de chaleur qui l'engourdissait et le faisait frissonner depuis les tréfonds de son corps, car il sentait alors que si l'un de ces sauvages pénétraient ici, il serait incapable de se défendre. Dès que l'un d'eux rugissait à l'extérieur, il tremblait de frayeur. Il ferma ses yeux et ravala ses larmes.
Il resta ainsi longtemps à écouter ce qui se déroulait à l'extérieur, tremblant de peur chaque fois que quelqu'un passait non loin de son refuge. Dohko l'avait laissé seul pour un court instant lui avait-il dit, car il lui fallait refaire sa réserve de bois sec ; il lui avait expressément demandé de ne pas faire de bruit et, surtout, de ne pas sortir. Alors il s'efforçait de respirer le plus doucement possible et de ne pas bouger. Un éclat de voix à l'extérieur lui fit tourner la tête et il retint son souffle, à l'écoute, puis ses yeux accrochèrent les flammes qui crépitaient toujours ; au centre de la tente, un trou creusé à même le sol permettait à Dohko d'y entasser le bois pour se chauffer. De l'autre côté de ce petit feu insuffisant, des couvertures épaisses posées à même le sol servaient de lit à son médecin Agharian, puisqu'il dormait dans le sien – une paillasse faite de paille humide qui commençait à pourrir et de peaux de bêtes entassées les unes sur les autres, le tout formant quelque chose de très inconfortable. Accrochés aux poutres qui formaient la charpente fragile de la tente – et sur lesquelles les toiles qui le protégeaient de l'extérieur avaient été tendues – de la viande et des plantes séchaient au-dessus du feu central. Au fond, un immense livre fermé trônait sur une table branlante, apparemment construite par quelqu'un qui ne s'y connaissait pas beaucoup en menuiserie. La couverture de l'ouvrage semblait être faite en cuir usé, mais de là où il se trouvait, Shun ne pouvait en être certain. Qu'est-ce qu'un livre faisait là ?
Un hennissement strident lui parvint de l'autre côté de la toile épaisse au moment même où une quinte de toux passait la barrière de ses lèvres. Il toussa, serra les poings lorsque sa tête, envahit par la chaleur de la fièvre, se mit à tourner et il grimaça lorsqu'une crampe plus forte que les autres contracta son ventre. Il renifla, les yeux débordant de larmes fiévreuses, et sentit alors une odeur incroyablement épicée lui piquer les narines. Contrairement à toutes les autres odeurs qui l'assaillaient depuis qu'il s'était éveillé la veille, celle-ci, il était sûr de la reconnaître. Mais c'était impossible.
Les pans de la tente s'ouvrirent et un mâle entra en conquérant ; l'odeur envahit l'endroit en une vague de brûlure déchaînée et Shun sursauta sur sa paillasse de paille dure et humide, puis se redressa. Sa tête lui tourna lorsque l'effluve brute et sauvage parvint jusqu'à ses narines et son corps se mit à trembler. Le sauvage se tourna vers lui. Ses yeux bleus pâles brillèrent dans la petite obscurité tiède de la tente et ses cheveux cuivrés renvoyèrent l'éclat pauvre des flammes dorées. Un grognement rauque et profond envahit brutalement l'espace étroit qui les séparait, venant directement de la poitrine large et musclée du chasseur, et Shun sentit son souffle devenir rapide et court alors qu'un frisson de peur parcourait sa colonne vertébrale du bas vers le haut.
Il décida d'agir comme face à un prédateur : surtout, pas de gestes brusques, éviter même de bouger et, si possible, ne pas le quitter des yeux. Seulement, l'Agharian n'était pas seulement un animal, c'était aussi un homme et, brusquement, il s'avança vers lui en grognant. Shun poussa un petit cri de frayeur puis, malmené par la douleur et la fièvre, se redressa en tremblant de tous ses membres. Il s'adossa à la poutre derrière lui et sentit un courant d'air froid toucher son torse dénudé ; il avait oublié que Dohko l'avait dévêtu de sa toge déchirée et sale. Il était donc nu. Rapidement, il remonta la fourrure épaisse qui lui servait de couverture sur son corps et poussa un nouveau cri lorsqu'il vit le mâle Agharian se pencher sur lui en grognant. L'effluve agressif lui fit tourner la tête et il ferma les yeux avant de baisser la tête en gémissant. Il était à sa merci, il se sentait faible et sans défense et la puissance que dégageait ce sauvage était effrayante, plus encore que la force que le roi Griffon avait utilisée pour le soumettre, car cette puissance-là, brute et sauvage, était naturelle et n'avait pas besoin de la violence pour s'imposer.
Des larmes brûlantes passèrent la barrière de ses yeux fiévreux et il poussa un autre cri lorsqu'il sentit le visage du mâle s'enfouir dans ses cheveux. Ses tremblements devinrent plus puissants alors que, instinctivement, il se penchait, offrant sa nuque. L'Agharian renifla son odeur à plein poumon et le grognement de sa poitrine se changea en un ronronnement satisfait qui fit vibrer sa gorge. Shun sentit les vibrations venir jusqu'à son corps brûlant et quelque chose frétilla dans le creux de son ventre. Une larme coula le long de son nez puis tomba sur sa main lorsqu'il réalisa que son corps réagissait à l'appel du mâle, et s'offrait. Il poussa un sanglot impuissant. Le sauvage continua ainsi, à le renifler, grognant chaque fois de satisfaction, et commença même à se frotter légèrement à lui lorsqu'un rai de lumière hivernale éclaira brusquement la scène avant de mourir, avalé par l'obscurité. Shun, sanglotant, sentit l'Agharian s'éloigner de lui et il ouvrit les yeux, mais ne se redressa pas. Une brusque bouffée de colère l'envahit lorsqu'il réalisa que, pratiquement allongé sur le ventre, il s'était ni plus ni moins laissé dominer sans s'en rendre compte, alors qu'entre ses jambes quelque chose frétillait. Le mâle sauvage l'avait soumis sans qu'il s'en aperçoive.
La voix de Dohko lui parvint derrière le brouillard de la fièvre et le bruit de ses sanglots. Il ne comprit pas ce qu'il disait, car il parlait alors en Agharian, et le chasseur lui répondit d'une voix grave et brûlante qui le fit trembler. Les deux mâles échangèrent ainsi quelques mots avant que Dohko, d'une voix plus forte, parvienne enfin à convaincre l'autre de s'éloigner, puis de sortir – chose qu'il fit mais non sans avoir, au préalable, grogner d'un air mécontent.
Le silence revint. Shun, incapable de se calmer, n'arrivait pas à se défaire de cette impression d'écrasement qui le tenait ni de l'odeur puissante et épicée du mâle qui l'avait approché. Dohko déposa un petit tas de bois directement dans le feu avant de laisser tomber le reste au pied de son lit, puis il s'approcha de lui, s'installa sur le tabouret, et se pencha en disant :
- Tout va bien, il est sorti.
Très lentement, Shun se redressa. Il tremblait encore et des mèches de cheveux s'étaient collées à ses joues mouillées de larmes. Tout son corps, brusquement affaibli, frissonnait d'une chaleur délicieuse qui le fit grimacer de dégoût. La femelle en lui avait senti les effluves puissants du mâle et s'était soumise.
- Ne t'inquiète pas, reprit Dohko avec douceur, il ne t'aurait fait aucun mal.
- Alors pourquoi, tenta Shun entre deux sanglots, pourquoi … a-t-il fait ça ?
- Parce qu'il a voulu s'assurer de ton odeur, c'est tout.
Un frisson plus fort que les autres le fit claquer des dents et Shun remonta la couverture, qui était descendue sur son corps meurtri. Il renifla. L'air était encore saturé de la présence du chasseur.
- Pourquoi ? demanda-t-il de nouveau.
- Les Agharians sont un peu perturbés depuis que je leur ai dit ce que tu étais, reprit Dohko en se relevant, ton odeur est celle d'une femelle en chaleur mais je leur ai dit que tu étais né mâle alors ils sont un peu … enfin, ils ne peuvent pas comprendre.
Il attrapa l'une des plantes sèches qui étaient accrochées au-dessus du feu et en arracha quelques feuilles. Puis il mit un petit chaudron remplit d'eau au-dessus des flammes et jeta sa cueillette dedans.
- Tu sais, reprit-il en retirant son lourd manteau de fourrure brune, ils n'ont jamais vu d'androgynus avant toi.
Shun lui adressa un regard plein de mépris et répondit d'une voix tremblante :
- Je dois partir ! Je ne peux pas rester ici, il faut que je gagne Athènes.
Dohko secoua la tête de lassitude en soupira. Depuis la veille, ce sujet ne cessait de revenir entre eux et, chaque fois, l'Agharia lui répondait la même chose.
- Les Seigneurs du Ciel ont attaqué Larissa ! reprit l'androgynus d'une voix plus forte, les larmes glissant de nouveau hors de ses yeux trop brillants. Le roi Loup doit être prévenu !
- Les Serpents ont attaqué la Grèce, lui avoua alors son soigneur d'une voix calme, c'est la guerre au sud.
Le jeune androgynus sentit son souffle se bloquer dans sa gorge et le désespoir l'envahit. Alors, pourquoi était-il en vie ? C'était la guerre au nord, la guerre au sud, et lui il se retrouvait entre les deux factions, abandonnés au milieu des Agharians.
...
Quelques heures plus tard, au beau milieu de la nuit, Athènes, capitale de la Grèce …
Sion l'avait prévenu que ce serait douloureux, que ces calmants à base de plante ne l'aideraient pas énormément, et Mû savait bien qu'il avait raison. Mais il ne s'attendait pas à une telle souffrance. Son enfant voulait sortir de son corps après presque dix mois passé en lui, avec lui, au plus profond de lui, et tentait apparemment de passer la barrière de sa chair et de sa peau, de le transpercer.
Le véritable début du travail n'avait commencé qu'à la tombée du soir, plusieurs heures après qu'il ait perdu les eaux, et à présent, alors que la nuit n'avait jamais été aussi profonde, il sentait que venait le moment de la délivrance. Dans le ciel d'un noir d'encre insondable, la lune, comme enceinte de lumière, nourrissait les ténèbres de ses rayons d'argent.
Mû était en sueur, son corps n'était que douleur et son ventre était devenu un noyau brûlant de souffrance intense. La présence de Shura à ses côtés, de l'Erudit médecin qui remplaçait Sion et des femelles pour l'aider, ne le rassurait malheureusement pas ; ce qu'il aurait voulu, c'est que Camus soit là.
- Une dernière fois ! lui cria le jeune Erudit. Une dernière fois et c'est bon !
L'androgynus serra les dents, les poings, ferma les paupières et poussa aussi fort qu'il le pouvait sans pouvoir retenir un cri. Il se sentait à bout de force. Des mèches de cheveux parme se collèrent à la sueur de son visage. La main de Shura sur son épaule se resserra, comme pour lui communiquer un peu d'énergie. Et puis soudain, tout prit fin. Faire sortir son enfant de lui fut une vraie libération ; il sentit le poids de ce petit corps étranger le quitter brutalement, ne laissant derrière lui qu'une vague aigüe de douleur lancinante et un soulagement intense le submergea. Il se laissa retomber sur son lit dans un gémissement fatigué, couvert de sueur, de sang et de liquide chaud, puis regarda le plafond, les yeux grands ouverts et le souffle court.
Il ne s'écoula que quelques secondes avant qu'il n'entende un hoquet, puis un cri, et les premiers pleurs d'une vie. Il venait de mettre un enfant au monde et la beauté de cet instant le fit pleurer à son tour. Il sentit Shura, tout près de lui, se pencher pour lui dire :
- C'est fini, respire. Tout va bien.
- C'est un petit mâle, déclara l'Erudit dans un grand sourire satisfait, il est parfait ! Un vrai petit prince !
Les deux femelles qui l'accompagnaient pour s'occuper de l'enfant poussèrent de petites acclamations de joie et, heureuses, lui prirent le bébé des mains pour l'emmailloter dans des langes propres et l'essuyer pour qu'il ait chaud. Le petit poussa un nouveau hoquet puis se mit à gémir comme l'aurait fait un chiot. Ses petits poings serrés autour de son visage rouge se mirent à trembler alors que ses cris devenaient plus forts ; ses paupières, toujours collées, frémirent, puis deux petites oreilles triangulaires aussi blanches que la neige pointèrent hors de ses cheveux couleur sarcelle. Il semblait indigné d'avoir quitté le confort relatif et la chaleur du corps de Mû.
Ce dernier tentait de reprendre son souffle et ses yeux étaient incapables de quitter le plafond. Il aurait aimé avoir le courage de regarder son petit prendre sa première goulée d'air et pousser son premier cri, mais accomplir ce simple geste, assister à ça sans Camus, c'était bien trop difficile. Une dernière contraction le fit grimacer ; son ventre, encore malmené par cette épreuve, semblait continuer le travail seul, comme s'il désirait expulser hors de son corps tous ses organes vitaux. Un sifflement de douleur passa la barrière de ses dents serrées et il sentit la main de Shura le caresser pour l'aider à se calmer.
- Félicitation Mû, lui dit-il dans un large sourire un peu euphorique, il est magnifique !
Mû lui adressa un sourire pâle et fatigué, puis entendit un pleur plus fort que les autres et tenta de se redresser. Le travail était à peine terminé que son instinct s'éveillait déjà ; l'enfant était perturbé, malmené, apeuré, il devait le prendre dans ses bras pour le rassurer et sentir son odeur nouvelle, il avait besoin de le tenir contre lui, de le serrer sur son cœur.
- J'aimerais, essaya-t-il d'une voix enrouée, je voudrais … ah !
Une crampe lui fit serrer les poings et la mâchoire. Une autre contraction, plus forte que la précédente. Il sentit quelque chose couler entre ses jambes, tenta de se calmer en respirant profondément, puis cria lorsque son ventre se contracta de nouveau douloureusement. Les larmes coulèrent de ses yeux fatigués et il darda sur Shura un regard effrayé et plein de question. Ce n'était pas normal. Ce n'était pas censé se passer ainsi.
- Erudit ! appela Shura d'une voix inquiète. Je crois que …
Quelque chose donna un coup puissant dans son ventre, aussitôt suivit d'une profonde contraction douloureuse et Mû poussa un cri de souffrance, plus fort que tous ceux qu'il avait poussé jusque-là. Près de lui, le soldat en sursauta de peur. Le jeune médecin abandonna rapidement le nouveau-né aux deux nourrices et se tourna vers l'androgynus qui, crispé, pleurait de douleur.
- J'espère que ce n'est pas une hémorragie ! lança-t-il en se penchant entre ses jambes. Sinon … mais … qu'est-ce que ?
Incapable de se retenir plus longtemps, sentant bien que quelque chose tentait de nouveau de s'extirper de son corps, Mû poussa. Un cri déchirant passa la barrière de ses lèvres et Shura sentit l'étonnement le plus sincère le paralyser entièrement. L'Erudit recommença alors à donner des ordres et ce fut la panique tout autour d'eux ; éjecté, le Capitaine de la Meute, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, regarda l'androgynus donné naissance, cette fois, à une petite femelle. Aussitôt sortit cette dernière se mit à pleurer et à gigoter, tout aussi indigné que son frère né seulement deux minutes avant elle.
...
Au même moment, Agharia, cœur de la Forêt Profonde …
Il avait pris sa décision et rien ni personne – et surtout par un sauvage qui se prenait pour un savant sage – ne pourrait l'en empêcher. Il devait quitter cet endroit, retourner au nord, retourner à Larissa et aider son frère dans cette épreuve. Ikki l'avait délaissé et méprisé durant des années, certainement à cause du fait qu'il était devenu androgynus, et Shun lui en avait voulu quelques temps, mais aujourd'hui c'était différent. Son frère était loin de lui, il avait risqué sa vie pour le mettre en sécurité ; le problème c'est qu'à présent, il n'était plus en sécurité nulle part. Et surtout pas ici, à Agharia.
Il prit soin de bien rester éveiller lorsque la nuit tomba et s'étira pour engloutir totalement le jour. Ce ne fut pas chose facile car sa fièvre le baignait d'une torpeur tiède qui lui tendait les bras et, durant un court instant, Shun ferma les yeux et se laissa emporter. Lorsqu'il rouvrit les paupières dans un sursaut, il n'y avait plus aucun bruit à l'extérieur ; le feu mourant au centre de la tente crépitait doucement ; Dohko, roulé en boule sur ses minces couvertures, ronflait légèrement. Il se dit que c'était le moment.
Il passa une jambe à l'extérieur des draps épais et laineux et frissonna derechef, attaqué par le froid. La température avait encore chuté, il en était certain. Il se redressa, sa vision se brouilla un bref moment puis il enroula son corps abîmé dans l'immense peau de bête qui lui servait de couverture. Il siffla de douleur lorsque son talon droit entra en contact avec le sol étonnement dur et sec de la tente, puis se stabilisa en prenant davantage appui sur ses orteils et sortit rapidement.
Dehors, la surprise le cloua sur place. Une fine couche de neige d'un blanc pur et éclatant recouvrait le sol de la Forêt Profonde ; la boue avait été recouverte de poudreuse légère mais épaisse et les sapins s'étaient parés de leurs manteaux d'hiver : ils ressemblaient désormais à des friandises recouvertes de sucre glace. Shun cilla, sentit le désespoir titiller son esprit et son cœur, mais raffermit sa volonté ; sa place n'était non pas ici, mais auprès de son frère à Larissa. Il s'élança en avant, sans tenir compte ni de la douleur constante de son corps, ni de la faim qui le tenait, ni de la fièvre qui l'affaiblissait. Ici, tout était silencieux et froid ; les premières chutes de neige semblaient avoir eu raison de l'entêtement des Agharians et aucun ne montait la garde dehors par ce temps ; le sol spongieux était aussi blanc que le ciel était noir. Il ne neigeait plus mais le froid était intense et coupant. Déjà, le jeune androgynus sentait ses pieds nus devenir insensibles, ce qui paralysa totalement sa douleur au talon et lui permit de marcher plus vite que ce qu'il avait espéré.
La tente de Dohko semblait être plus à l'écart du centre d'Agharia que les autres car, déjà, les sapins se faisaient plus denses autour de lui. Il sentait leurs aiguilles tenter de le toucher à travers le lourd manteau qui recouvrait son corps, mais elles s'échinaient en vin ; cette peau laineuse, fabriquée à première vue sommairement, était plus résistante que la peau et la fourrure de Sûmira. En repensant à sa jument, qu'il abandonnait derrière lui, Shun ralentit le pas sous sa volonté qui fléchissait. Il n'avait pas un seul instant pensé à la prendre avec lui. C'était la jument de son frère, elle lui avait sauvé la vie au prix d'une grave blessure qui la ferait sans doute boiter toute sa vie, il n'avait pas le droit de l'abandonner.
Les souvenirs de cet instant lui revinrent et il s'arrêta complètement, debout dans la neige au milieu des pins, pieds nus et seul. Et si les Seigneurs du Ciel l'attendaient toujours à l'extérieur de la Forêt Profonde ? D'ailleurs, pourquoi ne l'avaient-ils pas capturé ? Shun se souvenait très bien être tombé, emporté par Sûmira qui tentait d'échapper à un étalon en rut, mais ensuite ? Le reste, dans sa mémoire fiévreuse, n'était que présence brute et odeur brûlante. Comment avait-il gagné Agharia ? Il s'inquiétait tellement pour son frère, de ce qu'il avait pu advenir de lui, qu'il n'avait pas un seul instant pensé à demander à Dohko les circonstances de son arrivée ici. Si, comme il le craignait, les Chevaliers Ailés l'attendaient, alors cela signifiait que le Griffon l'attendait lui aussi.
Mais Shun ne rumina pas davantage toutes ces pensées car, à quelques pas de lui, un grognement rauque d'avertissement le fit trembler de tous ses membres. Instinctivement, il empoigna les pans de son manteau et les serra contre son corps, immobile et figé. Bête sauvage. Pas de gestes brusques. Cette première tentative n'avait pas tout à fait fonctionné plus tôt dans la journée mais Shun n'avait pas d'autres solutions. Une odeur plus légère, plus subtile que celle du mâle qui s'était approché de lui sous la tente de Dohko le fit frissonner et le révulsa. La chose qui avait frétillé dans son ventre ne bougea pas. De toute évidence, ce mâle-ci était moins puissant que le précédent, mais cela ne voulait pas dire qu'il était moins dangereux.
Lentement, alors que les grognements n'avaient pas cessé, Shun se retourna. Il eut à peine fait un quart de tour que son regard accrocha une silhouette noire qui se dressait devant lui, moitié cachée par les sapins griffus et sertie de deux yeux jaunes fendus à la verticale. L'aspect, pourtant, était celui d'un humain. Un nuage de vapeur s'éleva dans l'air glacé lorsque l'Agharian expira en grognant et Shun sentit on souffle se bloquer dans sa gorge. Il entendait clairement la voix de Dohko, dans sa tête, qui lui disait de ne surtout pas sortir, que c'était dangereux, que les mâles étaient nerveux, excités et perturbés. Pourquoi avait-il commis la bêtise de désobéir encore une fois ?
Dans un rugissement, l'Agharian se jeta sur lui. Le jeune androgynus poussa un cri et, emporté par sa peur, se mit à courir sans prendre garde à la direction qu'il prenait. Il aurait pu croire, autrement, que le sauvage avait l'intention de le tuer parce qu'il avait tenté de s'échapper ou pour une toute autre raison, mais il sentait bien, sans trop savoir comment, qu'en réalité l'effluve dirigée vers lui tentait de l'attirer. Il savait instinctivement que s'il se laissait attraper, il se ferait violer, ni plus ni moins. Alors, malgré la douleur qui s'était réveillée, malgré la peur qui faisait battre son cœur de façon désordonnée et malgré le vertige qui manqua le faire tomber, il courut sans se retourner.
Il passa sous un sapin et une branche lui gifla la joue, laissant sur sa peau une trace rouge de sang glacée par la neige. Il poussa un gémissement terrorisé en constatant que ses pas rapides l'avaient ramené à Agharia, puis cria de terreur en sentant un poids terrible s'abattre sur son dos. Une fois passé le couvert des arbres épineux, le mâle l'avait aisément rattrapé avant de se jeter sur lui pour le plaquer au sol. Violemment, Shun heurta la terre gelée et constata que la neige n'avait fait que recouvrir la boue qui s'était alors cristallisée. La violence du choc et la douleur qui s'en suivit firent exploser dans ses yeux des milliers d'étoiles aveuglantes et il gémit, les larmes de douleur et de désespoir coulant de nouveau sur ses joues. Il se sentait tellement minable et tellement faible, allongé par terre comme une putain des bas quartiers, qu'une violente colère l'envahit lorsqu'il sentit les mains puissantes et autoritaires du mâle le saisir par les hanches après avoir relevé le lourd manteau laineux pour dévoiler son corps nu. A cet instant, le jeune androgynus sentit quelque chose s'éveiller en lui. Quelque chose de sauvage, d'instinctif et de libre qu'il avait tenté d'ignorer durant longtemps ; quelque chose qui le poussa à sortir ses griffes et à frapper avec aisance et précision en poussant un cri de rage.
Le mâle reçut la gifle en plein visage et recula, étonné. L'odeur du sang recouvrit celle de son corps agressif et Shun tressaillit, sentant au bout de ses doigts ses petites griffes solides se rétracter. Il l'avait blessé. C'était la première fois qu'il laissait l'animal en lui parler avec tant de liberté d'action et il se sentait démuni face à cet instinct sauvage qui venait de s'éveiller. Le feu central de la cité était trop loin d'eux pour que Shun puisse distinguer le visage de son agresseur ; il ne voyait qu'une ombre aussi noire que le néant et deux orbes jaunes brillantes comme de l'or en fusion. Lorsqu'un grognement rauque et mauvais jailli de la poitrine du chasseur, il tressaillit, persuadé de n'être pas assez fort, cette fois, pour le repousser.
Soudain, il y eut des bruits, des éclats de voix et d'autres odeurs se mélangèrent aux leurs. Les Agharians avaient sans doute été alertés par le bruit que cette petite escarmouche avait provoqué. Tournant le dos au centre de la cité, Shun ne vit pas venir vers eux plusieurs matriarches qui criaient, tentant d'adjoindre à leurs efforts ceux des mâles de leur famille, mais il vit clairement celui qui avait tenté de s'en prendre à lui se relever et filer sans demander son reste. Interdit, il resta assis dans la neige boueuse un instant de trop car, très vite, une poigne sèche mais forte l'attrapa par le poignet et il se sentit projeter sur le sol dans pouvoir rien y faire, alors qu'au-dessus de lui, une vieille femelle criait quelque chose en Agharian qu'il ne comprit pas. Il tenta de se débattre, mais aussitôt une autre poigne l'attrapa et tenta elle aussi de le forcer à s'allonger ; tout près, un mâle grogna. Shun cria, de colère et de frayeur. Il avait peur de comprendre ce qui se déroulait, mais il le savait : de vieilles femelles, constatant qu'il se trouvait seul dehors, avaient réveillé les plus forts mâles de leur famille, qu'ils fassent ce qu'ils avaient à faire tandis qu'elles, elles tentaient de l'allonger de force sur le sol froid et détrempé. Il rua, tenta un coup de pied mais un vertige le prit de nouveau. La fièvre envahissait toujours sa tête et embrouillait son esprit, le dépouillant de ses forces. Il entendit la voix de Dohko qui tentait de se faire entendre au loin, mais personne ne l'écoutait.
Alors que deux mains puissantes attrapaient ses cuisses pour relever ses hanches, un rugissement terrible raisonna dans tout Agharia, recouvrant toutes les voix et montant jusqu'au ciel noir d'encre seulement éclairé par la lune, ronde et pleine. Les mains le lâchèrent, le mâle recula et les vieilles femelles qui le retenaient se figèrent. Cette puissante odeur musquée, brûlante et écrasante, Shun la reconnut. Il se tassa sur lui-même en tremblant alors qu'au creux de son ventre revenait le frétillement tiède, puis une masse puissante le recouvrit sans l'écraser et, affolées, les matriarches le lâchèrent en grognant, mécontentes.
Le chasseur qui s'était approché de lui dans la journée, sous la tente de Dohko, le recouvrait de son corps pour le protéger et, les crocs luisants et les yeux brillant d'un bleu pâle, il éloignait ceux qui tentaient de s'en prendre à lui en rugissant furieusement. Shun ferma les yeux en poussant un soupir de soulagement. Sans trop comprendre comment il pouvait en être aussi certain, il sut, à cet instant, qu'il était en sécurité. Le calme revint autour de lui, un silence pesant et figé dans l'air glacial de cette nuit d'hiver seulement ponctué du grognement grave du mâle au-dessus de lui.
Shun entendit la voix de Dohko, plus proche cette fois, parler en Agharian, et le mâle lui répondit d'une voix plus douce que ce qu'il croyait. La chaleur de son corps musclé qui surplombait le sien lui fit du bien, comme si ses douleurs s'estompaient. Des murmures commencèrent à s'élever, une troisième voix fit son entrée et un vent froid remplaça la puissante présence rassurante. Le jeune androgynus se redressa légèrement, jetant un coup d'œil timide vers le ciel. Ils n'étaient qu'une dizaine réunis autour de lui, quelques mâles et beaucoup de matriarches mécontentes. Deux yeux bleus translucides rencontrèrent les siens et il rentra la tête dans les épaules, tremblant. L'Agharian aux cheveux de cuivre qui venait de le protéger lui lança un regard dur et son visage n'exprima que la colère alors qu'un grognement sourd de mise en garde roulait dans sa poitrine. Shun sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Allait-il s'en prendre à lui à son tour ?
Le mâle qui avait parlé en dernier reprit la parole et toutes les vieilles femelles se mirent à parler en même temps, apparemment indignées. Elles étaient en colère, et il ignorait pourquoi. Dohko fut interpelé par celui qui semblait donner les ordres et s'avança – ses cheveux hirsutes prouvaient qu'il venait tout juste de se lever – alors que le chasseur qui avait repoussé les siens pour le sauver se redressait et s'éloignait sans cesser de grogner, sans plus le regarder. Immédiatement, Dohko fut sur lui et lui enjoignit de se lever ; il l'aida en le prenant par le bras et le jeune androgynus réajusta l'épaisse couverture autour de son corps, réalisant juste alors qu'il avait été à moitié nu au milieu de tout le monde. L'indignation, la colère et la honte lui firent baisser les yeux et la tête et il suivit son soigneur à pas pressés jusque dans la tente. Sa chaleur l'enveloppa immédiatement, ainsi que son odeur de viande séchée et de plantes aromatiques. La douleur à son talon blessé fusa dans toute sa jambe et il sentit ses muscles fléchir.
Dohko l'obligea à se rasseoir sur sa paillasse inconfortable avant de lui ordonner sèchement de se frotter pour se réchauffer, afin de ne pas attraper plus de mal. Mollement, Shun obéit, se frictionnant les bras. Le regard d'azur de l'Agharian et son odeur suave et agressive à la fois ne le quittait pas, sans qu'il sache pourquoi.
- Je t'avais pourtant dis que ce serait dangereux, lui dit Dohko après plusieurs minutes de silence tendu, tu espérais quoi ?
- Je dois rejoindre, tenta Shun en claquant des dents, je dois retourner … il faut que …
Des larmes de détresse coulèrent de ses yeux et il enfouit son visage dans ses mains pour s'abandonner à la faiblesse. Il avait tellement mal, il se sentait si faible, et il avait si peur. Doucement, Dohko s'approcha, s'accroupit à ses pieds, et lui proposa un breuvage fumant dans un verre en terre cuite brûlant. Shun s'en empara en tremblant, appréciant sa chaleur douloureuse.
- Ils ne te laisseront jamais partir, reprit le mâle avec autorité.
- Quoi ? répliqua le jeune androgynus en reniflant. Qui … ?
- Le mâle alpha. Et les matriarches. Tu ne peux pas quitter Agharia.
- Mais ! Je ne suis pas … je suis Larissien ! Ils n'ont pas le droit de me retenir ici, je dois retourner auprès de mon frère !
Sa fièvre accrue lui monta à la tête. Ça bourdonnait dans ses oreilles et le sang s'écoula brusquement entre ses jambes, lui donnant la nausée. Il se tassa de nouveau sur lui-même en resserrant la couverture sur sa poitrine avant de l'étaler sur ses jambes. Il avait tellement honte de ce liquide qui s'écoulait de son corps.
- C'est impossible, reprit Dohko d'une voix rauque, tu as réveillé l'Alògou.
Les larmes coulèrent plus fort de ses yeux et il se mit à sangloter. Sa main souffrait de la brûlure de la tasse fumante mais il s'en moquait.
- Je ne comprends pas, avoua-t-il entre deux souffles.
Dohko prit une grande inspiration puis lui dit, sur le ton de la confidence :
- Littéralement, dans ta langue, on pourrait traduire Alògou par « étalon de sang ». C'est l'un des cultes les plus puissants des Agharians, celui à qui ils accordent le plus d'importance.
Shun renifla une seconde fois, changea sa tasse de main et fronça les sourcils.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-il dans un souffle à la fois inquiet et énervé. Pourquoi parlez-vous d'eux comme si vous n'apparteniez pas à ce peuple ?
- Mais parce que je ne suis pas Agharian, avoua son soigneur dans un sourire mystérieux, j'étais Larissien il y a encore dix ans.
Le jeune androgynus garda le silence, stupéfait. Il aurait pu s'en douter c'est vrai, car ce mâle parlait le Larissien aussi bien que lui, voire mieux, et possédait des connaissances médicales qui auraient dû être inconnues aux Agharians. Mais, encore une fois, il était trop focalisé sur son frère et Larissa pour s'être soucié de ce genre de détail.
- Alors vous devez comprendre mieux que quiconque pourquoi je dois partir ! tenta-t-il avec espoir. Aidez-moi à retourner à Larissa !
- Non, répliqua Dohko avec fermeté, j'ai décidé moi-même de quitter cette ville et de gagner la Forêt, et pour rien au monde je ne ferais marche arrière.
- Alors allez au diable !
Il avait tenté de crier, de rugir lui aussi, de bien faire comprendre à ce mâle à quel point il le haïssait maintenant qu'il connaissait son secret, mais sa voix se brisa et il toussa. Son esprit se brouilla et il se sentit très fatigué. Dohko se redressa dans un soupir et reprit :
- L'Alògou est choisi par la Déesse Mère pour donner sa force aux Agharians. Chaque fois que l'Alògou apparait, cela signifie qu'Agharia va devoir faire face à une terrible guerre, et qu'elle aura besoin de la force des dieux de la Forêt pour vaincre.
Shun fronça les sourcils, renifla encore, puis leva vers Dohko un regard méprisant et dégoûté. Mais le mâle continua, comme s'il ne l'avait pas vu :
- Il n'y a pas eu beaucoup d'Alògou depuis le premier chant de la Déesse Mère, mais chaque fois qu'il apparaissait, Agharia repoussait un terrible ennemi et devenait plus forte et plus puissante.
- C'est une religion de païen ! s'écria Shun avec colère. Vous ne devriez même pas prononcer le nom de cette divinité sauvage !
Dohko grimaça mais persista :
- Il y a dix ans, l'Alògou n'est pas apparu et la cité a été brûlée et détruite par les troupes Larissiennes, dont je faisais partie à l'époque. Je suppose que tu ne l'ignores pas.
Shun garda le silence mais fixait toujours son interlocuteur de ce regard énervé et dédaigneux. Depuis sa prime jeunesse, alors qu'il grandissait dans le Temple religieux qui l'avait recueilli, on lui avait appris à mépriser et haïr les dieux païens de la Forêt Profonde que vénéraient les Agharians. C'était ancré en lui.
- Pour désigner l'Alògou, continua Dohko d'un ton professoral, la Déesse Mère envoie une vierge qui déposera son sang virginal sur le dos de l'étalon choisi. Le mâle à qui il appartient devient alors le Kynigòs, le « chasseur sur le sang », et ce sera à lui de mener les troupes Aghariannes pour sauver la cité.
Il se pencha légèrement sur Shun et lui demanda dans un sourire :
- C'est ta première saignée n'est-ce pas ? Et aucun mâle ne t'a jamais touché ? Alors tu es pur, et pour les matriarches tu es une envoyée de la Déesse Mère venue désigner l'Alògou et redonner de la force au sang Agharian.
- Vous êtes fou de croire à de telles absurdités ! rétorqua brusquement Shun, envahit par une peur insensée.
- Avoue que si c'est une coïncidence, elle est grande. Tu apparais et tu saignes sur un puissant étalon, au moment où les Serpents attaquent le sud et où les Seigneurs du Ciel attaquent le nord, fertile et prête à récevoir.
- Je ne suis même pas une femelle !
- Tu sens la femelle et tu saignes comme une femelle, ça suffit aux matriarches. C'est pour ça qu'elles veulent à tout prix que leurs descendants mâles s'accouplent avec toi, elles veulent marier le sang de leur famille avec celui qu'a choisi la Déesse Mère.
Shun tenta bien de répondre quelque chose mais il ne parvint pas à rassembler correctement ses pensées. Malgré lui, il se dit que Dohko avait raison : la coïncidence était grande.
- C'est un présage de guerre, déclara gravement Dohko avant de conclure : et tu l'as réveillé.
Bonne Année 2014 ! Bonne santé et pleins de bonnes choses ! Alors, z'avez passé un bon réveillon ? Moi, très bon =)
Bien, il se passe pas mal de chose dans ce chapitre, ce qui explique qu'il soit aussi long. Ikki et Hyôga se rencontrent (j'avais trop hâte d'écrire cette scène, et une fois écrite, je l'ai adoré!) comment ça va bien pouvoir se passer entre ces deux-là ? De leur côté, Shun et Aiolia se ... reniflent, et Dohko devient un personnage bien mystérieux. Vous pensez quoi de ces trois-là ? Surprise ! Mû ne donne pas naissance à un héritier, mais deux! Décidément, il ne fait pas les choses à moitié celui-là XD Et on en apprend plus sur l'Alògou, mais ce sera encore développé dans les prochains chapitres =) Lorsque j'ai vu la longueur, j'ai décidé de couper l'apparition de Shiryu pour l'intégrer prochainement, désolé ^^"
Le Chapitre 12 s'intitulera : un Prince et une Princesse ! Voui, on fera plus ample connaissance avec les deux nouveau-nés =) Shura fera une promesse qu'il sera bien décidé à tenir, et de son côté Camus apprendra qu'il est devenu père de non pas un enfant, mais deux ^^ Aiolia reviendra pour nous livrer ses pensées un peu perturbées, et Rhadamanthe aussi refera son apparition. J'espère bien caser Shiryu cette fois ... bref, ce sera un chapitre assez riche je pense ^^
Bisous, à dimanche, et merci encore de votre présence et de vos reviews ! Vous nem =)
