Bonjour à tous ! Me revoilà avec un nouveau chapitre, plus long que les précédents. Ce sera d'ailleurs probablement le plus long parmi ceux qui suivront x)

Bonne lecture !


Café II

La chaleur étouffante de l'été avait contraint Seto à ne pas porter son habituel manteau en cuir blanc. Bien que la sueur ruisselât sur son front, il ne daigna pas légèrement déboutonner la chemise noire dont il était vêtu. De même qu'enlever la cravate lui enserrant le cou. Jamais un quelconque événement externe ne parviendrait à le forcer à dévoiler ne serait-ce qu'un centimètre carré supplémentaire de peau. Les vitres servant de murs à son bureau auraient beau jouer les loupes durant les jours qui suivraient, cela n'y changerait rien.

Le PDG jeta un coup d'œil à sa montre. 16h15. Dans cinq petites minutes, il appellerait Isono afin de se rendre au café où les rencontres hebdomadaires avec Jonouchi se perpétuaient depuis plusieurs mois. Dans cinq petites minutes, il pourrait échapper à la fournaise créée par la baie vitrée. La chaleur retenue par les trottoirs, à défaut d'être moins forte, avait le mérite d'être moins étouffante.

Durant son dernier temps de travail – tout du moins, celui exécuté au siège de sa société, et non à domicile – Seto se dévoua à la finalisation d'un mail destiné à un président d'une entreprise concurrente. Ce dernier avait récemment contacté le brun afin de conclure une alliance, via de multiples contrats aux longueurs hallucinantes. Seules quelques dizaines de minutes avaient été nécessaires pour que Kaiba comprenne que s'il signait toute cette paperasse sans broncher, il courait à l'arnaque. Il ne s'agissait pas de la première tentative de tromperie engagée contre lui. Loin de là. Mais il n'était plus un adolescent. Ses ennemis auraient pu prendre ce fait en compte et montrer ne serait-ce qu'une tentative de dissimulation de leurs véritables intentions. Mais cela ne faisait de toute évidence pas partie de leurs plans. De même que le bon sens, de leurs caractères.

Seto relut le mail. Bref et direct. Ce dernier faisait savoir au président Fukatsu que la KaibaCorp prêterait attention à son désir de coopération uniquement lorsque d'exubérantes – et pour la plupart presque irréalisables – conditions seraient respectées. Il l'envoya à 16h19.

A 16h20, le PDG termina le rangement de ses affaires, lorsque le téléphone fixe sonna. Il soupira, espérant que la personne au bout du fil ne lui annoncerait que de bénins problèmes – car quiconque osait l'appeler sur le numéro fixe de son travail lui annonçait systématiquement la venue d'un problème –.

- Seto Kaiba à l'appareil, assena-t-il en décrochant.

- Monsieur Kaiba, répondit une voix féminine. Le président de la société Juville vient de me contacter. Il a bien reçu votre mail et souhaite discuter de vos conditions dans les plus brefs délais.

Le jeune homme peina à retenir le mécontentement pressant ses lèvres et essuya la sueur perlant sur son visage de sa main libre. Il s'était donné la peine de rédiger une réponse on ne peut plus claire, et lui, souhaitait discuter ? D'autant plus qu'il était sur le point de partir ?

Seto pouvait tout aussi bien le rappeler personnellement le lendemain et prétexter qu'un empêchement quelconque l'avait gêné la veille. Si le président d'une entreprise mineure souhaitait tant s'entretenir avec lui, il serait bien capable d'attendre.

- Monsieur Kaiba ? demanda la secrétaire, suite au silence de son interlocuteur.

Alors que celui-ci s'apprêtait à lui rétorquer qu'il était occupé, il retint son souffle. N'avait-il pas juré que Jonouchi n'interférerait jamais d'une quelconque manière dans son travail ? S'il n'était pas sur le point de le voir, comment réagirait-il ?

- Monsieur K…

- Transmettez-moi l'appel.

Certes, Fukatsu ne méritait pas une seconde de son temps. Certes, il avait envie de voir le blond. Et certes, il crevait de chaud dans ses habits devenus poisseux. Mais il ne pouvait négliger ses relations professionnelles, aussi insignifiantes soient-elles.

- Monsieur Kaiba, quel plaisir de vous avoir à l'autre bout du fil. Je ne vous aurais pas pensé aussi rapide et…

- Trêve de formalités inutiles, coupa Seto, déjà agacé par le ton bien trop mielleux de l'homme.

- Oui bien évidemment monsieur Kaiba. Je voulais simplement vous exprimer ma reconnaissance quant à votre rapide réaction. Je désire de tout cœur m'allier à votre extraordinaire société de…

Le brun serra le combiné au point que ses jointures blanchirent. S'il devait citer le type de personne qu'il exécrait au plus haut point, ce devait être l'hypocrite.

- Il me semble que mon mail était on ne peut plus clair sur ce point, rétorqua-t-il d'une voix calme.

- Oui, on ne peut plus clair. Mais il ne précisait pas une interdiction de négociations, contrattaqua le président sur le même ton que précédemment.

- Effectivement, il précisait que je ne consentirais à examiner votre proposition générale que si les conditions y étant énoncées étaient satisfaites.

Seto avait envie de faire les cents pas. Malheureusement, le fil reliant le combiné au principal composant du téléphone fixe l'en empêchait. Afin de remplacer cette activité lénifiante, son pied commença à frapper le sol le plus férocement possible.

L'échange verbal s'éternisait. Le ton du brun s'élevait. Celui de son interlocuteur perdait de son onctuosité.

Et cette foutue sueur qui aussitôt essuyée, revenait à l'assaut de son front.

Quant à la pauvre moquette recevant toute son ire…

16h40. Résister une vingtaine de minutes à Kaiba relevait de l'exploit, d'une persévérance sans limite, ou bien d'un acharnement stupide. Une minute plus tard, celui-ci mit d'ailleurs un point final à la discussion en crachant, le plus méprisamment possible, que la KaibaCorp ne faisait pas la charité et que jamais, même si celle-ci était sur le point de sombrer, il ne conclurait de contrats avec lui.

Une fois que le combiné fut retourné à sa place, Seto prit quelques minutes pour se calmer. Lorsque l'irritation parcourant ses membres s'atténua, il appela Isono et se fit conduire au café.

Jonouchi était assis à la terrasse, une tasse remplie posée devant lui.

« Etonnant. » pensa Seto. Il s'attendait à ce que le blond soit parti, ne le voyant pas arriver.

- Qu'est-ce que tu fais encore là ? demanda-t-il sur un ton plus agressif que ce qu'il aurait voulu.

Katsuya releva la tête, surpris par l'acerbité subite du PDG.

- Je bois un café, ça ne se voit pas ?

Sans se donner la peine d'émettre un quelconque accord sur l'évidence prononcée, Seto s'assit à sa table et appela de la main une serveuse. Après que la commande ait été prise, un silence s'installa. Pas un de leurs silences habituels. Un silence pesant. Palpable.

L'air ambiant s'était alourdi. La chaleur l'avait déjà rendu difficilement supportable. A présent, il était irrespirable. N'y tenant plus, Katsuya tenta, en plantant son regard dans celui de Kaiba :

- Il s'est passé quelque chose ?

L'interlocuteur ne répondit rien. Le silence revint. Etouffant.

- Laisse-moi deviner, poursuivit l'ancien voyou, désireux de détendre l'atmosphère. Il s'agit encore d'un de tes pauvres employés trop incompétents pour ta suprématie ?

- Pire, marmonna le PDG en buvant une gorgée de cappuccino.

La température pouvait atteindre les quarante degrés, jamais il ne dérogerait à son habitude de boire un cappuccino à ce café tous les mercredis.

- Ton vice-président alors ? Enfin, il s'agirait tout de même d'un de tes employés. Mais attends, est-ce que tu as un vice-président au moins ?

Seto s'impatienta. Il n'avait aucune envie de parler de cet incident. Fusillant le jeune homme du regard, il assena :

- Voudrais-tu cesser de brasser de l'air pour ne rien dire ?

- Je brasse de l'air si je veux. Si tu n'en as plus assez pour respirer, il y a d'autres tables libres, monsieur l'intransigeant.

- Celle-ci me convient.

Cette courte réplique accéléra subitement les battements du cœur du blond. Une fois passée dans un logiciel de décodage de langage Seto Kaiba au summum de la technologie, elle se transformait en : « J'apprécie être à cette table. » Et cela le chamboulait. Afin de chasser son trouble, il commença à jouer avec la cuillère trempant dans son café glacé.

Le silence établi retrouva au fil des minutes son aspect habituel. Apaisant. Tranquillisant. Il détendait les muscles du PDG, déridait son front, défronçait ses sourcils, apaisait les restes de sa colère. Pour qu'il finisse par se sentir… bien. Bien au point de relancer la discussion.

- Tu as visité l'appartement dont tu m'avais parlé cette semaine ?

Jonouchi releva les yeux de son café et pour une fois, répondit par une simple interjection.

- Ouais.

Le jeune homme ne put cependant se défaire de ses habitudes beaucoup plus longtemps et poursuivit :

- Une arnaque une fois de plus. Les vendeurs prennent vraiment les gens pour des cons. Ou des myopes. Voire carrément des aveugles ! Comment pouvait-il espérer faire passer une telle chose pour !

Le blond s'interrompit. Il n'avait pas envie de ressasser cette visite désastreuse, l'ayant détaillée en long, en large et en travers à sa sœur.

- Bref, j'en ai marre. J'ai l'impression que je ne mettrai jamais la main sur un logement, au minimum potable.

- Pourquoi t'obstines-tu à vouloir acheter un appartement ? La location, tu connais, ou s'agit-il d'une énième concept étranger à ton cerveau ?

Ce fut à peine si la pique titilla l'amour propre de Katsuya. L'abattement avait pris le pas sur la fierté.

- C'est juste que, commença-t-il avant de s'interrompre.

Il s'apprêtait à servir à Kaiba l'énième discours qu'il se targuait de garder chaque jour à l'esprit. Mais un discours dénué de conviction valait-il vraiment la peine d'être prononcé ?

- J'ai toujours pensé que la location, c'était du vol. Et pas seulement parce que mon père l'a répété un nombre incalculable de fois quand j'étais petit. Tu t'esquintes à gagner ta vie comme tu peux, pour qu'au final la moitié de ton salaire passe dans un loyer et des charges. Sans parler du propriétaire qui peut t'en expulser quand il veut. Un bien est bien plus sûr de ce côté-là. Mais si je commence à utiliser mes économies pour une location, je n'ai aucune chance d'en avoir un un jour. Au final, je me dis que quoi qu'il arrive je devrai avoir un prêt à la banque. Mais est-ce que ça ne reviendrait pas à payer un loyer mensuel du coup ? Je n'ai pas envie de finir comme mon père qui s'est emberlificoté dans des arnaques de banquiers. Alors ok, il a très fortement aggravé son cas avec ses… manies, mais si tout ça a commencé…

Les larmes montaient aux yeux de Katsuya alors qu'il se perdait dans ses paroles. Il se sentait coincé. Coincé par son rang social. Coincé par sa condition physique limitée. Coincé par sa faiblesse. Ravalant le liquide salé menaçant de déferler, il reprit :

- Enfin, maintenant que j'ai commencé, ce serait bête d'abandonner hein ? Si on est déterminé, on peut obtenir ce qu'on veut !

Le ton de l'ancien voyou sonnait si faux que Seto fut incapable de prononcer le moindre mot. Les poings ne pourraient pas non plus le ramener à la réalité, comme cela l'avait permis avec Shizuka. Tout simplement parce que la réalité le heurtait déjà de plein fouet.

Après avoir jeté un bref coup d'œil à sa montre, Katsuya se leva, déclarant sans plus de cérémonie qu'il allait travailler. Il fut cependant retenu dans son mouvement par une pression sur la manche de son t-shirt.

- Tu voudrais venir habiter chez moi ?

Seto s'était une fois de plus laissé aller à la spontanéité. A l'impulsivité. Pourquoi se relâchait-il à chaque fois que Jonouchi le quittait ? Comme si cet infime instant précédent son départ déréglait le fonctionnement draconien de son cerveau.

Le blond ouvrit la bouche pour répliquer. Puis la ferma. Pour ensuite la rouvrir. Estomaqué.

- Temporairement, ajouta le PDG. Durant un temps limité. Jusqu'à ce que tu trouves un appartement au minimum potable.

- Je connais encore la signification de temporairement merci, répliqua-t-il mécaniquement.

Ne parvenant à nouveau plus à articuler une phrase concrète, le blond poursuivit le cycle d'ouverture-fermeture succinctes de sa bouche.

- Tu ressembles à un poisson rouge, siffla Seto entre ses dents.

- Tu abandonnes la métaphore avec ton animal favori ?

Les railleries franchissaient sans aucune difficulté les lèvres de Katsuya. Cependant, dès qu'il essayait de formuler une réponse constructive à la question posée, les mots affluaient en trombe, se bousculaient vers sa bouche, mais restaient désespérément coincés dans sa gorge.

- Si j'avais su que ce genre de réplique te clouerait si facilement le bec, j'en aurais fait usage plus tôt !

- Non mais attends, tu es sérieux ? s'exclama Jonouchi, à nouveau pourvu d'une capacité de parole correcte. Genre, on ferait une espèce de collocation ?

- Oui. Avec Mokuba également bien évidemment.

Seto arborait une mine sérieuse qu'aucun rictus ne venait enlaidir. Plus que son affirmation orale, ce fut son regard perçant qui convainquit l'ancien voyou de son honnêteté.

Katsuya n'avait pas l'habitude de réfléchir intensément avant de prendre une décision, préférant suivre son instinct. Persuadé que la première impression était toujours la bonne – et qu'une trop grande méditation compliquait les choses plus qu'elle ne les éclaircissait – il répondit les premiers mots lui étant venus à l'esprit suite à la demande du PDG :

- C'est d'accord.

Avant de réellement partir cette fois-ci, il ajouta rapidement :

- Mais je tiens à te payer un loyer ! Je ne dépends de la charité de personne, riche ou pas.

Lorsque Seto se retrouva seul à table, il laissa tomber sa tête dans les mains. Que lui avait-il pris ? Pourquoi ne parvenait-il pas à contrôler les paroles sortant de sa propre bouche ? Parce qu'il était amoureux de Jonouchi ? Non, un sentiment aussi frivole ne pouvait décemment pas affecter son comportement. Dans ce cas, la chaleur, l'agacement ayant suivi son altercation avec le président ? Non plus. Il ne s'agissait là que d'un simple stimulus extérieur et d'une autre émotion futile. Les seules choses réussissant actuellement l'exploit de laisser son corps échapper au contrôle de son esprit étaient ses cauchemars. Présentement, il n'était pas en train de dormir. Alors quoi ?

Lorsque Seto abandonna l'espoir de trouver une réponse à cette question, un autre étonnement le frappa. Il ne regrettait aucune de ses paroles.


Et voilà, les choses avancent enfin ! J'espère que ça ne tombe pas comme un cheveu dans la soupe x)

A bientôt, pour un nouveau chapitre. Même si, l'unif ayant repris, je ne sais pas trop comment cela va affecter mes publications.