Chapitre 12 : Family
« Je ne suis pas sure que ce soit une bonne idée Channing. » Dit madame Tran en serrant sa veste autour d'elle, les yeux levés vers le panneau d'affichage qui surplombait l'entrée de la salle où le symbole de Free Will s'étalait en blanc sur noir au dessus du nom de la tournée (le Hellhound Tour ne lui inspirait absolument rien de positif).
Elle était prête à mettre sa défection sur le compte de la fatigue du voyage même si elle n'en ressentait aucune, à part peut être ses épaules tendues et son cou qui craquait quand elle faisait un mouvement brusque.
« Bien sur que si. » Protesta la jeune fille à côté d'elle. « Il va être ravi de vous voir. »
Linda enviait la confiance de Channing, elle même n'en était pas si sure. Elle doutait même que Kevin ne soit pas actuellement en train de regretter activement d'avoir invité son amie à son concert. Des vibrations assourdies leur parvenaient depuis l'intérieur de la salle et elle se demanda à quel volume ils jouaient là dedans pour qu'elle les entende de si loin ? Les lieux auraient du être déserts mais devant les portes et alentours, elle ne pouvait s'empêcher de regarder les grappes de jeunes gens assis à même le sol qui bavardaient, riaient, mangeaient et pour certains dormaient, enroulés dans des pulls qui arboraient quasiment tous le symbole ou des paroles de Free Will, leurs visages cachés par de grandes capuches d'où ne dépassaient qu'un nez, une frange, et trop souvent des piercings et quelques paupières closes au maquillage outrancier.
« Le concert ne commence que dans cinq heures qu'est ce qu'ils font là ? » Marmonna-t-elle autant pour elle même que pour Channing.
« Ils attendent pour avoir de bonnes places. » Répondit la jeune fille distraitement, elle avait le téléphone à l'oreille et fit signe à madame Tran de la suivre à l'arrière de la salle. Ce n'était pas une bonne idée, pas du tout, elle en était persuadée. Faire la surprise à Kevin n'était pas une bonne idée.
La pensée obsédante l'accompagna jusqu'aux tourbus garés en demi cercle à l'arrière de la salle, formant entre eux comme un patio où quelques personnes partageaient des cigarettes (ou quoi que ce soit, Linda Tran ne voulait pas le savoir.)
Kevin sortit par la porte arrière de la salle avec la démarche qu'il avait enfant quand il se retenait de courir parce qu'il venait de se faire réprimander. Elle pouvait voir son sourire de là où elle était et le mouvement d'hésitation presque imperceptible quand il la vit.
C'était une mauvaise idée.
Le sourire ne disparut pas et Kevin se mit à courir exactement comme il le faisait enfant et qu'elle venait le chercher à l'école. Il ne se jeta pas à son cou, sans doute uniquement parce qu'il avait conscience qu'il ne faisait plus un mètre vingt et qu'il risquait de la renverser.
« Maman ! »
Channing souriait et Linda pouvait presque l'entendre penser « je vous l'avais bien dit ! » tandis qu'elle serrait son fils contre elle, surprise (légèrement) de constater qu'il sentait bon. Une légère odeur de citron. Pendant une seconde ils ne dirent rien de plus tandis qu'il la serrait contre lui et qu'elle s'accordait quelques secondes pour savourer le mot maman qui venait de lui échapper. Elle avait aimé ce mot à la seconde où il l'avait regardée dans les yeux, avec l'air très solennel des bébés et, ses petits poings fermement serrés avait prononcé les deux syllabes comme s'il s'était entraîné des jours auparavant pour lui faire ce cadeau.
« Qu'est ce que tu fais là ? » Demanda-t-il tout sourire avant de passer un bras autour des épaules de Channing pour l'attirer à lui et l'embrasser sur la joue.
« Ton amie a pensé que ce serait une bonne idée que je vienne. » Elle n'ajouta pas « que je sache comment tu gagnes ta vie » cela semblait hors de propos.
« Elle a eut raison. »
« J'ai toujours raison. » Pontifia Channing.
Kevin les prit chacune par la main et les entraîna à sa suite dans la salle en babillant, leur demandant si elles avaient fait bon voyage, si elles avaient trouvé la salle facilement, si elles avaient mangé, si...
Linda ne l'écoutait pas vraiment, elle l'observait. Elle savait pour les piercings. Les cicatrices étaient difficiles à cacher même s'il retirait tout les bijoux à chaque fois qu'il venait la voir. Mais elle n'avait jamais réellement vu les écarteurs, la boule de métal brillant à son menton, ou les nombreux anneaux à ses oreilles. Une partie d'elle ne cessait de lui répéter que c'était le corps de Kevin, qu'il en faisait bien ce qu'il voulait. Mais la majorité de son être se demandait douloureusement pourquoi il s'infligeait ça ? Quelle esthétique incompréhensible poussait ainsi cet être qui l'avait un jour appelée « maman » avec tout l'amour du monde à se faire volontairement autant de mal ?
Dans les couloirs que Linda aurait imaginé plus sombres et moins peuplés, Kevin saluait des gens qui avaient au minimum deux fois son âges avec des sourires et des mots brefs. Il avait l'air à l'aise. Plus à l'aise qu'elle ne l'avait vu depuis longtemps. Cela tenait peut être à la tenue. Il se fondait parfaitement dans le décor, en jean et pull noir d'une marque qui évoquait sans doute quelque chose à Channing mais rien à Linda. Elle se sentit d'un coup vieille et déplacée malgré la main de son fils serrée autour de la sienne. Il portait un bracelet en cuir sur lequel elle déchiffra « show must go on » en lettres argentées un peu effacées par l'usage.
Ils entrèrent dans la salle proprement dite, elle était spacieuse, bien éclairée et encore une fois, Linda fut surprise de l'odeur. Cela ne sentait ni la sueur ni le renfermé contrairement à ce qu'elle avait cru. Au contraire il y avait comme une note fleurie dans l'air dont elle ignorait si c'était du parfum ou du déodorant. Channing sautillait sur place, manifestement très excitée.
« C'est Sam ? » Demanda-t-elle en pointant du doigt une sorte de géant qui arpentait la scène en pointant plusieurs choses du doigt à un technicien encasqué qui hochait la tête en notant des choses sur un carnet à spirale. Kevin hocha la tête.
« Laisse le finir et je vous le présente, il déteste qu'on l'interrompe pendant le soundcheck. »
« Le quoi ? » Demanda Linda par automatisme.
« Le soundcheck. » Expliqua Kevin en se tournant vers elle. « Une fois que les amplis sont montés et raccordés au système sonore de la salle on teste tout les instruments pour savoir comment rend l'acoustique et comment il faut les ré accorder pour obtenir quelque chose de bon. »
Elle hocha la tête tandis qu'il approfondissait ses explications sans se rendre compte que son auditoire ne comprenait pas forcément tout. Il avait toujours été passionné et elle s'était habituée, à la longue, à l'entendre discourir sur des choses qui lui étaient inconnues.
« On essaye les instruments séparément puis tous ensemble. Les gars de la salle vont aussi en profiter pour tester les lumières et synchroniser les écrans. » Fit il en désignant les immenses carrés noirs qui les surplombaient. Le géant sauta à bas de la scène après avoir congédié le technicien et s'avança vers eux.
« T'aurais pu t'habiller ! » Grogna Kevin assez fort pour que l'autre l'entende par delà la distance et les interjections des gens autour d'eux.
« Si j'avais su qu'on serait en charmante compagnie j'en aurai enlevé ! » Rétorqua l'autre en s'avançant de la démarche souple de ceux qui ont une totale maîtrise de leur corps. Il portait de vieilles baskets qui avaient été blanches quelques vies auparavant, un jean déchiré aux genoux et un débardeur gris aux emmanchures si larges qu'il ne lui tenait au corps qu'à cause de la rondeur de ses épaules musclées. Linda Tran le vit approcher sans plaisir jusqu'à ce qu'elle le voie de près. Il avait des fossettes, de grandes dents blanches et des yeux clairs, fatigués mais pleins de joie. Cela ne suffit pas à compenser la quantité d'encre qu'il avait sous la peau. Elle vit à peine la main qu'il lui tendit, trop occupée à parcourir des yeux les fleurs sur ses bras, les lettres qui dépassaient de l'encolure de son débardeur... Elle ne pouvait pas honnêtement dire qu'elle trouvait ça laid, mais l'idée de la douleur que ça avait du engendrer la faisait frémir.
« Madame Tran je présume ? » Avant qu'elle ait pu hocher la tête il avait passé la main sous la sienne et la levait jusqu'à ses lèvres sans la quitter des yeux. Kevin éclata de rire.
« A chaque fois, Sam, tu fais ça à chaque fois ! »
Sam sourit en lâchant la main de Linda et donna un coup de coude à son ami. « La galanterie est un tic nerveux dont tu ne devrais pas te moquer gamin ! ». Puis il se pencha vers Channing pour poser un baiser sur sa joue.
« Je n'ai pas droit à la galanterie ? » Grimaça-t-elle en essayant de ne pas sourire aux anges. Il secoua la tête.
« C'est réservé aux gens plus impressionnants que moi. » Répondit il avec un sourire.
Kevin connaissait assez sa mère et son amie pour avoir remarqué l'instant exact où Sam les avait conquises, ce qu'il trouvait très drôle parce qu'il avait du mal à imaginer deux mondes plus opposés que celui de Linda Tran et celui de Sam Winchester. Pourtant ils semblaient curieusement s'accorder, le tailleur strict de sa mère contrastant avec le pull de Channing et le jean usé de Sam qui leur détailla chaque élément de la sono après les avoir aidées à se hisser sur la scène. On lui tapa sur l'épaule et un ingénieur son de la salle lui fit signe de s'installer pour sa propre balance. Il était nerveux.
Nerveux comme avant son tout premier récital, comme avant son premier concert ou le discours qu'il avait du prononcer devant tout le lycée lors de la remise des diplômes. Mais cette fois ci le public était plus restreint et beaucoup plus important. Il tourna le dos aux trois autres sentant le regard de sa mère dans son dos et fit face au clavier du synthé.
« Quand tu veux gamin. » s'impatienta l'ingé son.
Kevin s'était habitué à être appelé gamin. Du haut de ses dix neuf ans il était de loin le plus jeune de toute la tournée. Dean devait encore commander ses bières dans certains états et Charlie l'obligeait presque à porter un t-shirt «mineur » partout où la majorité sexuelle était au delà de 19 ans (ce qui, très curieusement représentait moins d'états que ceux où il n'avait pas le droit de boire). Pourtant il se sentait adulte. C'était sans doute une sensation qu'on avait à la seconde où on sortait de la crise d'adolescence, et sans doute que dans dix ans, en y repensant, il se trouverait très puéril et très stupide.
Il chassa les pensées parasite de sa tête et posa la main sur le clavier. Il n'en jouait pas réellement, il connaissait les morceaux dont il avait besoin pour assurer les concerts mais c'était beaucoup moins compliqué que le violoncelle. Il suffisait d'appuyer sur les bonnes touches comme sur un ordinateur. Une musique préenregistrée s'éleva, à un volume bien moins fort que ce qu'il entendrait durant le concert et derrière lui Sam et Channing se turent. Kevin savait qu'ils le regardaient et il se mit à jouer, testant les accords, suivant des yeux la setlist scotchée sur une caisse devant ses yeux.
La musique l'aidait à se concentrer et très vite il oublia tout ce qui ne concernait pas l'ajustement des notes au volume de la salle. Il oublia Channing et sa mère et son cœur qui battait la chamade quelques minutes plus tôt. Il oublia tout ce qui n'était pas le langage technique, les éclairages et les échos qu'il exigea de garder intacts.
« Quand la salle sera pleine on ne les entendra plus. » Décréta-t-il. Il avait l'air plus vieux, plus imposant que ses dix neuf ans. Linda posa la main sur l'épaule de son fils en souriant.
« Tu as toujours été bon à ça. » Dit elle doucement en observant ses mains qui continuaient à jouer un petit air sur le clavier. « Bébé tu faisais déjà du bruit avec tout ce qui te passait sous la main. Mais c'était assez mélodieux»
Kevin sourit. « Tu dis ça parce que tu es ma mère. »
« Et que je t'aime. » Acquiesça-t-elle « Mais ça n'exclut pas une certaine objectivité. »
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« You know, brother,
It's a lonely road when we're not together
You know, sister,
we can always rely on each other »
« Hello Dean. »
Le chanteur leva les yeux de son livre, surpris de trouver Castiel sur le pas de la porte de sa loge, un sac sur l'épaule et un petit sourire aux lèvres.
« Je croyais t'avoir interdit de venir. » Fit il en se levant, un doigt glissé entre les pages de son livre.
« Je n'aime pas trop recevoir des ordres, tu le sais. » Grinça Castiel en laissant tomber son sac pour passer ses bras autour du cou de son amant.
« Tu devais te reposer ! »
« J'ai dormi dans l'avion. Et je vais bien. » Grommela le jeune homme. « Tu vas m'embrasser oui ? »
Dean sourit et se pencha vers lui, enroulant ses bras autour de la taille de son amant. Quoi qu'il en dise, l'incapacité de Castiel à rester loin de lui pendant longtemps était une des meilleurs choses du monde. Ce genre de surprises le faisait se sentir aimé et c'était à peu près tout ce que Dean demandait à la vie. Ça et...
Castiel s'écarta de lui l'air surpris et le chanteur étouffa un petit rire.
« Tire la langue ? »
Il s'exécuta dévoilant la petite boule d'acier chirurgical sur sa langue, une nouveauté qui fit sourire Castiel. Le jeune homme glissa ses mains dans ses cheveux pour l'attirer de nouveau à lui et murmurer : « Moi aussi j'ai une surprise. »
Dean haussa les sourcils mais Castiel secoua la tête, frottant leurs nez l'un contre l'autre. « Tu verras plus tard. »
Un raclement de gorge leur fit tourner la tête vers la porte où s'encadraient Sam, Kevin et deux femmes dont ils se doutèrent aussitôt qu'il s'agissait de Channing et Mme Tran. Ils se séparèrent et Linda nota la façon dont la main de Dean s'attardait juste une demi seconde de plus sur la hanche de Castiel, serrant brièvement son sweat shirt avant de rompre complètement le contact, comme pour l'assurer de sa présence même quand ils ne se toucheraient plus. Elle vit aussi la tendresse qui s'effaçait un peu trop lentement de l'expression de Castiel tandis qu'il se recomposait un visage neutre et s'avançait vers elles pour se présenter.
Esthétiquement, Linda préféra Castiel, ses vêtements ajustés et bien coupés, ses cheveux propres et son absence notable de piercings ou de tatouages visibles. Il avait la voix grave et de beaux yeux bleus qu'elle apprécia aussitôt. C'était un tout petit peu avant de voir les petites rides qui ourlaient les yeux verts de Dean Winchester quand il souriait en lui serrant la main. Il avait une poignée de main ferme et franche qui l'aida à passer outre l'anneau qu'il avait à la lèvre, ceux aux oreilles et la pierre verte au dessus de sa pommette.
Elle se fit la réflexion que, sans le rendre plus beau, les bijoux lui allaient plutôt bien. Ils avaient l'air de faire partie de lui alors que ceux de Kevin et Sam ressemblaient plus à un défi jeté à la face du monde. Dean Winchester avait l'air d'un homme qui savait exactement qui il était et n'avait aucun problème à l'afficher. Kevin, lui avait l'air de se chercher, de chercher à ressembler à cet homme dont elle avait déjà entendu beaucoup de bien. En lui serrant la main, elle comprit un peu pourquoi Kevin tenait tant à lui.
« Tu n'as pas trouvé Charlie ? » Demanda Dean à Sam après les avoir fait tous asseoir et leur avoir proposé du café. Linda se fit une note mentale d'apprendre à ces garçons à faire du vrai café avant de repartir, celui dans lequel elle trempa les lèvres était infect. Le jeune homme secoua la tête.
« Elle ne réponds pas au téléphone et personne ne l'a vue depuis son soundcheck. »
« Je vais la chercher. » Dit Castiel en se levant pour récupérer son téléphone dans la poche de son sac à dos. « A moi elle va me répondre. »
« Et pourquoi ça ? » Grinça Dean par dessus son café.
« Parce que tout le monde réponds à mes appels. Tu sais, si par hasard j'étais mourant et que je voulais faire un ultime vœux, aucun d'entre vous ne voudrait l'entendre sur le répondeur ! »
Sam et Kevin étouffèrent un gloussement, Channing se sentait étrangement mal à l'aise et Linda comprit d'un coup qu'il s'agissait vraiment de Castiel. Le Castiel dont Kevin parlait comme de la personne la plus courageuse et stupide du monde. Le Castiel qui avait enfreint environ toutes les lois fédérales sur le don d'organes pour retrouver Dean et qui avait été le premier à mettre des mots sur ce qu'était la musique pour eux tous. Elle entendait la voix de son fils au dîner de Thanksgiving deux ans plus tôt.
« Tu sais maman, Castiel... Il pense que la musique nous a tous sauvés. Et je crois qu'il a raison. Je ne sais pas pourquoi, mais je crois qu'il a raison. »
« Donc personne n'a le droit de parler de ta maladie sauf quand ça t'est utile ? » S'amusa Dean.
« Exactement. » Castiel se pencha vers lui pour poser un baiser rapide sur ses lèvres, son téléphone à l'oreille. Linda entendit sonner à l'autre bout de la ligne tandis que Castiel serrait l'épaule de Kevin à coté d'elle.
« Je vous la ramène. » Fit il avant de s'éclipser.
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« When the world comes crash and burn around you
I would do anything to protect you »
Elle avait répondu à son coup de téléphone sans lui dire où elle était mais curieusement il le savait. Sans doute parce qu'ils partageaient ce besoin de cacher leurs blessures loin à l'abri des regards de compassion ou de peine gênée qu'ils attiraient. Castiel trouva Charlie exactement là où il s'y attendait: cachée dans le noir en retrait de la scène entre plusieurs caisses de matériel. Elle ramena ses pieds bottés contre elle quand il butta dedans. Il s'assit à coté d'elle en silence et elle lui tendit un paquet de bonbons déjà largement entamé. Pendant un long moment aucun des deux ne dit rien, écoutant juste le bruit de fond des roadies qui s'interpellaient et de loin en loin, l'écho d'un ajustement du son ou un effet larsen qui les faisait sursauter.
« Ils s'inquiètent pour toi là bas » Dit Castiel finalement. Charlie haussa les épaules. « Tu ne peux pas te cacher ici indéfiniment. » Nouveau haussement d'épaules. « Charlie... »
« C'était un coup de foudre tu sais. » L'interrompit elle. Il haussa les sourcils. « Dorothy, j'ai eut un coup de foudre. »
Il étouffa un petit rire. « Ça n'existe pas les coup de foudre. » Dit il en piochant dans le paquet de bonbons.
« Tu n'en as pas eut un pour Dean ? »
« Mon dieu non. Oh non... »
Castiel se repassa mentalement sa rencontre avec Dean Winchester et non, clairement non il n'y avait pas eut de coup de foudre. Pas de pluie de paillettes ni d'effet de ralenti au son des violons. Juste l'odeur rance d'un vieux bar à la lumière poussiéreuse, et sa voix dans un micro mal réglé. Il n'y avait pas eut une once de romantisme dans les premières bières qu'ils avaient partagées et pas beaucoup plus dans leur premier baiser. A vrai dire, l'amour et le romantisme c'était venu beaucoup plus tard.
« J'ai eut un coup de foudre pour elle. Elle était tellement... »
« Jolie ? » Proposa Castiel.
Charlie secoua la tête. « Différente. Forte. Comme si elle était la seule personne alentours à savoir où elle allait. Elle a demandé une cigarette à Sam et elle s'est penchée vers sa main pour l'allumer à la flamme de son briquet. Cas... J'avais jamais rien vu de plus beau que ce simple geste. Le mouvement de ses cheveux, et comment ses yeux ne quittaient pas la flamme, je voulais qu'elle me regarde comme elle regardait le feu. »
« Elle l'a fait. »
Charlie le dévisagea avec le regard dur qu'elle avait toujours quand elle pensait qu'on se moquait d'elle. « Elle l'a fait. Je l'ai vue te regarder quand tu ne pouvais pas la voir. Sans cligner des yeux, sans bouger la tête, presque sans respirer, parfois ça faisait peur à voir, comme un faucon qui regarderait une que les faucons ne regardent pas les souris comme ça. Pas avec ce genre d'admiration. »
Charlie avait une boule dans la gorge qu'elle essaya de faire passer avec un bonbon. « Ça l'a pas empêchée de me quitter. »
Castiel n'avait rien à répondre à ça. Il n'était sans doute pas le mieux placé pour la consoler. Dean aurait eut les mots qu'il fallait parce qu'il avait ce talent de savoir instinctivement ce dont les gens avaient besoin, ce qu'ils avaient besoin d'entendre. Sam l'aurait prise dans ses bras parce qu'il lui semblait que c'était la seule chose qu'il savait faire, tenter de protéger les gens qu'il aimait du monde extérieur. Kevin l'aurait sans doute enveloppée dans une couverture, fait une boisson chaude et cachée dans un coin avec un livre parce que c'était ce qu'il faisait quand il allait mal. Castiel ne savait pas quoi faire à part écouter Charlie mâchonner ses bonbons. Curieusement ce fut elle qui le sauva en soupirant, repoussant le paquet presque vide.
« Pourquoi ça peut pas être simple, comme pour toi et Dean ? »
Il se mordit l'intérieur des joues pour ne pas laisser échapper une remarque acide qui lui échappa quand même. « Tu crois que c'est facile ? »
« Ça en a l'air en tout cas. »
« Ça ne l'est pas. Ça ne l'a jamais été. »
« Mais pourtant vous êtes... vous avez l'air... »
Castiel sourit et changea de position, ramenant ses jambes sous lui et se tournant pour lui faire face. « Tu sais ce qu'il va se passer ce soir après le concert ? On va s'engueuler. Fort. Et je n'aurai aucun moyen d'y couper parce que même si je m'éclipse tout de suite il va laisser un message sur mon répondeur et quoi que je fasse je sais que je finirai par l'écouter. Et je peux déjà te dire exactement ce qu'il va me reprocher. D'être stupide et inconscient, que je n'aurais pas du prendre l'avion ni me fatiguer autant, que s'il m'arrive quoi que ce soit il ne se le pardonnera pas et que je n'ai pas le droit de jéopardiser ma santé pour quelque chose d'aussi futile qu'un concert. »
Charlie sourit parce que ça ressemblait effectivement aux messages que Dean était capable de laisser quand il était en colère.
« Et ? » demanda-t-elle. Elle avait presque envie qu'il continue à lui raconter l'histoire même si elle ne s'était pas encore déroulée.
« Et je lui dirai que c'est ma vie, que j'en fais bien ce que je veux et qu'il faut bien crever de quelque chose. Et de toute façon je me sens bien merci pas la peine de s'inquiéter, je dormirai plus la semaine prochaine c'est tout. » Il souriait en imaginant la scène qui n'avait pourtant rien de drôle. C'était juste un argument qu'ils avaient eut tant de fois auparavant qu'il n'avait aucun mal à se représenter l'air agacé de Dean ou le pli désapprobateur de sa bouche.
« Tu dis ça comme si ce n'était pas grave de savoir que vous allez vous battre dans quelques heures... »
« Ça ne l'est pas. Parce que c'est fréquent. On s'engueule Charlie, tout les couples le font, tout le monde se bat au moins une fois de temps à autres. Ce qui nous tient ensemble ce n'est pas d'être toujours d'accord, c'est juste de toujours se réconcilier ! »
« Et comment tu fais ça ? »
Il sourit encore. "La première chose que tu apprends quand tu couches avec un musicien, c'est l'effet que la musique a sur lui. J'ai une playlist spéciale pour les réconciliations. Ça marche à chaque fois."
Pour la première fois il la vit esquisser un sourire. « Je suis pas sure que ça marchera pour nous. » Dit elle pensivement. « Je crois qu'elle n'a jamais eut l'intention de rester avec moi après la fin de la tournée. »
« Alors qu'est ce que tu risques à essayer de la faire changer d'avis ? Quitte à la perdre, donne toi au moins la satisfaction d'avoir essayé. »
Elle hocha lentement la tête. « Tu sais ce qui est le plus dur ? Monter sur scène quand tu n'en as pas envie. »
Il hocha la tête même s'il ne savait pas vraiment ce que ça faisait. « Est ce que tu peux mettre ce que tu ressens dans ta musique ? Te servir de la peine ou de la rancœur pour jouer mieux ? »
Elle hocha la tête. « C'est ce que je fais depuis une semaine. »
« Ça te soulage ? »
« Un peu. »
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« You know, dreamer,
How you think we're friends but we're much better
You know, lover,
I miss your arms when they can't pull me closer »
Quand Castiel et Charlie revinrent dans la loge de Dean, c'était presque l'heure du concert, ils entendaient déjà la foule qui commençait à remplir la salle. Sam passa un bras autour des épaules de la jeune fille après l'avoir présentée à Linda et Channing et l'entraîna dehors.
« Ou vont ils ? » Demanda Channing.
« Se préparer. »Répondit Kevin. Il sourit aux regards surpris de sa mère et de son amie. « Quoi ? Même les musiciens ont une tenue de travail ! Vous ne surprendrez jamais ces deux là sur scène dans des fringues aussi normales. »
Linda fronça les sourcils, perplexe. Il ne lui semblait pas qu'on puisse qualifier de « normale » la tenue dans laquelle elle avait vu Charlie, en short déchiré, portant un t-shirt trop grand pour elle et si transparent qu'il laissait deviner les contours de ses sous vêtements. Elle n'osait même pas imaginer à quoi devaient ressembler les tenues de scène de Sam. Sa perplexité (et le mot était faible) dut se voir sur son visage car Kevin et Dean sourirent.
« D'ailleurs maman, je ne suis pas certain que le tailleur pantalon soit la tenue la plus adaptée à un concert. »
A coté de Kevin, Channing hochait frénétiquement la tête, Linda croisa les bras, sur la défensive.
« Je suis très bien comme je suis jeune homme ! » Rétorqua-t-elle. « J'allais à des concerts bien avant ta naissance ! »
« Peut être pas ce genre de concerts maman. »
Linda haussa les sourcils avec un pincement de bouche amusé. La capacité des enfants à refuser que leurs parents aient eut une vie avant eux l'amusait toujours beaucoup. Castiel avait récupéré son sac et s'éclipsa dans la salle de bain attenante à la loge pour se changer. Linda ne s'était pas attendue à le voir sortir transformé, mais manifestement, chez certaines personnes, l'habit faisait le moine. La première chose qu'elle vit ce fut le changement dans le visage pensif et fatigué de Dean, le sourire qui lui étira les lèvres et son mouvement instinctif pour attraper le jeune homme et l'attirer à lui qu'il avorta en se rappelant qu'on l'observait. Castiel semblait se tenir légèrement plus droit mais c'était sans doute l'absence de sa veste qui lui donnait l'air plus grand, il se déplaçait sans bruit dans un jean ajusté qui avait le bon goût de n'être ni déchiré ni délavé. Il avait ses chaussures de ville à la main et fouillait au fond du sac pour en extirper des tennis bleues dont Linda se demanda s'il les avait choisies parce qu'elles étaient assorties à ses yeux ? Son T-shirt à manches courtes dévoilait ses bras où la première chose qu'elle vit fut la trace vieillissante d'anciens bleus, puis un tatouage dans le poignet qu'elle dut regarder plusieurs fois avant de réaliser qu'il s'agissait d'un pissenlit soufflé au vent.
Channing parlait avec Kevin et Linda observa Dean aider le jeune homme à accrocher un bracelet au poignet non tatoué avec une aisance qui indiquait qu'ils faisaient cela depuis longtemps.
« Je vais assister au concert moi aussi madame Tran. Voulez vous que je vous guide ? » Demanda le jeune homme poliment. Trop poliment sans doute pour quelqu'un qui venait de se métamorphoser d'un comptable propre sur lui en un … le seul mot qui venait à l'esprit de Linda c'était « adolescent ». Il avait l'air à peine plus vieux que Kevin, et pourtant beaucoup plus âgé aussi. Même quand Dean, consciemment ou non passa la main dans ses cheveux pour les ébouriffer avec un sourire.
« Mieux. » Dit le chanteur comme pour lui même, comme s'il mettait la touche finale à une œuvre d'art.
Linda hocha la tête. Il y avait quelque chose chez ce jeune homme qu'elle n'arrivait pas vraiment à saisir. Même en connaissant son histoire, même en l'ayant en face d'elle, Castiel l'interpellait plus que les membres de Free Will, plus que les piercings de Kevin.
« Tu vas avec eux ? » Proposa Kevin à Channing. « Je vais me changer aussi. »
Linda se rendit compte alors qu'ils se tenaient la main et cacha un sourire en se tournant vers Castiel.
« Nous y allons ? » Il hocha la tête et les escorta vers la fosse. L'endroit était déjà plein et bruyant et ils se faufilèrent jusqu'à un emplacement proche de la scène. Elle évitait de regarder les gens qu'elle dépassait de crainte qu'ils ne lui reprochent de leur prendre une place qu'ils avaient sans doute du batailler pour obtenir.
« Ne vous inquiétez pas d'eux. » Dit Castiel. « Tout le monde bougera durant le concert et je voudrais que vous voyiez Kevin le plus près possible. Il est très... intéressant à regarder jouer. »
Channing avait un grand sourire. « Vous avez faillit dire « beau. » »
Castiel hocha la tête. « Je n'ai pas voulut que ce soit mal interprété mais oui. Il est beau quand il joue. Parfois, la musique le transporte et il est vraiment magnifique à regarder et à écouter. »
« Vous venez souvent ? » Demanda Linda.
Il hocha la tête. « Autant que je peux. Ça me fait du bien. »
« Pourquoi ? »
Il mit un petit instant à répondre.
« Parce que... » Commença-t-il « je suis comptable. Je n'ai pas une vie particulièrement intéressante, mais quand je suis ici... » Il désigna la foule d'un mouvement du menton et Linda vit Channing hocher la tête comme si elle avait comprit quelque chose qui lui échappait encore. « Ici je peux être qui je veux, je peux exprimer les émotions que je veux, tout le monde s'en fiche. Au pire certains ressentent la même chose. »
« Ce n'est pourtant pas du Mozart qu'ils jouent. » Fit Linda en pinçant les lèvres. Castiel eut un mouvement de tête un peu impatient.
« Certaines personnes sont touchées par Mozart, d'autres par Free Will. » Dit il agacé. Puis, plus doucement : « C'est la musique qui compte vous savez. Sam dirait que l'important c'est de faire crier les gens sans les toucher. Charlie dirait qu'il s'agit plutôt de guérir son âme et d'oublier le passé. Et Kevin... Il pense que l'important c'est que ça vous fasse poursuivre vos rêves au moins jusqu'au ciel. »
Linda sourit, résistant difficilement à l'envie de le toucher, de poser sa main sur son épaule comme elle l'aurait fait si c'était Kevin qui parlait.
« Et pour vous quel est l'important ? »
Castiel avait le regard dans le vague vers la scène où un roadie accordait la basse verte de Charlie.
« L'amour. » Répondit il. « Et l'espoir. »
Channing lui jeta un regard perplexe.
« La musique apporte de l'espoir tu sais. » Fit Castiel à l'intention de la jeune fille avant de se perdre de nouveau dans la contemplation de la scène déserte comme s'il se parlait à lui même. « Parfois c'est le rythme de la batterie qui te berce jusqu'à ce que tu t'endormes ou te réveille en sursaut le matin comme un coup dans la poitrine. Parfois c'est juste cette unique ligne parfaite dans une chanson qui retient ton attention, et te parle si fort qu'elle te fait lâcher la lame du rasoir avant que tu te coupes. D'autres fois c'est un riff de guitare qui t'emporte ailleurs au moment où tu ne t'y attends pas. Et tu ne peux pas t'empêcher de penser que ça vaut le coup de se battre, que la vie n'est pas si horrible aussi longtemps que tu peux te reposer sur cette sensation à chaque fois que tu entends cette chanson spéciale. »
Linda hocha lentement la tête mais Castiel ne le vit pas, il était perdu dans ses pensées, dans une émotion qu'il n'avait pas vue venir et qui menaçait de lui couper la parole. Il était loin de la foule bruyante et du léger parfum de désodorisant dans l'air. « Mais dans l'ensemble » reprit il en tournant cette fois son visage vers Linda, «C'est surtout l'amour qu'on ressent. Les Beatles l'ont dit bien mieux que moi, mais l'important c'est l'amour, toujours. On a tous cette chanson qui nous rappelle un ami, un proche, un amant et vous souriez en pensant à eux à chaque fois que vous l'entendez. Ce groupe, pour moi... au début ce n'était rien de plus qu'une seconde chance, la musique d'un homme qui ne savait même pas qu'il m'avait sauvé la vie. Ensuite c'était du sexe dans des allées sombres, ne pas se faire prendre et ne jamais parler de nos sentiments. Et ensuite, un matin vous vous réveillez et vous réalisez que la seule chose que vous voulez voir en ouvrant les yeux, c'est son visage sur l'oreiller à coté du votre. Le seul son que vous voulez entendre c'est sa voix vous disant que le café est prêt. Et quand je l'ai écouté chanter après avoir réalisé ça, ça m'a frappé. A quel point c'était étrange de ne pas être nés ensemble quand ma pire terreur c'est que nous pourrions mourir séparés. Et tout ça, ça a toujours été enveloppé de musique. La musique ne parle que d'amour Madame Tran, et l'amour ne parle que de la vie. »
Linda ne répondit pas parce que les lumières venaient de s'éteindre et que les cris de la foule qui lui vrillaient les oreilles auraient couvert ses paroles. Mais elle chercha à tâtons la main du jeune homme, pas vraiment surprise de la trouver tremblante, et la serra. Fort.
« But if I fall from grace
You'll be my one escape
After all we used to say
Family doesn't end with blood
It's you I turn to when I need to be hold
It's me you'll all turn to when we'll grow old. »
