Salut mes loulous, me revoilà pour la nuit du FoF, avec le premier OS de la nuit !
Thème : bec
Début : 21h04
.oOo.
Depuis toujours, Fye était un amoureux de la nature. Enfant, avec ses parents et son frère, il avait vécu dans une petite maison, un peu isolée, à l'écart du village, et il se rappelait ses longues balades avec Yui, leurs expéditions dans le bois d'à côté, leurs longues courses dans les champs, leurs pique-niques dans la clairière aux fleurs – il était né dans la nature, il avait grandi avec elle, et parfois, même, il l'aimait tellement, que lorsqu'il était allongé dans l'herbe encore chaude de la colline et qu'il regardait le coucher du soleil, et les nuages dans le ciel, dont les teintes roses et oranges se mêlaient au bleu de plus en plus sombre du ciel, il avait envie de s'évaporer, de s'évanouir en un millier de bulles, pour pouvoir se mêler à elle entièrement – pour qu'ils ne fassent plus qu'un.
Maintenant qu'il y pensait, ces souvenirs commençaient à dater, mais quand il s'était penché vers la fenêtre, et qu'il avait vu les arbres d'hiver faire doucement onduler leurs branches, il avait eu l'impression que la nature l'appelait, une fois encore.
Pourtant, aujourd'hui, dès qu'il mit le pied dehors, Fye sentit confusément qu'elle n'était pas douce et bienveillante comme d'habitude. Peut-être était-ce à cause de la grisaille qui stagnait, juste au dessous de la cime des arbres, ou bien parce que ces branches noires sans feuilles qui se balançaient lentement donnaient à Fye l'impression de voir la mise dépenaillée d'un épouvantail flotter au vent ; en tout cas, aujourd'hui, elle paraissait plutôt hostile. Elle était sans doute de mauvaise humeur, songea Fye. Ou peut-être que c'était l'hiver qui la rendait frileuse.
Un peu avant l'orée du bois, le brouillard commença à faire son apparition. Il était à peine trois heures de l'après-midi, mais le ciel était si sombre qu'on aurait cru que la nuit allait commencer à tomber. Fye hésita – c'était peut-être le moment d'avouer sa défaite et de faire demi-tour… Visiblement, aujourd'hui, la nature ne voulait pas de lui.
Il fit donc volte-face, mais quand il se retourna, la vision le figea d'horreur. Il était familier avec tous les animaux du coin, et il les aimait tous – oui, tous… sauf celui-ci.
Depuis le bord de la route, le corbeau le regardait de ses petits yeux noirs méchants, et Fye sentit ses jambes se paralyser. Sa peur n'était pas tout à fait irrationnelle – il avait un certain passé avec l'animal. À sept ans, pendant une balade, il avait vu sur le bord de la route une pauvre biche, certainement écrasée par une voiture et abandonnée dans le fossé sans ménagement, et une nuée de corbeaux s'était posée dessus pour s'en repaître. Fye avait essayé de les chasser en criant et en se précipitant vers eux, mais les corbeaux n'avaient pas bougé, à part deux ou trois qui s'étaient élancés vers Fye avec férocité. Ce jour-là, incapable de faire mieux, il s'était enfui en courant (et il l'avait longtemps regretté).
La scène s'était parfois répétée, à quelques années d'intervalles, avec les cadavres de différents animaux à qui la vie avait joué un tour, et qui n'avaient même pas le droit de trouver le repos dans la mort. Un jour où Fye s'était senti assez fort pour les chasser, l'un d'eux s'était envolé vers lui et l'avait attaqué, pour de vrai – il se rappelait encore de la sensation de ses griffes sur sa peau.
Depuis ce jour, la vision de l'animal le terrassait de frayeur. Il trouvait ça totalement idiot de se sentir à la merci d'un animal dont il faisait au moins dix fois la taille, mais c'était plus fort que lui.
Le corbeau lâcha son cri rauque, qui résonna dans le silence de l'hiver et glaça les sangs de Fye, puis trottina quelques instants sur la route, avant de sa planter en plein milieu, les yeux toujours fixés sur Fye, l'air de dire "dépasse-moi si tu peux!".
Il y eut un très long moment de silence, pendant lequel Fye se demanda s'il ne ferait pas mieux de couper par le bois et de rejoindre la route plus tard ; mais dès qu'il bougea un pied, l'oiseau croassa et avança encore vers lui, et Fye se figea une fois de plus, apeuré. Ses prières à mère Nature n'y feraient rien ; le corbeau, c'était l'animal du diable, la nature n'avait aucun pouvoir sur lui.
Mince… Et Kurogane qui m'attend à la maison…
Il avait dit à son colocataire qu'il partait se promener quelques instants. Le brun l'avait regardé comme s'il était fou (quoi, aller se balader par ce temps ?) mais il s'était contenté de hocher la tête, et Fye avait ajouté qu'il ne serait pas long – une petite demi-heure, pas plus.
Mais ça faisait maintenant vingt minutes qu'il se trouvait au bord de cette route, vingt minutes que ce foutu corbeau le bloquait, et si ça continuait comme ça, quand la nuit tomberait, il y serait toujours.
Bon sang – il fallait qu'il fasse quelque chose. Les jours étaient courts en hiver, et le ciel ne tarderait pas à s'assombrir pour de bon ; et là, il ne pourrait plus voir le corbeau, et qui sait ce que l'autre pourrait lui faire dans le noir ? C'était la résurrection de tout ce qu'il avait toujours craint dans sa vie, les monstres sous le lit, le croquemitaine dans le placard – ou non : un corbeau dans le noir, c'était encore pire que tout.
Bon, tant pis. Il fallait qu'il passe. Il devait rentrer chez lui. Il allait retrouver la douceur de son foyer, la chaleur d'un chocolat chaud, et il allait retrouver Kurogane, surtout, qui grommellerait comme à son habitude pour tout et n'importe quoi, mais qui ferait sourire Fye.
Pourtant, ici, sur cette route froide, Kurogane ne s'était jamais trouvé aussi loin de lui.
Bon. C'était le moment.
Avec difficulté, il décolla une de ses bottines du sol gelé, et fit un pas en avant, qui lui sembla résonner comme dans un hall vide ; et de l'autre côté, le corbeau croassa une nouvelle fois.
Il était plus gros que les autres de son espèce, et il semblait plus méchant, aussi ; ses yeux fixaient Fye sans aucune pitié, et surtout, son bec était énorme, d'un noir d'encre ; il sembla au jeune homme que ce bec démesuré aurait pu le déchiqueter avec la plus extrême simplicité, comme il l'avait sans doute fait avec le corps de ces animaux morts.
Mais tant pis, il fallait qu'il passe ; le ciel commençait déjà à s'assombrir. Il fit encore un pas en avant, puis un autre… Et subitement, avec un croassement horrible, le corbeau s'élança vers Fye, et ses serres en avant, se posa sur son épaules pour lui donner des coups de bec, avec l'intention manifeste de lui crever un œil – au moins. Avec un hurlement qui déchira la silence de cette route de campagne, Fye se mit à courir en gesticulant ; l'oiseau avait planté ses serres dans sa veste de cuir, et refusait de la lâcher – et consciencieusement, il s'appliquait à blesser Fye, comme s'il voulait venger ses compères de toutes les fois où le blond les avait dérangés pendant qu'ils étaient en train de faire un festin.
Ce ne fut que quelques siècles plus tard que l'oiseau lâcha enfin sa proie, et Fye se rua vers sa maison, les joues ruisselantes de larmes – à peine suffisantes toutefois pour laver le sang qui coulait de ses plaies en abondance. Par chance, ses yeux étaient intacts – il s'en était fallu de peu.
Quand il entra dans le salon, épuisé d'avoir tant couru, le cœur dans les talons et les joues et l'épaule douloureuse, Kurogane, qui lisait un livre dans le canapé, bondit sur ses pieds.
- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ? Je croyais que t'allais te promener !
- Un corbeau…, balbutia Fye. Un corbeau…
Il n'eut pas le temps d'en dire plus que le brun l'emmenait à la salle de bain pour nettoyer ses plaies. Assis sur le bord de la baignoire, ses larmes continuaient à couler alors que Kurogane passait un coton imbibé d'antiseptique sur ses coupures.
- Il ne t'a pas loupé, remarqua le brun.
- Je hais les corbeaux…
Kurogane passa sa main sur sa joue. C'était une main rude, un peu rêche, mais elle était infiniment plus douce que les coups de bec de l'oiseau de malheur.
- Ça suffit, murmura-t-il en s'agenouillant devant Fye. C'est fini. Ne t'en fais plus.
Fye ne put s'empêcher de le regarder avec une certaine surprise – Kurogane était un type bien, il le savait depuis toujours, mais c'était très rare qu'il se montre aussi attentionné. Il devait vraiment être dans un sale état…
La main de Kurogane lui caressait toujours la joue.
- La prochaine fois, on ira à deux et on lui cassera le bec, assura-t-il.
Cette fois-ci, Fye ne put s'empêcher de sourire. S'il fallait vraiment qu'il pense de manière positive, comme n'avait pas arrêté de lui répéter sa mère quand il était petit, il n'avait qu'à se dire que finalement, le corbeau lui avait permis de découvrir un aspect inconnu de la personnalité de Kurogane…
Mais enfin, ce n'était pas pour ça qu'il finirait par apprécier l'animal. Fallait pas déconner, non plus.
.oOo.
Fin : 22h02.
