L'ombre de Dol Guldur, chp 12.

La vie comme la mort est mêlée à l'éternité

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ada: père


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Elrohir gémit et se tourna sur le côté. Il reprenait peu à peu conscience et ressentait la douce chaleur des draps autour de son corps. Elrond se leva de la chaise et s'approcha de son fils pour tracer du bout des doigts le contour de son oreille effilée et écarter les cheveux emmêlés de son visage. Le jeune elfe sentit la caresse et ouvrit lentement les yeux, laissant ses iris s'habituer à la clarté dorée de la fin du jour. La voix de son père, douce et calme, l'éveilla tout à fait.

- Elrohir, tu m'entends ?

- Mh… Oui, ada

Il se frotta les yeux du dos de la main, puis se redressa avec précautions : ses bras étaient entourés de bandages serrés, du coude au poignet, et le tissu était à certains endroits encore imprégné de sang. Il remua les doigts, respira profondément, savourant cet instant de paix malgré la douleur des nombreuses écorchures qui zébraient sa peau. Son regard se porta loin au-dehors, par les grandes ouvertures de la chambre, et alors il pensa à son frère et à Legolas. Un froid intense, perçant comme une flèche gelée, le frappa au cœur. Il tourna la tête et, croisant le regard anxieux de son père, tenta un sourire maladroit.

- Tu as dormi six jours. Nous ne t'avons pas réveillé plus tôt, tu étais trop faible.

Et alors qu'Elrond disait cela, assis tout près de lui sur le grand lit, Elrohir vit que ses traits étaient tirés, et qu'il paraissait triste et fatigué. Il l'avait veillé et soigné durant son long sommeil, sans repos, acceptant à peine la nourriture que lui amenaient les autres elfes d'Imladris ; et cela l'avait épuisé. Il avait refusé l'aide qu'avaient voulu lui apporter les guérisseurs de sa maison, et même celle de l'Istari Radagast qui passait là par hasard.

- Est-ce que vous avez retrouvé Elladan et Legolas ?

Elrohir n'avait que peu d'espoir. C'aurait été la première nouvelle que son père lui aurait annoncée à son réveil. Un instant, un infime moment encore…

- Non.

Le jeune elfe laissa échapper un soupir, qui devint un gémissement de douleur ; Elrond se leva immédiatement du lit et ébaucha une question, mais il leva une main apaisante. Le seigneur elfe se rassit à contrecœur, tandis que toute trace de souffrance disparaissait du visage désormais souriant d'Elrohir. Il pouvait encore mentir à son père. Pour le protéger, pour l'apaiser, pour ne pas ajouter de tourments à son cœur déjà si triste. Comme il l'avait fait si souvent.

Il détourna les yeux pour resserrer son bandage et éviter le regard scrutateur de son père :

- Que s'est-il passé, depuis que vous m'avez ramené ici ?

- Les cavaliers envoyés vers Mirkwood sont revenus après avoir rencontré Beorn le forestier à l'orée de la forêt : ni lui ni ses amis animaux n'ont vu de groupe d'orcs passer avec des prisonniers. Ils ne sont pas là-bas, et nous craignons qu'ils aient été tués, bien que nous n'ayons pas retrouvé de corps.

Elrohir sentit son cœur faire un bond outragé dans sa poitrine : lui, il sentait que son frère, du moins, n'était pas mort. Il proposa :

- Et dans les bois, près de la rivière ? C'est là que nous étions.

- Les pisteurs ont remonté ta trace jusqu'à un champ de bataille. C'est là que vous avez été séparés ?

- Oui. Elladan et moi avions fabriqué des armes pour nous défendre, des arcs et des flèches taillés en pleine nuit. Nous avions nos poignards, mais Legolas était blessé au ventre, et…

Elrohir sursauta soudain :

- Père, le poison ! C'est à cause du poison qu'il est tombé !

- Je sais cela, Estel a compris que Legolas avait une vieille blessure à la nuque et nous a raconté qu'il était devenu « tout bizarre » quand ton frère lui avait fait mal au même endroit ; et Glorfindel a retrouvé sa tunique sur la berge avec un petit sac de soin. Tu peux me dire la suite ?

Elrohir hocha la tête, et rassembla ses souvenirs, confus et imprécis. Puis il commença :

- Elladan s'est occupé de lui tout de suite, puis il est parti me chercher plus loin. Quand nous sommes revenus, j'ai vu qu'il était évanoui, qu'Elladan lui avait enlevé sa tunique, et qu'il avait commencé à le soigner. Mais nous avions très froid et nous étions épuisés, alors nous nous sommes endormis presque tout de suite.

Il fit une pause, cherchant ses mots.

- Au matin, je suis parti un peu plus loin avec mon frère pour voir où nous étions. Legolas s'est réveillé pendant notre absence, et quand nous somme revenus il était penché vers l'eau en train de boire… Mais il est tombé et nous avons couru derrière lui, sur la berge… Le courant était très rapide. Au bout d'un moment, il s'est retrouvé bloqué dans une grosse vague, alors nous avons pu le rattraper et le dégager. Ensuite, nous avons marché jusqu'à la nuit.

Elrond était plus que perplexe, car des cavaliers avaient sillonné les abords de l'Anduin sur une dizaine de lieues sans les retrouver ; mais il se tint coi pour laisser son fils continuer son récit. Elrohir parlait avec difficulté et fermait parfois les yeux, le temps de se reposer un peu, avant de reprendre :

- Elladan est parti fabriquer des arcs pendant que nous nous reposions. Quand j'ai pris mon tour de garde, Legolas dormait les yeux fermés et était très pâle, il n'arrêtait pas de trembler. Et… Elladan s'est endormi assis devant le feu, alors, je…

Il eut un brusque spasme qui contracta tous les muscles de son corps, bloquant momentanément sa respiration. Son père scrutait attentivement son visage, guettant tout autre signe inquiétant, mais Elrohir se reprit et continua son récit, d'une voix de plus en plus faible et hachée :

- J'ai vu une fille, dans les arbres, et… elle était blessée, alors je… je l'ai suivie… jusqu'à la rivière, et j'ai couru, mais… Elladan m'a rattrapé, et… elle avait disparu…

Elrond écoutait attentivement ses paroles, mais surveillait toujours le visage trop pâle aux yeux désormais clos.

- Il a dit que… j'avais rêvé, et après, j'avais très froid… Et… Legolas… avait toujours… une posture bizarre… Quand Elladan nous a réveillés le matin… il était normal, et on a marché vite, pendant… quelques heures… Après, les orcs… nous ont attaqués, et Legolas est tombé presque tout de suite, mais il a… crié dans sa langue, et aussi en sindarin, mais je n'ai pas… compris… et… après, je suis tombé aussi… et le matin, j'étais seul… avec les orcs morts… et… je me suis perdu… mais j'ai vu la fille… et je l'ai suivie, longtemps… j'avais peur, et je suis encore tombé quand le garde… a tiré une flèche près de mes pieds… il m'a réveillé, et après…

- Il t'a ramené ici après avoir appelé d'autres gardes à son aide. Tu as couru très longtemps et tu es blessé, il faut que tu te reposes.

Elrohir hocha vaguement la tête, épuisé par son récit, et se renfonça sous les couvertures où il s'endormit en quelques secondes. Son père se leva du lit, et quitta la pièce sans bruit.

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Elrond réfléchissait. Les versions des faits conjuguées d'Elrohir et d'Estel avaient confirmé ses craintes : Legolas était à nouveau malade, gravement malade. Et il ne savait pas où il se trouvait. Or, s'il n'était pas rapidement soigné, il risquait fort de mourir… Il est dit que les elfes ne peuvent mourir de maladie, mais ce poison-là était de ceux créés par les disciples de Melkor, le plus sombre des Ainur… Capable de tuer toute forme de vie, animale ou végétale, d'anéantir toute race, celle des elfes, celle des hommes, et celle des créatures maléfiques dominées par lui.

L'elfe se raidit instinctivement en y pensant. Legolas et Elladan devaient être retrouvés au plus vite. Et il savait que si Legolas venait à mourir, l'amitié qui le liait aux jumeaux les ferait sombrer dans le désespoir, et ils se tueraient ou quitteraient la Terre du Milieu pour oublier en Valinor les tourments de leur vie. Ils avaient déjà subi le départ de leur mère Celebrian, à jamais terrifiée par les orcs, blessée au plus profond d'elle-même. Ils étaient partis en guerre de longues années pour la venger, mais ils n'avaient pu l'empêcher de s'en aller. De les quitter, eux et Arwen, toute jeune encore, et de quitter aussi ses parents et la Lothlòrien. Et lui-même, Elrond, qui l'aimait encore malgré les siècles effilochés qui s'écoulaient. Une princesse elfe pour un prince elfe, deux enfants éternels qui ne connaissaient pas encore la tristesse. Puis, deux petits garçons, aux cheveux d'ébène et aux yeux de nuit. Plus tard, les petits garçons devinrent de jeunes guerriers elfes, fort appréciés de leurs professeurs, et au moins autant des jeunes filles auxquelles ils faisaient galamment la cour. Si Elrond leur avait appris les armes, Celebrian leur avait montré l'amour et la bonté. Aussi bons musiciens qu'assassins… Aussi habiles farceurs que studieux élèves. La mort ne concernait pour eux que les orcs ou les trolls, et le départ de Celebrian pour Valinor leur fit découvrir l'immense tristesse que subissent les immortels, lorsque s'en vont ceux qu'ils aiment.

Si jeunes, mais si tristes déjà… Elrond chassa violemment ces pensées morbides de son esprit, et accéléra le pas pour se rendre sur la falaise du gué de Bruinen, seul dans la nuit.

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Elrohir dormait encore lorsqu'Estel vint le voir. L'enfant s'approcha à petits pas discrets. Il n'avait pas l'intention de réveiller son frère et voulait seulement vérifier lui-même s'il allait bien. Elrond avait bien tenté de le rassurer, mais le petit humain était têtu et fort inquiet : il avait profité du départ de son père pour se glisser dans la chambre d'Elrohir.

Sentant sa présence, l'elfe s'éveilla et se tourna vers lui :

- Bonjour, Estel.

L'enfant ne retint pas le sourire qui naquit aux coins de ses lèvres et il se jeta sur le lit, tout à côté de son frère.

- Je suis content que tu sois revenu, Elhir !

- Moi aussi, tu sais.

Le petit garçon se mit à rire.

- Mais toi c'est normal !

- Tu veux dire que pour toi, ce n'est pas normal de ressentir quelque compassion pour ton pauvre grand frère martyrisé qui souffre atrocement et qui subit dès le réveil les assauts d'un gamin mal peigné ? Allons, tu me déçois!

Estel se mit à lui bourrer les épaules de coup de poing, mais il fut maîtrisé en un instant: Elrohir riait de bon cœur, mais il avait cruellement ressenti la main de son frère heurtant le bandage de son bras :

- Attention quand même, tu m'as fait mal…

Le garçon, calmé, se mordit piteusement la lèvre inférieure et baissa la tête.

- Excuse-moi.

L'elfe le regarda un instant d'un air mauvais, puis lui ébouriffa les cheveux avant de le projeter face contre lit :

- Ce n'est pas une raison pour te laisser faire, sale gosse !

S'ensuivit une courte bataille, interrompue par l'arrivée soudaine d'un Glorfindel réveillé par les hurlements. Elrohir se rendit compte que c'était la nuit et que leurs cris avaient peut-être dérangé les dormeurs un peu trop proches de la pièce… Bah, tant pis. Ils s'excusèrent, et Glorfindel s'en fut. Estel se faufila sous la couverture à côté de son frère. Il s'y endormit, lové tout contre lui.

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Elrond méditait encore au beau milieu de la nuit, assis dans les hautes branches d'un arbre d'où il pouvait voir Imladris en entier, et aussi le pont qui enjambait la rivière et le petit chemin escarpé qui sinuait le long de la falaise. Nichée au creux d'une étroite vallée, la dernière maison simple, la belle cité aux couleurs d'automne qu'il avait créée si longtemps auparavant, brillait encore des flammes rouges et dorées de quelques torches oubliées. Paisible refuge des elfes, entouré des Montagnes Brumeuses, où la neige reflétait la lune et le soleil depuis la naissance du monde. Silencieux mais vivant.

Il laissa aller sa tête en arrière contre la branche rugueuse, et soupira. Il pensa à ses fils et à Legolas, et aussi à sa fille aimée, Arwen, à l'abri dans les forêts oubliées de la Lothlòrien. Il savait que Celeborn et Galadriel la protégeraient, car ils avaient éprouvé très durement la lente mort de leur fille Celebrian après sa capture par les orcs. Jamais ils ne laisseraient Arwen, fille de leur fille, subir les mêmes horreurs, la même douleur, la même angoisse que celle qui faisait hurler Celebrian des heures durant, affolée, pas même maîtrisable par ses propres parents. Plusieurs siècles avaient passé depuis, mais Celeborn, après le départ de son enfant pour Valinor, avait à jamais cessé de sourire.

Elrond se secoua mentalement. Les soucis et la fatigue amenaient son esprit surmené à de bien tristes pensées, et il devait montrer à tous un visage rassurant en ces temps d'inquiétude. Il songea à Elrohir, l'imagina endormi dans le grand lit de sa chambre, puis il le vit sur son grand cheval brun, l'épée au clair, l'armure brillante, et il faisait cabrer sa monture dans un cri de guerre que reprenaient une multitude de guerriers, lance au poing, arc à l'épaule. Il le vit seul sur une montagne rocailleuse éclairée par la seule lune, un faucon sur son poing refermé, et il lançait l'oiseau d'un grand geste du bras et le suivait des yeux jusqu'à ce que la nuit l'efface.

Il n'aimait pas savoir ses fils séparés l'un de l'autre. Jamais cela n'avait apporté de bonnes choses.

Un souvenir le frappa de plein fouet. Net et glacé. Incisif.

Une jeune femme court dans la forêt, un enfant dans les bras. C'est une elfe, elle porte une robe de moire serrée à la taille par une ceinture sombre. Ses pieds chaussés de bottes de cuir légères font un bruit de feuilles froissées à chaque pas. Elle se retourne pour regarder derrière elle, et accélère encore sa course. Un orc la suit de près. Solitaire. L'orc ou la femme ? Je ne sais plus. Les deux. Non, l'orc. La femme n'est pas solitaire. Elle est seule maintenant, pourtant. Elle a très peur. L'épée de l'orc est dentelée, grise et rouillée. La femme n'a pas d'arme. Elle court de plus en plus vite, le petit garçon s'accroche à son cou, les yeux écarquillés de frayeur. Un martèlement de sabots, des cavaliers elfes sont derrière mon esprit. Mon esprit ? Non, je suis aussi à cheval. Je suis un cavalier elfe. Je vois la femme trébucher sur une branche, elle a le temps d'arracher les bras de son fils de sa nuque et elle le jette brutalement dans un taillis avant de tomber. L'orc est très proche. Six, sept mètres. Pas plus. Mais il hésite. La femme ou le petit ? Le gosse a disparu, il ne le voit plus. Mais la femme est toujours à terre. Un crissement métallique tinte à mes oreilles. Un cavalier a dégainé son épée. J'encoche une flèche à mon arc bandé, je vise. Je lâche la corde et la pointe de métal s'enfonce dans la gorge de l'orc. Un éclair d'argent, deux autres flèches. L'orc est à terre, mort. Sa main est serrée sur la cheville de la femme. Elle s'est évanouie. Les cavaliers autour de moi récupèrent chacun leur flèche sur le corps de la créature. Le troisième essuie son épée puis m'aide à délivrer la femme de la poigne raide qui enserre sa jambe. Il reste à ses côtés le temps qu'elle reprenne conscience. Mon cœur bat plus vite quand je la regarde, étendue à terre. Nous cherchons le petit garçon. Il n'est plus dans le buisson ! Il est caché un peu plus loin, dans les branches d'un vieux chêne. Il pleure. C'est mon petit garçon. Un petit elfe perdu. Il se laisse tomber de l'arbre et se blottit dans mes bras. Il est blessé à la jambe et sanglote nerveusement en se cachant le visage dans ma tunique. Je n'ai pas d'armure.

---Ada, j'ai peur, j'ai mal ! Où est mon frère ?---

Sa voix résonne.

Le petit garçon est seul, avec sa maman. Il ne faut pas séparer des jumeaux qui s'aiment.

Son frère est plus loin. Beaucoup plus loin. On ne sait pas où. La femme s'est réveillée. Je l'embrasse, elle prend le garçon dans ses bras et le berce.

--- J'ai mal ! Où est Elladan? ---

Elladan Elladan Elladan. Le nom résonne dans ma tête, mais personne ne l'a prononcé. Il y a des bruits de feuilles froissées, mais personne ne court. J'ai peur. Où est Elladan ?

--- Ada, j'ai peur, j'ai mal ! Où est mon frère ? ---

Elrohir hurla soudain dans son sommeil, réveillant en sursaut son petit frère hébété et effrayé. L'elfe avait les yeux fermés et les larmes coulaient sur ses joues, et il se débattait dans ces draps qui l'entouraient comme un filet.

Des visages de vampires, pâles et grimaçants, murmuraient des ordres dans une langue incompréhensible mais qui vibrait jusqu'au fond de sa tête.

Il ne faut pas séparer des jumeaux qui s'aiment.

--- Ada, j'ai peur, j'ai mal ! Où est mon frère ? ---

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