Grandeur et Déchéance III - Quitte ou double - Chapitre 11
- Majesté, puis-je vous présenter une requête ?, dit seulement Kanon d'un ton détaché.
Athéna fronça les sourcils. Elle ne paraissait plus si sûre d'elle, à présent. Son visage était livide, et on aurait dit que c'était elle et non lui qui avait reçu en pleine face l'annonce de sa condamnation à mort.
- Att..., s'écria Mu.
Mais elle l'interrompit d'un regard impérieux.
- Laisse-le parler. Dis-moi ...
- Majesté, je connais mes immenses fautes envers vous, et j'accepte la sentence. Mais je vous en supplie, accordez-moi la grâce, quand tout sera fini, d'être inhumé ici, au côté de mon frère.
- Refusé !, tonna Mu, et cette fois Athéna ne le coupa pas.
Kanon baissa la tête, des larmes de déception et d'amertume lui brouillant la vue.
- Tu ne seras inhumé nulle part, ni ici ni ailleurs ..., continua le Grand Pope.
Même pas de tombe. Son corps serait livré à la Méditerranée. La seule récompense des traîtres. Il aurait dû s'y attendre.
- ... car tu ne seras pas exécuté.
- Qu... quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?
Il chancela et sentit son sang se figer.
- Si tu m'avais laissé le temps de finir, tu aurais su que ta peine avait été transformée en sursis.
- En sursis ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il y eut un gémissement dans le dos de Mu.
- Quel crétin, grinça Sorrento qui jusqu'à présent était resté aussi discret qu'une mouche sur un mur. Dire qu'il a failli devenir maître du monde ...
Mu sourit à cette remarque.
- Ca veut dire, Kanon, que tu ne seras pas emmené au Cap Sounion. Ta condamnation sera inscrite à ton dossier, et c'est tout.
- Comment ça, " tout " ?
- L'affaire est close. Tu es libre.
- Tu plaisantes ?
- Pas le moins du monde. Majesté, m'autorisez-vous ... ?
- Je t'en prie, s'exclama-t-elle d'un ton étonnamment gai.
- Tout d'abord, nous te devons des excuses, Kanon.
- Des exc... ?
- Oui, ces trois dernières années n'ont pas été de tout repos pour toi, nous en avons bien conscience, mais il était primordial que tu sois tenu dans l'ignorance de ton sort. Je tiens d'abord à ce que tu saches que bien que je t'en veuille toujours pour la part que tu as prise dans l'assassinat de mon maître, comme je te l'ai dit lors de notre petite discussion dans le couloir du dispensaire, je n'ai en aucun cas laissé mes sentiments personnels entrer en ligne de compte. Athéna ne m'a pas fait Grand Pope pour que j'abuse de mes fonctions pour assouvir une vengeance. La politique est un art délicat, et j'ai essayé de rester le plus neutre possible et de ne froisser personne, ce qui n'est pas toujours facile. Mais ce que j'ai fait ou été contraint de faire, je l'assume et ne regrette rien. Et si ça peut te consoler, tu n'as pas été le seul à souffrir de cette situation. N'est-ce pas, Majesté ?, conclut-il avec un sourire entendu.
- En effet.
- Et sache qu'à aucun moment il n'a été question de te condamner à la peine capitale.
Kanon releva la tête, intrigué.
- Mais la sentence que tu viens de prononcer ... ?
- Prenons les choses dans l'ordre, si tu veux bien. Quand Sorrento de la Sirène ici présent t'a amené au Sanctuaire, il n'a posé aucune condition, laissant à Athéna le soin de déterminer ton châtiment. J'avoue que dans un premier temps, savoir quoi faire de toi était le cadet de nos soucis. Tu ne t'en es probablement pas rendu compte, mais tu as frôlé la mort. Tu étais vraiment dans un sale état. A ce propos je crois que tu dois des remerciements au Général de la Sirène, car s'il ne t'avait pas amené ici, tu aurais probablement succombé à tes blessures.
Kanon ouvrit de grands yeux. Il n'avait jamais réalisé que Sorrento, son meilleur ennemi, lui avait sauvé la vie ce jour-là. Il le dévisagea, bouleversé, et s'acquitta de sa dette d'un hochement de tête, incapable de prononcer une parole. Le jeune marina resta de marbre.
- Tu es resté près de trois mois dans le coma, ce qui nous a largement laissé le temps de discuter de ton cas, tu t'en doutes, continua le Grand Pope. Quand tu as commencé à montrer des signes de rétablissement, il a bien fallu prendre une décision et décider d'une stratégie. Athéna t'aurait volontiers pardonné, mais les choses n'étaient pas si simples. Il y avait eu des victimes, énormément de victimes, et notre devoir à elle et à moi en tant que Grand Pope provisoire nous imposait de penser à elles en priorité. Notre déesse a toujours cru en ton repentir, mais je dois avouer que j'étais beaucoup moins enthousiaste qu'elle, et surtout je me devais s'assurer sa sécurité. Je lui ai donc imposé de te faire surveiller, histoire de ne pas avoir de mauvaises surprises. On n'est jamais trop prudent avec quelqu'un qui possède un parcours comme le tien, rit-il. Dans les premiers temps, tu ne représentais guère de danger, mais quand tu as commencé à gagner en autonomie, il a bien fallu songer à autre chose. Comme tu peux t'en douter, il y avait de la grogne au Sanctuaire, surtout au sein des chevaliers d'or.
- Je le sais. J'ai entendu votre discussion, un soir, sur la terrasse du dispensaire, souffla Kanon.
- La prise de bec avec Milo ?
- Oui.
- Il m'a donné du fil à retordre. Aldébaran et Aiolia me laissaient les coudées franches, mais ce n'est pas le genre de Milo. Je m'attendais à ce type de réaction, qui était somme toute assez légitime.
- Il me hait. Je ne l'en blâme pas ...
- Quels que soient ses sentiments à ton égard, tu lui dois aussi la vie.
- Hein ?
- Quand tu étais au plus mal, et que seul du sang de chevalier d'or pouvait te maintenir en vie, il a donné du sien, comme tous les autres.
- Il a ...?
- ... un peu contraint et forcé par Aldébaran, il faut avouer, précisa Athéna.
- Mais il l'a fait.
- Pourquoi ?
- Bah, ne te fais pas d'illusions, sans doute pensait-il aussi à sa vengeance sur laquelle il pouvait faire une croix si tu mourais. Il a multiplié les pressions auprès de moi pour savoir ce qu'on allait faire de toi, mais je ne pouvais rien lui dire, d'autant plus que je ne savais pas moi-même comment les choses allaient tourner. Le plus sage était de te laisser de rétablir tout en t'ayant à l'oeil, et d'agir en conséquence de tes actes. Et je dois avouer que tu nous as causé une sacrée frayeur avec ta tentative de suicide. Athéna et moi ne te pensions pas si moralement " amoché " que ça. Fort heureusement Chryséis a pu rattraper la situation à temps. Entre toi qui voulais mourir et Milo qui voulait te tuer, ça a été une période plutôt tendue.
- Pourquoi m'avoir sauvé, alors ? Les choses auraient été plus simples pour tout le monde que je meure, non ?
- Les victimes espéraient un procès que légitimement je ne pouvais pas leur refuser.
- Je vois ...
- Ma priorité a été de calmer les ardeurs de Milo. Je ne suis pas très fier de moi sur ce point, mais je l'ai quasi-contraint à jurer sur la tombe de Camus de ne pas te toucher. Mais tu connais Milo et son sens de la parole ... ! Je n'étais pas certain qu'il la donne, encore moins qu'il la tienne. Il m'a surpris en le faisant. Quand Aiolia est venu me dire plus tard que tu allais le voir à son temple, j'ai bien cru que tout allait tomber à l'eau et qu'il allait te tuer. Je ne sais pas ce que tu lui as dit, mais il n'en a rien fait. Ne crois pas pour autant qu'il en a fini avec toi. Il souffre encore, et souffrira encore longtemps, avant de se rendre compte que la haine ne sert à rien et que tu n'es pas l'unique responsable de la mort de Camus. Attends-toi, un jour ou l'autre, à lui rendre encore des comptes. Mais ne le blâme pas, tu dois bien savoir ce que c'est que de souffrir de la disparition de quelqu'un ...
- Oh oui ...
- Il va de soi qu'il n'était pas au courant de nos projets, dans l'état d'esprit qu'il avait à l'époque, il ne l'aurait pas accepté, et je dois bien reconnaître qu'à défaut d'être d'accord avec lui, je l'aurais compris. Et surtout, moins il y avait de personnes dans la confidence, plus les chances de voir ce plan réussir étaient importantes. Le moindre faux-pas et tout s'écroulait. J'ai donc dû informer Chryséis de ce que nous faisions. Elle t'aime beaucoup, tu sais. Ca a été difficile de la convaincre que nous oeuvrions dans ton intérêt, et j'ai eu une vie privée un peu tendue pendant quelque temps ...
Kanon sourit.
- C'est ma faute.
- Ne t'excuse pas, lorsque notre déesse m'a demandé d'assumer les fonctions de grand Pope, j'ai accepté en sachant que c'était davantage une charge qu'un honneur, et ces évènements n'ont pas eu que des aspects négatifs sur ma vie avec Chryséis. Sans cela, nous en serions peut-être encore à nous regarder dans le blanc de l'oeil en débitant des banalités. Là, nous avons bien été contraints de faire des choix de vie. Soit nous nous déchirions sans aucune chance de réconciliation, soit ...
Il acheva sa phrase d'un geste évasif avec une petite moue comique.
- Tu es en train de me dire que le petit Shion me doit la vie ?, conclut Kanon, riant malgré lui.
- Il y a de ça ... Alors finalement que tu sois son parrain n'était qu'un juste retour des choses !
- Chryséis était donc au courant de tout ?
Non. Je ne lui ai parlé que du but que nous recherchions, le reste ne concernait que la déesse Athéna et moi. Chryséis est intelligente, elle a compris que mes fonctions de Grand Pope m'entravaient et elle n'a pas cherché en savoir plus. Elle m'a fait confiance du début à la fin.
- Elle est formidable, murmura Kanon.
- Je suis bien de ton avis. Tu lui dois une fière chandelle. Elle me faisait des rapports sur ton état d'esprit, et tu peux être certain qu'elle a toujours pris ta défense, et ça a beaucoup joué dans l'étude de ton cas. Néanmoins, aussi élogieuse qu'elle ait été à ton propos, ça ne suffisait pas pour archiver le dossier, si je puis dire. Il restait beaucoup à faire, et cela ne dépendait ni d'Athéna, ni de moi, ni des autres chevaliers d'or. Ca dépendait de toi.
- Que veux-tu dire ?
- Le pardon d'Athéna et des chevaliers d'or, à la réserve de Milo, tu l'avais déjà depuis longtemps. Mais il ne servait à rien si tu ne te pardonnais pas, toi.
- Moi ?
- Oui, ta tentative de suicide n'était pas due qu'à la peur d'être emmené au Cap Sounion, n'est-ce pas ?
- Je ... je ne sais pas. J'étais tellement mal à cette époque. Je voulais en finir avec tout. Je voulais seulement voir Athéna et lui demander son pardon, et elle refusait de me recevoir ...
- Non, Kanon, intervint la jeune femme. Ne te méprends pas. Rien ne m'aurait plus comblée que de te dire de vive voix que je t'avais pardonné depuis longtemps. Mais le moment n'était pas venu, tu n'étais pas prêt à te pardonner toi-même, ou nous sommes-nous trompés ? Ca a été une véritable torture pour nous de te voir, jour après jour, user le peu de forces que tu avais pour monter ici et devoir garder porte close, tu peux me croire. Et quand tu as gravi tout l'escalier sur les genoux en signe de rédemption pour venir t'effondrer sur le seuil du Palais ...
Elle s'interrompit, la voix brisée à la seule évocation de ce moment.
- Je savais qu'il y aurait des moments difficiles, mais ce jour-là, j'ai failli craquer. Si Mu ne m'avait pas retenue, j'aurais cédé. Même lui n'était plus très sûr d'avoir pris les bonnes décisions, n'est-ce pas, Mu ?
- Vous pouvez le dire, oui.
- Mais si je l'avais fait, cela aurait mis toute la suite en péril. Car une fois pardonné, qu'aurais-tu fait ?
La question prit Kanon au dépourvu. Il réfléchit quelques instants.
- Je n'en sais rien. Je n'en sais vraiment rien. Votre pardon était mon seul but, après ...?
Après, rien. Il n'attendait rien d'autre de la vie à ce moment-là ... sauf, paradoxalement, la mort.
Athéna sourit.
- Alors Mu avait raison, et toutes ces souffrances en valaient la peine. Si tu savais le nombre de fois où j'ai douté,... ou nous avons douté, Mu et moi, rectifia-t-elle. Tu nous a causé bien des nuits blanches. Mais je ne voulais pas te perdre, Kanon. A aucun prix, même s'il fallait pour cela être durs avec toi, parce qu'il n'y avait aucun autre moyen, dans l'état dans lequel tu te trouvais, pour te refaire reprendre goût à la vie. Le chemin qui restait à parcourir avant que tu ne sois en paix avec toi-même ne pouvait qu'être long et douloureux, et il fallait surtout te forcer à faire le premier pas. Après mûre réflexion, nous avons donc fait entrer maître Thémistocle dans le jeu.
- Le notaire ?
- Lui-même. Le pauvre Saga n'avait pas laissé de testament, et n'ayant pas d'héritier connu au moment de son décès, la maison où tu vis maintenant était donc tombée dans le domaine public.
- Mais je croyais que mon frère la louait ?
- Non. Peu de temps après ton départ, il l'a achetée sous un faux nom. Il devait y tenir, et je pense que tu sais pourquoi, n'est-ce pas ?
Kanon sentit une douce chaleur l'envahir.
- Cette maison, c'est celle de notre enfance. C'est celle où nous avons grandi tous les deux. Rien ne pouvait nous séparer à cette époque ...
- La seule chose qu'il laissait en dehors de cette maison, c'était un peu d'argent. Pas une fortune, mais suffisamment pour commencer une nouvelle vie, tu ne crois pas ? La maison, elle, était à l'abandon, et si notre plan fonctionnait et que tu reprenais un tant soit peu pied, cela t'occuperait pendant un bon bout de temps. Je suis venue ici avant que tu ne t'y installes, et maintenant que je vois ce que tu en as fait, je ne peux que me féliciter de te l'avoir rendue.
- Maître Thémisto ... ah, je ne me souviens jamais de son nom, enfin, le notaire, il était dans la confidence alors ?
- Disons qu'il a exécuté les ordres.
- Il n'avait pas trop le choix de toute manière ..., continua Mu, laconique.
- Comment ça ?
- Il n'est pas plus notaire que moi. Il était employé au service des finances du Palais sous Saga. Et il avait un peu ... piqué dans la caisse, dira-t-on. Ton frère ne s'en est jamais aperçu, soit dit en passant. Mais ce brave homme s'est fait attraper la main dans le pot de confiture en essayant de faire disparaître les preuves de ses malversations, sans quoi personne n'aurait probablement jamais rien remarqué. Le mieux a été l'ennemi du bien dans son cas. Le mal fait n'étant pas irréversible, Sa Majesté et moi avons donc décidé de passer l'éponge sous réserve qu'il restitue les sommes volées, et qu'il accepte de jouer le rôle du notaire. Ce n'était pas bien difficile pour lui de faire illusion, il s'y connaissait suffisamment en paperasse, et toi pas du tout. Tu ne pouvais pas faire le poids. Cela dit, il y a eu quelques ratés dans notre plan, car tu es allé le voir plusieurs fois à l'improviste, et nous n'avions pas prévu ça, évidemment.
- ... et les fois en question, je n'ai donc trouvé qu'Eirene... Elle était complice elle aussi ?
- Si l'on veut, oui. Je suis quelqu'un de prévoyant par nature, et pour éviter que ce brave "notaire" ne me double, je lui ai mis dans les pattes un agent de probation. Quelqu'un de pas facile à manipuler...
Kanon ne put s'empêcher d'éclater de rire. Eirene était donc chargée de jouer les cerbères ? Agréable comme elle n'était pas, c'était tout de même infliger à l'ex-escroc repenti une double peine ...
- Je ne me suis jamais douté de rien ...
- Je sais, et pourtant il y a eu un autre accroc à notre plan, un grain de sable qui s'est glissé dans la machine, mais tu ne t'es aperçu de rien, heureusement. Te souviens-tu de la lettre que tu as reçu des services du cadastre ?
- Non ... j'ai reçu tellement de courrier !
- Et pour cause ! Celle-ci te demandait des explications au sujet des titres de propriété de la maison, car le changement au cadastre avait été complètement oublié, et légalement le domaine public était donc toujours propriétaire de la maison. Tu ne pouvais donc normalement pas en hériter de ton frère comme le prétendait notre cher maître Thémis... euh, cher notaire. Cette incohérence aurait pu te mettre la puce à l'oreille, si bien que pour rattraper le coup, nous l'avons noyée dans un flot de paperasse, et ça a fonctionné car elle est passée comme une lettre à la poste, si je peux me permettre. Tous les services du Sanctuaire ont été réquisitionnés sur l'affaire et ont mis la main à la pâte pour t'envoyer des courriers aussi farfelus les uns que les autres.
- ... dont un m'a été ré-expédié ... , marmonna Sorrento, qui suivait la conversation en silence.
Il parlait de la fameuse lettre des services d'immigration qui enjoignait Kanon de s'expliquer sur les circonstances de son retour au Sanctuaire, et que Kanon, dans un moment de franche hilarité, lui avait fait transmettre. Mais son culot ne semblait pas susciter le même sentiment chez lui.
- Tu aurais mieux fait de t'abstenir, siffla-t-il, venimeux. Dois-je te dire quelles conséquences cela aurait eu si par hasard cette lettre avait fini entre les mains de Julian Solo ? Je m'étais donné assez de mal pour qu'il oublie totalement ce qui s'était passé en faisant effacer tout souvenir de cette bataille par la déesse Athéna, qui a bien voulu accéder à ma demande, et toi avec cette lettre tu as failli tout mettre par terre.
- Je te jure que j'ignorais à l'époque ce qu'il était advenu de Julian. répondit Kanon, mortifié. Je le sais maintenant, Mu ... je veux dire le Grand Pope me l'a appris, et je me sens également responsable de ce qui lui est arrivé ... et à toi aussi.
Une expression amère passa furtivement sur le visage d'ange du jeune musicien.
- J'aurais préféré que tu ne réveilles jamais l'esprit de Poséidon. Julian devra vivre avec ce poids le reste de ses jours, et moi également . Mais pour être honnête, il faut bien reconnaître que le sceau d'Athéna, si solide qu'il ait été, n'aurait pu contenir encore longtemps l'esprit de l'Empereur. Ta puissance est réelle, je veux bien te l'accorder, mais ne peut en aucun cas rivaliser avec celle de Poséidon ou de ta déesse ... si tu as pu rompre le sceau de l'urne sacrée, c'est qu'il était déjà bien fragile... ou me trompé-je ?, Majesté.
- Non, Sorrento, tu as entièrement raison. Et je te remercie de m'avoir fait confiance pour que j'efface ma mémoire du pauvre Julian.
- Confiance bien placée, Majesté, même si j'ignore combien de temps cela sera efficace. Mais il n'y a guère le choix. Il est trop tard pour venir en arrière ...
Sa voix s'éteignit dans un murmure, et brusquement Kanon eut de la peine pour celui qui avait été son ennemi le plus intime. Tous deux n'avaient guère d'atomes crochus, dire le contraire eût été mentir, mais il pouvait mesurer sur son visage lisse à quel point la bataille dans laquelle il s'était trouvé engagé contre son gré l'avait marqué. A son arrivée dans le royaume sous-marin, il n'était encore qu'un adolescent insouciant, et à présent c'est un jeune homme meurtri.
- Je suis désolé, Sorrento. Je sais que tu me hais, mais je t'assure que je suis sincère. Je n'ai pas mesuré les conséquences que pouvaient avoir mes actions, aussi bien autrefois qu'aujourd'hui. J'ai demandé au Grand Pope le droit de sortir du Sanctuaire pour m'assurer que Julian allait bien, mais il a refusé, et m'a dit que tu étais à ses côtés et que je ne pouvais rien faire de plus.
- Je le sais. Et je suis de son avis. Je te défends d'approcher Julian Solo pour quelque motif que ce soit, tu m'as bien compris ?
Son ton était à la limite de la menace, mais Kanon n'en fut pas courroucé, juste peiné.
- Mais toi ... ?
- Moi ?
- La musique était toute ta vie, et te voilà contraint de rester aux côtés de Julian ...
La réponse claqua comme un coup de fouet.
- J'ai mes raisons, et elles ne te regardent en rien, dit sèchement le jeune homme. Et je te rappelle que je suis le seul Marina encore en vie de Poséidon, même si ça ne m'enchante guère de m'en souvenir. C'est donc à moi que revient cette charge.
Kanon baissa la tête. L'avertissement était plus que clair : il l'invitait à se mêler de ses propres affaires et uniquement d'elles et ne tolèrerait aucune ingérence dans celles de Julian. Il ne lui en voulut pas. Mu et lui avaient entièrement raison, il ne pouvait qu'envenimer les choses.
- Je sais que tu ne me portes pas dans ton coeur, Sorrento, mais si jamais je peux un jour t'être utile d'une manière ou d'une autre ...
- C'est très aimable à toi de me faire cette offre, mais je préfère dans la mesure du possible que nous restions à distance l'un de l'autre.
- Je comprends. Mais il y a quelque chose que je voudrais savoir.
- Laquelle ?
- Pourquoi ne m'as-tu pas achevé, le jour où tu m'as trouvé sur la plage après la bataille ? Personne n'en aurait jamais rien su, et quand bien même personne ne t'en aurait blâmé.
- Si. Moi-même ! Je ne veux pas avoir plus de sang sur les mains que tu ne m'en as fait verser. Il y a eu beaucoup trop de victimes dans toute cette histoire, et une de plus n'est pas nécessaire, dès lors qu'elle ne représente plus un danger, et ce serait même une bêtise et un gâchis dès lors qu'elle veut se racheter. Je pense que Votre Majesté ne me contredira pas ?
Athéna sourit.
- Pas du tout. Ca a été mon point de vue depuis le début, quand tu l'as amené ici pour y être livré à ma justice. Je ne nie pas, Kanon, que tu étais ... un cadeau empoisonné ! Mais tu as fait ton possible pour réparer tes erreurs, quand tu t'es interposé entre moi et le trident de Poséidon au mépris de ta propre vie, puis durant ces trois dernières années. Chaque jour me donnait un peu plus raison de t'avoir fait confiance et de t'avoir aidé.
- Et si je vous avais trompée, si je vous avais menti ?
- Nous avons pris nos précautions, le coupa Mu. Nous étions au courant de chaque pas que tu faisais, de chacun de tes gestes. Je pense que tu comprendras facilement que je ne pouvais me permettre de mettre en jeu la sécurité d'Athéna et du Sanctuaire tout entier sur une intuition. J'ai donc placé un espion sous ton propre toit.
Kanon ferma les yeux. Lysandre. Rien que penser à elle était toujours aussi douloureux. Ainsi, elle n'était destinée qu'à être une simple pièce sur l'échiquier ... mais les choses avaient tourné autrement.
- Nous avons ainsi pu suivre tes progrès, aussi bien physiques que moraux. La façon dont tu as remis en état ces champs abandonnés, de ton attachement à ce malheureux âne, de ton amitié pour ce brave Yorgios, dont , puisqu'on aborde le sujet , j'ignorais totalement la parenté avec Myrto, et de tes efforts pour apprendre à lire.
- Vous savez ça aussi ?, souffla Kanon en pâlissant.
- Oui, et j'ai trouvé ça très courageux de ta part. Lysandre a tout fait pour préserver ton amour-propre, et si elle s'est adressée à moi pour trouver des livres pour t'apprendre à lire, c'est uniquement parce qu'elle n'avait pas pu en trouver à Athènes. Le grec archaïque n'est plus guère parlé de nos jours, à part ici. Ton enfance, tes rencontres avec ce fichu pseudo-notaire dont je ne me souviendrai décidément jamais du nom, tout a été consigné et est venu étayer ta défense sans même que tu le saches. Tu avais raison quand tu disais ne pas avoir besoin d'un avocat, Kanon. Ton meilleur défenseur c'est ton attitude au cours de ces trois dernières années. Elle a bien plus de poids que n'importe quelle plaidoirie ... La méthode est discutable, je veux bien le reconnaître, mais je suis le Grand Pope d'Athéna aussi longtemps qu'elle voudra bien me conserver cet honneur, et si j'ai quelques droits, j'ai encore plus de devoirs, dont celui de protéger le Sanctuaire contre toute menace, interne ou externe. Avant d'avoir des obligations envers toi, j'en avais envers les victimes et leurs familles.
Kanon acquiesça.
- Je comprends. On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, c'est ça ? Juste une chose, et je veux que tu me dises la vérité, Mu ... la lettre de mon frère ... c'est un faux ?
Sa voix tremblait, et il serra les dents en plantant son regard dans celui du Grand Pope. Son coeur battait à tout rompre. Si jamais Mu lui avouait que cette lettre de Saga, le bien le plus précieux qui lui restait de son jumeau, avait été fabriquée de toutes pièces ...
Mais Mu sourit doucement.
- Non, Kanon, je te jure sur la vie de mon fils que cette lettre est bien de Saga. Elle a été trouvée dans la maison après sa mort, bien en évidence, et cela prouve bien qu'il a toujours eu l'espoir que tu reviendrais un jour. Je n'ai moi-même eu connaissance de son contenu que lorsque tu me l'as fait lire. Tous les courriers et toutes les pièces ayant un rapport susceptible d'éclairer notre jugement ont été ouvertes, mais pas celle-là. J'avais donné des ordres stricts à ce sujet. Je ne suis pas aussi dénué de sentiments que ce que tu pourrais croire ...
Kanon sentit des larmes brûlantes couler sur ses joues. C'était un immense soulagement de savoir que ces quelques mots sur une feuille de papier étaient sortis du coeur de Saga, et pas de l'esprit de Mu.
- Merci ...
- Ne me remercie pas, je n'ai fait que rendre le justice au nom d'Athéna, et j'ai bien conscience que je ne suis pas exempt de reproches dans cette affaire. J'ai fait traîner les choses indéfiniment en croyant que tu étais indestructible, et tu as failli succomber à une insolation. C'est la preuve que même le Grand Pope peut se tromper, pas vrai ? L'alerte a été suffisamment chaude pour ne pas retarder les choses davantage, et suite à un dernier élément versé au dossier par notre cher notaire, nous avons décidé que l'heure était arrivée de mettre les choses au clair.
Kanon fronça les sourcils. " Un dernier élément " ? De quoi pouvait-il s'agir ? Il ne voulait quand même pas parler de sa lettre à Lysandre, qu'il avait déposée à l'étude du prétendu notaire à peine quelques heures plus tôt ?
- Oh, je vois ...
Il ne se sentait ni gêné ni honteux, mais soulagé, enfin presque. Ne subsistait en lui cet immense vide laissé par son départ.
- Tu l'aimais vraiment, n'est-ce pas ?
- Puisque tu as lu la lettre que je lui ai adressée, tu dois le savoir, non ?
Mu baissa la tête, absorbé par ses pensées.
- Que tu tombes amoureux d'elle n'a jamais fait partie de nos plans, Kanon. Je ne m'y attendais pas du tout quand elle m'a soumis son idée.
- Son ... son idée ? C'était son idée de m'espionner à domicile ? Ce n'était pas la tienne ? Mais comment a-t-elle su que je faisais l'objet une surveillance, alors que tu n'en avais parlé à personne ?
- Elle a surpris une conversation entre moi et Chryséis ... il se trouve que c'est sa meilleure amie ! Je n'avais pas mis Chryséis dans la confidence, et je te laisse imaginer ce à quoi j'ai eu droit quand elle a découvert que sa meilleure amie t'espionnait pour mon compte. Heureusement que ce jour-là, il y a eu un malentendu et que j'ai cru qu'elle avait découvert qu'elle était enceinte, sinon je crois bien que Shion aurait été orphelin de père avant même d'être né et notre déesse aurait été contrainte de trouver un autre Grand Pope !
Mais Kanon, sous le coup de la nouvelle, ne l'écoutait déjà plus.
- Pourquoi ... pourquoi ... ?
- Je ne peux pas t'en dire davantage. Elle ne m'a pas dit ses motifs, mais c'était une fille jolie, dynamique, et avec du caractère, exactement ce qu'il te fallait pour te sortir de la torpeur dans laquelle tu vivais. Le choix n'a pas été mauvais dans son ensemble ... jusqu'à ce que tu découvres la vérité.
- Parce que tu ne comptais pas me la dire un jour ?
- J'ai en effet envisagé cette hypothèse. Te faire souffrir inutilement n'a jamais été dans notre idée, à Athéna et moi. Tout ce que nous voulions , c'était t'offrir une nouvelle vie, une vie que tu aies choisie, contrairement à celle que tu as vécue ici autrefois dans l'ombre de ton frère. Majesté, à vous l'honneur !
Mu plongea la main dans les plis de sa longue toge et en sortit une enveloppe cachetée à la cire qu'il tendit à la jeune femme en s'inclinant devant elle.
- Relève-toi, Kanon, et approche.
Il obéit, un peu surpris.
- Ceci t'appartient.
Elle lui donna l'enveloppe.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Les titres de propriété de cette maison, en bonne et due forme cette fois. Je te la donne à titre d'indemnités pour toutes ces années d'enfance saccagées par des lois injustes et qui n'ont plus de raison d'être. Dès demain la Chancellerie promulguera une loi qui les abolira à tout jamais. Plus jamais aucun prétendant à l'armure des Gémeaux n'aura à vivre dans l'ombre de son jumeau. Shion s'était insurgé contre cette pratique, et il avait raison, mais il ne pouvait rien faire sans l'accord d'Athéna elle-même, et il est mort trop tôt pour te libérer.
- ... et moi je l'ai fait tuer par Saga !
Kanon se couvrit le visage de ses mains, éperdu de honte et de regrets, écrasant entre ses doigts le précieux document. Jamais il n'avait soupçonné les projets de Shion. Pire, il l'avait fait assassiner, alors qu'il luttait pour le libérer de son carcan ... quelle ironie du sort !
- Je l'ai surpris à verser des larmes bien des fois en pensant à toi, reprit doucement Mu au bout d'un moment. C'est quelque chose qui a marqué l'enfant que j'étais alors. Il se sentait coupable de ne rien pouvoir faire, et il ne t'en a aimé que davantage. Il comprenait ta révolte, lui qui avait mené une vie de reclus, dissimulé pendant plus de deux siècles sous un masque de Grand Pope. Il savait quel poids peut avoir la solitude lorsqu'on ne la choisit pas... et rien que pour cette raison il t'aurait pardonné. Il voulait que tu choisisses ta vie ... alors que vas-tu en faire, Kanon ?
- Je n'en sais rien.
Il disait la vérité. Ce pardon de sa déesse, il avait cru que c'était le seul but de sa vie. Il l'avait tant espéré, sans jamais oser y croire ! Et le miracle s'était produit : dans son immense bonté, elle lui avait tendu la main, l'avait accepté avec ses erreurs et ses remords. La maison, dans laquelle rôdait encore le fantôme bienveillant de son frère, était à lui. Il aurait dû être comblé ... alors pourquoi se sentait-il toujours aussi vide ?
- Tu n'as aucun projet ?, demanda Mu.
- J'en avais ...
La maison, les champs, Choupinet sur ses talons, Yorgios sous son oranger ... et elle. Ca avait été son rêve. Pas des ambitions de conquête et de pouvoir, juste ... le bonheur, tout simplement.
- Peut-être n'est-il pas trop tard ?
Un pli amer tordit la bouche de Kanon.
- Le temps n'y changera rien. Elle ne m'aimait pas.
- Ah, qu'est-ce qui te permet d'affirmer ça, elle te l'a dit ?
Le coeur de Kanon s'emballa soudain. Pourquoi Mu semblait-il incrédule ? Lui avait-elle fait des confidences, dit quelque chose ? Ou jouait-il encore un rôle, comme il l'avait fait durant trois ans, mais si c'était le cas, dans quel but ? Vagues de chaleur et froid intense déferlaient en lui, et il avait l'impression que sa poitrine allait exploser de douleur aussi bien que d'espoir. Il ne se rendit pas compte qu'il tremblait.
- Où est-elle, Mu ?
- Elle a quitté le Sanctuaire. Et elle ne reviendra pas.
- Sais-tu où elle est partie ?
- Elle m'a vaguement parlé d'Athènes, mais je n'en sais pas plus. Je te le jure, ajouta-t-il sous le poids du regard suppliant de Kanon.
- Athènes ...
Ils étaient allés là-bas ensemble plusieurs fois, mais elle n'avait jamais fait allusion à des amis, ou de la famille.
- Je la retrouverai.
- Oh, je me doute bien, te connaissant, qu'ignorer où elle se trouve dans une ville qui compte 750.000 habitants n'est pas le genre de détail qui peut t'arrêter, n'est-ce pas ? Mais es-tu sûr d'être prêt à entendre ce qu'elle a à te dire ?
- Peu importe. Je dois la voir. J'ai cru qu'écrire cette lettre suffirait, parce que de toute manière, j'étais persuadé que j'allais mourir. Je ne veux pas passer le restant de ma vie à me demander pourquoi elle a fait tout ça. Je veux savoir ... même si ça doit faire mal. Sinon je le regretterai jusqu'à mon dernier jour.
- Mais que feras-tu si elle refuse de revenir ici ?, reprit Athéna. La maison, ta vie ici ... et tes chances de devenir un jour chevalier d'or des Gémeaux ?
- Chev...?, balbutia Kanon incrédule.
L'armure d'or ... lui, chevalier des Gémeaux, comme Saga avant lui ... le pardon suprême ... son honneur retrouvé ... il avait tant lutté, tant souffert pour être pardonné, et il découvrait que tout cela avait un prix, et ce prix c'était Lysandre ! Et il ne savait même pas si elle l'avait aimé.
Il éclata d'un rire rauque qui sonnait faux.
- En d'autres termes, je suis en train de jouer ma vie à quitte ou double ...
Oui, quitte ou double, c'était exactement cela. Chaque minute de la nouvelle vie qu'Athéna lui offrait représentait tant de souffrances et tant de larmes, comment pouvait-il seulement songer à tout remettre sur la table, au risque de tout perdre ? L'armure et le temple des Gémeaux, la maison, à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux, où rôdait encore le fantôme de son frère ... y renoncer, c'était le trahir !
Il gravit lentement les marches et effleura les pierres rugueuses, s'imprégnant de leur tiédeur. Chacune portait, gravée en elle, un souvenir de leur enfance. Là, entre deux infractuosités, un couple de mésanges avait un jour fait son nid. Pendant des jours et des jours, ils avaient tous deux épié avec autant d'amusement que d'émerveillement l'éclosion puis le ballet incessant des parents nourrissant leur progéniture vorace et lorsque celle-ci s'était envolée, ils avaient eu le coeur gros. Derrière une autre qui était descellée, ils avaient pris l'habitude de cacher la clé de la maison. Celles de la terrasse aussi racontaient une histoire enfuie à jamais, comme celle près du seuil, qui branlait un peu et qu'ils avaient mille fois projeté de recaler sans jamais le faire. Et cette entaille disgracieuse, dans le bois brut de l'encadrement de la porte. Saga avait un jour trébuché par mégarde, s'y était ouvert le front sur une écharde. Pour éviter une blessure plus grave encore, Kanon avait mutilé le bois sans pitié ...
- Sais-tu ce que c'est qu'un laraire, Kanon ?, demanda soudain Athéna.
- Non, avoua-t-il.
- C'est un petit autel que l'on trouvait dans toutes les demeures romaines – bien qu'ils aient emprunté cela aux Etrusques. On y vénérait les dieux qui protégeaient la maison, en y offrant de petites choses, quelques bouchées de nourriture ou un peu d'huile d'olive ou de vin par exemple. Ces Lares personnifiaient la famille, le foyer ... mais ils étaient bien davantage que des dieux, ils étaient un lien, un état d'esprit. Contrairement aux Pénates qui étaient attachés à un lieu précis, lorsque pour une raison ou une autre la famille se déplaçait, les Lares les accompagnaient.
Kanon fronça les sourcils. Où voulait-elle en venir ? Elle s'approcha de lui et posa sa main sur sa poitrine, près du coeur.
- Ce lien que tu as avec ton frère est comme ces Lares, où que tu sois, où que tu ailles, il restera avec toi. Saga n'est plus dans ces murs, ni dans cette tombe au cimetière ... il est là, dans ton coeur, et il y restera jusqu'au jour où vous serez réunis.
La chaleur de sa paume était perceptible à travers le tissu de sa tunique, tout comme celle de son cosmos, pourtant lorsqu'elle l'enlaça de son petit bras fin, il fut trop stupéfait pour réagir.
- Va la retrouver, c'est un ordre, lui souffla-t-elle, tout près de son oreille. Tu ne vas pas encore me désobéir, quand même ? Si tu es encore là dans une minute, j'appelle la garde pour te faire expulser ...
Et elle ponctua sa phrase d'un baiser léger sur la joue, avant de le repousser. Emu aux larmes, il se pencha, prit doucement sa main et la porta à ses lèvres en la fixant avec adoration.
- Toi faisant dans la galanterie, je n'aurais jamais cru voir ça un jour, fit moqueusement Sorrento qui suivait la scène un peu en retrait.
Kanon eut l'impression que le jeune Autrichien venait de tirer sur un fil. Qu'est-ce qu'il avait, avec sa " galanterie ", lui aussi ? Comme ...
- Merci, Majesté ... et adieu peut-être.
- Peut-être ..., répéta-t-elle rêveusement.
Et elle le regarda s'éloigner sans dire un mot. A peine eut-il disparu que Mu prit la parole.
- Est-ce bien prudent, Majesté ?
- Quoi donc ? De lui proposer l'armure des Gémeaux ? Je n'aurais pas dû ?
- Oh, je n'ai rien à y redire, le seul problème c'est justement que vous l'avez un peu poussé à vous la rendre ... et à supposer qu'une guerre sainte se déclenche ... eh bien, tactiquement parlant, c'est comment dire ...
... une énorme connerie. Oui, je sais.
Cette franchise et le langage de sa très respectable déesse estomaquèrent Mu.
- Ne t'en fais pas. Kanon reviendra.
- Qu'est-ce qui fait que vous en êtes si sûre ?
- Il a passé sa vie à fuir cet endroit, et à chaque fois ses pas l'y ont à nouveau conduit ... sa vie est ici, même s'il n'en est pas encore bien conscient.
- En attendant, lui mettre quasiment le couteau sous la gorge en le forçant à choisir entre l'armure d'or et Lysandre, c'était un peu mesquin ...
- Disons que je lui ai évité le problème du choix. Mais dis-moi, Mu, je te croyais plus romantique que ça, tu me déçois !
- Oh !, fit le Bélier, boudeur.
- Mis à part ce pragmatisme énervant, j'ai des projets pour toi.
- Des projets ?
- Oui, quand tu aurais atteint l'âge légal d'être Grand Pope, il faudra que je régularise ta situation... Ton maître aurait été fier de toi, tu as brillamment mené cette affaire !
- Si l'on excepte toutes les choses qui ont lamentablement échoué !, tempéra le Bélier.
- Bah, n'en fais par une affaire personnelle. Tout le monde fait des erreurs, et certaines choses étaient imprévisibles... qui aurait pensé que Kanon tomberait amoureux de son espionne, hein ? Et que ...
Elle se mordit soudain les lèvres.
- Oups, on a oublié de lui parler d'un détail ...
- Hum, il va avoir une drôle de surprise.
Leurs regards se croisèrent, et il éclatèrent de rire à la même seconde, sous les yeux interrogateurs de Sorrento.
- En tout cas, c'est mignon, non ?, s'enflamma la jeune femme en proie à une soudaine crise de midinettisme aggravé, qui faisait ressurgir la jeune fille en fleurs qu'elle était avant tout.
- Tu parles, fit une voix rocailleuse et franchement sceptique derrière eux.
Tous trois se retournèrent comme un seul homme. Dans l'encadrement de la porte se tenait Yorgios, qui n'avait pas perdu une miette de toute la scène.
- Cet idiot est bien capable de convaincre cette fille de revenir et de s'en prendre pour cinquante ans incompressibles ! Enfin, s'il l'aime ..., acheva-t-il dans un grand élan philosophique en haussant les épaules.
Et, sans perdre ni le nord ni ses objectifs en ce bas-monde, il brandit son inséparable bouteille d'ouzo sous le nez de la déesse, du Grand Pope et du représentant de Poséidon.
- Bon alors, on boit un coup pour fêter ça ?
A suivre ...
Alors, avouez-le, vous avez eu peur, hein ? Comme si j'allais trucider notre ( mon ! ) petit Kanon ! Non mais enfin pour qui me prenez-vous ? Zh si vous saviez combien de fois j'ai réécrit la fin de ce chapitre, vous seriez effarés ! Bon, maintenant, c'est à vous, je veux plein de reviews ... A bientôt pour la suite !
