Chapitre 12 : Briseur de l'instant
House se réveilla plus ou moins facilement. Il ressentait de grosses courbatures, dû à sa chute durant la nuit. Diagnostic : insomnie. Il jeta un coup d'œil à son réveil qui indiquait cinq heures et demie.
« Trop tôt pour se lever, trop tard pour se rendormir… Verdict ? »
Plaisanter sur sa propre personne l'aidait à se sentir moins « victime ». Il finit par se lever – malgré et lui et c'était un fait. Il sortit ensuite de la pièce.
Il constata plus rapidement que nécessaire que Cameron dormait toujours. Il ressentit une certaine douleur à l'estomac, un mélange de culpabilité et d'appréhension.
« J'ai déjà ressenti ça… quand j'avais renversé le salon, oui, c'était bien à ce moment là. Mais là, je n'ai pas fait qu'une bêtise, mais deux bêtises. »
Il alla dans la cuisine et en ressortit avec une tranche de pain de mie dans la bouche. Il n'avait pas faim, son estomac étant trop serré pour pouvoir avaler trop de choses. Une fois qu'il eut englouti le bout de pain, il alla dans la salle de bain pour se rincer le visage. Il se regarda dans le miroir. Il avait une mine déconfite, ajouté à cela qu'il portait les mêmes vêtements depuis presque trois jours.
« Peut-être que je devrais quitter cet appartement, en fin de compte… se dit-il, se décevant lui-même d'être déçu de cette constatation. »
Il sortit de la petite salle et ne fut guère surpris de retrouver Cameron dans le salon. Contrairement à lui, elle avait passé une bonne nuit. Ils se dévisagèrent.
« Vous êtes déjà réveillé ? finit-elle par demander au bout de quelques minutes.
- Je n'ai pas réussi à dormir.
- Peut-être parce que justement vous ne vous êtes pas endormi et que vous avez préféré vous attarder à d'autres activités, comme… hum… mettre ma chambre sans dessus dessous ?
- Il fallait bien quelque chose pour m'occuper, non ?
- Rendez-le moi.
- Si vous pouvez développer, ce serait une bonne chose de faite !
- Rendez-moi mon carnet, s'il vous plaît.
- Non, il ne me plaît pas. »
Contrairement à ce qu'il disait, il alla chercher le petit carnet orange afin de le lui remettre.
« Vous avez lu ? lui demanda-t-elle, assez inquiète.
Il fallait absolument qu'elle me pose cette question… ragea-t-il contre elle en se dégoûtant encore plus qu'auparavant.
- Non, j'avais besoin de quelque chose pour jongler, ironisa-t-il. En plus de la boîte de Vicodine, vous voyez… »
Elle esquissa un sourire forcé.
« Mais pourquoi est-ce qu'elle sourit alors que je viens de faire d'une pierre deux coups ? se demanda-t-il, ne comprenant plus.
- Dois-je vous rappeler que vous avez fait une, même deux, bêtises ? lui dit-elle. »
Elle semblait ravie de cela.
« Non, je crois que je le sais très bien, merci, répondit-il.
- Donc vous n'avez rien contre le fait qu'il faut à présent vous racheter ?
Si elle savait que j'y ai réfléchi toute la nuit… pensa-t-il.
- Ne me dites pas qu'il faut que je me rachète deux fois ? répondit-il malgré lui.
- Ça ne me dérangerait pas, mais bien sûr vous n'êtes pas de cet avis.
- Si. Je l'ai mérité. »
Il s'éloigna vers sa chambre, la laissant seule dans le salon.
« Qu'est-ce qu'il voulait dire par là ? « Je l'ai mérité », ça voudrait dire qu'il culpabilise de quelque chose… peut-être d'avoir lu dans mon carnet, ou alors parce qu'il a pitié de moi à cause de son contenu… pensa-t-elle en prenant son déjeuner en quatrième vitesse. »
Elle profita de sa demi-heure d'avance sur son temps habituel pour ranger sa chambre. Il fallait dire que les livres dispersés au sol ne rendaient pas la marche facile, ni même son travail. Au moment où elle reposait avec difficulté son carnet sur l'armoire, elle fit tomber les bibelots qui s'y trouvaient également. Elle laissa échapper un juron tout en baissa la tête pour regarder le résultat. Les débris de verres s'éparpillaient au sol dans un bruit presque assourdissant.
« Mais qu'est-ce que vous faites ? »
House, qui venait d'arriver, faisait cette remarque en voyant Cameron ramasser les dégâts.
- Ça ne se voie pas ? répliqua-t-elle, tentant de paraître le plus détendue possible – ce qui ne marchait fortement pas.
- Mais arrêtez, vous allez vous blesser ! »
Elle releva le visage vers lui, très soudainement furieuse.
« Et est-ce que c'est important ? Hormis le fait que personne ne pourra s'occuper de vous ? »
Il évita soigneusement son regard. La seule réponse qu'il lui donna fut un geste : il se baissa – difficilement à cause de sa jambe – et l'aida. Elle hoqueta de surprise en le voyant.
« Mais… mais…
- Au lieu de beugler, vous feriez mieux de travailler ! coupa-t-il sèchement, énervé contre lui-même.
- Ce n'est pas à vous de faire ça !
- Il me semblait pourtant que votre réplique voulait dire « qu'est-ce que vous fichez là, aidez-moi ».
- Mais non, pas du tout ! Vous n'avez pas à m'aider, c'est ma faute, donc c'est moi qui dois m'attarder à la tâche !
- Taisez-vous. »
Sa voix sonna comme un ordre, et Allison préféra ne pas insister.
« Mais il est dingue… il me rend dingue… et en plus il se fait mal à la jambe rien que pour… »
Elle sentit une douleur lancinante à sa main. Elle releva cette dernière vers elle, et observa le liquide rouge dégouliner.
« Félicitations, commenta House en voyant le sang s'éparpiller sur le sol. »
Cameron se leva, contourna House et alla dans la cuisine. Elle prit une serviette et posa sa main dessus. Elle revint ensuite dans la chambre. Elle vit seulement que House avait fini.
« House, vous auriez dû me laissé finir, rétorqua-t-elle.
- Mais oui, mais oui. Je suis cruel, hein ? Je fais exactement le contraire de ce que vous voulez que je fasse. »
Elle remarqua alors à cet instant qu'il ne devenait pas subitement gentil : il voulait juste faire l'inverse de ses ordres, et sachant qu'elle ne lui laisserait jamais faire une tâche, il réagissait normalement pour lui. Elle le suivit juste quand le salon, où il fit tomber les éclats de verres dans la corbeille.
« Tout comme vous auriez voulu que je m'inquiète pour vous, ajouta-t-il en observant la réverbération de la lumière sur le verre. »
Telle une illumination soudaine, quelque chose vint à l'esprit de Cameron.
« Il ne veut pas m'aider à réparer ma gaffe, il veut seulement faire l'inverse de ce que je veux… il savait que je voulais qu'il s'inquiète pour moi, mais il n'a pas réagi, pour m'embêter… mais d'une certaine manière, il s'est retenu de venir… »
Elle secoua la tête pour s'enlever tout autre pensée. Elle refusait de penser positivement dans ce domaine là, elle ne voulait plus souffrir dans l'illusion des sentiments qu'House pouvait éventuellement éprouver pour elle.
« Arrêtez de chercher, dit-il. »
Elle vit qu'il l'observait.
« Oh non… il a compris que je réfléchissais… j'espère qu'il ne lit pas dans les pensées, sinon je serais grillée on ne peut plus théâtralement, pensa-t-elle. »
Il lui adressa un de ces sourires qui rendent béat avant qu'il retourne se préparer.
« Il… c'est fou à quel point il me rend folle… si Chase savait tout ça...
- Mince ! Chase ! s'exclama-t-elle à haute voix.
- Oubliez-le ! hurla House pour qu'elle l'entende d'où il était.
Si Chase venait ici et voyait House dans mon appartement, à sa place, il ferait une de ses crises de nerfs ou tout le monde est coupable… dans quel pétrin je me suis fourrée, encore… »
Elle plongea dans ses pensées : comment Chase réagirait-il vraiment ? Et House ? Si elle devait perdre les deux à la fois ?
Elle sentit une main s'emparer de la sienne. House.
« Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-elle. »
Il se contenta d'observer sa main, en guise de réponse peut-être.
« Qu'est-ce que vous faites ? répéta-t-elle d'une voix plus assurée.
- Je regarde votre main, si ça ne se voit pas déjà assez ! »
Il contempla les coupures, ainsi que le sang qui en sortait.
« C'est profond, souffla-t-il.
Il parle de mon ânerie ou de ma coupure, là ? pensa-t-elle sur le coup, s'efforçant de ne pas rire.
- Et ? Qu'est-ce que ça peut faire ? répondit-elle en réprimant un rire malgré elle.
- Ça fait que vous n'êtes pas en état de travailler.
- Et qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- La profondeur de votre plaie ! répondit-il comme s'il s'agissait d'une évidence.
Vous ne pouvez pratiquer aucun test, ajouta-t-il.
- Mais je suis tout de même en état pour établir un diagnostic.
- Certes, mais là on crie « vive le téléphone ! ».
- Vous n'espérez tout de même pas que je n'aille pas travailler ?! Ce n'est pas un jeu, House, je ne suis pas comme vous !
- Sauf que vous êtes sous mon service, ce qui implique sous mes ordres !
- Mais temporairement seulement !
- Temporairement et actuellement, actuellement veut très bien dire « en cet instant », n'est-ce pas ? Donc en cet instant, vous êtes sous mes ordres et vous n'allez pas travailler aujourd'hui !
- Je refuse, répondit-elle, catégorique.
- Vous n'allez quand même pas me sortir que vous avez envie de travailler ?
- Je ne joue pas ! Je suis payée pour travailler !
- Je vous donne deux cents dollars si vous restez ici. En moins que vous estimez que vous êtes mieux payée quotidiennement ?
- Je ne marchande pas.
- Tant mieux, j'économise mon argent du coup.
- Qu'est-ce que vous voulez, sérieusement ? Que je reste ici ?
- Je pensais que vous comprendrez plus difficilement.
- J'ai dit « sérieusement ».
- Alors, sérieusement, je veux que vous restiez ici pour ne pas vous blesser la main plus qu'elle ne l'ait déjà.
- Je vais bien. Je suis médecin, moi aussi, et je saurai dire si je suis en état de travailler ou non, insista-t-elle. »
Il lâcha – enfin – sa main pour partir se rincer les siennes, histoire d'enlever les tâches rouges qui s'y trouvaient. Il s'essuya avec une autre serviette qu'il amena ensuite à Cameron pour qu'elle renouvelle la sienne. Elle fut touchée de son attention, mais en même temps agacée qu'il l'ignore.
« S'il croit que je vais céder si facilement, il n'est pas au bout de ses peines ! se disait-elle. »
Elle s'essuya la main du mieux qu'elle pouvait, espérant qu'il comprenne qu'elle pouvait se débrouiller seule.
« Je ne suis quand même pas gamine au point de ne pas pouvoir m'assumer… il n'arrivera donc jamais à comprendre que je suis une adulte, et que…
- Vous n'auriez pas des bandages ? demanda-t-il, la faisant ainsi sortir de ses pensées. »
Elle remarqua seulement à ce moment qu'il cherchait quelque chose dans la salle de bain. Elle plissa les yeux d'anxiété en le voyant agenouillé avec difficulté. Elle alla près de lui et se baissa à son niveau, poussa quelques médicaments devant elle et sortit un rouleau de bandage.
Quand elle se retourna vers lui, elle ne se retrouva qu'à quelques centimètres de son visage. Elle se rapprocha un peu, il fit de même. Leurs lèvres s'effleurèrent mais elle se sépara de lui brusquement.
« Je… désolée, souffla-t-elle. »
Sa voix faisait croire qu'elle venait de franchir un obstacle insurmontable. Elle voulut le regarder dans les yeux, mais il baissait la tête. Ils restèrent de longue minutes ainsi, elle à l'observer et lui à observer le sol, jusqu'à ce qu'il tente de se lever. Elle se redressa tout d'abord et lui tendit sa main valide, qu'il prit sans rechigner. Elle l'aida à se mettre droit et pour la seconde fois, ils se retrouvèrent près l'un de l'autre.
Il ne s'agissait plus de distance, puisque leurs corps se collaient, leur visage faisant presque pareil. Mais ils se détachèrent plus facilement que la fois précédente, se retrouvant face à face sans rien à dire ni à faire. House repassa en boucle le moment où il avait osé l'embrasser, où il avait eu le courage de le faire. Il comprit pourquoi elle avait prit le timbre d'une femme qui avait surmonté les douze travaux d'Hercule. Il la regarda agrippée au lavabo, comme lui le faisait avec sa canne. Les poings de la jeune femme étaient serrés, ses doigts blêmirent. Sa main blessée déborda plus que nécessaire.
« Vous comprenez maintenant pourquoi je tiens à ce que vous restez ici, siffla-t-il doucement.
- Ce n'est pas pareil… lâcha-t-elle avec cette même voix fatiguée. »
Elle marquait un point, voire même mieux.
« Restez, ordonna-t-il.
- Il faut que je voie Chase. Il faut que je lui explique qu'il ne peut pas revenir.
- Ça peut attendre, mais pas votre main. »
Il ne lui laissa pas le choix et l'entraîna dans la chambre, où ils s'assirent côte à côte. Il garda sa main entre les siennes et tenta de lui bander ses coupures.
« Vous n'êtes pas en état, continua-t-il.
- Si, je…
- Restez ! »
Il fut plus agressif que sur l'ancien « restez », ce qui laissa Cameron perplexe.
« Il tient tellement à ce que je reste ? se demanda-t-elle.
- Il y a un problème dans votre « plan », lui dit-elle. »
Il détacha son regard des blessures pour le poser sur elle.
« Je ne suis peut-être pas en état de travailler, mais vous croyez que je peux rester seule ici ? expliqua-t-elle.
- Dois-je comprendre que vous cédez ?
- Pas si ce problème n'est pas résolu.
- Si vous je dis qu'il est résolu, vous restez ? »
Elle se concentra, imitant une adolescente qui s'apprêtait à dire qu'elle avait tort.
« Oui… lâcha-t-elle.
- Alors c'est réglé. »
Ayant fini « d'emballer » la main de la jeune femme, il se leva et s'apprêta à sortir.
« Mais… et ce problème ? l'interpella-t-elle.
- Résolu. »
Il se retourna et la fixa intensément comme il savait très bien le faire.
« Je reste ici, avec vous. »
