Version corrigée en Juillet 2007

Commentaire : J'ai toujours plein d'idées mais de plus en plus de difficultés pour les rédiger. Je n'arrive plus à décrire les situations et les sentiments des personnages, j'espère que ça ne se voit pas trop (en fait, je devrais arrêter de dire que je ne sais plus faire si ou ça, car je vais définitivement vous convaincre et vous allez trouver ça nul). Il se passe pas mal de choses dans ce chapitre je pense. Certain(e)s trouveront peut-être Asami trop passif mais il ne peut pas foncer dans le tas pour récupérer Akihito, c'est trop risqué. Vous verrez sans doute plus clair dans son plan dans le chapitre suivant.
PS : je me rend compte que mes personnages vomissent facilement dans cette histoire. Oui, je sais, je devrais garder mes commentaires stupides pour moi, ahlala.

Chapitre 11 : Alone

Tomoki baissa les yeux sur son reflet dans la glace et se pencha en avant, portant une main à sa joue pour essuyer de ses doigts le sang qui s'y trouvait. Sans le vouloir, il ne fit que l'étaler un peu plus sur sa peau pâle. Soupirant, il tourna le robinet du lavabo si sale que la porcelaine avait disparu sous une couche grise. L'eau coula après un bruit inquiétant des canalisations. Elle était glacée. Il trempa ses mains dedans puis s'aspergea le visage pour effacer les traces de son méfait. Comme il portait un pull noir, le sang qui l'avait éclaboussé ne se voyait pas dessus mais il avait pourtant l'impression d'en sentir l'odeur. Le garçon aux cheveux décolorés jeta un regard autour de lui. L'appartement qui ne comportait qu'une seule pièce était aussi encrassé que le lavabo où il s'était rapidement lavé. Il l'était encore plus avec ce cadavre dont le sang avait dégouliné sur le sol recouvert d'un carrelage fissuré.
Il observa le corps comme s'il s'agissait d'un animal curieux derrière les vitres épaisses de la cage d'un zoo. Le sang exerçait une étrange fascination sur lui. Par sa teinte mais aussi la façon dont il avait coulé entre les fissures du carrelage. Cela avait un côté… Artistique. Comme lorsque le sang avait aspergé le goban de son grand père.
Cependant, son admiration pour les lignes sanglantes qui se dessinaient par terre ne dura pas. Ses mains se mirent soudainement à trembler. L'aspect horrible de la scène et de ses propres pensées le frappa de plein fouet. Comment avait-il pu ? Comment ? Il se retourna et vomit dans le lavabo, avant de se mettre à tousser car sa gorge irritée le brûlait atrocement. Il fit couler à nouveau l'eau pour faire disparaître le contenu expulsé de son estomac. La sueur coula sur son front.
Quand il se regarda à nouveau dans la glace, sa peau avait pris une teinte un peu plus blanche. Il essaya de penser à Mikhaïl pour se calmer cette montée d'angoisse. Il serait heureux en sachant qu'il avait accompli sa mission comme il le lui avait demandé. C'était pour lui qu'il tuait, parce qu'il lui était redevable de l'avoir sorti de cet asile et de se montrer si attentif à ses besoins.
« - Ce que je fais n'est pas mal, » murmura-t-il pour lui-même, tel un mantra appris par cœur, cherchant à se convaincre d'une chose dont il n'était au fond pas si sûr. Qu'y avait-il de bien à tuer des gens ? Qu'était-il devenu ? Mais savait-il seulement qui il avait été avant ? Avant que ses souvenirs ne s'effacent. Etait-il vraiment quelqu'un de gentil… Ou bien… Non, il était bien meilleur que tous ces gens. C'était lui qui avait fini à l'hôpital, pas eux. Alors, s'il les tuait…
Tomoki ferma les yeux à demi tout en respirant profondément. Ses mains accrochées au rebord de l'évier ne cessaient pas de trembler. Pire encore, le visage de Feilong s'imposa en lui. La mâchoire du garçon se contracta. Il tenta de chasser cette vision sans y parvenir. Une voix résonna à ses oreilles mais il n'y avait personne autour de lui pour prononcer ces mots :
Tu essayes de paraître dur mais tu n'es qu'un gamin incapable d'appuyer sur la détente.
« - Tais toi ! » hurla Tomoki tout en donnant un coup de poing dans le miroir qui se fissura sous l'impact et lui entailla profondément la peau.
Je ne te laisserai pas mourir d'une façon aussi stupide !
Tomoki vacilla lorsque la voix se fit entendre à nouveau. Ses genoux fléchirent et il s'accroupit, sa main blessée tenant toujours le rebord du lavabo, son autre main posée contre son visage. Les larmes lui brûlèrent les joues.
« - Mais tu m'as trahi ! Tu as voulu me tuer ! Tu crois que je ne m'en souviens pas ? Tu m'as tiré dessus ! »
La porte de l'appartement s'ouvrit violemment et il sursauta pour se relever avec l'expression d'un animal traqué. Son regard affolé se posa sur le nouveau venu et il mit quelques secondes à reconnaître Iakov. Il ne se détendit pas pour autant. Ses muscles étaient tendus à l'extrême.
« - Cesse de parler dans le vide, tout le monde va t'entendre. Dépêche toi un peu, » le morigéna l'homme tout en s'approchant de lui. « Je n'ai pas envie d'être encore là quand les flics débarqueront.
« - Oui, je suis désolé. »
Tomoki plongea la main dans sa poche et en sortit une boite en plastique, de forme ronde. Il ouvrit le capuchon et versa plusieurs gélules dans sa main, avant de renverser la tête en arrière et les avaler d'un seul coup.
« - Arrête de prendre ces fichus trucs ! » s'écria Iakov avec brutalité. « Tu ressembles de plus en plus à un camé. »
Tomoki releva les yeux sur lui. Une certaine timidité était venue s'installer dans son regard. Tout en tenant la boite encore ouverte dans ses deux mains, il se mit à dire d'un ton un peu hésitant :
« - Ce n'est pas de la drogue… C'est du prozac (1). Mikhaïl m'a donné ça, ça calme mes angoisses. J'en ai vraiment besoin. Sinon, je me sens pas bien du tout. J'entends même des voix parfois.
« - Imbécile ! »
Iakov lui arracha la boite de main et renversa son contenu dans l'évier. Les gélules disparurent par l'évacuation. Les yeux de Tomoki s'agrandirent d'horreur en voyant cela, puis il se remit à trembler mais cette fois si de colère.
« - Pourquoi tu as fait ça ?! » hurla-t-il en se jetant sur lui et en le frappant sur le torse de ses deux poings. Iakov le repoussa, sans douceur. Le garçon recula en lui jetant un regard haineux, puis lui cracha au visage.
« - Ca te plait sans doute de te faire passer de temps en temps pour un bon samaritain mais Mikhaïl m'a dit c'que tu faisais avant d'être à son service. Dealer de la drogue à des gosses plus jeunes que moi encore, ça te connaît, il paraît… »
Iakov serra le poing. Il paraissait prêt à frapper Tomoki. Il s'en retint de justesse et se contenta de l'empoigner par le bras et le tirer hors de l'appartement sans le ménager.
« - Si Mikhaïl ne te protégeait pas, tu serais déjà mort pour avoir dit ça. »

Akihito tremblait de froid bien que la température ambiante de la chambre fût tout à fait acceptable. Il restait caché sous les couvertures comme s'il espérait se protéger de cette sensation glacée qui le tenaillait mais aussi du monde extérieur.
Si seulement tout cela pouvait bientôt prendre fin.
Il voulait rentrer chez lui et s'enfermer à double tour dans son appartement. Feilong lui avait déjà fait assez de mal comme ça. Il préférait mourir plutôt que de laisser ce Mikhaïl le toucher encore une fois. Il ne voulait plus sentir ses mains sur son corps et son odeur imprégner chaque spore de sa peau. S'il en avait eu la volonté, il se serait levé pour prendre autant de bains que nécessaire afin d'effacer toutes traces de ce qu'il avait subi. Mais il avait mal et, vidé de toute force, il se trouvait incapable de faire l'effort de marcher. Tout en continuant de trembler, Akihito rentra la tête entre ses épaules et se recroquevilla un peu plus.

En entendant la porte s'ouvrir, tous ses muscles se contractèrent douloureusement et l'angoisse le domina d'autant plus. Il resta à l'abri des couvertures, la tête enfouie en dessous. Sa respiration s'était faite plus lente. Il faisait tout pour ne pas révéler sa présence, en vain.
« - Tu n'es toujours pas levé ? Il est presque midi… »
Même s'il s'agissait de la voix de Iakov, et non pas celle de l'autre, il ne se sentait pas rassuré pour autant. Akihito étreignit nerveusement les couvertures entre ses doigts, puis ferma les yeux. Il suppliait en silence Iakov de partir, car il ne souhaitait pas être vu dans cet état. Cela aurait été une souffrance peut-être encore plus grande que celle de servir une nouvelle fois de jouet.
Iakov, de son côté, observait d'un air surpris la forme plus ou moins humaine qui se tapissait sous les couvertures du lit. Il s'approcha du lit et vint poser la main sur ce qui ressemblait à une épaule.
Le visage défait d'avoir trop pleuré, Akihito surgit de sous son abri comme si ce contact l'avait électrocuté. Entraînant les couvertures avec lui, il recula jusqu'au montant du lit pour s'y adosser et ramener les genoux contre lui.
« - Me… Me touche pas ! » s'exclama-t-il violemment alors que ses yeux lui brûlaient en même temps de larmes difficilement contenues. Avec un air perdu, il regarda son visiteur non désiré et un profond sentiment de rancœur naquit en lui. Reportant sa colère jusqu'alors refoulée sur Iakov, il se jeta en avant pour venir le frapper de ses poings sur le ventre, tout en fixant son visage d'un regard hostile. « Je suis sûr que ça t'amuse bien, hein ? Mikhaïl t'a demandé d'éloigner l'autre cinglé pour qu'il puisse prendre du bon temps avec quelqu'un d'autre ? Je croyais que c'était anormal, que tu détestais les gens comme nous, mais en fait ça t'importe peu, non ? »
Iakov encaissa les coups sans rien dire mais tout en ayant une expression irritée. Tomoki l'avait déjà frappé ainsi dans la matinée et à présent c'était ce jeune homme qu'il était censé surveiller qui s'y mettait. Il s'empara des poignets d'Akihito, alors que celui-ci s'apprêtait à le frapper à nouveau, et immobilisa ses mains. Le photographe lui lança un nouveau regard brûlant de fureur mais les larmes ternissaient déjà l'éclat meurtrier de ses yeux et la détresse le submergea à nouveau.
« - … Ou bien, tu crois que ça m'amuse, peut-être ? Que j'aime ça… ?
« - Tu crois bien que je puisse être complice… » répondit Iakov, d'une voix calme mais d'un ton plus grave qu'à l'habitude.
« - Tu m'as tabassé, enfermé dans un coffre, enlevé, insulté… » énuméra Akihito en essayant de dégager ses mains de la poigne d'acier du russe. « Pourquoi devrais-je croire le contraire ? »
« - Je n'ai pas à me montrer prévenant avec quelqu'un qui ne connaît pas le respect et se montre irraisonnable. Si tu crois que je regrette de t'avoir collé dans ce coffre... Je me dis que j'aurais du t'y laisser. »
Akihito serra les dents en entendant cette remarque mais tout en sachant très bien qu'il était vain de s'attendre à une quelconque compassion de la part de ce sale type.
Iakov lui relâcha enfin les mains. Durant un instant, Akihito parut avoir l'envie de le frapper à nouveau mais ses épaules se détendirent et il vint poser les mains sur la couverture qui lui couvrait les genoux. Il cessa de regarder Iakov pour baisser la tête, les mèches de ses cheveux emmêlés venant retomber sur son front. Sa tension disparut pour être remplacée par la lassitude et la fatigue. Agenouillé sur le lit, il se mit à murmurer :
« - Tu n'es qu'un salaud.
« - C'est mon travail de l'être, » se contenta de répondre l'autre, d'un ton grave, ne voyant pas de raisons valables pour démentir l'affirmation du jeune homme. Ce n'était pas comme s'il avait gagné sa place au côté de Mikhaïl en aidant les vieilles femmes à traverser la rue.
Iakov passa un bras derrière le dos d'Akihito et glissa l'autre sous ses jambes pour le soulever. Le jeune homme sursauta comme si on avait versé sur lui de l'eau bouillante et essaya de se dégager alors qu'il se retrouvait porté par cet individu à qui il vouait une profonde inimitié.
« - Lâche moi, Iakov !
« - Je veux bien mais, dans ce cas, tu te traîneras tout seul jusqu'à la salle de bain… Car je suppose que tu n'as pas envie de passer la journée dans cet état. En rampant, tu devrais finir par y arriver, j'en suis sûr, » lâcha son interlocuteur, non sans cynisme.
Akihito devint muet comme une pierre tombale en entendant cela, ce qui ne l'empêcha pas de jeter un regard un peu hébété à cet homme qu'il ne parvenait décidément pas à cerner. Pourquoi semblait-il vouloir l'aider par ses actes alors que ses paroles laissaient entendre qu'il n'éprouvait aucune pitié ? Etait-ce une façon de donner le change ? De paraître toujours pour le méchant russe qui l'avait kidnappé à la demande de Mikhaïl et qui l'avait brutalisé plusieurs fois ?

Une fois dans la salle de bain, Iakov déposa Akihito au fond de la baignoire et tendit la main vers les robinets.
« - C'est bon, je crois que je suis quand même capable de me débrouiller tout seul pour ça, » fit remarquer le jeune homme mais d'un ton moins agressif que celui qu'il avait pu adopter depuis le début.
Iakov haussa les épaules tandis que le photographe ouvrait les robinets, surtout celui d'eau chaude. Il surveillait du coin de l'œil le Russe alors que l'eau commençait à s'écouler. Celui-ci vint s'asseoir par terre, dos contre le montant de la baignoire, juste à côté d'Akihito.
« - T'es pas obligé de rester là, » grogna le jeune homme alors que l'eau remplissait très lentement la grande baignoire et que la vapeur, brume mouvante, commençait à voiler le miroir de la pièce. Il se sentait gêné. Ce n'était pas comme s'il avait l'habitude de se laver en compagnie. Et encore moins après…
« - Tu pourrais faire une bêtise. Je dois te surveiller, » se justifia Iakov d'un ton qui ne permettait pas de savoir s'il le pensait réellement ou pas.
« - Oui, me surveiller, » murmura Akihito d'une voix soudainement pensive. L'eau claire s'était un peu teintée de rouge. Il ferma les yeux. « Savoir que tu me surveilles ne m'empêchera pas de faire payer à ce connard ce qu'il m'a fait.
« - Si tu veux le tuer, alors je serais obligé de t'arrêter, par tous les moyens, » déclara Iakov d'un ton calme et froid.
Akihito rouvrit les yeux. Il ne voyait que l'arrière de la tête et les cheveux, d'un châtain si clair, de son interlocuteur. Il se demanda jusqu'où allait sa fidélité envers Mikhaïl et si tout cela n'était pas décidément louche. Iakov n'aimait ni Tomoki, ni Akihito, pour ce qu'ils étaient et peut-être aussi en raison des propres penchants de son chef. Peut-être les concevait-il comme une menace, que ce fut conscient ou pas. Peut-être était-il jaloux et que sa soumission aveugle trouvait explication dans un amour qu'il refusait de reconnaître par principe.
« - Et si je ne cherche pas à le tuer… ? Je pourrais tout raconter à Tomoki… » finit par dire Akihito.
« - Il ne te croira pas. Si encore il surprenait Mikhaïl… Mais Mikhaïl est beaucoup trop intelligent pour se faire surprendre.
« - Peut-être… » murmura Akihito tout en se mordillant le pouce droit.
« - Et je ne pense pas qu'il voudra abuser de toi à nouveau. La curiosité a du le motiver. Au vu de tes relations avec… Asami Ryûichi.
« - Quelle excuse… » railla le photographe en s'étendant de tout son long dans la baignoire, sa nuque venant reposer sur le bord. De là où il était, il voyait la cicatrice sur la joue gauche de Iakov. Elle partait du bas de sa joue pour remonter jusqu'en dessous de son œil. Il avait besoin de penser à autre chose. « Comment est-ce arrivé ?
« - Quoi donc ? » demanda Iakov, en tournant la tête pour le fixer de ses yeux bleus.
« - Cette cicatrice… Comme tu te l'aies faite ? »
Le Russe porta les doigts à sa propre joue pour la toucher puis regarda à nouveau devant lui. Il replia la jambe droite et vint poser le bras dessus.
« - C'est arrivé en protégeant Mikhaïl. Mais je ne travaillais pas encore pour lui, à l'époque. Ca n'a été qu'après ça…
« - Et il t'a aidé pour ta famille. C'est ce que tu as dit, hier.
« - Oui… » Iakov paraissait mélancolique. « Mais ça n'a pas servi à grand chose, en fait. L'argent que j'ai gagné n'a pas… Trouvé d'utilité. »
Akihito laissa l'eau couler entre ses doigts après avoir plongé les mains dedans, puis il se saisit d'une bouteille de bain moussant. Il en versa le contenu avec distraction, peut-être en mit-il même trop, mais il ne s'en souciait pas. Il méditait les paroles de Iakov. Celui-ci en avait à la fois trop dit et pas assez. La curiosité d'Akihito avait pris le dessus. D'autant plus qu'il avait besoin de parler ou d'entendre quelqu'un lui parler.
« - Pourquoi donc ? » demanda-t-il, se souciant fort peu de savoir s'il était indiscret.
Iakov poussa un soupir et pencha légèrement la tête en arrière. Il leva la main pour venir se masser les tempes entre deux doigts.
« - Ma famille était vraiment pauvre… J'ai du arrêter l'école assez jeune. Je n'ai pas eu envie que ma sœur en fasse de même, alors j'ai cherché un moyen de gagner beaucoup d'argent pour elle. A 18 ans, je suis partie avec elle pour Moscou. J'ai commencé à vendre de la drogue, en cachette pour la protéger de tout ça. Avec ça, j'ai pu nous louer un appartement acceptable tout en mettant de côté pour qu'elle puisse faire des études supérieures. »
Il marqua une brève pause, une expression pensive sur le visage.
« - Je ne voulais pas qu'elle reste en Russie, je me disais que ça serait mieux pour elle d'étudier à l'étranger, en Amérique par exemple. »
Etudier à l'étranger ? Cela paraissait si démesuré à Akihito, heureux d'être un « simple » photographe même s'il gagnait peu.
« - Tu avais beaucoup d'ambition pour ta sœur. Mais… Est-ce qu'elle voulait tout ça ?
« - Tu crois qu'elle voulait rester pauvre ? Non. Mais elle a pris goût à l'argent bien trop vite. Arrivée au lycée, elle ne cessait de réclamer toujours plus. Et comme je voulais la rendre heureuse, je prenais toujours plus de risques pour ramener plus d'argent. Mais les gros poissons n'aiment pas lorsque l'on vend sur leur territoire. Le jour où j'ai rencontré Mikhaïl Arbatov, son intention était de me tuer pour servir d'exemple. Ca ne s'est pas passé comme il l'avait planifié. Une organisation rivale l'a attaqué alors que nous « discutions ». Ses hommes – enfin la plupart – se sont faits descendre. Lorsque l'un des tueurs a essayé de le poignarder, je me suis interposé sans réfléchir et j'ai reçu les coups à sa place. »
C'était donc ainsi qu'il avait rencontré Mikhaïl… A voix haute, il lui fit remarquer combien il était stupide d'avoir sauvé la vie de quelqu'un qui voulait le tuer pour servir d'exemple. Après tout, Mikhaïl aurait pu décidé de l'abattre malgré tout.
Iakov se mit à sourire et baissa la tête. Il savait au fond de lui que le photographe n'avait pas tort.
« - Mon instinct m'a poussé à le protéger, même si c'était stupide. Il est venu me voir ensuite, lorsque j'étais à l'hôpital. Il m'a dit que, pour le moment, je n'étais qu'un dealer ignare mais qu'il pouvait m'instruire et faire de moi un homme puissant. En échange, je ne devais travailler que pour lui. J'ai accepté, mais surtout pour l'argent. Ca m'importait peu de faire des choses horribles si ça permettait à ma sœur de vivre confortablement. Mais ma sœur n'était pas idiote, elle se doutait bien que mon « travail » n'était pas catholique, que j'avais vendu de la drogue puis que j'étais entré dans la mafia, que j'avais certainement tué des gens. Tout l'argent que je gagnais ne pouvait pas venir d'un travail conventionnel. Puis j'ai compris que, malgré toutes mes précautions, j'avais échoué à la protéger de mon monde. »
Akihito, qui avait ramassé la mousse du bain moussant entre ses mains, la laissa retomber et referma les robinets car la baignoire était presque pleine. La vapeur continuait de se répandre. Et, à force d'écouter Iakov parler, pris par son récit, il en avait presque oublié la raison qui l'avait amené à se laver.
Ses yeux se tournèrent vers l'homme, non sans une certaine inquiétude.
« - Qu'est-il arrivé à ta sœur ? Est-ce qu'elle est… ?
Un sourire triste apparut sur les lèvres de Iakov et sa voix se fit légèrement plus basse alors qu'il répondait à la question inachevée mais dont le final était pourtant évident.
« - Elle se droguait. Lorsque j'ai vu les marques sur ses bras et que je lui ai demandé d'arrêter ses conneries, elle m'a répondu qu'elle n'avait pas de leçons à recevoir d'un sale type comme moi, d'un type qui vend de la drogue à des enfants. Elle m'a traité d'assassin, avant de s'enfuir de notre maison. Je l'ai retrouvée, quelques jours plus tard… A la morgue. Elle avait fait une overdose. »
Iakov poussa un soupir et glissa la main dans ses cheveux, y mettant plus de désordre qu'autre chose. Il s'était mis à penser à Tomoki et à ses fichus « médicaments », à ce qu'il avait osé lui dire aussi, en toute ignorance. Mais l'ignorance n'était pas une excuse. Il avait réellement eu envie de le tuer, à cet instant là. Serrer sa gorge et le voir étouffer devant lui.

Tomoki, assis au bord du lit, se tordait nerveusement les mains. Il n'arrivait pas à faire taire l'angoisse qui s'était emparée de lui et son corps était parcouru de spasmes musculaires. Il essayait pourtant de se contrôler, de se raisonner, de se dire qu'il n'avait aucune raison valable de paniquer ainsi mais il n'y parvenait pas. Cette inquiétude s'était installée en lui lentement mais sûrement dès l'instant où Iakov avait jeté ses médicaments et, à présent, il avait l'impression que son cœur allait lui sortir de la poitrine. Le souffle court comme s'il avait couru jusqu'à l'épuisement, il porta la main gauche à son torse et avala péniblement sa salive.
« - Je ne suis pas dépendant, » murmura-t-il en se prenant la tête à deux mains. « Si je les avais, ça passerait tout de suite. Oui… Je déteste Iakov. Pour qui se prend-il ? »
Lorsqu'il vit Mikhaïl entrer dans la pièce, Tomoki sauta sur ses pieds et se précipita jusqu'à lui pour glisser les bras autour de sa taille et se blottir contre lui. L'avoir enfin auprès de lui, alors que son absence avait été si courte, le rassurait. Il n'avait plus envie de le quitter, à présent, mais il savait, à son grand regret, que Mikhaïl ne pourrait rester à chaque instant à ses côtés pour prendre soin de lui car il avait d'autres responsabilités. Il s'en sentit frustré mais la joie la chassa bien vite.
« - Tu es là… Dieu merci ! » s'exclama le garçon en fermant les yeux alors qu'il sentait la main de Mikhaïl glisser dans ses cheveux.
« - Que se passe-t-il ? Tu as l'air agité. »
Tomoki releva la tête. Si la présence de Mikhaïl l'avait quelque peu réconforté, le ton de sa voix ne devait guère cacher les peurs qui l'étreignaient. Tout en se serrant un peu plus contre son amant, il lui répondit d'une voix anxieuse :
« - Cet imbécile de Iakov m'a pris mes médicaments. J'en ai besoin… J'en ai vraiment besoin, n'est ce pas ? »
Tout en souriant chaleureusement, Mikhaïl se pencha pour venir caresser sa joue.
« - Bien sûr, tu le sais mieux que moi, non ? Sinon, tu es angoissé et déprimé. Et tu entends sa voix, alors qu'il n'est pas là. Iakov a prétendu le contraire pour que tu en doutes ?
« - Il pense que je deviens dépendant. Je me suis senti mal après avoir tué ce type et il m'a vu en prendre. Il a tout vidé dans un évier.
« - C'est idiot, les antidépresseurs ne rendent pas dépendants. Je lui dirai de ne plus t'ennuyer avec ça… »
Tomoki se mit à sourire faiblement et ferma à nouveau les yeux alors que Mikhaïl continuait de lui caresser les cheveux. Lui au moins l'aimait vraiment et il pouvait lui faire confiance. Il n'allait pas le trahir et lui mentir comme l'avait fait Feilong.
« - Je t'aime, » chuchota-t-il en frissonnant à cause des sensations physiques désagréables que lui causait son état d'angoisse.
Mikhaïl passa les bras autour de ses épaules tout en souriant.
« - J'ai réfléchi, au sujet de Feilong. Si l'occasion se présente, tu pourras le tuer. »

Asami ouvrit la porte de la salle de bain et appuya sur l'interrupteur. La lumière jaillit des ampoules électriques des appliques accrochées aux murs. Dans la baignoire, Natsumi papillonna des yeux plusieurs fois avant d'adresser un regard empli de colère à son ravisseur. Le ruban adhésif sur sa bouche l'empêchait de clamer les insanités qui lui brûlaient les lèvres depuis quelques heures déjà. Ses mains étaient solidement attachées au robinet par des cordes serrées.
Asami la regardait avec un amusement qu'il ne cachait même pas et s'approcha d'elle. Il se pencha et tira sur l'adhésif d'un coup sec. Natsumi cria de douleur mais attaqua verbalement aussitôt :
« - C'est quoi votre problème, espèce de cinglé ? Vous êtes misogyne ou quoi ? »
Asami se redressa, glissa les mains dans les poches et la fixa d'un air redevenu sérieux.
« - Depuis combien de temps travaillez-vous avec Akihito ?
« - A quoi cela va vous servir de le savoir ? Je n'ai pas envie de vous répondre, je n'ai pas peur des yakuza. Et puis, vous n'avez pas l'air d'un yakuza. Ils sont tous moches. »
La main droite d'Asami ressortit de la poche en tenant un manche, et de ce manche sortit avec un « clic » une lame acérée. Natsumi fit des yeux ronds comme des soucoupes et s'exclama, d'un ton rapide :
« - Ca fait quelques mois ! Je n'ai pas compté exactement ! »
Imperturbable, Asami approcha son couteau et découpa les liens d'une Natsumi médusée et visiblement au bord du malaise. Il serait toutefois difficile de savoir si celui-ci serait du à la peur qui l'avait violemment éprouvée à la vue du couteau ou au fait que le couteau n'ait eu d'autre utilité que de trancher ses liens.
« - Vous n'allez pas me torturer ? » demanda-t-elle une fois libre tout en se frottant les poignets en ayant l'impression que son sang n'allait plus jamais y circuler.
L'homme lui jeta un regard en coin, particulièrement hautain, alors qu'il se tournait déjà vers la porte.
« - Vous ne méritez pas tant d'efforts… »
Qu'est ce que cela voulait dire au juste ? Qu'elle n'était pas assez importante pour être interrogée ? N'importe qui en aurait été soulagé, Natsumi, elle, était vexée qu'on lui dise qu'elle était insignifiante. Elle sortit de la baignoire maladroitement à cause de ses muscles ankylosés et poursuivit la grande perche aux cheveux noirs.
« - Eh, vous ! » s'écria-t-elle en le dépassant et en se plantant devant lui, mains sur les hanches, tout en levant le nez pour le regarder. Ses sourcils s'étaient arqués de façon à montrer sa très grande contrariété. Asami la regarda avec un mélange de curiosité et d'impatience, comme s'il était face à un petit animal bruyant et qu'il se demandait quel autre tour il allait encore inventer, si cela mériterait une punition ou des applaudissements. « Comment ça je ne mérite pas tant d'efforts ?
« - Vous n'êtes qu'une journaliste, vous n'avez aucun intérêt.
« - Alors pourquoi vous m'avez enlevée, hein ? »
Asami resta tout d'abord silencieux. Il semblait réfléchir à la réponse, même si son expression ne changea aucunement durant ce laps de temps.
« - J'ai considéré le fait qu'Akihito deviendrait invivable si je laissais mourir l'une de ses amies en toute connaissance de cause. Je commence à le regretter. »
Natsumi le regarda fixement, puis ses joues se gonflèrent légèrement comme un personnage de manga sur le point de laisser exploser une fureur impossible à contenir.
« - J'ai des informations très importantes ! Vous devriez m'interroger si vous étiez vraiment intelligent ! » Voyant qu'il se contentait d'hausser un sourcil plus que sceptique, elle poursuivit : « J'ai appris qu'ils allaient faire une vente de drogue dans un night-club du Kabukichô (2), Blue Velvet. Demain soir.
« - Ils ?
« - Oui, les Russes. Le gars à qui j'ai parlé m'a dit qu'ils avaient assez de cartes en mains pour voler des parts de marché à la pègre japonaise. Alors, vous en pensez quoi Monsieur le Yakuza ? »
Il y eut quelques secondes de silence tendu, durant lesquelles les deux antagonistes s'observèrent mutuellement.
« - Je n'avais donc pas besoin de vous torturer pour vous rendre bavarde, » fit remarquer Asami avec un sourire en coin. Il contourna Natsumi pour aller jusqu'à la table basse et se saisir de son portable.
La journaliste était blanche de rage et serrait les poings à s'en éclater les phalanges. Ce type, aussi beau fut-il, était vraiment haïssable et insupportable. Comment Akihito pouvait-il être ami avec lui ? Alors qu'il parlait au téléphone, elle le fixait d'un regard empli de courroux. La conversation qu'il avait avec son interlocuteur ne l'intéressait guère, par contre elle se demandait si le vaudou marchait vraiment et si une mèche de ses cheveux noirs suffirait à ensorceler une poupée dans laquelle planter des aiguilles. Cette pensée la fit ricaner intérieurement.
Mais elle oublia bien vite le motif de sa mauvaise humeur en songeant que c'était finalement une occasion inespérée pour grappiller des informations croustillantes. Lorsque Asami reposa son téléphone, elle lui fit un sourire tout sucre tout en glissant les mains derrière son dos. C'était le moment de passer pour une jeune fille aimable et pas du tout dérangée du bulbe.
« - Alors… Vous êtes un ami d'Akihito, c'est ça ? »
Les paupières d'Asami s'étaient légèrement plissées alors qu'il lui jetait le regard qu'avait du avoir l'iceberg sur le point de couler le Titanic… Enfin si l'iceberg avait eu des yeux, ce qui était hautement improbable, voire impossible, selon tous les experts en iceberg de la planète. Mais, avec un brin d'imagination…
« - Non.
« - Mais vous avez dit… » Commença à protester Natsumi avec une mine déconfite.
« - Ce que vous pouvez être naïve… » Coupa Asami en allumant une cigarette. « Mon seul but était de savoir ce que vous pouviez avoir découvert. Vous pourriez m'être plus utile vivante que morte. »
Ses yeux de couleur sombre revinrent se poser sur elle. Une déplaisante sensation remonta dans le dos de Natsumi, le long de sa colonne vertébrale. Elle avait l'impression que ce regard signifiait que l'homme en savait bien plus sur elle qu'il ne le prétendait mais qu'il préférait la laisser mariner plutôt que de lui dire ce qu'il savait exactement.
« - Vous allez retourner à Tôkyô. Faites votre travail de journaliste en prenant des photos compromettantes de cette vente de drogue, » ordonna Asami d'un ton autoritaire qui aurait fait immédiatement ployer n'importe quel homme.
Malheureusement pour lui, Natsumi n'était ni un homme, ni du genre à ployer facilement. Elle tiqua aussitôt. Elle était tête brûlée mais pas à ce point.
« - Quoi ? Toute seule ?
« - Qui a dit que vous iriez seule ? » rétorqua Asami avec un sourire qui ne prévoyait rien de bon. « J'ai trouvé une baby sitter à votre mesure. »

Akihito porta la bouteille d'alcool à ses lèvres tout en regardant le ciel s'assombrir. Il était installé sur l'un des transats au bord de la piscine. Tout en buvant, il se disait que la vodka était vraiment une boisson dégueulasse par son goût. Ca ressemblait à de l'eau et il supposait que cela devait avoir la même saveur que la pisse. Ceci dit, il n'avait pas envie de vérifier cette hypothèse.
La bouteille vidée à moitié et jugeant, si tant est que l'on puisse parler de jugement dans son état, qu'il était assez saoul pour affronter tout et n'importe quoi, il se leva en perdant momentanément ses repères, puis essaya de marcher aussi droit que possible, ce qui lui demandait de gros efforts de concentration.
Il atteignit une porte et il parvint à saisir la poignée après deux essais peu concluants. Il remonta le couloir qui se présentait à lui alors que les battements de son cœur s'étaient grandement accélérés au cours des dernières secondes.

Mikhaïl était installé à son bureau, dans un fauteuil. La pièce n'était éclairée que par une lampe à abat-jour bleu se trouvant sur un guéridon dans un coin de la pièce. Les rideaux de la fenêtre étaient tirés et il faisait presque nuit dehors. L'écran de l'ordinateur portable illuminait d'un éclat blanc le visage de l'homme.
Lorsqu'il vit entrer Akihito, il fronça les sourcils avec une certaine irritation.
« - Qu'est ce que tu veux ? Qu'est ce que tu fais ici ? » le somma-t-il d'un ton rude.
Le Japonais semblait avoir des difficultés à se tenir droit. Il était resté un instant immobile à l'entrée de la pièce pour fixer Mikhaïl d'un regard inexpressif, puis il s'était avancé jusqu'à la table pour poser les deux mains dessus, à plat, et se pencher en avant. Ses cheveux en bataille et son regard brumeux lui donnait l'air misérable. Ce qui ne fit qu'augmenter la contrariété de Mikhaïl. Il n'aimait pas particulièrement la… Vermine.
« - T'es comme Asami, tu travailles tard, » marmonna presque indistinctement Akihito en se gardant bien de répondre aux deux questions.
Il sentait l'alcool à plein nez.
Mikhaïl esquissa un rictus à l'adresse du jeune homme en face de lui.
« - Ca ne me dit pas ce que tu fous ici. Peut-être que je devrais demander à Iakov de te mettre une laisse.
« - Et qui la tiendrait ? Toi ? » Demanda le photographe, non sans effronterie.
« - Peut-être que je suis trop généreux de te laisser en liberté chez moi… Tu n'es qu'un effronté et on dirait que la leçon de tout à l'heure ne t'a pas suffit, » songea Mikhaïl à voix haute. Il s'enfonça un peu plus au fond de son fauteuil et se caressa le menton d'un air pensif. « Sors d'ici, où je devrai… »
Il n'eut pas le temps de terminer. Akihito se retrouva à quatre pattes sur le bureau, faisant tomber au passage quelques dossiers. Son visage ne se trouvait plus qu'à quelques centimètres de celui de Mikhaïl.
« - Que penses-tu faire là ? » demanda le Russe, imperturbable, croisant les bras et battant des cils. Ses boucles blondes oscillèrent lorsqu'il pencha la tête en arrière. « Tu pues l'alcool. »
Agenouillé, le photographe saisit Mikhaïl par le col de sa chemise et approcha un peu plus son visage du sien.
« - J'ai trouvé la réserve de vodka et… J'ai plus d'expérience que Tomoki, » fit-il d'une voix traînante, comme pour le tenter.
« - En quoi cela devrait-il m'intéresser ? Tu crois que j'ai envie de réitérer notre petit amusement de ce matin ? De toute façon, ce n'est pas comme si tu avais été… »
Encore une fois, Mikhaïl fut interrompu mais d'une façon différente. Le Japonais s'était glissé sur ses genoux et s'offrait à présent un tour de manège gratuit, avec la langue, dans sa bouche, les deux mains derrières sa nuque. Lorsqu'Akihito s'arrêta, le mafieux le regarda d'un air quelque peu malsain.
« - Tu comptes donc me le montrer maintenant ? Peut-être que je devrais prendre quelques photos, pour les montrer à Asami comme preuves. »
Le regard d'Akihito s'anima d'un éclat meurtrier. Rapidement, il glissa l'une de ses mains derrière son dos pour saisir le couteau qu'il avait glissé dans la ceinture de son pantalon, un couteau qu'il avait subtilisé lors de son repas, et s'apprêta à frapper le Russe en plein cœur.
Mais Mikhaïl n'était pas du genre à se laisser faire. Peut-être s'était-il aussi méfié dès l'entrée du jeune homme. Il bloqua le poignet d'Akihito d'une main, le tordant ensuite sur le côté pour l'obliger à lâcher l'arme. Le Japonais émit un cri de douleur en laissant tomber le couteau mais n'abandonna pas pour autant. Il abattit son poing sur le visage de son adversaire et quitta ses genoux, tout en tentant de se libérer de sa poigne d'acier.
Pensait-il vraiment que Mikhaïl le laisserait se sauver après cet affront de sa part ?
Le Russe se leva promptement pour tordre le bras d'Akihito derrière son dos et le plaquer à plat ventre contre le bureau. Ayant récupéré le couteau, il glissa la lame sous la gorge du jeune homme, juste au niveau de sa pomme d'Adam.
« - Je ne suis pas Asami. Défie moi et je te tuerai. »
En sentant l'arme entailler sa peau, le jeune homme fut envahi par la terreur. Il n'osa pas se débattre. Il était certain que Mikhaïl n'éprouverait aucune hésitation à mettre sa menace à exécution au prochain faux pas de sa part. Le ton vipérin de sa voix lui glaçait les sangs. Il se demanda s'il avait déjà égorgé quelqu'un et, si oui, combien de fois il l'avait fait. Il se demanda surtout si se faire ouvrir la gorge était douloureux ou si la mort frapperait vite, l'empêchant de souffrir.
« - Alors, tu as quelque chose à ajouter ? » demanda Mikhaïl en le piquant un peu plus de la pointe de la lame.
« - J-je suis désolé, » répondit Akihito d'une voix tremblante.
« - Je l'espère bien. Asami pourrait être terriblement déçu s'il te retrouvait avec le visage défiguré. Je pourrai commencer par la joue par exemple… »
Joignant le geste à la parole, il enleva le couteau de la gorge d'Akihito afin de mieux s'en servir pour caresser sa joue du plat de la lame.
Akihito ferma les yeux avec force et se mordit les lèvres jusqu'au sang. Son bras, toujours tordu, l'élançait violemment mais ce n'était pas ce qui l'angoissait le plus. Son cœur suivait un rythme désordonné et bien trop rapide. Il peinait à respirer.
« - Je pourrais commencer par la haut, juste à côté de l'œil, et descendre ensuite jusqu'au menton. Qu'en penses-tu ? »
Le photographe ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose mais n'y parvint pas. La peur le paralysait totalement. Sa tête lui tournait, il avait l'impression qu'il allait s'évanouir d'un instant à l'autre.
« - Je prends ton silence pour un accord mais, en fait, je me dis que je devrais plutôt te crever les yeux, » proposa Mikhaïl d'une voix doucereuse.
« - Laissez le partir, monsieur Arbatov. C'est de ma faute s'il est venu vous importuner. »
Akihito n'eut aucun mal à reconnaître la voix de Iakov mais elle ne fut pas source de soulagement. Au contraire, sa tension ne fit qu'augmenter. Il avait l'impression que son cœur allait exploser d'un instant à l'autre. Il se demandait si l'intervention de Iakov suffirait à faire battre en retraite son patron et, surtout, si ce que ce même Iakov comptait faire d'Akihito une fois que Mikhaïl l'aurait laissé.
Lorsque le jeune homme, terrassé par la peur, sentit le couteau s'écarter de son visage, il se laissa glisser jusqu'au sol et y resta assis, car il ne trouvait ni la force, ni le courage, de rester debout. Il porta une main à sa gorge, puis à sa poitrine, tout en déglutissant péniblement.
Mikhaïl, sans plus s'occuper de lui, s'éloigna.
« - Tu devrais faire attention, Iakov. On dirait que tu t'attaches bien trop à cet otage pour prendre ainsi le risque de le protéger, » déclara Mikhaïl en contournant le bureau et pour se diriger vers la porte. Il ne jeta pas un seul regard à Akihito. Lorsqu'il passa devant Iakov, il lui tendit l'arme pour qu'il la prenne. « Au sujet de Tomoki… Tu devrais te mêler de ce qui te regarde. Je pourrais en venir à penser que tu cherches à saboter mes efforts pour gagner sa confiance. »

Une fois Mikhaïl sortit du bureau, Akihito se releva tout en s'agrippant au bord de la table pour s'aider. Ses jambes tremblaient encore et sa bouche était devenue sèche comme une boite en carton.
Iakov, à l'entrée, ne disait rien. Akihito lui tournait le dos et n'osait pas le regarder, de crainte de voir l'expression de rage ou d'exaspération qu'il devait certainement arborer. N'avait-il pas promis de l'arrêter par tous les moyens, s'il tentait de tuer Mikhaïl ? Le Japonais avait l'impression que ses tripes étaient en train de se liquéfier. Il avait horriblement mal au ventre.
« - Je ne peux pas te laisser seul 5 minutes, » lui reprocha durement Iakov. Au son de sa voix, il s'était à l'évidence rapproché du bureau.
Les épaules d'Akihito se mirent à trembler et il baissa la tête.
« - Je voulais juste… » Il s'interrompit, mordant à nouveau sa lèvre.
« - … Le tuer ? » compléta Iakov.
Il entendit le Russe rassembler les papiers qui étaient tombés par terre, lorsqu'Akihito avait fait sa petite démonstration, puis les poser sur la table. Quelques secondes après, il saisissait le photographe par le bras pour le contraindre à se tourner vers lui et le regarder.
Akihito leva la tête vers l'homme qui se tenait juste en face de lui et lui serrait le bras à lui en faire mal. Iakov ne parla pas. Il se contenta de le fixer de ses yeux bleus. Akihito s'était attendu à y lire de l'hostilité alors, qu'au contraire, le Russe semblait calme et posé. Cela ne l'empêcha pas de croire nécessaire de s'expliquer, tant bien que mal, craignant d'avoir perdu le peu de bienveillance que lui portait Iakov.
« - Je devais tenter de me venger, malgré tous les risques. Mais… Tu m'as protégé… »
Iakov plissa légèrement les paupières. Sa poigne sur le bras d'Akihito se desserra et il le libéra, ce qui soulagea le jeune homme.
« - Cette fois ci, seulement, » répondit-il d'un ton bas.
Le coup de genou qu'Akihito reçut dans le ventre le prit par surprise. Le souffle coupé, il tomba à terre, tout en appuyant les mains là où il avait été frappé. La douleur l'irradiait. La stupéfaction se lisait sur son visage. Il ne s'était pas attendu à ce que Iakov s'en prenne ainsi à lui.
« - Je ne suis pas ton ami, » déclara le Russe d'une voix méprisante. « Je t'ai sauvé la mise simplement parce qu'un cadavre nous est inutile. Mais crois moi que tu le regretteras si tu ne te tiens pas à carreau désormais. »
Akihito resta immobile alors qu'il suivait Iakov du regard jusqu'à ce qu'il fut sorti du bureau. Il ne comprenait pas ses agissements. Il lui faisait croire qu'il se souciait un minimum de lui, il allait jusqu'à lui raconter sa vie, pour ensuite le rejeter en lui faisant comprendre qu'il n'aurait aucune hésitation à lui faire du mal. Il ne pouvait définitivement pas lui faire confiance, en raison de la loyauté qu'il portait à Mikhaïl. A l'évidence, elle primait sur tout le reste.
« - Asami, je ne peux pas t'attendre sans rien faire, » murmura Akihito. « Ils vont avoir ma peau avant. »
Il se releva. Sa vision se brouilla un instant mais il ne put déterminer si c'était en raison de l'alcool qu'il avait ingurgité, du coup qu'il avait reçu ou de la terreur qui l'avait possédé. Peut-être était-ce tout cela à la fois.
Alors qu'il se dirigeait à son tour vers la porte, Akihito n'eut qu'une seule certitude et elle l'effrayait : désormais, il était réellement seul et il ne pouvait plus que compter sur lui-même pour s'en sortir. Comment… ? Il l'ignorait encore, même s'il était à présent prêt à tout faire pour retrouver la liberté.

(1) Oui, je sais, les anti-dépresseurs ne sont pas des drogues et ne sont pas censés rendre dépendants, patati patata. Enfin, ça c'est ce que prétendent les laboratoires. En vérité, les AD, même les AD récents, peuvent amener une phase de manque après arrêt. C'est quelque chose d'assez connu. Ces phases de manque amènent une nouvelle dépression ou des crises d'angoisse, et le malade reprend de nouveau des AD par peur de retomber dans le même mal. Même si le but des AD est de soigner, il ne faut pas oublier que les médicaments sans aucun effet secondaire... N'existent pas.
(2) C'est un quartier de Tôkyô (le quartier des plaisirs, il se trouve à Shinjuku, et c'est là que se trouve aussi le Nichôme, si je ne m'abuse, soit le quartier gay... Ouais, on en apprend des trucs dans les guides touristiques).