11
ALAIMO
« Inspire. Souffle. Inspire… »
Sa chute avait duré une éternité. C'était le contact douloureux avec le sol qui l'avait réveillée brutalement et mis fin à son tourment vertigineux.
« Souffle. Tu es sûre que tu ne veux pas d'anesthésie ? »
Aeon secoua la tête, les dents serrées.
« Ok. Essaie juste de ne pas vomir partout ou tomber dans les pommes, répliqua le Dr Marc Alaimo. Inspire. »
Elle prit une grande inspiration. La sensation qu'on lui enfonçait un couteau dans l'épaule droite lui mit le cœur au bord des lèvres.
« Ne vomis pas ! la prévint Alaimo, Souffle. »
Obéissante, elle vida entièrement ses poumons. Le problème, c'était qu'elle connaissait parfaitement cette technique et s'attendait à chaque instant à ce qu'il remette son épaule en place. Elle ne parvenait pas à se laisser aller.
« Inspire. Dis-moi encore comment ça s'est passé ?
— Je dormais et je suis tombée de mon canapé, dit-elle d'une voix blanche.
— Et tu t'es luxée l'épaule. T'es quand même pas très agile… Souffle. »
Elle expira une nouvelle fois. La dixième au moins depuis qu'Alaimo essayait de remettre la tête de l'os dans son logement.
« Dis donc, qu'est-ce qu'il est moche ton jogging !
— Quoi ? mais va te faire f… AÏE ! »
D'un geste précis, le médecin urgentiste avait remboîté son épaule. Aeon pâlit et jura à mi-voix.
« Ne vomis pas ! répéta-t-il d'une voix amusée. Sinon je serai obligé de le dire à tout le monde !
— T'es pas gentil », grogna-t-elle, plaintive.
Elle s'était réveillée une heure plus tôt, par terre, au pied de son canapé. L'obscurité de son salon était troublée par la lueur bleutée et irréelle de la télévision, en pleine diffusion nocturne d'un reportage sur les organismes pélagiques. L'esprit en berne, elle avait contemplé, hébétée, un combat épique entre un cachalot et un calmar géant, avant de se faire rappeler à l'ordre par son épaule.
En se relevant péniblement, elle n'avait pu que constater que son bras pendait mollement le long de son corps et que la moindre tentative pour le bouger se soldait par une douleur atroce. Ouais, elle était bien luxée. Elle avait résisté à l'envie cinéphile mais ridicule de la remettre elle-même en place comme Mel Gibson et s'était résolue à prendre sa voiture pour se rendre aux urgences de l'hôpital. A peine arrivée, le Dr Alaimo l'avait repérée, pâle et titubante, et l'avait emmenée dans une salle de soins pour l'ausculter. Il avait poussé un sifflement admiratif en voyant le « coup de hache » qui marquait le moignon de son épaule et qui trahissait l'os sorti de son logement. Cela faisait vingt minutes qu'il essayait de la détendre pour réparer cela sans opération.
« Bon, maintenant, tu vas me raconter ce qui s'est réellement passé.
— Je te l'ai dit, je suis…
— …Oui, tombée du canapé. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d'alu, la coupa-t-il, acerbe. Mais pour de vrai, McKay ? Tu as vu la plaie que tu as sur le front ? Tu as tapé quelque chose ou quoi ? On dirait que tu sors d'un accident de voiture.
— Je t'assure. Je dormais, je me suis réveillée par terre, au pied du canapé. J'ai dû heurter ma table basse. »
Uniquement préoccupée par son épaule, elle n'avait pas remarqué la plaie au front dont lui avait parlé Marc et qui correspondait à l'endroit où sa tête avait violemment frappé l'homme dans son rêve. Sous la lumière crue des néons, elle trouvait son cauchemar bien moins effrayant et ses blessures tout à fait explicables. Elle était tombée en dormant. Cela lui convenait mieux que d'avoir été balancée dans un abîme sans fin par un cinglé défiguré. Aussi réaliste qu'il ait pu être, ce rêve n'était qu'une chimère de son esprit éreinté.
Elle entendit Alaimo faire claquer sa langue.
« Mouais. Admettons. Tu peux te lever ? »
Elle fit oui de la tête et se rassit lentement. Un vertige la força à s'arrêter avant de mettre un pied à terre. Elle vit Marc se diriger vers elle, les sourcils froncés, et regarder la table d'examen sur laquelle il l'avait allongée.
« Et ça, l'interpella-t-il, c'est quoi ?! »
Elle tourna la tête en grimaçant et fixa la table à son tour. Une large tache de sang s'étalait sur le drap d'examen là où elle s'était étendue. Sans un mot, l'urgentiste lui retira la manche gauche de sa veste de jogging et contempla la bande cramoisie qui lui ceignait le bras.
D'un geste vif, il la décolla, arrachant à Aeon un cri de protestation. Sous le pansement trempé de sang, quatre fines entailles récentes s'étiraient juste sous son aisselle. Les plaies saignaient encore malgré le pansement compressif. Son regard croisa celui d'Aeon, qui arbora soudain une expression parfaitement innocente.
« Ok jeune fille, dit-il avec beaucoup moins de sympathie dans la voix, et pour ça, c'est quoi l'histoire ?
— Je me suis coupée en me rasant ? hasarda Aeon.
— Je te croyais seulement maladroite, mais je me rends compte que tu es franchement dangereuse… »
Il soupira et secoua la tête.
« Tu connais la procédure des urgences en cas de blessure par arme blanche. »
Elle acquiesça. Bien sûr, elle connaissait la procédure. Elle l'avait appliquée des dizaines de fois, souvent contre le gré de ses patients.
« N'appelle pas la police, Marc.
— Que t'est-il arrivé, Aeon ?
— Je ne peux pas t'en parler.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? »
Ces quatre coupures, nettes et profondes, comme taillées au rasoir, étaient le seul détail qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer de façon rationnelle. Comment avait-elle pu se faire ça en tombant du canapé ? Cela n'avait pas de sens. Bien sûr, elle se souvenait du moment précis où les lames du maniaque avaient coupé dans sa chair, mais donner du crédit à cette idée, c'était admettre que ses rêves pussent avoir une emprise et des conséquences dans la réalité. C'était peut-être un peu trop demander que de croire cette théorie.
D'un autre côté, si elle réfutait cette hypothèse, il ne lui restait plus qu'à avouer qu'elle s'était blessée elle-même. C'était une idée déjà psychologiquement lourde à assumer seule, si elle y ajoutait le facteur amnésie, elle se savait bonne à enfermer.
« Je ne peux pas en parler, finit-elle par concéder, espérant que Marc n'insisterait pas.
— Bon sang, Aeon…, commença-t-il en levant les bras avec agacement.
— Tu peux me recoudre, s'il-te-plaît ?
— Bien sûr, je vais te recoudre ! répondit-il sèchement. Quand comptais-tu m'en parler ?
— Je ne comptais pas t'en parler, avoua-t-elle.
— Bon sang ! répéta-t-il avec emphase. Tu crois que ça se serait réparé tout seul ?! Et puis comment tu as pu te faire ce pansement avec l'épaule droite luxée ?!
— Je me suis débrouillée… »
Avec des cris, des larmes et une bonne dose de patience pendant qu'elle coinçait la bande contre le mur et tirait dessus avec les dents sous les miaulements passionnés de Carpates, persuadé que ce réveil nocturne ne pouvait signifier qu'un repas supplémentaire pour lui.
« Je vais chercher ce qu'il faut, marmonna Marc. Comprime tes plaies et ne te sauve pas.
— Aucun risque », lui promit-elle.
Elle se rallongea sur la table d'examen en grimaçant. Son épaule droite risquait d'être douloureuse encore quelques jours. Maintenant que Marc en avait fait sa priorité, elle sentait également davantage les entailles du bras gauche, qu'elle avait pourtant réussi à maintenir en arrière-plan jusque-là. Elle avait l'impression à présent qu'autour de ses coupures se concentraient tous les nerfs de son corps et que son cœur y battait sourdement.
Elle essaya de se laisser aller et de jouer le jeu un instant. Ok, un taré avait essayé de la tuer dans son rêve.
« Primo, ce n'est pas possible », dit-elle à voix haute en roulant exagérément les yeux.
Secundo… pourquoi moi ?
« Parce qu'il l'a décidé », lui répondit une voix familière dans son dos.
Aeon poussa un cri et se releva d'un bond, oubliant un instant ses douleurs. Jason avançait vers elle tranquillement, pâle et émacié, et vint s'asseoir à ses côtés sur la table étroite. Ses stigmates asséchés par la mort étaient presque violets sur sa face exsangue.
« Il faut arrêter de faire ça ! », le prévint-elle en agitant son index devant lui.
Il rit doucement, un rire d'enfant, naïf et sincère.
« Je suis désolée de ne pas avoir pu t'aider, Jason…, dit-elle doucement.
— Vous ne croyez pas à vos rêves mais vous vous excusez quand même ? »
Il n'y avait aucun reproche dans sa voix, juste une curiosité candide qui émut la jeune femme.
« Qui est-ce, Jason ? L'homme dans la chaufferie ? »
Il secoua tristement la tête.
« Il ne me laisse pas partir.
— Que veut-il ?
— Vous.
— Toi », chuchota en écho une voix râpeuse à son oreille.
Aeon sursauta et fit volte-face pour se retrouver nez à nez avec la face calcinée de son agresseur. La lumière blafarde des néons lui donnait l'air encore plus atroce et inhumain. Elle distinguait le moindre détail de ses plaies immondes et, d'une façon un peu malsaine, éprouvait une certaine fascination à contempler un visage aussi ravagé. Les yeux de l'homme se plissèrent tandis qu'Aeon l'observait avec circonspection et elle y vit briller une lueur amusée à l'ombre du feutre noir.
« Je te plais ? susurra-t-il, enjôleur.
— Tu rêves… », répondit-elle avec dégoût.
Un rictus moqueur vint étirer ses lèvres incomplètes.
« Je suppose que maintenant, j'ai toute ton attention ? », demanda-t-il en désignant le bras de la jeune femme.
Aeon suivit son regard. Le sang épais avait tracé de larges rigoles le long de son bras gauche. Elles s'étaient frayé un chemin jusqu'à sa main pour se rejoindre sur ses doigts poisseux, qui se collaient les uns aux autres. Elle hocha la tête.
« Qui êtes-vous ? »
L'homme fit un mouvement d'épaule, à mi-chemin entre l'ennui et l'agacement, signifiant que la question n'avait aucune importance.
« Il s'appelle Frederick Charles Krueger, dit brusquement Jason. Mais il préfère Freddy. »
L'homme se tourna vers le garçon, une expression mécontente sur le visage.
« Le nom, c'est le pouvoir, continua Jason d'un ton provoquant.
— Tu parles trop, mon garçon », répliqua Krueger, menaçant.
Aeon souhaita qu'il ne lui lance jamais le même regard. L'espace d'un instant, elle crut voir une créature véritablement inhumaine, ancienne et terrifiante. Elle tressaillit et sentit une peur ancestrale lui broyer les entrailles et un sentiment diffus, primitif et atavique, lui dictant de rester le plus loin possible de cette chose, qui semblait vouloir incarner le Mal dans ce qu'il avait de plus symbolique et de plus authentique.
Pars vite, longtemps, et reviens tard…
Cet impératif instinctif disparut en même temps que le masque du démon s'estompait. Elle inspira profondément. Le monstre au visage brûlé était étrangement incongru dans cette atmosphère crue et aseptisée. En quelques secondes, elle calma la bête grondante et apeurée qui lui triturait le ventre.
« Freddy Krueger », répéta-t-elle à mi-voix.
L'homme reporta son attention sur elle, un intérêt malsain dans le regard.
« Vous n'êtes pas réel, dit-elle avec aplomb.
— Tu crois ? » ricana-t-il.
Il leva sa main gantée et plaça la lame de son index sous le menton d'Aeon. Il la força à lever la tête pour la regarder dans les yeux. Il vit sa glotte monter et descendre tandis qu'elle déglutissait avec peine. Il aspira de petites goulées d'air. Il pouvait sentir sa peur. Elle avait une odeur aigre et musquée, légèrement sirupeuse, que venait égayer un soupçon d'agrumes. C'était tellement bon. Il inspira à fond et s'en gorgea les narines, sentant ses pouvoirs immortels s'épanouir et s'ouvrir autour de lui comme une étoffe de soie. Une onde de puissance séculaire pulsa, sourde et enivrante, à l'intérieur de son corps supplicié.
Tellement bon.
« Si je ne suis pas réel, pourquoi as-tu si peur, princesse ? » murmura-t-il d'une voix vibrante d'énergie.
Il la vit déglutir une nouvelle fois et un second effluve, moins fort que le précédent, se faufila jusqu'à lui, le faisant frémir de plaisir et de force. Il appuya plus fort la lame affutée sur la peau tendre du cou et vit avec délice perler une unique goutte de sang.
Approchant son visage ignoble, il chuchota en souriant :
« Je serai bientôt à court d'endroit pour laisser mes preuves sur toi… dépêche-toi de croire en moi avant que je n'aille chercher des recoins plus insolites. Plus… intimes… »
Il disparut en même temps que Jason. Son ricanement emplit la petite pièce pendant qu'Aeon, tremblante, portait la main sous son menton. Ses aisselles et sa nuque étaient trempées d'une sueur froide qui coulait le long de sa peau, brûlant ses entailles.
Marc revint au moment où elle regardait, ahurie, la trainée de sang que son menton percé venait de laisser sur sa main.
« Merde, Aeon, je ne peux pas te laisser seule deux minutes ! »
Il entra, les bras chargé de matériel qu'il déposa sur une petite desserte métallique.
Elle le regarda, les yeux vagues, et balbutia :
« Perdu connaissance, suis tombée… »
Elle examina l'espace autour d'elle et conclut :
« … sur la table.
— J'en ai pour la nuit avec toi…, grommela Marc d'un ton agacé. Montre. »
Elle leva la main gauche et lui fit signe que ça n'était pas la peine.
« C'est rien, dit-elle pour souligner son geste, ça ne saigne déjà plus. »
Elle ne souhaitait plus qu'une chose : partir d'ici le plus vite possible pour pouvoir réfléchir au calme.
« Je devrais peut-être contacter la direction de l'hôpital…, dit Marc, songeur.
— Pourquoi ?
— Les prévenir qu'ils ont engagé une gourde qui passe son temps à se casser la gueule…
— Merci de ton soutien…, murmura-t-elle.
— A ton service. Tiens, poursuivit-il en lui tendant un comprimé et un verre d'eau, prends ça.
— C'est quoi ?
— Tramadol.
— J'ai l'air si mal en point que ça ?
— Tu fais peur », lui assura-t-il en hochant solennellement la tête.
Elle secoua la tête, refusant le dérivé morphinique
« Si j'avale ça, je ne saurai plus comment je m'appelle dans dix minutes.
— J'en profiterai alors pour prendre des photos ridicules avant de les diffuser sur Facebook.
— Je suis née pour faire rire, soupira-t-elle en feignant l'exaspération.
— Sincèrement ? Tu n'en veux pas ?
— Non, répondit-elle d'un ton ferme. Si je prends ton Tramadol, je serai incapable de conduire pour rentrer chez moi. »
Et je vais m'endormir, songea-t-elle, peu enthousiaste à l'idée de revoir trop rapidement ce monstre de Krueger.
« Parce que tu crois que tu vas rentrer chez toi là ? »
Elle lui lança un regard ennuyé.
« Au pire, je peux te faire ramener en ambulance, capitula l'urgentiste.
— Et le trou de la Sécu ?! Vile gabegie ! », clama-t-elle, accusatrice.
Alaimo secoua la tête avec lassitude et rapprocha la desserte sur laquelle il avait disposé ses instruments.
« Couche-toi sur le ventre, je suture tes coupures et je te fous dehors.
— La bonne idée. »
Docile, elle se retourna pour s'allonger sur le ventre. Un sifflement de douleur lui échappa lorsqu'elle voulut bouger son épaule droite.
« Et que je ne t'entende pas te plaindre ! prévint-il. Tu n'as pas voulu de médoc, tu assumes !
— Gna gna gna, murmura Aeon en faisant la grimace.
— Je t'entends… »
Il étendit un champ stérile sur elle et badigeonna généreusement son bras de Bétadine glacée.
« Fais-toi plaisir…, grogna Aeon.
— Je vais me gêner ! rétorqua-t-il en souriant. J'ai si rarement l'occasion de charcuter mes collègues… »
Il lui injecta un anesthésique local, attendit quelques minutes puis lui posa un scalpel en acier froid sur la peau.
« Tu sens ?
— Non.
— Alors j'y vais. »
Avec des gestes précis et habiles, il recousit rapidement les quatre entailles. Dix minutes plus tard, il protégeait les fils avec du Steri-Strip et un large pansement.
Aeon se releva péniblement et fit bouger son bras gauche.
« J'ai fait de petits points avec du fil tressé .5, ça devrait te faire des cicatrices discrètes. Par contre, ne tire pas trop dessus pendant quinze jours, l'informa-t-il.
— Merci, Marc. »
Il profita de sa position debout et nettoya les plaies du front et du menton avant de poser de fins rubans de Strip. Finalement, il lui tendit une attelle pour son épaule droite qu'elle enfila maladroitement.
« Et si j'étais toi, je ferai quand même un rappel pour le tétanos… Adroite comme tu l'es…
— J'y penserai », promit-elle distraitement.
L'image fugitive d'une dentition infecte et pourrie se matérialisa dans son esprit et elle craignit soudain de savoir ce que son front avait pu heurter chez Krueger pour lui faire une telle plaie.
« J'y penserai », répéta-t-elle, convaincue.
Elle se dirigea vers la porte.
« Aeon ? »
La main sur la poignée, elle s'arrêta et tourna légèrement la tête.
« Fais gaffe. »
La vision de la masse sanguinolente formant le visage consumé de Frederick Krueger s'imposa à elle, claire, nette et effrayante.
Elle acquiesça et sortit de la salle de soins sans un mot.
