Rossi s'autorisa un moment de joie.
Les yeux fermés, il berça son meilleur ami en murmurant des mots d'encouragement et de réconfort.
- C'est terminé, Aaron. Tout va bien. Tu n'es pas un lâche. Tu es simplement humain. C'est terminé. Voilà c'est ça…
Dave essaya de ne pas remarquer le moment où Hotch se tendit, contestation musculaire face à l'optimisme de son ainé.
Au plus profond de lui, Aaron se sentait toujours effrayé, bien qu'il s'agisse d'une sorte de terreur différente. Une qui pourrait le suivre pour le reste de sa vie. Attendant derrière chaque recoin. Se moquant de sa vulnérabilité.
Cela avait été si facile de le transformer. Cela n'avait pas demandé beaucoup de temps non plus. Peter Lewis était le nouveau croque-mitaine des environs, caché sous le lit de Hotch, jetant un coup d'œil par la porte du placard, la nuit, et attendant de bondir depuis les recoins les plus sombres. Et parce que Lewis n'avait pas obligé les agents qui l'avaient arrêté à le tuer, il restait le talon d'Achilles de Hotch. Car même s'il se trouvait en prison, la connaissance du moyen de réécrire toute la personnalité du Chef d'Unité du BAU vivait avec lui.
Hotch ferma les yeux et le vit jubiler dans sa cellule. Tout le monde sait que mettre quelqu'un en prison ne l'empêche pas de pouvoir contacter l'extérieur, de trouver des moyens de perpétrer ses projets favoris. En supposant qu'il ait de tels projets. Tout ce qu'il lui faudrait serait quelqu'un de l'extérieur, ou quelqu'un qui sortait, et qui voudrait porter un grand coup au leader du BAU.
Hotch ne manquait pas d'ennemis. C'était là le témoignage de son efficacité et de sa longue carrière. A présent, ses émotions malmenées laissaient libre cours à son imagination. Il voyait le visage de Lewis murmurer avec un grand sourire, murmurer, murmurer de la même manière insidieuse que lorsqu'il envahissait la psyché de Hotch. Seulement, cette fois, il transmettait sa recette pour prendre le contrôle d'un esprit. Une concoction particulière ayant fait ses preuves contre le cerveau d'Aaron Hotchner. Il fallait peut-être être un génie pour inventer le procédé, mais ce n'était pas nécessaire d'en être un pour suivre la recette une fois qu'elle était décrite étape par étape. La répliquer ne demandait qu'une détermination tenace.
Et il y avait foison de copieurs potentiels prêts à être recrutés par Lewis.
Hotch enfouit son visage contre Rossi et le laissa le supporter.
Il avait le sentiment qu'il s'agissait de la dernière fois où il se sentait réellement en sécurité dans un monde où l'intelligence de Lewis et le murmure de sa voix pouvaient l'atteindre et le lacérer* à volonté.
-o-o-o-
Des nuances de nacres zébraient le ciel.
- Nous sommes « demain ».
Reid regardait, à travers la fenêtre, les nuages gris et pêche surplombant Quantico. Quelque part, cela semblait étrange que le temps ait continué de passer pendant qu'ils se battaient pour le bien-être mental de Hotch. Et il semblait aussi étrangement approprié que les ténèbres se lèvent en cet instant.
Quelles que soient les différentes émotions sous-jacentes qu'ils puissent ressentir, les trois agents partageaient une grande fatigue.
- Merci, Reid. Merci d'avoir persévéré, et d'en être venu à bout. Je pense que ça va aller à présent, soupira Rossi, soulagé, tout en gardant un bras protecteur autour de Hotch.
Les lèvres de Spencer se tordirent en une moue révélatrice.
- Je suis assez fatigué. Je ne pense pas qu'on puisse faire beaucoup plus à ce point, alors je vais rentrer chez moi. Vous me raccompagnez, Rossi ?
Il s'agissait d'un moyen maladroit de lui demander s'ils pouvaient parler en privé, mais Reid était trop épuisé pour songer à une méthode plus subtile d'amener Rossi hors de portée des oreilles de Hotch.
- Bien sûr… bien sûr…
Rossi relâcha son étreinte sur Aaron, et laissa ses doigts glisser dans son dos pendant quelques instants, comme pour s'assurer de la présence de son ami. Et pour retarder le moment de se lever. Dave n'était en effet ni assez épuisé ni suffisamment aveuglé par l'espoir qu'Aaron soit complètement guéri au point de ne pas remarquer l'inquiétude dans la voix de Reid. Il ne fit toutefois aucune remarque jusqu'à ce qu'ils arrivent dans le hall et se tiennent devant la porte d'entrée.
- D'accord gamin, crache le morceau. Qu'y-a-t-il d'autre ?
Reid prit une profonde inspiration et ferma un instant ses yeux las, rassemblant ses pensées… et ses inquiétudes.
- Je ne suis sûr de rien pour le moment, mais je continue de penser que ce n'est pas terminé. Comme si nous avions percé la surface du problème, mais que l'intérieur, visqueux, démoniaque, restait là à attendre que nous y goûtions… vous voyez ce que je veux dire ?
En dépit de la gravité de la situation, Rossi ne put retenir un sourire narquois.
- Tu dois vraiment être fatigué, Reid. Tu deviens indéniablement poétique.
- Nan, j'ai seulement faim.
A présent l'urgence de la crise passée, le jeune génie pouvait quasiment sentir son estomac s'enrouler autour de sa colonne vertébrale.
- Mais il y a plus que ça, Rossi. Seulement, je… je ne sais pas exactement ce dont il s'agit, mais…
Il marqua une pause, frotta d'une main son visage en manque de sommeil, et sentit une légère rugosité qui lui indiqua que l'heure à laquelle il se rasait habituellement était passée.
- Je pense que c'est comme un TSPT. Nous avons trouvé l'événement que Lewis a utilisé pour faire dérailler l'esprit de Hotch, mais…
Il haussa les épaules, le regard démoralisé.
- C'est comme si nous pouvions dire à Hotch quel est le problème, qu'il pouvait le voir, le comprendre, mais…
- Mais dans son cœur, il ne le ressent pas, soupira Rossi. Il se reproche toujours de ne pas avoir pu sauver le docteur Regan. Il se considère toujours comme faible d'avoir été horrifié devant ta blessure au Texas. Il pense toujours que craindre la douleur est synonyme de lâcheté.
- Oui, confirma Reid en caressant l'écharpe rouge-sang toujours enroulée autour de son cou. Nous avons trouvé la bombe et l'avons désamorcée, mais elle se trouve toujours en lui.
Il tourna un regard lugubre vers Rossi, et lui demanda :
- Alors que fait-on maintenant ?
- On va dormir, répondit Rossi en haussant les épaules. On se restaure et on se ressaisit. Et ensuite… ce sera au jour le jour, ou pas à pas… selon ce qui se présente.
Le sourire qu'il afficha était celui que les frères d'armes s'échangeaient dans la tranchée alors que les coups pleuvaient autour d'eux.
Je ne sais pas si on s'en sortira vivant… mais je suis heureux que tu sois à mes cotés.
-o-o-o-
Reid, Rossi et Hotch ne furent pas les seuls à passer une nuit blanche.
Morgan avait terminé cette troublante journée en rendant visite à Garcia. Si l'analyste technique connaissait l'essentiel de ce qui s'était passé au Maryland, elle en ignorait les détails. Comme d'habitude, elle comptait donc sur son Dieu en Chocolat pour les obtenir. Alors qu'elle était lovée sur son canapé, Derek lui racontait comment ils avaient retrouvé Hotch avec un unsub suffisant, narquois. Elle écarquilla les yeux en s'imaginant la scène.
- Mais il ira bien n'est-ce pas ? Je veux dire, vous avez attrapé ce type, et Mon Capitaine redeviendra lui-même et brandira l'épée à nouveau après s'être reposé, non ? Derek ? Il va s'en remettre, hein ?
Le besoin d'effleurer le monde idéaliste remplie de licornes et d'arc-en-ciel de Garcia comptait pour beaucoup dans l'affection que Morgan lui portait. Son point de vue sur le monde, fantasque, haut en couleur et étincelant de lumière, compensait la noirceur du sien. Il lui était plus facile de se défaire de l'horreur des affaires qui le poursuivait, qui s'accrochait à lui, après avoir repris contact avec sa Princesse.
Mais cette fois, c'était différent. Et il ne pouvait pas mentir. Pas à Penelope.
- Je ne sais pas, ma belle, dit-il en fixant la tasse de chocolat qu'elle lui avait faite. Je n'avais jamais vu le Grand Chef comme ça. On aurait dit un enfant. Sans défense. Terrifié. Je ne sais pas…
- Mais… mais c'est seulement à cause de la drogue que ce docteur Demento maléfique a utilisé sur lui, pas vrai ? Elle va disparaître, et…
Garcia vit l'expression sombre de Morgan, et se redressa.
- Ella va disparaître, hein ? C'est ce que font les drogues ! Elles… elles voyagent dans l'organisme et elles disparaissent !
Morgan se sentit horriblement mal de ne pas être en mesure de la rassurer.
Au final, il la quitta comme il ne l'avait encore jamais fait : en laissant sa lumière consumée par ses ténèbres. C'était supposé être le contraire.
Il rentra chez lui, se lava, puis s'assit en compagnie de son chien, Clooney, pour le reste de la nuit. Il posa son téléphone sur la table en face de lui, avec l'intention d'attendre une heure décente pour appeler Rossi et prendre des nouvelles de Hotch.
Il s'assoupit à l'aube et rêva de Peter Lewis qui le raillait avec vantardise… « Vous ne savez pas ce que je lui ai fait… »
Morgan fut brusquement réveillé par son téléphone qui affichait le nom de Rossi.
Avant même d'entendre sa voix, Morgan rassembla son courage.
Il savait que ce ne serait pas une bonne nouvelle.
NdT : *il s'agissait là encore du verbe anglais « scratch », renvoyant au monstre créé par Lewis.
Merci Justwritten7 pour ta review, j'espère que la suite continuera à te plaire.
