DILEMME

Que faire? Il l'ignorait. Il était rarement confronté à ce genre de dilemme. C'était probablement même la première fois. Adam n'avait jamais été le genre de personne à contempler le téléphone pendant de longues, interminables minutes, à se tourmenter, comme une adolescente enamourée sans cervelle.

Je l'appelle, je l'appelle pas?

Pathétique. Il n'était enamouré de personne, mais il agissait tout comme. Il s'était senti tellement lâche, suite à son retour à son appartement. Il avait si honte de n'avoir plus donné signe de vie, qu'il s'était dit qu'il n'aurait jamais la force de revoir Lawrence. Il croyait que prendre ses distances lui permettrait d'enfin passer à autre chose, d'oublier toute cette merde. Pour rien au monde il ne voulait se rappeler de ce qui lui était arrivé, mais il avait dû en venir à l'évidence: il n'oubliait pas. Les détails étaient tous là, semblant parfois se brouiller, s'estomper doucement, seulement pour réapparaître avec toute la clarté d'un matin d'été, lorsqu'il s'y attendait le moins. Souvent la nuit, dans le noir, alors que le silence et la solitude résonnaient dans son crâne comme un mauvais présage.

Et puis, Lawrence lui manquait. Au travers de toutes ces images angoissantes qui revenaient à la charge, il entendait parfois sa voix, qui avait su le calmer et le rassurer dans les moments où il perdait espoir en leurs chances de survie. Un faible éclat de lumière dans l'ombre. S'il pouvait lui parler à nouveau, peut-être arriverait-il à dormir, sortir de chez lui… recommencer à vivre normalement, en dehors de cette salle de bain maudite.

Il voulait entendre sa voix à nouveau, sentir cet apaisement l'envahir une fois de plus. Il en avait besoin... mais il n'avait pas le courage de l'appeler. Il devait être devant le combiné depuis au moins quinze minutes. Dans sa main droite, il tenait un bout de papier, avec une série de chiffres griffonnés maladroitement.

Le numéro de Lawrence.

Il avait fouillé dans le bottin téléphonique pour le trouver et, maintenant qu'il l'avait sous les yeux, il n'y arrivait pas. Il avait peur de le déranger. De l'ennuyer. Après tout, pourquoi voudrait-il lui parler, après trois semaines de silence radio, depuis leur dernière conversation? Il avait sa fille, sa femme... une famille. Pourquoi se préoccuperait-il du minable qu'il était, qui n'avait même pas essayé de reprendre contact depuis qu'il avait quitté l'hôpital, qui ne s'était pas donné la peine de prendre de ses nouvelles? Probablement voulait-il oublier, lui aussi. Et ce n'était pas en lui parlant qu'il contribuerait à sa cause. Il ferait peut-être mieux de laisser tomber...

Il entendit soudainement cogner à la porte, et sursauta aussitôt. On cognait si rarement à sa porte, il n'avait personne pour lui rendre visite à l'improviste. L'espace d'un instant, il pensa à Lawrence. Peut-être…?

Il se gifla mentalement pour simplement y avoir pensé. Il était pathétique, d'espérer une telle chose. Lawrence l'avait certainement déjà oublié, ne se donnerait pas la peine de venir le voir sans appeler d'abord. Et puis, il n'avait pas son adresse.

Mais alors, qui était-ce? Il se dirigea rapidement vers la porte, puis l'ouvrit. Toutes traces d'espoir qu'il n'avait pu chasser s'éteignirent aussitôt.

«Faulkner! Heureux que tu sois chez toi!» fit la voix grave d'Albert Stewart.

Génial. Le propriétaire. Il aurait dû s'en douter.

«M... Monsieur Stewart!» bégaya-t-il. « Que... que me vaut l'honneur de votre visite?»

Il se sentait hypocrite, car il devinait très bien la raison de sa présence. Il en arrivait à son troisième mois de loyer impayé.

«Tu n'en as pas la moindre idée?» fit l'homme, sarcastique et ennuyé. «Je ne me souviens plus de la dernière fois que tu m'as payé ton loyer.»

Adam resta silencieux, ignorant quoi répondre. Qu'y avait-il à dire? À part qu'il n'avait pas l'argent...

«Écoute, petit...»

La voix du propriétaire sembla s'adoucir légèrement, laissant de côté son sarcasme. Adam ignorait pourquoi on l'appelait toujours «petit», mais ce n'était pas vraiment le moment de poser la question.

«... J'ai été tolérant. Après ce qui t'es arrivé, je me suis dit que je pouvais bien oublier les loyers non-payés par le passé...»

«Merci...c'est... c'est gentil.» fit le jeune homme, pas du tout habitué à voir Albert Stewart agir ainsi. Comme s'il se souciait de lui.

«Je me suis dit que je pouvais bien te faire ce cadeau... mais ça fait déjà un mois, depuis! Et je n'ai toujours pas mon argent!»

L'homme était calme, mais Adam savait que cela ne durerait pas. Il savait qu'au bout de quelques temps, la colère reprendrait la place de la compréhension.

«Je... je ne peux pas vous payer maintenant...» fit-il, n'osant pas soutenir le regard de l'homme bedonnant. Ce dernier soupira.

«J'espère que tu le pourras bientôt.» répondit-il simplement, avant de faire demi-tour et de partir.

Une fois seul, le jeune homme soupira à son tour. Il était dans la merde jusqu'au cou. Il ignorait où il trouverait l'argent.

C'est en soupirant à nouveau qu'il referma la porte. Il resta un certain moment appuyé contre elle, avant de se laisser rediriger instinctivement vers le téléphone, qui n'avait pas bougé depuis l'interruption. Un regard vers sa droite lui fit remarquer le petit papier, avec les chiffres griffonnés dessus. Il le prit dans ses mains, avant de le chiffonner et de le jeter à la poubelle.

Il ne voulait pas déranger.