Most people never have to face the fact that, at the right time and the right place, they're capable of… anything.
Chinatown
La plupart des gens n'ont jamais à affronter le fait qu'au bon moment et au bon endroit, ils sont capables de… tout.
Chinatown
Aborted Wedding
Jack O'Neill était de ces hommes qui avaient pratiquement tout vu et tout fait. Il avait bravé des dangers que peu pourraient imaginer, traversé plusieurs fois les enfers –au propre comme au figuré- et s'en était sorti… Il avait détrôné plus de « dieux » qu'il ne pouvait compter, en avait tué davantage encore et il était sorti vainqueur de la majorité des combats qui avaient jalonné sa vie.
En règle générale, il ne craignait pas grand-chose et affrontait les périples que le destin mettait sur sa route sans broncher.
Or, à l'instant, la seule chose qu'il aurait souhaité pouvoir faire était prendre la fuite.
Seulement le seul chemin qu'il aurait pu emprunter pour se sortir de là était déjà occupé par la personne même dont il voulait s'éloigner plus que tout à cette minute.
Alors non, il ne bondit pas du banc inconfortable sur lequel il était assis. Non, il ne prit pas les jambes à son cou sans aucune pitié pour sa dignité. Non, il ne passa pas en courant à côté de la jeune femme avant d'ouvrir toute grandes les portes et de hurler au monde que l'univers ne tournait pas rond.
Il fit ce qu'il faisait toujours et fit face à l'adversité.
Il resta sagement assis tandis que Samantha Carter remontait l'allée de l'église au bras de son père. Il observa, s'abreuvant sans le vouloir de la beauté éthérée que la robe lui conférait. Il observa tandis qu'elle avançait lentement, inéluctablement. Il observa tandis qu'un sourire presque forcé apparaissait sur ses lèvres, sans doute pour cacher les larmes qu'elle refoulait certainement.
Il observa.
Parce qu'il ne pouvait rien faire d'autre.
« Elle est magnifique. » souffla Daniel à côté de lui, posant sur leur coéquipière un regard fier.
Jack avait la gorge trop sèche pour répondre. Et il était beaucoup trop tendu pour acquiescer.
Ca aurait sans doute parut étrange qu'il confie à l'archéologue que pour avoir imaginer ce moment plus d'une fois au cours des dernières années, il fallait admettre que la réalité de Carter en robe de mariée dépassait ce qu'il s'était attendu à éprouver. Bien entendu, quand il se laissait aller à penser à cet instant où il découvrirait la jeune femme remontant l'allée, il n'était pas assis au quatrième rang de l'église mais bel et bien à la place qu'occupait actuellement Shanahan.
Jamais encore il n'avait haï quelqu'un avec autant de force.
Et il avait haï pas mal de gens au cours de sa vie. Hé, il n'avait jamais prétendu être quelqu'un de bien. C'était probablement la raison pour laquelle Carter arrivait à la hauteur du flic et pas de la sienne. Le karma.
« Qui donne aujourd'hui cette femme en mariage ? » s'enquit le révérend et la militaire grimaça légèrement, ce qui détendit Jack. Si elle était encore capable de détester ce genre de formulation, alors elle était toujours sa Carter. Pour quelques minutes encore, elle était sa Carter…
Il n'écouta pas réellement les bénédictions et différentes prières qui suivirent. Beaucoup trop fastidieux. Il se rappelait vaguement avoir entendu la jeune femme se plaindre à Daniel du formel de la cérémonie quand elle aurait préféré quelque chose de simple. Mais la famille de Shanahan y tenait apparemment. Il ne lui aurait jamais rien imposé, lui.
Il l'aurait épousée dans un champ, sur une plage ou même au milieu de la rue s'il l'avait fallu. Il l'aurait épousée sur une planète déserte, sous une averse ou au milieu d'un cyclone. Il l'aurait épousée n'importe où. Il l'aurait simplement épousée.
« Ca va ? » s'enquit Daniel dans un murmure pendant un énième chant religieux.
Sa langue semblait être faite de plomb.
L'attention de Teal'c dévia de la cérémonie vers ses coéquipiers et Jack se retrouva bientôt la cible des regards soucieux de ses meilleurs amis.
« Elle tenait vraiment à ce que vous soyez là… » insista l'archéologue. « C'est vraiment bien de votre part d'être venu. »
Jack garda le silence et ne détourna pas les yeux de la silhouette blanche de la scientifique. Si sa présence avait été si importante pour elle, elle aurait probablement fait l'effort d'au moins lui adresser un coup d'œil. Ou un sourire… Peut-être qu'il aurait pu affronter ça plus facilement si elle lui avait souri…
L'assistance se rassit brusquement sur l'ordre du prêtre et Jack retrouva le banc avec étonnement, ne s'étant pas aperçu s'être levé.
Un sursaut d'excitation parcourut les invités quand il fut clair que le mariage en lui-même allait finalement avoir lieu. Jack aurait voulu se recroqueviller, se rouler en boule et disparaître. Au lieu de ça, il se tenait droit, la tête haute et le regard vrillé sur le dos de Carter avec tellement de force qu'elle devait forcément le sentir.
Il y avait une boule d'anticipation logée au creux de son ventre. Mais probablement pas de la même nature que celle qui semblait être tombée sur les gens autour de lui.
Il ne savait pas ce qu'il attendait.
Mais il attendait.
« Si quelqu'un s'oppose à cette union, qu'il parle maintenant ou se taise à jamais. » récita platement le prêtre sans réellement s'arrêter, ayant sans doute célébré trop de mariages pour croire encore que quelqu'un oserait interrompre une cérémonie.
Il balbutia pourtant la phrase suivante avant de s'étouffer. Le silence quasi-religieux qui régnait fut brisé par la multitude de murmures et chuchotements peu discrets qui résonnaient dans la grande église. Et Daniel tirait brutalement sur la manche de sa veste d'uniforme.
Et Jack ne comprenait plus rien.
Il ne comprenait pas pourquoi il était debout quand tous était assis. Il ne comprenait pas pourquoi il était si capital que le regard bleu de la mariée soit finalement planté dans le sien. Il ne comprenait rien sauf cette vérité brutale : la plupart des gens n'avait jamais à affronter le fait qu'au bon moment et au bon endroit, ils sont capables de tout.
A cet instant et en ce lieu, il était capable de tout.
Se lever en plein milieu du mariage de son second, entre autres.
Le prêtre se racla finalement la gorge avant de jeter un coup d'œil incertain à Shanahan.
« Euh… Vous avez quelque chose à… euh… dire ? »
Le pauvre homme d'église semblait perdu et le cœur de Jack battait beaucoup trop vite. Avait-il quelque chose à dire ? Les yeux de Carter semblaient presque le supplier. Les regards curieux, accusateurs ou bien impitoyables qui lui brûlaient la nuque exigeaient le contraire.
Et Daniel ne cessait de tirer sur sa manche pour le faire rassoir.
« Jack… » finit par lâcher Carter, si bas que seul Shanahan dut l'entendre. Mais Jack lut son propre prénom sur ses lèvres. Son rythme cardiaque s'emballa encore parce que la sensation d'être au bord d'un précipice était oppressante. Soit il faisait un pas en avant, plongeait dans l'abysse et faisait face aux conséquences, soit il reculait sagement et restait bien en sécurité sur la terre ferme.
Il n'avait jamais été de ceux à agir prudemment.
Refusant de se préoccuper des conséquences, il se précipita vers l'abysse.
« Carter. »
Le mot, le nom, retentit bizarrement dans l'église principalement pleine à craquer des amis du fiancé.
Il fut incapable de continuer.
Pourtant elle était là et elle semblait attendre un mot, un geste.
Un simple mot ou un simple geste.
Un mot, un geste pour un avenir…
La situation devenait embarrassante. De petits gloussements et des rires plus francs commençaient à émerger, couvrant les raclements de gorge et les chuchotements frénétiques. Et Carter continuait de le regarder dans les yeux, la colère assombrissant progressivement son regard.
Il était très tenté de s'enfuir à présent…
« Pour l'amour de Dieu, Jack, dites-le lui ou je vous botte le cul devant tout le monde ! » s'écria Jacob, clairement exaspéré, s'attirant plusieurs exclamations choquées pour son manque de respect et son vocabulaire coloré alors qu'ils étaient dans la maison du Seigneur. « Et ne croyez pas une seconde que je m'en priverai parce qu'on est dans une église ! »
Jack grimaça, s'attendant à ce que Carter s'en prenne à son père, mais… Non. Elle se contenta de croiser les bras sur sa poitrine ce qui le fit déglutir parce que ça donna un relief intéressant au bustier qu'elle portait.
« Avez-vous quelque chose à dire, mon Général ? » lança-t-elle finalement. Et elle n'était pas en colère. Elle était furieuse.
Cette fois, Daniel ne tirait plus sur sa manche. Il était en train de bourrer sa jambe de coups de poings. Sans doute pour qu'il parle…
Sans doute…
« O'Neill. » parvint le murmure bas et rauque de Teal'c de l'autre côté de l'archéologue. Menace plus qu'implicite.
« Vous ne devez pas faire ça. » lâcha Jack, parce que c'était la seule chose qu'il avait à l'esprit depuis qu'il s'était réveillé. Elle ne devait pas faire ça.
Les yeux bleus lançaient des éclairs maintenant.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle.
Et la question claqua, tonna dans l'église désormais silencieuse. Parce que tous écoutaient. Ils étaient pendus aux lèvres de la mariée qui allait certainement remettre en place ce malotru qui gâchait son mariage…
Jack ouvrit la bouche et la referma, inconscient des regards désespérés qu'échangeaient ses amis et ses quelques subordonnés invités autour de lui. Trop conscient en revanche, des quelques généraux assis un peu plus loin derrière.
« Carter… » supplia-t-il presque, sachant que de toute manière, tout était perdu et que c'était bien pour cela qu'elle était furieuse. Qu'il parle ou se taise, l'histoire ferait le tour de la base avant la soirée et atteindrait le Pentagone avant le lendemain midi. La Maison Blanche serait au courant peu après.
Oui, qu'il parle ou se taise, il venait de toute manière de jeter huit ans de prudence aux orties.
« Ne le faites pas. » L'ordre semblait pratiquement surréaliste mais c'était bien de sa propre bouche qu'il venait. La voix plus assurée, les épaules plus droites, la tête plus haute… Une vague de murmures reprit. « Samantha, ne le faites pas. »
Les yeux de la jeune femme quittèrent les siens pour parcourir le reste des convives, comme évaluant il ne savait quoi avant de revenir se planter dans le chocolat.
« Vous ne pouvez toujours pas le dire, hein ? » accusa-t-elle faiblement. Si faiblement qu'il dut littéralement lire sur ses lèvres pour comprendre. « Je vous ai laissé toutes ces chances de le dire, mais vous ne pouvez toujours pas… »
Shanahan commençait à s'agiter. Le prêtre aussi.
Et elle prit sa décision.
« Allez-vous-en. » exigea-t-elle à voix haute.
Et Jack se détesta pour les larmes qui perçaient dans son ton, pour la fragilité qu'il avait provoquée.
« Carter… » tenta-t-il encore mais elle leva la main.
« Trop tard. » cingla-t-elle. « Partez. »
Ayant l'impression qu'on venait de lui assener un coup de poignard en plein cœur, Jack resta planté là tandis qu'elle se détournait et retournait à son fiancé, son mariage et sa nouvelle vie.
Daniel dut le trainer jusqu'à l'extérieur. L'archéologue proposa bien de le ramener chez lui mais Jack le renvoya à l'intérieur d'un geste colérique et monta dans son SUV, furieux.
La fureur était tellement plus simple que la colère.
Il rejoignit sa maison, se débarrassa immédiatement de ce stupide uniforme de cérémonie et plongea sous une douche brûlante qui écorcha sa peau. Après quoi, il enfila un pantalon de jogging et se laissa tomber sur son lit tête la première.
A quoi bon en sortir ?
A l'heure qu'il était, madame Samantha Shanahan était probablement en route pour sa réception…
Combien de temps dormit-il ? Tout ce qu'il savait c'est que la sonnette de l'entrée le tira d'un sommeil quelque peu agité.
Songeant que c'était Daniel, il ne prit pas la peine de répondre, ne parvenant même pas à accorder de l'importance au fait que l'archéologue finirait par entrer et le trouver prostré sur son lit comme un adolescent en mal d'amour. Qu'est-ce qu'il pouvait bien en avoir à foutre ?
Il entendit la porte d'entrée grincer avec hésitation tandis qu'on la poussait puis la refermait. Il fallait vraiment qu'il apprenne à verrouiller sa maison…
Des pas légers fouillèrent d'abord le salon, puis la cuisine avant de presser l'allure pour remonter le couloir, comme inquiet. Jack refoula un rire amer. Que croyait donc cet idiot ? Qu'il s'était taillé les veines ?
Mais les pas étaient déjà sur le seuil de la chambre et il y eut un soupir apparemment rassuré. Jack ne se retourna pas, ne bougea pas de là où il était tombé.
La respiration de l'intrus s'accéléra à mesure que l'inquiétude revenait devant son manque de réaction.
« Mon Général ? » lança quelqu'un d'une petite voix mal assurée qui ne lui ressemblait pas.
Pour le coup, Jack réagit. Il se retourna brutalement, manquant choir du lit dans le même mouvement. Mais il n'avait pas rêvé.
Elle était là.
Bel et bien là.
« Que… » Mais il se tut. Il se tut parce qu'il ne voulait pas savoir. Il ne voulait pas qu'elle lui dise qu'il pouvait venir à la réception, que Daniel l'avait convaincue de lui pardonner.
Il ne pouvait pas.
« C'était humiliant. » lâcha-t-elle, le foudroyant du regard, les mains sur les hanches. Elle s'était changée. Jean et tee-shirt vert un peu passé. Pas la tenue de soirée typique.
« Je suis désolé. » offrit-il machinalement puis il se rendit compte que c'était l'exacte vérité. « Je suis désolé. » répéta-t-il. « Pour tout. J'aurais dû… Je… »
Mais il s'embrouillait et elle sourit. Presque tendrement.
« Vous êtes plus éloquent d'habitude. » se moqua-t-elle doucement, en croisant les bras sur sa poitrine.
« Vous êtes moins… mariée d'habitude. » répliqua-t-il, tentant de réguler le degré d'amertume qui perçait dans la question.
Elle eut un espèce de rire avorté qui se termina par un haussement d'épaules.
« Je peux difficilement l'être moins. » rétorqua-t-elle, en levant sa main gauche.
Elle était nue, dépourvue de bagues.
Ayant presque peur que l'illusion ne s'envole, Jack franchit les quelques pas qui les séparaient et s'en empara. Son pouce passa plusieurs fois sur l'annulaire mais aucune alliance n'apparut.
« Pourquoi… » La question, comme toutes les autres, resta en suspens.
Elle referma ses doigts sur les siens.
« Parce que si vous pouvez vous lever et bégayer pendant cinq minutes devant une centaine de personnes, je peux dire non et supporter les reproches et les accusations. » répondit-elle, une émotion brute dans la voix. « En plus, papa a dit qu'il allait nous botter les fesses à tous les deux si je faisais une connerie pareille et que vous me laissiez faire. »
Elle souriait.
Il lâcha sa main et s'empara de sa nuque, collant sa bouche sur la sienne avec brusquerie et désir. Rien de doux ou de tendre là dedans.
Juste l'amour passionnel qu'il ressentait pour elle…
Juste le fait que pour elle, il était prêt à tout.
