Des négociations se sont apparemment engagées entre les deux parties, mais je ne peux rien suivre. Le stress commence doucement à m'envahir tandis que j'attends le verdict : vais-je pouvoir rentrer ?

Quelques éclats de voix résonnent de temps en temps, comme si la discussion ne pouvait être menée dans le calme. En même temps, il faut voir les protagonistes ! Pour un Marine, négocier avec un pirate est le comble du déshonneur, et surtout ce doit être extrêmement frustrant. Je ne sais pas quel officier est présent, mais il ne doit avoir qu'une envie, celle de couler ce bateau et d'arrêter ses occupants. Me récupérer est le cadet de leurs soucis.

J'espère que ce n'est pas le vieux Garp qui s'est déplacé, autrement je risque de me prendre un sacré savon. De toute façon ce n'est certainement pas le Fou puisqu'il est … porté disparu, en tout cas pour moi. Si je rentre à la base, j'essaierai de me renseigner sur les raisons et buts de cette attaque pirate, juste pour tenter de comprendre la situation, puisque personne ici n'a daigné me l'expliquer. Je suis curieuse, tout de même, j'aimerais comprendre comment je me suis retrouvée dans cette galère.

J'en suis là de mes réflexions lorsque quelqu'un me saisit le bras et me tire en direction de la terre ferme. Victoire ? Pas si sûr.

Une table est dressée sur les quais, autour de laquelle siègent les deux négociateurs entourés de leurs personnes de confiance. Pour les pirates, j'aperçois le capitaine avec Ian et un autre gars que je ne connais pas. Quant aux Marines, je suis obligée de me décaler légèrement sur le côté pour voir … non. Une immense vague de soulagement m'envahit, me faisant presque pleurer tellement je suis heureuse.

Koby et Tashigi encadrent Smoker, dont je n'aurais jamais cru que la vue me ferait autant rêver. Je sais que lui, au moins, fera tout pour me récupérer.

Alors que deux pirates m'encadrent comme une prisonnière dangereuse pour m'amener vers mon supérieur, je me force à prendre un visage impassible. Je ne veux pas que mon soulagement soit trop visible pour ne pas avantager les pirates qui pourraient utiliser ce sentiment à nos dépens je ne veux pas non plus que mes amis se mettent en colère en captant une grimace de douleur qui leur ferait comprendre à quel point j'ai souffert, même si la maltraitance physique ne date que d'aujourd'hui. Je dois rester neutre pour n'influencer aucun parti. Et en même temps, je dois avouer qu'être bâillonnée ne me permet pas d'afficher beaucoup d'émotions.

En me voyant, la première expression sur le visage de Koby est du soulagement, aussitôt suivie par de l'inquiétude. C'est vrai qu'avec mes cernes et mes bleus, je ne dois pas avoir l'air en forme ! Il m'adresse un discret sourire d'encouragement en me désignant le colonel d'un mouvement imperceptible du pouce, et j'acquiesce d'un bref signe de la tête. Je sais que je ne dois pas avoir peur.

Tashigi, elle, se contente de poser la main sur la garde de son sabre, des étincelles dans les yeux. S'il n'y avait pas son cher et adoré Smoker, elle égorgerait les pirates sans se poser de question. Impossible qu'elle laisse passer ça !

Quant à Smoky le Fou, son visage est sérieux et ses sourcils encore plus froncés que d'habitude. Ses éternels cigares au bec, il fixe sur son vis-à-vis un regard de pure haine, quelque chose qui laisse entendre à ce dernier qu'il paiera, peu importe la manière. Je n'aurais pas aimé qu'il m'adresse ce genre de regard… mais tout ce que je vois, moi, c'est qu'il est bien vivant et visiblement plutôt en forme, même s'il est un peu crispé, ce qui me parait normal vu la situation.

Le capitaine pirate adresse à mon supérieur un sourire narquois et satisfait.

- Vous avez votre preuve : elle est vivante et elle va bien.

- Bien, c'est vite dit, réponds Smoker en essayant visiblement de se maîtriser.

Mon ravisseur hausse les épaules, ne se sentant plus tellement concerné par mon bien-être, alors que les deux gorilles qui m'encadrent laissent échapper un ricanement idiot. J'espère qu'ils ne sont pas la fine fleur de la piraterie, parce que si c'est le cas c'est réellement pitoyable. Le colonel reprend la parole sans plus m'adresser un regard.

- C'est bon, laissez-la et partez. Je vous laisse deux jours d'avance.

- Nous avions dit trois.

- Deux, ou je donne l'ordre de vous couler maintenant, toi, ta coquille et ton équipage.

La patience n'est vraiment pas le fort de mon supérieur, mais l'autre éclate de rire et donne l'ordre aux deux colosses de me lâcher après m'avoir détachée.

- Ce fut un plaisir de négocier avec toi, Smoky. Au plaisir de te revoir bientôt !

Personne ne lui répond, mais cela ne semble pas vexer mon ex-geôlier qui retourne à son navire avec ses hommes. Ian m'adresse un signe de la main auquel je réponds par un doigt d'honneur : je veux bien être gentille, mais je n'ai plus de raison de cacher ce que je pense d'eux.

Nous regardons nos ennemis nous filer entre les doigts comme le sable de la plage pendant un bon moment, jusqu'à ce que Smok-Smok m'attrape par l'épaule et ne me tourne vers lui. Il me fixe un instant avant de laisser un léger soupir de soulagement lui échapper tandis que tous ses muscles se détendent.

- Qu'est-ce que tu as fait à tes cheveux ?

Et là, quelque chose craque. Toute la fatigue, la peur, l'inquiétude, la rage, tous ces sentiments que j'ai dissimulés pendant une semaine, et tout le soulagement que j'éprouve à l'idée de rentrer à la base, tout cela explose d'un seul coup en moi et j'éclate en sanglots en me jetant dans ses bras. Je ne peux pas voir la tête qu'il fait et je préfère ne pas me poser la question, car l'expression des deux autres doit aussi être intéressante mais tout ce que je veux pour l'instant, c'est me sentir rassurée. D'ailleurs, j'attends que ses bras se referment sur moi, m'entourant de sa chaleur et de son odeur, avant d'oser me détendre complètement.

Trop d'émotions en trop peu de temps.

- Vous avez mis le temps pour venir ! dis-je en hoquetant à moitié.

Je préfère éviter le sujet des cheveux : je n'ai plus une seule mèche de la même longueur et je sais pertinemment que je vais devoir les couper, mais je n'ai pas envie d'y penser maintenant. Ma réplique a au moins le mérite de le faire réagir puisqu'il me sert un peu plus fort.

- J'ai fait aussi vite que j'ai pu, me répond-il dans un murmure que je suis la seule à entendre.

Pendant un instant si cours que je pense rêver, j'ai la sensation que Smoker ne me lâchera plus jamais. Pourtant, il se détache de moi dans la seconde qui suit et me pousse doucement vers son sergent en lui demandant de me ramener à la base avec Koby, histoire que je me repose et que je reprenne l'entrainement. Sauf qu'en ce qui me concerne, c'est tout simplement hors de question. Je me retourne et l'attrape par le col de sa veste.

- Je ne veux pas rentrer.

J'ai provoqué un gros blanc et trois regards plus que surpris. Mais ne peuvent-ils pas comprendre ?

- Tu ne peux pas rester là, fillette …

Je le coupe violemment.

- Ne m'appelez pas comme ça !

Les trois me regardent sans savoir comment réagir. Mais j'ai besoin de comprendre, j'ai besoin de savoir, et je refuse de repartir sans plus d'explication.

- Pourquoi ce pirate vous connait-il, pourquoi voulait-il vous parler ? pourquoi vous me dites de renter ? est-ce que vous avez une idée du temps que j'ai attendu, sans même savoir si vous étiez en vie ? j'ai attendu en espérant que quelqu'un viendrait me chercher, j'ai eu peur tous les jours, j'ai pensé mille fois que vous m'aviez laissée tomber, j'ai même prié pour que vous soyez sauf, on m'a frappée, forcée à me battre sans raison, ignorée jusqu'à ce que je crois devenir folle, et vous voulez que je parte ? vous voulez encore m'abandonner ? encore ? si je vous gêne, il ne fallait pas venir me chercher ! vous n'aviez qu'à couler cette foutue frégate dès que vous l'avez aperçue, et moi avec !

J'ai un peu l'impression de m'énerver pour rien, je sais. Et pourtant, j'ai tellement besoin qu'on me réponde, qu'on me rassure ! Je voudrais pouvoir m'appuyer sur ces trois personnes qui m'entourent, mais j'ai l'horrible sensation que je ne peux pas, parce que je ne suis qu'un poids pour eux, un boulet dont il faut perpétuellement s'occuper. Alors oui, si c'était pour me refiler encore à quelqu'un d'autre, Smoky l'Emmerdeur n'avait qu'à me laisser couler au fond de l'océan. Passé un moment de stupéfaction, c'est pourtant lui qui s'énerve.

- Tu te fous de moi ? comment as-tu pu penser une seule seconde que je ne remuerai pas ciel et terre pour te retrouver ?

- Et comment pouvais-je savoir que vous étiez vivant ? crache-je avec amertume.

Nos visages crispés par la colère sont à deux centimètres l'un de l'autre, mes mains toujours agrippées à son col sont tellement serrées que mes jointures blanchissent, quant aux siennes, elles se lèvent pour saisir mes poignets … mais ne font que passer à travers une masse aqueuse. Cette fois-ci, c'est Koby qui pousse une exclamation à la fois effrayée et fascinée. Tashigi affiche des yeux ronds comme des soucoupes derrière ses lunettes, doutant probablement de ce qu'elle a vu le colonel, lui, retient visiblement un cri de rage ou quelque chose du style. Moi qui ne voulais pas leur dire, je me suis grillée toute seule. Douée, la fille, très douée.

-Qu'est-ce que c'est … que « ça » ?

Smoker n'est jamais d'un naturel très chaleureux, il faut en avoir conscience. Mais là, son ton est tellement polaire qu'il pourrait faire concurrence à Aokiji.

- Ben… un fruit du démon, ça ne se voit pas assez ?

Deux yeux glacials se fixent sur moi, l'air de dire que ce n'est pas le moment pour les réflexions déplacées.

- Lequel ?

- Le … fruit de l'eau. Logia.

Smoker se détourne de moi, les poings serrés et les épaules crispées. Je le plain presque, le pauvre, cette après-midi n'a pas été facile pour lui.

- Tu l'as depuis quand ?

- Quelques jours à peine, je l'ai mangé sur le bateau pirate, enfin… ils ne m'ont pas laissé le choix.

La tension devient presque palpable autour de nous. Même nos deux amis n'osent pas intervenir, laissant mon supérieur tenter de refréner je ne sais quel sentiment qui le ronge de l'intérieur. Et moi, à côté, je n'en mène pas large.

- Quand comptais-tu me le dire ?

Euh… jamais ? Est-ce que je meure maintenant si je lui réponds ça ? Je préfère garder le silence et observer le sol qui devient soudainement passionnant. Oui, je pourrais presque avoir envie d'écrire un livre dessus, mais presque seulement. D'ailleurs, je n'ai pas le temps d'approfondir plus ma réflexion.

- Tu manques tellement de confiance en nous que tu ne veux même pas nous parler de quelque chose d'aussi important ? ou bien est-ce que c'est juste moi, ton instructeur sadique, ton pourri de colonel, barge, bourrin sans cœur et qui fait la gueule ?

Je dois avouer que ce gars a une mémoire impressionnante puisqu'il vient de me sortir toutes les appellations que j'ai utilisées devant lui. Et visiblement, ça l'a marqué plus que je ne le pensais. Mais là j'en ai marre, je suis fatiguée, je voudrais juste comprendre comment je suis arrivée là et tant pis pour le fruit et tout le reste.

- Colonel …

- Dégage.

Le ton est froid, sec, et sans appel. Je n'ose même pas esquisser un geste pour obéir tellement je suis pétrifiée, clouée sur place. C'est finalement lui qui m'oblige à bouger en me poussant violemment dans les bras de Koby.

- Barre-toi de là, maintenant !

Mon ami lance un regard furieux à notre supérieur avant de m'emmener plus loin en me tenant par les épaules, laissant Tashigi régler le problème.

Quant à moi, je marche dans un état second, choquée par ce qu'il vient de se passer. Je ne comprends pas.

Je ne le comprends pas.