Titre : Ad vitam ateternam
Base : M
Classement : Saint Seiya », le premier, l'origine, le commencement : le manga de Masami Kurumada et également le dessin animé qui en a été tiré : en fait, je pioche ce qui m'intéresse dans chacun des deux. Je ne tiens compte ni de « Saint Seiya : épisode G », si de « Saint Seiya : Next Dimension », ni du « Gigantomachia », ni de « Saint Seiya : the Lost Canvas
Avertissement : Je me demande si quelqu'un suit cette ligne…
Précédemment : Sylphide se fait volontairement découvrir, dans une aile du Palais dont l'accès est réservé, par Shion et Dohko qui ne tardent pas à retrouver le bouclier dans la salle du trésor, près de laquelle le Basilic rôdait. Celui reconnaît sa complicité dans le vol, mais avance qu'il a été opéré par un mystérieux serviteur dont personne n'a jamais entendu parler, lequel serviteur aurait requis les services de Kassa pour hypnotiser Seika, information invérifiable puisque Kassa s'est volatilisé. A côté de ces événements, Hyoga réfléchit à la situation générale et à celle des occupants du temple du Verseau en particulier alors que Camus reçoit la visite de Milo, Sylphide donne sa version de l'entrevue avec le Pope à Minos avant que les deux amants ne craignent que Kanon, qui débarque alors, ne les ait surpris, et la discussion entre Saga et Aioros contrarie ce dernier au point de lui faire prendre une décision…
Bla bla de l'auteur : Bon, je crois que je vais arrêter de dire que le prochain chapitre devrait arriver plus rapidement, ou pire encore, de donner un délai : voici donc le chapitre bimestriel ! XD Je suis navrée du rythme de parution de plus en plus lent, il est loin le temps des dix jours entre deux chapitres -_-
Bon, je ne peux pas me flageller pour justifier ce délai, plusieurs facteurs l'expliquent, certains sans grandes conséquences, d'autres peut-être plus ennuyeux : j'ai passé mes examens, dans un premier lieu, que je n'avais pas du tout préparés soit dit en passant, un grosse crise de flemme avant ça n'ayons pas peur des mots, et une bonne remise en question autour de cette histoire, que j'ai relue entièrement, et à laquelle j'ai trouvé beaucoup de défauts. Défaitisme ? Peut-être, je n'étais pas au meilleur de ma forme, quand j'ai réfléchi à tout ça, du coup ça a peut-être un peu biaisé les choses. Toujours est-il que même à présent, il y a des éléments dont je ne suis pas vraiment, voire parfois pas du tout, satisfaite. Comme si ça n'était pas encore assez, j'ai en plus perdu l'une de mes feuilles où j'avais écrit tout un pan du chapitre, et impossible de remettre la main dessus, ce qui m'a contrariée un bon moment. Enfin, bon, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec tout ça, sachez juste qu'ad vitam continue, et que je mènerai la barque jusqu'à son terme. Merci à toutes les personnes qui me lisent pour leur fidélité, avec une petite dédicace spéciale à celles qui me laissent régulièrement des commentaires, et bonne lecture !
Chapitre XI : Les calendes de Nivôse
Aiolia détestait Saga.
Il n'y pouvait rien, c'était comme ça.
Il avait beau savoir qu'il était possédé, ou malade, ou dément - il n'avait toujours pas bien compris cette histoire - lorsqu'il était aux commandes du Sanctuaire, il ne parvenait pas à lui pardonner. D'ailleurs, ça tombait plutôt bien, il n'en avait aucune envie. Son adolescence avait été un enfer. Et même la justification la plus suppliante à la conduite du gardien du troisième temple n'effacerait jamais ça.
Son frère était mort. Son frère adoré, son modèle, le chêne à l'ombre duquel il grandissait, se construisait, se fortifiait, son unique référent dans la vie et la personne qu'il admirait au-delà des mots.
Aioros était son dieu, littéralement.
Tout ce à quoi il aspirait pour l'avenir, c'était être comme lui, avoir sa force, son courage, son calme et sa clairvoyance, cette formule miracle qui seyait tant à son aîné. Tout ce qui faisait de lui une icône de la chevalerie, dont le Sanctuaire visionnaire s'enorgueillissait déjà, un garçon apprécié dont à peu près tout le monde louait régulièrement les qualités.
Mais il n'était pas le seul à susciter la fierté et les compliments de la garde d'Athéna. En réalité, s'il devait être tout à fait franc, il n'était même pas exactement le premier.
Il y avait Saga.
Le Saint.
Si Aioros provoquait une admiration rationnelle et profondément respectueuse, Saga, lui, déclenchait une dévotion passionnée qui confinait à la vénération.
Il était puissant lui aussi, et l'image même de la bonté et de la magnificence, une impression qui était encore renforcée par son apparence angélique. Il lui parlait toujours gentiment, l'encourageant dans ses efforts, le poussant à dépasser ses échecs et ne pas se laisser gagner par le doute, comme son frère le faisait de son côté depuis qu'ils étaient tout petits.
Mais déjà à l'époque, il avait développé un certain ressentiment à l'égard du grand ami de ce dernier. Aioros lui en parlait souvent et bien qu'il n'eût pas revu le temps qu'il passait à s'occuper de lui à la baisse, il savait qu'il écoulait une bonne partie du reste avec le chevalier des Gémeaux. Pourtant, le Sagittaire fréquentait aussi beaucoup Shura, un garçon espagnol un peu sauvage qui avait trois ans de plus que lui et ne se laissait approcher quasiment que de son frère et de son maître depuis qu'il était arrivé au Sanctuaire deux ans auparavant. Mais bien qu'il ne le connût pas vraiment, savoir son aîné proche de Shura le dérangeait moins que de Saga. Saga était trop…
Il était tout ce qu'il ne serait jamais.
Mesuré en toute circonstance, toujours de bon conseil, une éloquence sortie de nulle part, une prestance impensable chez un garçon de quinze ans…Mais en quoi était-il fait, à la fin ? Et ce n'était même pas la peine de revenir sur son physique…
Tout ça exalté par un amour incommensurable pour Athéna qu'il doutait d'être jamais capable de nourrir, malgré tout sa révérence pour sa déesse.
Tout le monde se taisait quand il ouvrait la bouche. S'écartait quand il arrivait quelque part. Le regardait quand il y avait une décision à prendre. Même Shaka, le chevalier de la Vierge, un garçon Indien plein d'innocence et de bienveillance lorsqu'il était arrivé à six ans au Sanctuaire, mais qui après seulement un an passé sur les lieux, ne se prenait déjà plus pour n'importe qui, le saluait avec déférence quand il le croisait. Et ce n'était pas seulement parce qu'il avait huit ans de plus que lui.
Ce type allait se transformer en statue, si cela continuait. Et une foule idolâtrique se presserait pour lui baiser les pieds et lui dresser des bandelettes autour du crâne, comme Socrate.
Il n'y avait eu que quelques fois où il avait rencontré le gardien du troisième temple et où celui-ci s'était montré plutôt sec, à son encontre. Paradoxalement, ça avait plutôt rassuré Aiolia. Il lui arrivait d'être dans un mauvais jour comme tout le monde, finalement. Il n'avait jamais vraiment eu le temps de réfléchir à la question car souvent dans ces cas-là, Saga filait expressément.
Mais un jour, il avait disparu. Tout le Sanctuaire avait été retourné de fond en comble mais il était demeuré introuvable au terme de nombreux jours de recherche effrénée.
Aiolia avait pensé qu'il avait dû être déifié, la nuit, dans son sommeil et qu'on l'avait engagé sur l'Olympe une bonne fois pour toutes. Mais il s'en était voulu pratiquement tout de suite. Saga n'était pas un dieu, c'est vrai. Et un homme ne disparaissait pas par enchantement. S'il était introuvable, c'est qu'il avait dû lui arriver quelque chose et quelque chose qui arrivait à l'un des plus puissant guerrier de la chevalerie entière n'était un bon signe pour personne . Mais il ne sut jamais le fin mot de ce mystère étrange qui avait plongé le Sanctuaire dans une ambiance de défiance endeuillée. Durant toute cette période, Aioros avait le sommeil perturbé. Il cherchait encore, et ne trouvait jamais rien.
Mais il y avait surtout eu ce soir…A peine quelques semaines après l'évaporation de l'enfant-dieu. La traitrise d'Aioros.
Que s'était-il passé, ce soir-là ? Aiolia avait refuse de se poser la question toutes les années qui avaient suivie.
Son frère avait pété les plombs, grillé les cartouches, fondu une barre.
Ou pire encore : il fomentait cela depuis des mois, des années qui sait…et même le mot "hypocrisie" semblait peiner à le caractériser avec justesse.
Il avait tenté de tuer Athéna, pendant son sommeil, puis le Pope s'était interposé et il avait également voulu l'assassiner mais le maître du Sanctuaire s'était défendu, blessant sérieusement Aioros et ce dernier s'était enfui. En passant dans son temple, il avait récupéré son armure. Entre temps,le Pope avait fait demander Shura pour le charger d'exécuter le renégat.
Pour Athéna.
Shura n'avait pas hésité un instant.
Revêtu de son armure, il s'était élancé à la poursuite de celui qui venait de devenir son ex-meilleur ami et l'avait rapidement rattrapé. Aioros était par terre, en sang, mais sa protection sacrée avait disparu.
Il l'avait tué quasiment en un coup, de la main droite. Excalibur.
Et dès le lendemain, ça avait commencé. Les regards de travers. Les insultes chuchotées. Les comportements glaciaux. Seule sa qualité de guerrier d'or lui avait évité le lynchage public…Mais c'était presque pire. Tout se passait en sous-main, derrière son dos.
Quelque part, pourtant, ça lui avait fait du bien. De toute façon, il était déjà au fond du gouffre. Son exemple, les fondations sur lesquelles il avait lentement acheminé l'édifice de sa vie, de sa formation, de sa personnalité, avait éclaté en une seule nuit. Il n'avait plus rien à quoi se raccrocher. Aussi sûrement que les autres l'avaient rejeté, il s'était dans le même mouvement exclu de lui-même.
Puis finalement, au fil des années, il avait renoué des contacts. Avec des guerriers étrangers, de rangs inférieurs. Surtout Marine et Seiya, les « orientaux » comme les qualifiait pudiquement un des serviteurs du Pape avec qui il avait un peu sympathisé. D'autres étaient moins subtils dans leur formulation…
Toute cette fourberie le révoltait en même temps qu'elle le rendait doucement cynique. Il n'était pas bien difficile d'insulter la jeune Marine et son disciple inconstant sur des critères raciaux, mais tenir les mêmes propos au chevalier de la Vierge devait déjà se révéler plus cocasse.
Le serviteur, lui, venait d'une petite tribu macédonienne et parlait un grec plutôt approximatif, relevé d'un accent à couper à la hache. Un rebut lui aussi.
Quant au Pope, le saint homme, son comportement avec lui tenait de la perversité : il le convoquait, souvent, pour lui attribuer des missions de seconde zone. Énonçait des phrases ambigües à d'autres en sa présence, où des termes comme « trahison », « déshonneur », « famille » revenaient régulièrement. Et il riait de le mettre sans cesse en compétition avec les autres, comme avec cette orgueilleux de Milo le jour où il voulait dépêcher un chevalier d'Or pour tuer Seiya.
13 ans d'Enfer. Il était bien loin de se douter que, d'une certaine manière, pendant tout ce temps là, Saga vivait la même chose.
Et puis était arrivée cette fille, enfin. Saori Kido. Athéna. La vraie. La seule. L'unique.
Et tout le Sanctuaire avait découvert le vrai visage de son Pope, ou le vrai visage de Saga, c'était au choix. Et la prétendue trahison d'Aioros volant en éclat, l'honneur de sa famille avait été racheté.
Saga avait souffert, il le savait. C'était un drame personnel qui s'était prolongé, longtemps, finissant par l'acculer au suicide.
Mais rien à faire, il ne lui pardonnait pas. Et voir son frère témoigner un intérêt quelconque à son endroit, comme si rien ne s'était passé, le rendait juste malade. Il se demandait s'il avait bien réalisé bien qu'il n'avait plus quatorze ans, et que Saga avait été à l'origine de sa déchéance.
Mais il ne pouvait s'en prendre à Aioros, évidemment. Alors il fulminait dans son coin.
Il savait que son aîné avait eu une discussion avec Saga, mais il ne s'était pas épanché plus que ça sur la question, et en vérité, il lui avait exactement et uniquement dit qu'il avait « croisé » le Gémeau, l'autre soir. Depuis trois jours qu'il lui avait lâché cette information qui ne l'avait pas spécialement interpelé sur l'instant, c'était tous les matins le même cirque : son frère se levait aux aurores – ce n'est pas ça qui détonait beaucoup dans ses habitudes – et pendant dix minutes, consciencieusement, il se nouait des bandes autour de chaque articulation, coupant le tissu d'un coup de dent sec, entourait son front d'un fichu noir roulé, snobant ses propres protections en cuir déjà toutes faites et qui lui permettaient de s'exonérer de toutes ces manipulations franchement énervantes, et allait courir sur les falaises avant de rejoindre les autres aux arènes sous le coup de dix heures. Le Lion jeta un œil sur son attirail personnel.
Ses protections lui faisaient peut-être ressembler à Spartacus, mais au moins il n'avait pas l'air de s'être échappé de l'hôpital le plus proche.
Déjà que le comportement de son frère depuis la résurrection apparaissait comme hautement curieux à quiconque ignorait les circonstances de celle-ci, il fallait peut-être mieux éviter d'ajouter une présomption de fébrilité physique à ce qui semblait être un dérèglement mental aggravé. Mais là non plus, il ne disait rien. Avant, il aurait directement demandé au Sagittaire ce qui n'allait pas, sans même réfléchir. Mais il n'y avait plus d'« avant ».
Il avait vingt ans, dont treize passés sans son aîné qu'il ne connaissait plus, ou presque, et autant à apprendre de lui que l'inverse. Mais Aioros ne savait pas lui-même qui il était, maintenant, alors le lui dire à lui...
Si on ajoutait à cela que tout en ayant toujours été proches, Aioros et Aiolia demeuraient deux personnes à la personnalité pudique, spécialement le cadet, et qu'ils n'avaient pas l'habitude d'aborder ensemble un certain panel de sujets, on tombait invariablement sur un non-lieu et sur une évidence, bien confortable finalement : tant qu'Aioros ne saurait pas, Aiolia non plus.
Et il devrait regarder son frère bienaimé se déguiser en momie tous les matins pour faire ses exercices sans poser de questions.
Enfin, sans lui poser de questions.
- Kassa !
Les yeux clairs de Krishna de Chrysador s'agrandirent sous la surprise.
-Tu es revenu ? demanda-t-il sur le même ton à son compagnon d'armes.
- J'étais juste allé à la mer, répondit le Portugais, d'humeur plutôt agréable.
Ce long bain de mer en solitaire l'avait revigoré.
-Comment as-tu passé les gardes ? s'enquit son interlocuteur, soupçonneux.
- Je me suis fait une beauté, minauda le Marina des Lyumnades en prenant instantanément l'apparence de Shina. C'est cette bonne femme qui contrôle les allers et venues en bas de l'escalier, justifia-t-il ensuite. Il m'a juste fallu l'observer deux minutes et…
Il claqua des doigts, retrouvant ses traits disgracieux habituels.
-…Magie !
- Des émissaires du Pope t'ont demandé à plusieurs reprises…l'informa placidement son interlocuteur.
-Le Pope ? Qu'est-ce qu'il me veut ? renifla le gardien de l'océan Arctique.
-Je l'ignore. Ce doit être à propos de la sœur de Pégase, que vous avez retrouvée l'autre soir. Tu ferais mieux d'aller le voir, on ne sait jamais.
-Et puis quoi, encore ? C'est nous les invités, ici ? Parce qu'on dirait vraiment pas ! Quand je pense que j'ai dû utiliser cette ruse juste pour prendre un petit bain de mer…Pendant combien de temps, encore, on va rester cloîtrés ici ? Si le Pope veut des détails sur la gamine, il n'a qu'à les demander à ses sbires, le Cancer en tête ! C'est lui qui a découvert le corps. Moi, je vais casser la croûte, acheva-t-il en jetant sa serviette en lin sur les épaules.
Krishna le regarda s'éloigner sans chercher à le retenir. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. En son for intérieur, il espérait que Kassa ne se soit pas compromis dans cette histoire de bouclier, d'une manière ou d'une autre, sans quoi leur délégation pourrait enfin regagner le royaume sous-marin et laisser les chevaliers et les spectres régler leurs litiges entre eux, comme d'ordinaire, et ce depuis des époques immémoriales.
Qu'avait eu leur maître à vouloir se mêler de leur guerre, encore ?
Il fronça les sourcils, soupira et se décida à rejoindre le chevalier de la Vierge pour cette séance de méditation qu'il lui avait proposée, avec une espèce de condescendance affectée d'un ton doucereux, un peu mélancolique, pas plus tard que ce matin.
Aioros souffla en rythme encore trois fois de suite avant de relâcher le mouvement et de laisser retomber ses bras le long de son corps avec humeur.
L'autre soir, sous la pluie, il avait décidé d'un certain nombre de résolutions, spontanément mais de façon complètement résolue, au premier rang desquelles se décharger des quelques choses qu'il savait depuis longtemps, une en particulier. Mais même s'il était toujours convaincu de la nécessité – pour lui, en tout premier lieu, et il s'étonnait de cette soudaine montée d'égoïsme – de son action, il ne savait pas pour autant comment s'y prendre, quelle amorce trouver, comment formuler exactement ce qu'il voulait dire et faire face aux réactions que cela pourrait entraîner.
Que cela ne manquerait pas d'entraîner.
Finalement, il n'eut pas le temps de tergiverser plus longuement, car au loin, la silhouette de Kanon apparut au détour d'un chemin, se dirigeant tranquillement vers une partie plus reculée du Sanctuaire à partir de laquelle on pouvait accéder à la mer. Prenant une inspiration brève, il entreprit de le rejoindre à petite foulée, comme s'il ne faisait tout à coup que reprendre son entraînement initial.
-Kanon ! héla-t-il quand il fut proche de lui.
Le Blond se retourna. Il attendit que le Sagittaire se tienne à sa hauteur et qu'il ait fini replacer son bandage du poignet droit qu'il noua d'abord frénétiquement, puis avec calme, tempérance. Il leva les yeux vers lui.
-Ça va ?
Le Gémeau hocha la tête négligemment.
-Je…voulais te parler. De quelque chose d'assez étrange, je pense que tu ne t'attends pas à ça. Mais voilà, je dois le dire. On s'assoit ? demanda-t-il en désignant une colonne couchée sur le sol d'un mouvement de tête.
-Si tu veux…répondit son vis-à-vis en haussant un sourcil, presque amusé.
Son agacement avait cédé la place à une mine intriguée. Si Aioros se sentait obligé de lui indiquer les commodités, comme s'il allait lui servir de thé, la conversation future devrait valoir le détour. Il le suivit donc sans plus rien ajouter jusqu'à leur banc improvisé.
Ils s'assirent, et ne dirent rien pendant quelques secondes. Finalement, le Sagittaire prit la parole, et ses premiers mots décontenancèrent son interlocuteur dans l'instant.
- Je n'aurais pas dû mourir à 14 ans. Ce sentiment, je l'ai éprouvé une fois, violemment, au moment même où j'ai compris que je ne survivrai pas aux blessures que m'avait infligées Shura, avant de confier Athéna au vieil asiatique. Et pourtant, j'ai la conviction qu'il ne m'a jamais quitté, tout ce temps où j'étais…ailleurs. Et il est encore là. Mais il est ridicule : c'est vrai, j'étais la victime toute désignée. Je n'étais pas un ambitieux. Je n'étais pas compliqué. A quatorze ans, je ne désirais que deux choses pour l'avenir. Et l'une de ces choses était servir Athéna. En la réalisant, j'ai sacrifié la deuxième. Je suppose que je n'ai pas besoin de dire ce que c'était…
Kanon ne répondit rien, mais son silence constituait déjà une confirmation. Il repartit sur autre chose.
- D'un certain point de vue, j'ai même sacrifié les deux. Elles n'étaient pas incompatibles, mais je ne pouvais pas le savoir.
- Tu n'as pas sacrifié ton devoir envers Athéna, le coupa le Gémeau. Personne ne l'a rempli mieux que toi : tu lui as sauvé la vie.
- En perdant la mienne. Ce faisant, j'ai donc sacrifié mes chances de la servir pour l'avenir. Mais je n'avais pas le choix : Saga allait tuer Athéna. Elle devait être sauvée. Même si ce n'était qu'une de ses réincarnations parmi tant d'autres, au fil des millénaires…C'était Athéna. Elle devait être sauvée.
- Tu aurais préféré que ce ne soit pas par toi, déduit le blond qui commençait à se demander où Aioros voulait en venir.
Le brun sourit légèrement.
- Ça n'aurait rien changé, dit-il finalement. Saga avait disparu depuis des semaines et voilà que le Pope commençait justement à avoir des réactions étranges…On disait qu'il devenait sénile, mais je le connaissais. Saga. Je savais qu'il n'était pas aussi blanc qu'il voulait bien le laisser paraître .Je me serais bien rendu compte de quelque chose…J'aurais voulu en avoir confirmation, il aurait su que j'avais découvert sa véritable identité…
-…et t'aurait fait exécuter, conclut son frère d'armes, ombrageux.
-Exactement.
Le sourire d'Aioros se maintint, discret, teinté d'une amertume gracile.
-Quel que soit le côté par lequel on prend la situation…C'est moi qui devais mourir, nul autre.
Il laisse de nouveau s'écouler quelques secondes.
- Mais ce n'est pas de ça dont je voulais vraiment te parler. Quand j'ai découvert que Saga avait pris la place du Pope, tout s'est passé très vite. J'ai empoigné Athéna, me suis enfui avec elle le plus vite possible, en évitant les attaques de Saga et des gardes sur mon chemin, puis alors que j'avais déjà pu quitter le Sanctuaire, Shura est arrivé…Je n'ai pas eu le temps de réfléchir à ce qui était en train de se passer. Je réagissais, c'est tout. J'avais cette litanie qui tournait en boucle dans ma tête, et qui s'est répétée, répétée, jusqu'à mon dernier souffle, m'empêchant de considérer les choses. Pourtant, quand j'ai vu le visage de Saga, sous le masque de Shion, il y a eu quelque chose qui m'a traversé très rapidement, une pensée. Je me suis dit : « ça y est. C'est la punition ».
Kanon fronça les sourcils.
- La punition ? Pour mon frère… ?
- Non. C'est bien à moi que je pensais. En fait…
Il se redressa un peu et posa sa main gauche sur son genou, les yeux rivés au sol, comme s'il cherchait à se remémorer quelque chose.
-Quelques temps avant ce jour…J'avais découvert quelque chose. Enfin…pour être plus précis, j'avais entrevu quelque chose. Et c'est pour ça que j'ai des sentiments…disons ambigus quant à mon rôle dans ce qu'il s'est passé. Une part de moi, la plus grande, estime que j'ai fait ce que j'avais à faire, et qu'il n'y a rien d'autre à chercher : je suis un chevalier, je défends Athéna, et je meurs pour elle s'il le faut. Il n'y a rien à redire là-dessus, dans tous les sens du terme. Une autre, celle que tu pointais tout à l'heure…regrette un peu d'avoir été celui qui a franchi le seuil du Palais du Pope, ce soir là. Tout en sachant qu'il en fallait un, de toute façon. Et que tout concourait à ce que ce soit moi. Enfin, la dernière…voit dans les événements de cette nuit là un châtiment dûment mérité.
-Un châtiment pour toi ? répéta l'ex-Dragon des Mers, incrédule.
Aioros cherchait-il à écorner volontairement son image de Saint Perceval-cherche-le-Graal ? Auprès de lui, en plus ? C'était plutôt incongru : qu'allait-il lui confesser, alors ? Il avait profité de l'absence inexpliquée de son grand précieux béguin pour lui piquer son oreiller ?
Savourant intérieurement son ironie, Kanon préféra ignorer le soupçon plus rationnel que cette dernière recouvrait avec plus ou moins d'efficacité : lui, plus peut-être que tout autre ici, savait que les belles personnes n'existaient pas.
Mais il n'était pas bien certain qu'entre tous les spécimens de culs-bénits qu'abritait le Sanctuaire, ce fût Aioros qu'il souhaitait voir tomber le premier de son petit socle en cristal.
-Oui, répondit simplement le brun. C'est parce que moi aussi, j'ai tu des choses que je savais. Des choses que je n'aurais pas dû apprendre. Je ne sais pas si je fais bien te les dire…Juste parce j'ai brusquement pris conscience que notre situation n'était pas éternelle alors que c'est évident depuis le départ. Et que plus le temps passe, plus mon silence devient coupable…Ce que je vais dire ne changera rien, rien aux faits, en tout cas. Je ne sais pas ce que ce que ça te fera, ni si ça te fera quoi que ce soit. Peut-être que ça n'aura aucune importance et que j'aurais fait un monde d'une chose qui n'en valait pas la peine. Mais je sais que c'est faux, je sais à quel point ça a pris une place immense alors même que tu l'ignores. Je n'ai pas de preuve de ce que j'avance, ça ne repose que sur ce que ma conviction a déduit d'un texte, d'un seul texte, de quelques lignes serrées et altérées par le temps, et d'un froissement de pages que l'on a trop souvent écartées. Et je sais que, de toute manière, ça ne changera rien. Mais je veux le dire. C'est égoïste, en réalité : je veux m'en débarrasser.
Le soupçon avait évacué l'ironie. Le Gémeau se redressa lui aussi, les traits un peu moins relâchés. Il sentait désormais confusément qu'il n'allait pas apprécier ce qui allait arriver.
- Ça alors ! Il ose revenir là, lui…
- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il a fait ? chuchota Geki.
- T'as pas entendu ? Il paraît que c'est lui qui a hypnotisé Seika avec l'illusion des deux Gémeaux pour qu'elle vole le bouclier…Et tout cela pour se venger du frère de l'ancien Pope, le génocidaire des mers, dénonça Jabu avec du dégoût dans la voix. C'est un domestique qui nous l'a dit, à Shina et moi. Elle l'a fait taire, mais on a eu le temps d'entendre ce qu'il fallait entendre.
-Lui, il s'en est pris à Seika ? grogna Ban, en lançant un regard assassin à Kassa des Lyumnade qui venait d'arriver en vue des arènes, où étaient présents ce matin-là nombre de Spectres et Marinas en plus des chevaliers habituels.
Les cinq Bronzes assis sur les marches des gradins se jetèrent un regard entendu.
- Allons lui faire connaître notre manière de penser, suggéra Nachi en demandant un aval implicite à leur chef officieux, Jabu de la Licorne.
- Bien d'accord, déclara celui-ci.
Ils se levèrent tous comme un seul homme et se dirigèrent vers le Portugais qui venait tout juste d'arriver dans la zone de combat.
-Qu'est-ce que vous faites là ? l'interpella la Licorne peu aimablement.
Kassa le regarda, ouvrit des yeux ronds et se retourna. Personne derrière lui.
-C'est à moi que vous vous adressez ? demanda-t-il avec une surprise déjà teintée de révolte, en leur faisant de nouveau face.
- Et à qui d'autre, vermine ! insulta Ichi. Tu devrais être à genoux devant le Pope à implorer son pardon en attendant d'être jugé, en ce moment même !
- A genoux ? Devant le Pope ? éructa Kassa, franchement indigné cette fois.
Sa véhémence alerta le reste des guerriers autour d'eux, qui se rapprochèrent de la querelle d'une démarche méfiante.
- Tout ça parce que j'ai refusé d'aller identifier une morveuse sur son lit de mort ? Eh ben ! Ça m'étonne pas que vous chassiez encore les baleines, vous ! cracha le Marina en lorgnant dédaigneusement ses opposants, tous Japonais.
- Tu vas voir, s'écria Geki en se précipitant sur lui suivi de ses quatre comparses. En quelques secondes, le petit groupe fut immobilisé par Milo et Aldébaran, qui les repoussèrent de plusieurs mètres sans douceur.
-Qu'est-ce qui vous prend ? cria le Scorpion. C'est un Marina et c'est notre invité !
- Notre invité ? répéta Jabu sur un ton colérique. Des invités comme ça, ça se jette à coup de pieds au derrière ! Nous savons très bien que c'est lui qui a hypnotisé la sœur de Seiya pour qu'elle vole le bouclier !
- Hein ? s'interpella le concerné, d'une voix aiguë.
- Inutile de nier et encore plus de paraître surpris. Un domestique a entendu la confession de ce type, poursuivit le chevalier de la Licorne en désignant du doigt Sylphide du Basilic qui se trouvait à deux mètres de là, aux côté de Rhadamanthe, quand il a expliqué comment vous vous étiez associés avec ce prétendu serviteur, et comment vous aviez pris l'apparence d'un chevalier et usurpé ses pouvoirs pour contrôler l'esprit de Seika.
-Hein ? s'étouffa le Marina. Non, mais… ! J'ai jamais fait ça ! cria-t-il en faisant passer son regard du jeune Japonais au Basilic. Non mais j'y crois pas ! Salopard ! geignit-il en fusillant le Belge du regard. Non mais ouvrez les yeux, regardez-le ! Vous ne voyez pas qu'il est vingt fois pire que moi !
-Silence, tonna Rhadamanthe. Personne n'a le droit d'insulter un sujet de sa Majesté, cingla-t-il d'une voix glaciale alors que Sylphide avait plissé les yeux en avisant le Portugais.
-Parce qu'on revanche, on a le droit de porter des accusations sans preuve contre un Marina du Seigneur Poséidon ? demanda Sorrente, d'une voix calme, devançant la répartie venimeuse qui montait dans la gorge de son pair.
Le Spectre du Wyvern s'avança de quelques pas, s'apprêtant à jauger l'Autrichien, mais une voix interrompit sa démarche.
-Messieurs. Je vous en prie.
La troupe d'intervenants et de curieux, se tourna d'un même mouvement vers le maître du domaine sacré, bien illustrée dans son réflexe par ses deux têtes centrales, Rhadamanthe et Sorrente.
-Je crois que ce confinement nous porte tous aux nerfs, poursuivit le Pope. Je le comprends, croyez-le bien. Voyez, moi, par exemple : je me demande bien comment vous pouvez être, en ce moment même, en train de débattre de choses que je tenais absolument à garder secrètes. Bon, eh bien, je n'en fais pas tout un drame.
Son ton pince-sans-rire , à mi-chemin entre la résignation et une certaine ironie, plongea son auditoire dans la perplexité.
- Et je pense que nous nous aventurons sur un terrain extrêmement glissant à une heure où nous devrions jouer de solidarité, ajouta-t-il en se plaçant, stratégiquement entre les deux principaux« clans ». Un de mes serviteurs circule, à travers le Sanctuaire, afin d'informer tout le monde d'une annonce, ce soir, au Palais. En attendant, je tenais plus spécialement à vous convier, vous, en tant que représentant de vos sanctuaires respectifs, déblatéra-t-il en faisant passer son regard bleu de l'Anglais à l'Italien, à une sorte...d'audience préliminaire afin de décider d'un certain nombre de choses. Dans une heure, à mon temple, si vous le voulez bien.
Les deux concernés opinèrent diplomatiquement et Shion attendit patiemment que l'attroupement se délite. Rhadamanthe partit sur un dernier regard noir à Sorrente et en ignorant superbement Kassa qui maugréait dans son coin, encore sous le choc de l'attaque dont il avait été victime et qui ne se résoudrait sûrement pas comme ça.
Il fixa Sylphide qui suivit le Spectre du Wyvern, jusqu'à ce qu'il soit assez éloigné, et mima un crachat dans sa direction.
Kanon attendait toujours qu'Aioros veuille bien formuler ce qu'il avait en tête, mais le Sagittaire semblait vouloir prendre son temps. Cependant, au bout de plusieurs secondes de pondération, le brun reprit son cheminement vers le passé, d'une voix sobre, à peine grave.
- Autrefois, je me posais des questions à propos de Saga et moi. Je ne sais pas si tu le sais, mais je suis né le 30 novembre. Non seulement, le Sagittaire est à le signe opposé aux Gémeaux d'un point de vue astral, mais nous avons poussé le vice jusqu'à être nés à deux dates parfaitement opposées sur le plan écliptique. Comme je me sentais lié à lui, et que nous étions les deux chevaliers pressentis pour reprendre la place de Pope, je me demandais si c'était vraiment une coïncidence. En faisant des recherches à la bibliothèque, je n'ai rien trouvé de très intéressant sur ce sujet, mais en revanche, en me penchant sur tout ce qui avait trait aux Gémeaux…Je me suis rendu compte que dans tout texte qui s'attardait sur ton signe, les auteurs insistaient toujours beaucoup sur la légende qui entourait Castor et Pollux et notamment sur le fait qu'après leur mort, ils passaient un jour sur deux sur l'Olympe, et l'autre aux Enfers (1). Et que ce roulement était absolument nécessaire pour assurer l'ordre du monde.
-Je connais cette partie de l'histoire, dit simplement Kanon.
-Oui. Bien sûr.
Aioros observa de nouveau le silence quelques instants.
- Dans un des livres que j'ai consultés à ce propos, il y avait un symbole dessiné sous le récit du mythe…reprit-il finalement. A ce moment-là…Je me suis souvenu de quelque chose, d'une scène que j'avais surprise dans mon enfance, mais à laquelle je n'avais plus jamais repensé, depuis. Votre maître, Mebsuta…à l'époque où il était encore chevalier des Gémeaux…Il avait un tatouage sur le bras.
-Castor et Pollux, le même que le signe qui était dessiné dans sa chambre, au temple des Gémeaux, quand j'étais petit.
-Exactement. Tu l'as souvent vu, ce dessin, au mur ?
-Une seule fois, et de loin. Nous n'avions pas le droit de pénétrer dans sa chambre, il la fermait quand il n'y était pas, d'ailleurs.
- En fait, cette chambre…n'en est pas vraiment une, à l'origine. Le symbole dessiné au mur était le même que celui du tatouage de Mebsuta, lequel représentait celui du livre. Un jour, alors que j'étais apprenti ,je cherchais Saga je ne sais plus pourquoi…Enfin, bref, c'était important, du moins à ça l'était à mes yeux et à l'époque, assez pour que j'aie violé la règle qui voulait que les disciples, en dehors de celui du chevalier des Gémeaux étant donné que vous étiez les seuls à vivre dans le temple de votre maître vu qu'il y avait une chambre supplémentaire, n'avaient pas le droit de fouler la colline des temples. Je le cherchais et à la place j'ai trouvé Mebsuta. C'était le jour de son anniversaire, je ne l'ai su qu'après. Il était dans cette pièce, donc. La porte était entrouverte. Je me suis approché et je l'ai surpris…En train de sa scarifier.
-Hein ? l'interrompit Kanon. Mebsuta, se scarifier ? Remarque, reprit-il presque immédiatement, c'est vrai qu'il était dingue.
- Il se mutilait d'une façon très particulière. En fait, il suivait le tracé de son tatouage avec la lame de sa dague. Et il essuyait progressivement son sang en suivant les contours de ce même symbole, mais dessiné au mur, en récitant des incantations étranges. Des incantations que j'avais sous les yeux, à la bibliothèque, dans un très vieux livre que j'avais trouvé dans un coin d'étagère. Quand il eût fini de recouvrir le dessin, il a encore tiré quelques gouttes de son sang pour ajouter un trait au mur, à côté d'une vingtaine d'autres qui étaient déjà tracés sous un mot. J'ai vu qu'il y avait plusieurs mots au dessus sous lesquels on trouvait les mêmes bâtonnets dessinés, plus ou moins nombreux. Ensuite il a chuchoté quelque chose, comme « bientôt, nous serons vraiment réunis » et il a commencé à revenir vers la porte. Je me suis caché précipitamment derrière une colonne, le temps qu'il sorte de la pièce. Il s'est éloigné et…Je suis entré. J'étais un enfant, ajouta-t-il comme pour s'excuser, en faisant passer un sourire bref sur son visage. Le nom sous lequel il avait ajouté un trait…C'était « Mekbuda ». Et au dessus…C'étaient d'autres prénoms, avec toujours leurs série de bâtonnets. Quand j'ai appris que c'était son anniversaire, j'ai compris que le nombre de bâtonnets correspondait à son âge : 27 ans. Et qu'il avait dû en dessiner un nouveau, tous les ans. Sur le moment, ça m'avait fait me poser beaucoup de questions, mais comme plus rien n'y avait fait écho ensuite, et que je n'avais plus eu de raison d'y resonger, j'avais fini par ranger ça dans un coin de ma tête. Jusqu'à ce jour, dans la bibliothèque. En dépoussiérant ce vieux livre…J'ai compris. Pourquoi il faisait ça.
Aioros se tut un court instant, semblant vouloir retrouver le chemin tortueux de la réflexion qu'il avait menée, plus de dix ans auparavant, pour aboutir à une conclusion qui ne l'avait jamais quitté.
- Mekbuda, comme tu dois le savoir, c'est le nom de l'étoile qui fait face à Mebsuta dans la constellation des Gémeaux, comme Pollux fait face à Castor, dans le même axe, un peu plus haut. Et les autres noms inscrits sur le mur du temple des Gémeaux correspondaient tous à la moitié d'un binôme, normalement indissociable. La légende dit…Un jour en Enfer, un jour sur l'Olympe. En d'autres termes, un jour morts, un jour immortels. La Mort, la Vie. Au royaume des Dieux, cette alternance est possible…Sur Terre, c'est un peu plus compliqué. On ne peut mourir et ressusciter un jour sur deux, donc…puisque la rotation doit tout de même être observée…Un jour devient une vie. Et l'alternance se mue en simultanéité. Les binômes sont séparés. L'un sur Terre, l'autre aux Enfers.
-Je ne comprends pas, lâcha Kanon, rapidement, tandis qu'une sensation curieuse montait en lui.
- C'est simple. Tous les chevaliers des Gémeaux ont toujours eu un jumeau. Mais il était exécuté. Bébé. Deux frères identiques. Une seule armure. C'était la tradition, depuis des génération si l'on en croyait le nombre de noms sur le mur.
-Quoi… ? souffla le blond, incrédule.
-La deuxième chambre des Gémeaux, poursuivit Aioros, celle que votre maître occupait et où vit maintenant Saga…Ce n'est pas une chambre. Elle a été bâtie ainsi pour respecter la symétrie avec l'autre partie du temple. Mais elle n'a pas été conçue pour dormir. C'est la pièce dans laquelle se déroulait le sacrifice. Le symbole, dessiné sur le mur…était là pour tenir les comptes. Et il était tatoué sur le bras de l'enfant qui vivrait pour signifier qu'il avait été l'élu. L'un aux Enfers, l'autre sur Terre. En d'autres termes, l'un vivant, l'autre mort. Le processus est décrit, à mots couverts, dans le livre. Mais une fois que j'ai réuni les pièces dont je disposais, tout s'est emboîté, et il n'a plus été difficile à décrypter.
-Tu es en train de me dire que notre maître a eu un frère jumeau, et que celui-ci a été assassiné pour qu'il n'y ait qu'un disciple ?
- Absolument.
- C'est du délire, cracha-t-il. Quelles preuves as-tu ? Les mélopées d'un demeuré devant un gribouillis de gosse sur un mur ? Les babillages d'un vieillard sénile dans un bouquin qui tombe en miettes ? C'est de la conjecture de comptoir !
- C'est la stricte vérité, infirma une voix derrière eux tandis qu'une ombre s'avançait dans la lumière encore basse du soleil.
Aioros, coupé dans sa répartie, se leva pour identifier l'individu alors que Kanon, qui avait reconnu la voix rauque et masculine qui venait de s'élever, se tournait lentement vers l'endroit d'où elle provenait.
- Vieux maître ! s'exclama le Sagittaire.
-Seigneur !
Minos se retourna au son de son titre sans grande vigueur. Perché sur un monticule en face, Sylphide courut dans sa direction jusqu'à ralentir à quelques mètres de lui, parcourant le reste de la distance avec indolence.
-Pourrais-je vous toucher un mot ?
- Si tu veux, mais presse-toi, je dois aller voir le Pope. Moi, Eaque, Rhadamanthe et le choriste de Poséidon avons été invités à une audience préliminaire avant que Sans-sourcils n'accueille tout le monde pour faire sa grande annonce, glissa-t-il avec ironie.
- Je ne serai pas long. Ce gueux, Kassa des Lyumnades….m'a traité de « salopard » devant témoins.
- Il est d'une clairvoyance lumineuse, se moqua le Norvégien…et d'une impertinence affligeante, en plus d'être laid et grossier. Des Marinas qui insultent des Spectres, maintenant !
Minos rit jaune.
- Vraiment, cet endroit est rongé par la putridité.
- Seigneur. Ce n'est pas vraiment ce qu'il a dit qui m'a…chiffonné. Peut-être que c'est juste moi qui imagine des choses, mais…ce qui m'a surpris, c'est que le Seigneur Rhadamanthe a pris ma défense en invoquant le respect que l'on devait à un « sujet de sa Majesté » et pas en avançant les liens privilégiés qui nous unissent. En fait, il m'a défendu comme il aurait défendu n'importe quel spectre, quel que soit son grade. Et pourtant, personne ne peut plus ignorer notre connivence. Il ne voulait peut-être pas l'afficher ostensiblement, mais…Je ne saurais dire. Ça m'a mis la puce à l'oreille.
-Si je te suis bien, tu penses qu'il pourrait se douter de quelque chose ?
-Peut-être. Il n'est pas stupide. Déjà, l'autre jour, j'avais senti qu'il faisait preuve de quelque réserve à mon égard.
- Hum…Nous ne sommes pas assez prudents, Sylphide, laissa traîner le Premier juge en sifflant légèrement la première syllabe du prénom de son vis-à-vis comme toujours lorsqu'il l'appelait ainsi. Nous devons absolument éviter de nous rencontrer, désormais. Déjà, ce chevalier, Kanon des Gémeaux, l'autre jour…Je suis sûr qu'il nous a surpris.
Il leva distraitement les yeux au ciel, en se frottant le menton, et son regard clair se posa de nouveau sur le Belge.
-Pourquoi cette abjection de Marina s'en est-elle prise à toi, au fait ?
-Il nie avoir participé au vol du bouclier et en a déduit que je l'avais faussement accusé. Seulement, je ne l'ai jamais accusé de quoi que ce soit. J'ai juste dit que ce pourrait être lui.
Minos rit.
- Passons…Mais dis-moi, Argus…Il a vraiment existé, ce mystérieux domestique qui aurait servi d'intermédiaire entre toi et ce serpent ?
- Mais je suis le premier à me le demander, mon Seigneur, sourit le spectre en laissant un instant voguer ses yeux au loin. Peut-être que c'était directement Kassa, déjà déguisé…Ou bien peut-être que c'est moi qui ai été hypnotisé pour que j'aie l'impression d'avoir vu des choses qui n'étaient pas là en réalité. La vraie réponse à votre question, Seigneur…C'est que moi, je l'ai vu, ce domestique.
Le Norvégien sourit à son tour, en passant sa main droite dans les quelques mèches blondes qui s'échappaient de sa chevelure retranchée en arrière de ses épaules.
-Pour t'hypnotiser, toi, un de nos meilleurs Spectres…Il faudrait avoir de sacrés pouvoirs. Voyons, voyons…A qui en connaissons-nous de semblables ? Tiens…Notre ami le pestiféré des Gémeaux, par exemple.
-Seigneur…laissa couler Sylphide, une expression faussement réprobatrice sur le visage.
-Ah ah, non ! Ça, ce serait vraiment…Très très risqué.
Un silence pieux accueillit sa phrase.
- Excusez-moi d'intervenir ainsi. Je n'écoute pas aux portes, d'habitude. Mais je passais et…J'ai entendu que tu parlais du tatouage de Mebsuta, et du symbole sur le mur du temple des Gémeaux, se justifia le chevalier de la Balance en avisant les deux chevaliers devant lui. J'ignorais que tu connaissais cette histoire, Aioros, ajouta-t-il en passant cette fois spécifiquement au Sagittaire.
-Je l'ai découverte par hasard, répondit ce dernier. Devinée, en fait.
La Balance acquiesça silencieusement. Il baissa un instant les yeux vers le sol avant de les relever vers ses deux cadets.
- Parfaitement devinée. C'est vrai. Mebsuta le savait depuis que son maître le lui avait dit. Tout comme celui-ci avait appris le sacrifice de son propre frère de la bouche de son maître à lui. Et ainsi de suite. C'étaient les chevaliers de Gémeaux qui procédaient au sacrifice d'un des enfants envisagés pour leur succession.
-Ils…tuaient l'un des deux bébés alors qu'ils savaient qu'on avait de même avec leur frère ? s'interpella le Sagittaire, saisi.
-Oui. Cette tradition était très prégnante, chez les chevaliers des Gémeaux. Ils pensaient que ce sacrifice était vital pour la continuité du Sanctuaire, et qu'il était de leur devoir de chevalier d'y procéder.
Kanon les coupa en lâchant un rire sombre.
-Mais c'est…Oui, je me demandais pourquoi je tenais tant à rester ici, l'autre jour. Mais je viens de me le rappeler : les histoires qu'on y raconte sont toutes plus divertissantes les unes que les autres. Quand vous en entendez une, vous vous dites que cette fois, vous êtes parés, on ne va pas pouvoir vous en trouver de plus réjouissante encore…Mais c'est sous-estimer l'imagination locale. Bien, vous avez fait fort, cette fois-ci, c'est….parfaitement dégueulasse.
- Aujourd'hui, oui, admit la Balance. Mais à l'époque, c'était tout à fait normal. C'était…Comme le droit de vie et de mort des maîtres sur leurs esclaves. Aujourd'hui, ça nous paraît infiniment cruel, mais dans les temps anciens, où l'esclave n'était qu'un objet rattaché à la maison, c'était aussi naturel que de jeter une table. J'ai bien conscience qu'on peut justifier beaucoup d'horreurs, avec ce type de considération, mais…On peut mieux les comprendre aussi.
- Et on peut savoir pourquoi je n'ai pas été sacrifié, alors, puisqu'il paraît évident que si notre maître avait réalisé cette amusante petite sélection, j'aurais écopé du gros lot ? demanda l'ex-Dragon des Mers qui préférait couper court à ce débat d'idées.
- Il s'était refusé à le faire ? demanda Aioros, presque en même temps.
-Pas lui, répondit le bicentenaire sombrement. Lui, il était résolu à accomplir le rituel. C'est Shion.
- Il a découvert ce qui se passait…acheva le gardien du neuvième temple, presque pour lui.
Mais l'hésitation de Dohko lui fit lentement relever la tête.
-…Pas exactement.
Le Chinois prit une inspiration et s'avança encore, jusqu'à se placer complètement devant ses deux cadets.
- Shion a été Pope pendant plus de deux cents ans. Il n'a pu ignorer une telle tradition, dit-il d'une voix basse.
- Pendant toutes ces années…Il a laissé des bébés se faire massacrer… ? questionna Aioros, sidéré.
Kanon regardait maintenant les colonnes devant lui.
- C'était l'usage, il existait pour une bonne raison. On pensait que ce sacrifice était nécessaire, vital même, à l'équilibre des douze chevaliers d'Or et donc, par extension, à la garde d'Athéna de façon générale. Donc, on y procédait. Mais Shion…a voulu rompre le cycle, à un moment donné. Il a voulu faire cesser cette coutume macabre, considérant qu'elle n'était peut-être vouée qu'à de vieilles croyances et n'avait plus lieu d'être. Je sais que ça peut sembler assez évident, mais ça ne l'amusait pas, d'être complice de ce rite. Il est allé trouver Mebstua pour lui ordonner de choisir un disciple qui n'avait pas de jumeau. Mais Mebstua vous avait peut-être déjà retenus. En tout cas, il n'a désobéi qu'à moitié car il n'a pas accompli le rituel et a préféré te faire évoluer dans l'ombre, Kanon. Vous avez grandi. Shion n'était pas au courant de ton existence. Quand il a commencé à suspecter que des choses n'allaient pas dans la personnalité de Saga, il a cru que c'était parce qu'il était intervenu pour bouleverser la tradition, et que la dualité devait nécessairement exister au sein du temple des Gémeaux, que comme il avait empêché cette dualité originelle d'être sacrifiée, elle avait survécu en se développant à l'intérieur d'une seule et même personne. Il a cru que c'était de sa faute. Qu'il avait accouché d'un monstre. Il avait tort, mais de toute façon, il était trop tard.
Un silence de mort accueillit cette dernière phrase.
Dohko baissa les yeux.
- Je ne vous demande pas de comprendre. Juste de ne pas lui en parler.
-C'est lui qui vous a dit tout ça ? interrogea le Sagittaire, perturbé.
-…Non. Quand je suis devenu Pope, j'ai consulté les archives popales. Seuls les Popes ont le droit de les lire. Je n'ai pas pu m'empêcher de jeter un œil dans celles que Shion avait rédigées. Il détaillait toute l'histoire. Je ne lui en ai jamais parlé.
-Et Saga ? demanda Kanon d'une voix sourde.
-Saga ? répéta la Balance, sans comprendre.
- Saga : mon frère. Si seuls les Popes ont accès à ces archives, donc il a eu le nez dessus pendant treize ans. Il est au courant ?
-Je ne crois pas. Il n'en a fait mention nulle part dans ses propres archives, en tout cas. Il ne devait pas vouloir lire les écrits de Shion…D'ailleurs, il a laissé une page blanche entre ses derniers commentaires et le début de siens. Normalement, le Grand Pope étant censé incarner la continuité du Sanctuaire, il ne fallait pas marquer de distinction entre les différentes titulaires du titre.
-Merveilleux. C'est la journée des bonnes nouvelles ! Alors, que faut-il que je fasse ? Me rendre chez le Pope et me jeter à ses genoux en lui baisant les pieds pour le remercier de m'avoir indirectement sauvé la vie ? Non, parce que mon maître, je le connaissais. Ce n'était pas l'indulgence qui l'étouffait. S'il m'a épargné, c'est probablement parce qu'en dépit de tous ses défauts, il avait un immense respect pour Shion. Il l'admirait beaucoup. Il a dû croire qu'en désobéissant assez pour choisir des jumeaux mais pas jusqu'à en tuer un, il couperait la poire en deux !
-Peut-être, convint le bicentenaire, calmement. Mais je ne veux pas que tu en parles à Shion. Pas maintenant, en tout cas. Ce sujet n'est pas son préféré.
-C'est la meilleure ! Je peux m'insurger, mais pas trop fort, pour ne pas déranger la « sensibilité » de Monsieur ! Décidément, tout m'indiquera toujours la sortie, ici ! ragea l'ex-Marina.
- Au contraire ! rebondit Dohko. En vivant, tu as prouvé que le sacrifice d'un des deux bébés choisi n'était pas nécessaire à l'obtention de l'armure, et par surcroît, qu'elle pouvait au contraire reconnaitre deux personnes et non uniquement une. Tu es la plus belle preuve de l'inconséquence et de l'iniquité de cette tradition.
Kanon tourna compulsivement la tête comme pour nier, sans répondre.
-Je ne suis pas comme Shion, poursuivit le Chinois avec fermeté. Je ne crois pas à la fatalité. Je crois qu'un seul homme peut tout changer, par la seule force de sa volonté.
-Oui, eh bien…Je ne suis pas cet homme, rétorqua le Gémeau durement.
-Tu as choisi de revenir, reprit le roux. Tu aurais pu rester un traitre, tu aurais même pu mourir. Mais tu es resté en vie, et de ton propre chef, tu es revenu ici, obtenir le pardon d'Athéna.
-C'est faux ! Je n'ai jamais eu à obtenir le pardon d'Athéna, parce qu'elle ne m'en a jamais voulu. Au cap Sounion, elle m'a sauvé la vie, toutes ces fois…Elle savait qu'un jour, je m'en souviendrais, et que ça ne me laisserait pas indifférent.
-Tu lui prêtes des sentiments qui lui sont complètement étrangers. Rien dans ce qu'elle a fait, toute les fois où elle t'a sauvé la vie, rien n'était calculé. Elle n'a agi que par amour. De sa propre volonté. Il n'y avait rien de prévisible à ce que tu reviennes dans le droit chemin. Il n'était écrit nulle part que Saga développerait une double-personnalité et assassinerait le Pape, puis Aioros, ajouta-t-il en levant le regard vers le Sagittaire. Tout cela n'était pas dicté par les étoiles. Tout cela, c'est vous par vos actes, qui l'avez causé. Et maintenant, Shion, qui est buté comme troupeau d'ânes, est persuadé que c'est à cause de son intervention dans le « processus d'extermination des Gémeaux » que la ligne du destin a été détournée jusqu'à mener à tout ces événements. Et comme il n'y avait rien de prévisible non plus à ce que nous ressuscitions ainsi après notre mort aux Enfers, il se demande quel élément n'a pas suivi sa route, quel rouage dans ce mécanisme prédéfini est sorti de la chaîne, déréglant toute la machine. Et ça le déstabilise. Je regrette qu'il ait attendu si longtemps avant de réagir. Mais il a l'a fait.
Kanon ricana.
- J'ai l'impression que c'est à lui que vous avez très envie de parler, ironisa-t-il, l'air mauvais. Mais, si ça peut atténuer votre culpabilité, je ne peux pas vous en vouloir d'avoir tu ce que vous saviez. Il se trouve que moi aussi, je garde un petit secret…
Aioros tourna la tête vers lui tandis que la Balance faisait la moue.
-Si tu parles du fait que le pouvoir hypnotique utilisé sur Seika était le votre, à toi et à Saga, nous sommes déjà au courant. Ce serait Kassa, qui aurait pris l'apparence de l'un de vous pour l'employer. Et pour ta gouverne, je ne me sens pas coupable.
Le Gémeau perdit son sourire illico.
-Kassa… ? Peuh ! Il ferait n'importe quoi, celui-là, marmonna-t-il.
- Tu savais que Seika avait été hypnotisée par votre illusion, donc. J'en déduis que tu t'imaginais que c'était Saga qui l'avait utilisée…
-…et tu l'as couvert, releva Aioros à la suite de l'ex-vieux maître.
Le blond ne répondit rien dans un premier temps.
-Je n'étais pas sûr de garder ça pour moi très longtemps, dit-il puis de toute façon, qu'est-ce que ça change, hein ? Au passé, au présent ? Mebsuta était en adoration devant Saga: quand il le regardait, on aurait dit un orthodoxe qui trouve une icône de Vierge ! Et moi, j'étais une tâche sur son beau tableau, juste en bas au coin, de celle que l'on ne remarque même pas quand on ne sait pas qu'elle y est mais dont on n'arrive plus à détacher le regard ensuite. Et maintenant ? Qu'est-ce que ça fait ? On va me réhabiliter ? Après tout ce que j'ai fait ? Et comment ? Tout ça, là…Vous avez beau prétendre le contraire, c'est uniquement pour soulager votre conscience que vous me le dites, accusa-t-il en brassant ses deux interlocuteurs du regard. Toi, souligna-t-il en s'adressant à Aioros, tu savais que j'existais. Quand tu as compris le sens profond de ce petit conte, dans ton fichu pensum, tu as dû soupçonner que le rituel n'avait pas été accompli, ou encore qu'on le gardait pour plus tard. Tu te doutais des conditions dans lesquelles je vivais. Mais tu n'as jamais rien dit. Jamais. Surtout pas. Surtout pas compromettre l'ascension de Dieu-mon-frère, hein ?
Le Sagittaire cilla sous l'attaque et sa bouche forma un pli serré, mais il ne pipa mot, le regard solidement ancré dans celui du Gémeau.
- Mais ne vous leurrez-pas, reprit ce dernier : je ne vous en veux pas. A qui je pourrais en vouloir, d'ailleurs ? A Saga ? Qu'on soit les deux seuls, ici, à se reprocher encore des choses, nous, les deux plus grands criminels du Sanctuaire, ça doit faire marrer tout le monde ! Ou alors, poursuivit-il d'une voix plus basse et sournoise, peut-être qu'on est juste les seuls à ne pas être hypocrite, en fin de compte. Toi, Aioros…qui fais semblant de n'en vouloir ni à Shura, ni à Saga, alors que tu deviens blanc dès que tu les vois ensemble.
-Ça n'a rien à voir, cingla le Sagittaire en détournant froidement le regard.
-Et toi, Dohko, continua-t-il ignorant l'intervention, l'irréprochable. Qui passe ton temps à fureter partout comme un le parfait caniche, faisant mine d'être passionné par les recherche sur la résurrection, alors alors qu'en réalité, ça fait bien longtemps que tu as lâché cette génération. Alors que la seule chose qui t'intéresse vraiment ici, c'est Shion. Que tu veux juste le récupérer, laisser définitivement Athéna aux soins des jeunes chevaliers, et t'en aller avec lui pour vivre, enfin. Ça doit bien t'ennuyer, qu'il soit redevenu Pope, non ?
La Balance lâcha un petit rire.
-Tu n'y arriveras pas comme avec moi, dit-il simplement. Comme tu l'as souligné toi-même, je ne suis plus tout jeune, et en conséquence, j'ai passé l'âge de marcher à ce genre de chose. De plus, je te le répète : je n'ai pas de conscience à soulager. D'ailleurs, il est fort probable que si je n'avais pas surpris votre conversation à l'instant, je ne t'aurais jamais rien dit de ce que je savais. Car nous sommes d'accord sur un point : ça ne change rien au passé. C'est cruel, c'est déshonorant, c'est révoltant même…mais c'est fait. Bien sûr, tu as le droit d'être en colère. Tu as le droit d'en vouloir à Shion, et ce sera le premier à te l'accorder. Sache juste que je ne te laisserai pas l'accabler. Même si tous tes griefs sont légitimes. Même si, dans un sens, je suis d'accord avec toi. Je ne te laisserai pas. Point.
-Mais ne t'inquiète pas. Je ne le brusquerai pas, ton cher Pope. Moi, j'encaisse et je me tais, c'est ce que j'ai toujours fait, ici. Mais ne crois surtout pas que je t'obéisse. Je n'aurais rien dit de toute façon. Et ne me demande rien. Jamais. J'ai peut-être été exclu de ce système, mais ça m'a donné une grande opportunité : celle de ne pas être soumis à cette hiérarchie. Je reçois mes ordres d'Athéna, et uniquement d'elle. Maintenant, je vais m'en aller et vous laisser évoquer les bons vieux souvenirs à deux. Bien le bon vent, claqua le Gémeau avant de se lever rapidement et de quitter les lieux.
Un silence mortifère suivit sa sortie.
-Je suis navré, dit finalement Dohko. Je n'aurais peut-être pas dû interférer dans votre discussion.
-Vous avez bien fait, le détrompa Aioros, en se relevant lentement, l'air sombre. Je savais que ce serait pénible. Mais maintenant, c'est dit et moi-même je ne savais pas tout.
Il resta un instant en place, semblant retisser le fil des événements, avant que le Chinois ne prenne congé de lui.
- Il y a une réunion, en fin d'après-midi, dans la salle d'audience du Palais, Shion va faire une annonce. Tout le monde y est convié. Je vais aller le rejoindre, pour tout préparer. A tout à l'heure.
Le Sagittaire ne répondit pas et demeura encore un moment dans la même position.
Pandore laissa retomber le fin voile qui caressait la superbe baie vitrée de sa chambre.
Cela faisait déjà trois jours que le Pope et Athéna étaient venus lui annoncer la nouvelle. Le plan de Rhadamanthe, les projets de Minos. Le rôle qu'elle avait à jouer.
Elle saisit un fruit dans la corbeille posée au centre de la petite table à côté de son miroir de plein pied, joua quelques secondes avec, et le reposa, enfin.
Elle avait été utilisée pendant des siècles par Hadès.
Pas par cruauté, elle aurait pu le jurer, pas par vengeance même. Non, juste par utilité. Froid, mélancolique et implacable, trinité biscornue au sein même de l'âme du dieu des Enfers, cette ombre immuable louvoyant tous les deux siècles derrière un rideau écarlate. Cette fois-ci, il avait pris les traits d'un jeune Japonais. L'ironie avait voulu que ce soit l'un de ceux qui auraient sa perte, définitive, elle, parce que cette fois, son corps à lui, son enveloppe charnelle adorée avait été défaite. Sa chair, pour de vrai.
Elle enviait Rhadamanthe, Eaque, et même cet imbuvable de Minos. Ils ne se souvenaient pas, eux. Ils avaient l'immortalité, l'autorité, le respect, à chaque nouvelle vie sans rien faire de particulier que de vivre, et surtout, une nouvelle chance à chaque existence : pas de souvenirs immémoriaux, de cerveau atrophié par le poids d'une mémoire millénaire entièrement contenue dans la conscience, pas de sentiment oppressant de toujours recommencer la même longue et éternelle journée, indéfiniment, avec l'impuissance de ne pouvoir rien y changer. Ils avaient même l'opportunité insolente de pouvoir vivre, au moins treize ans, comme des enfants normaux, d'avoir des parents, et de connaître tous les plaisirs et les éclats de la meilleure partie de la vie.
Et ensuite, quand leur âme se réveillait, et que leur caractère était déjà forgé dans les bases qui le soutiendraient, au moins, ils pouvaient se construire différemment à chaque nouvelle vie, nouer des relations nouvelles, en abandonner d'anciennes, et modeler à leur guise le nouveau visage des rapports de forces aux Enfers. Qu'elle ait envie, ne serait-ce qu'une fois, de manger des figues en dessert plutôt que des dattes et tout le monde lui jetait déjà des regards alarmés. En silence, bientôt, et en s'exécutant, vu que sa simple présence suffisait à transir la majorité des serviteurs du Palais.
Oui, elle les enviait.
Tous, même les Spectres les plus communs.
Si elle avait eu leur chance, tout aurait été tellement simple : elle n'aurait eu qu'à mettre un terme à sa vie, à cette vie, et tout recommencer autrement à sa nouvelle incarnation. Mais même ça, lui était interdit.
Quelque part au fond d'elle-même, elle se demandait si l'attirance étrange qu'elle ressentait pour Phénix, cet intérêt qui avait commencé à naître alors même qu'elle n'avait que six ans et lui à peine moins, et cherchait avec plus ou moins de dignité à lui arracher ce fichu bambin des mains, n'était pas lié, par un curieux instinct, à leur rapport mutuel à l'immortalité : lui non plus n'avait pas l'air de savoir comment s'en débarrasser, et ce n'était sûrement pas faute d'avoir essayé.
Puisqu'elle ne pouvait pas se tuer, elle ne laisserait au moins pas les autres le faire à sa place, d'une manière ou d'une autre. C'est pour ça qu'elle avait rejoint le Sanctuaire et demandé l'asile, craignant une quelconque sanction là-bas, aux Enfers, un enfermement surtout, qui aurait été plus approprié à sa nature qu'une exécution à vrai dire. Mourir, ça allait bien, et puis elle y était habituée, mais mourir pour renaître indéfiniment dans une cellule de prison, non, vraiment.
Pourtant, elle était plus ou moins enfermée, au Sanctuaire – pour sa sécurité, tant que des spectres y seraient, lui avait-on poliment dit.
Pourtant, elle était clairement utilisée, par Athéna ou le Pope aujourd'hui – comment savoir ? – comme par Hadès – son frère – hier. Et c'est une prison inédite, particulièrement perfide, qu'on lui indiquait dorénavant, du bout d'un index mou.
La Régence.
Mieux : demander à Hadès qu'il la lui confie.
Le pire était encore qu'il accepterait probablement, que le Pope – plutôt qu'Athéna, en fait – le savait pertinemment bien, et que tous les deux, lui comme Hadès, sauraient, où moment où il lui lèguerait le pouvoir officiellement de vive voix, à quel point le cadeau divin dégageait une belle odeur de cyanure. Mais elle ne pouvait se plaindre, naturellement. Elle n'en avait pas le droit et puis à qui, en plus ? La seule personne qui lui avait témoigné de la sympathie, réelle, et pas une courtoisie atone et policée, comme tous les domestiques qui étaient chargés de veiller à ce qu'elle ne manque de rien, avait été cette jeune japonaise, Seika. Et elle était toujours plongée dans le coma après la possession dont elle avait été victime.
Que faire, enfin ? S'enfuir ? Elle n'y arriverait pas, et puis pour aller où ? Et être qui ? Elle était une reine, même officieuse, reine des Enfers aux côtés de son frère depuis des siècles. Que pouvait-elle être d'autre qu'une reine ?
On s'habitue aisément au luxe et au prestige quand on ne les a guère connus auparavant, mais elle doutait que l'inverse soit vrai. Quel gâchis, du reste. Elle était faite pour donner des ordres, paraître, être la figure d'autorité suprême quand Hadès n'était pas incarné et une interlocutrice privilégiée le reste du temps, et se nourrir de perles dissoutes dans du vinaigre. Du moins, c'est ce qu'il était préférable de croire, au plus profond d'elle-même, pour pallier cette souffrance habituelle, désormais, qui se réveillait à chaque fois qu'une petite voix vicieuse lui chuchotait, à l'intérieur de sa tête, que dans la plus simple des réalités, elle n'avait tout simplement pas le choix.
Hadès l'avait utilisée pour se faire un paravent décoratif et accessoirement se charger de tout ou presque à sa place, le Pope l'utilisait pour complaire à Rhadamanthe, empêcher Minos d'accéder au trône, tout ça dans un objectif propre qu'elle cernait mal, mais qui devait avoir trait à la résurrection, supposait-elle. A la fin, ça revenait au même : elle était utilisée et en échange de quoi, on lui donnait monts et merveilles.
Et massacrait sa famille au passage.
Pas eux.
Hypnos et Thanatos. Les assassins divins.
Par sa faute, avaient-ils dit, parce qu'elle avait ouvert la boîte qui depuis, portait son nom, comme on marquait le bétail au fer rouge. La différence, c'est qu'elle, avait conscience d'être du bétail. Genre taureau d'exposition premier prix, mais du bétail quand même. Hypnos et Thanatos.
Elle leva les yeux vers le ciel clair du mois de janvier. Ils étaient toujours à Elysion. Après tout. Diriger les Enfers serait encore le meilleur moyen d'être près d'eux. Elle n'aurait qu'à récupérer son collier et…Machinalement, elle porta sa main à son cou. Elle l'avait donné à Phénix. Elle serra son poing comme si le fil fin de son précieux sésame se dessinait encore sur sa poitrine.
Un jour, elle le savait.
Un jour.
En attendant, elle serait Régente.
Le soleil était tombé depuis déjà près d'une heure, conférant à la réunion extraordinaire, dont Shion avait colporté la tenue jusque dans les coins les plus reculés du Sanctuaire dont lui-même avait dû oublier l'existence, et qui se trouvait être en réalité plutôt une déclamation unilatérale, des allures de fêtes mondaines.
La salle d'audience grouillait déjà de monde quand le Pope apparut, suivi par Athéna, d'hiver. Leur entrée fut saluée comme il se doit, avant que la déesse ne s'assoit sur le fauteuil placé à son attention à côté du trône popal et que son serviteur le plus gradé en fasse de même dans ce dernier. Il attendit que le brouhaha inhérent aux prémices des assemblées cesse avant de prendre la parole.
- Si je vous ai demandé de venir ici aujourd'hui, c'est pour faire plusieurs annonces d'importance : en premier lieu…Le bouclier de notre déesse Athéna a été retrouvé.
Un murmure s'éleva dans la pièce.
-Je ne m'attarderai pas sur les circonstances du vol, poursuivit le Tibétain. Sachez juste que les responsables ont été confondus et seront justement punis.
Debout à la gauche du siège, Dohko ne put empêcher un léger sourire de fleurir sur ses lèvres. Shion exagérait. Les noms des « responsables » du vol, toujours plus ou moins présumés par ailleurs, étaient devenus un secret de polichinelle en moins de deux jours au point d'avoir créé la scène de règlement de comptes que le Pope avait lui-même dû interrompre un peu plus tôt dans la journée, et il se disait déjà partout que des accords obscurs avaient été convenus derrière les rideaux lourds de l'antichambre du Palais, qui soustrairaient les coupables à leur « juste punition », du moins selon l'appréciation commune de cette dernière.
Il n'était pas le seul chez qui le caractère purement figuratif de cette formule avait provoqué une réaction amusée, si on en croyait les échanges de regards entendus qui s'étaient immédiatement multipliés.
- En conséquence, la quarantaine ne se justifie plus et sera légitimement levée dans les heures qui viennent, vous pourrez donc pouvoir rejoindre vos sanctuaires respectifs. Cependant…Au cours de la réunion spéciale que je viens d'avoir avec vos représentants…Il a été décidé que la résurrection étant un mystère qui nous concerne tous, nous mettrions nos recherches autour de cette question en commun et pour faciliter le partage…L'un de vous, à tour de rôle, et selon des modalités définies par vos référents, séjournera en tant que porte parole de votre sanctuaire ici, en Grèce. Il va de soi que nous enverrons également un représentant, dans chacun des royaumes, aux mêmes conditions.
- Et vive l'espionnage autorisé, railla Bian en se penchant à l'oreille de Io.
-Je ne pense que ces soient nos affaires qui les intéressent le plus…lui répondit celui-ci sur le même ton.
-Ensuite, au cours de cette même réunion, nous avons proposé aux Spectres, en signe de bonne volonté, de les aider à contacter Sa Majesté Hadès, afin de réguler la situation aux Enfers au mieux.
Cette information déclencha des conversations animées au sein des ressortissants de ces dernières, tandis que non loin de l'escalier menant au trône, Rhadamanthe se tenait debout, dressé sur ses deux jambes de toute sa haute stature, le torse presque déformé, Eaque à ses côtés, conservait une expression indéchiffrable, tandis que Minos maintenait son sourire protocolaire plaqué sur son visage, mais son léger plissement aux coins ne donnait pas un rendu très naturel.
La fameuse réunion préliminaire n'avait pas dû être triste.
-Enfin, en dernier lieu, dans le cadre de ces mêmes recherches…Le chevalier d'Or de le Balance et moi-même devons interroger les cieux…Aussi, nous allons nous retirer sur le Mont Star Hill, afin d'entrer en méditation. Nous ignorons combien de temps cela peut prendre avant que nous obtenions une réponse, quelle qu'elle soit, aussi…Notre déesse Athéna nommera un remplaçant pour reprendre ma charge le temps que durera cette retraite. Elle se prononcera d'ici quelques jours. Je vous remercie de votre attention, et vous renouvelle nos excuses pour ce contretemps forcé dans vos emplois du temps.
Sur un dernier sourire aussi bref qu'habitué, le Pope quitta sa chaise et son assistance commença à se disperser.
- Nous devons interroger les cieux ?
Le Chinois avait à peine eu besoin d'accentuer la dérision de sa question.
- J'aurais aimé t'y voir : pour que je parte, il faut nécessairement que ce soit pour un déplacement que seul moi peux effectuer. Mais alors en plus, t'y adjoindre, alors que tout le monde s'attend à ce que tu me remplaces…C'était la seule chose qui me semblait crédible.
Dohko se gaussa quelques secondes. Au détour de l'escalier qu'ils empruntaient, une silhouette sombre se dégagea dans la lueur du mode d'éclairage ancestral des grandes voies du sanctuaire. Kanon.
Ils saluèrent d'un léger mouvement de tête l'ancien Dragon des Mers qui détourna la sienne sans plus de cérémonie avant de poursuivre sa route.
-Qu'a-t-il ? demanda Shion, surpris.
Kanon n'était pas un monstre de sociabilité ni réellement de politesse, d'ailleurs, mais d'ordinaire il savait tout de même se comporter à peu près civilement.
- Rien, hum…Je crois que la cohabitation avec les Spectres et les Marinas commençait à lui peser. Ca ne devait pas être simple de se retrouver au milieu de ses anciens alliés, au vu des circonstances, improvisa Dohko.
-Si ce n'est que ça, alors il ne devrait plus tarder à être soulagé : j'ai confiance en notre plan, je pense que Pandore est la seule personne capable de reprendre sereinement le contrôle des Enfers. Et elle pourrait nous être d'une grande aide pour contacter Hadès, si Athéna n'y parvient pas… Si tout se passe comme prévu, nous n'aurons plus rien à craindre des Enfers. Minos sera réduit à l'impuissance si Hadès se prononce clairement en faveur de Pandore, et comme elle déteste les Spectres, il y a peu de risques qu'elle se laisse influencer s'il tente de l'amadouer. Nous devons garder de bonnes relations avec tout le monde, tant que faire se peut, dans l'intérêt des recherches en premier lieu. Et faire preuve de transparence.
- Transparence ? releva le Balance avec un sourire. Annoncer à tout le monde, que nous allons interroger les cieux à Star Hill, alors que nous nous rendons à Jamir, c'est faire preuve de transparence ?
Shion sourit.
-Disons, d'opacité, alors. Jamir est mon joker, et si notre voyage nous apporte des éléments constructifs, nous les partagerons…Mais réservons-nous la possibilité d'en décider nous-mêmes. Et puis, c'est pour faire bonne mesure je ne m'attends pas à ce que les Enfers nous délivrent gracieusement tous leurs renseignements, et quant au royaume sous-marin, c'est du tout bénéfice pour eux : je n'ai même pas vraiment l'impression qu'ils cherchent.
-En attendant, il reste une tâche difficile à accomplir…
-Laquelle ? demanda le Tibétain avec curiosité.
-Décider de qui va te remplacer.
Le blond lui renvoya une grimace amusée, avant de se mettre à contempler distraitement le ciel de janvier, constellé de ses milliers d'étoiles.
Dohko lui, baissa les yeux vers le sol caillouteux. Il réverbérait la lumière lunaire, rendant superflues les torches qui parsemaient la route qu'ils arpentaient, et venait confirmer avec éclat la pensée qui l'avait traversé, quelques secondes plus tôt, au passage du second Gémeau : cette journée était terminée, enfin. D'ici quelques heures, la quarantaine serait levée et le Sanctuaire retomberait dans sa routine post-résurrection, pétrie d'interrogations, de balbutiements, de discordes, et d'un malaise oppressant qui semblait gagner de plus en plus de monde, à l'orée de toutes ces allées interminables, la sensation persistante que quelque chose n'allait pas.
Même lui, elle commençait à la gagner. C'est aussi pour ça que s'isoler à Jamir, ne serait-ce que quelques jours, était une perspective décidément attrayante, et il ne regrettait pas d'avoir quelque peu forcé la prise en compte de sa présence plusieurs semaines auparavant.
Shion avait dit que c'était le vieil homme de Jamir qui décidait de quand il recevait, s'il recevait.
Grand bien lui fasse.
Et qu'il n'hésite pas à prendre un peu son temps, surtout.
Ils ne resteraient pas absents trop longtemps, il le savait. Et ils auraient à contacter Hadès, avant. Mais après, il y aurait cette accalmie, enfin, cet espace temps infime au regard de sa propre vie où tous les nouveaux rouages qu'ils avaient mis en place fonctionneraient harmonieusement, pour une période, une courte période, où il pourrait s'éloigner du Sanctuaire.
Il avait vécu plus de deux-cents ans au pied d'une cascade.
Il aurait pu y vivre le double : c'était l'échéance finale, cette mission ultime qu'on lui avait assignée, il y avait des siècles de ça, qui le faisait respirer plus que les propriétés miraculeuses du misopethamenos.
Et dans le froid de la fin d'une journée de janvier, il réalisait qu'il y avait plus insupportable encore que d'être l'un des seuls survivants d'une guerre qui avait emporté quasiment toutes les personnes qu'il avait toujours connues et aimées depuis son enfance.
Même le cours inlassable de la rivière des Cinq Pics aurait une fin.
Et maintenant qu'il voyait la sienne, enfin normalement, à dix-huit ans dans un corps qui correspondait à son âge, et qu'elle était désormais sa seule issue, attendre n'était plus possible.
Il avait attendu plus de deux-cent ans de ne pouvoir enfin plus attendre.
Et rien désormais n'aurait plus ce prix.
A suivre…
(1) Il y a beaucoup de versions célèbres de la légende de Castor et Pollux qui diffèrent notamment sur leur affiliation. Elles se rejoignent souvent sur la question de la résidence alternative de leur existence post-mortem, avec quelques nuances, plus ou moins importantes. J'ai retenu la version qui raconte que Castor, dont Zeus veut faire un dieu, refuse de se séparer de son frère Pollux, simple mortel, suite à quoi Zeus leur propose de rester ensemble en passant désormais un jour aux Enfers, un jour sur l'Olympe.
Dans le prochain chapitre…
« - Saga ?
Shion fit une moue négative.
- Je lui ai dit quelque chose l'autre jour...qui ne serait pas très cohérente si je le choisissais.
- Kanon, alors ?
Le Tibétain jeta un bref regard noir à Milo semblant indiquer qu'il n'était guère d'humeur à plaisanter. Devant cette réaction tacite mais on ne peut plus explicite, le Scorpion renonça à préciser qu'il n'avait pas proposé ça pour rire.
- Il nous faut quelqu'un de...calme, raisonné, mais qui dans le même temps sache agir quand il le faut et prendre des décisions fermes et définitives.
Immédiatement, l'image de Mû s'imposa à son esprit"
…Hadès fait son entrée. Alors que Shion prépare son voyage en décidant entre autres de qui va le remplacer, Aioros décide de sortir définitivement de sa léthargie et fait une enquête de voisinage, tandis que Minos fulmine des résultats de la communication divine et suspecte Eaque d'avoir pactisé avec Rhadamanthe dans son dos.
J'en profite pour préciser que je pars en vacances trois semaines et que je n'aurai probablement pas accès à Internet durant cette période, donc, je ne pourrai pas répondre tout de suite aux messages. Mais ce ne sera que partie remise, à mon retour. A bientôt !
