Je dédie ce chapitre à Coccie, détective-violonniste et auteur-lectrice d'exception, et à Mary qui ici, comme dans une de ces fanfic, chante l'Irlande. Merci les filles.


CH 12. Orison

Janvier 2000.

« Maintenant, sois gentille. Je ne veux pas d'embrouille. »

Retire tes sales pattes de moi, salopard !
Son souffle fétide me brûle la peau. C'est un acide qui me remonte à la gorge jusqu'à la nausée. Je voudrais le vomir ! Je ne peux plus le sentir sans crever de peur et surtout de haine. Je hais comme jamais je n'ai haï.
Pfaster !
Il a cette façon de parler… Ils ont tous la même… Ceux qui vous tuent !
Calmes. Froids. Impassibles. Insensibles… Insensibles à hurler ! Ce n'est pas humain, ce n'est même pas animal.
C'est le diable !
Il referme la porte de ma penderie sur moi et me laisse transie d'horreur dans le noir. Je vois ce qui va se passer aussi sûrement que si je le lisais dans un livre. Je ne suis rien pour lui. Ma vie est son jouet. Il va me l'arracher comme une charogne. Mais il m'arrachera d'abord jusqu'à la dernière parcelle de mon âme, la plus petite fragrance de mon humanité. Parce que ce parfum de vie, il l'exècre !
La véritable odeur, de plaisir ou de peur, le révulse.
Un produit chimique, le carbone d'une bougie, et du sang… Du sang et des morceaux d'êtres… voilà ce qu'il recherche chez une femme !
J'ai envie de hurler. Je viens de réaliser...
C'est la mort qu'il aime en moi !

Soudain le téléphone résonne et transperce les ténèbres. Je me tends toute entière vers l'espoir, la vie. Ne le laissez pas me détruire, m'écraser ! Ne le laissez pas faire de moi sa chose !
Je ne veux pas être le prochain cadavre, Seigneur ! Je vous en prie !

...

Le silence retombe. Il me glace. Ce silence, c'est le couperet d'une guillotine : il me condamne. Et lorsque les notes de « Don't look any further » s'élèvent et emplissent mon appartement, je sais que je suis perdue.
Il clouera mes ailes, brisera ma gorge, disloquera mes doigts et broiera mon dos.
Il cassera mes poignets, déchirera ma chair et souillera mon ventre.
Il raflera toute espérance et fauchera ma vieillesse comme il a fauché l'enfance…
Le mal est dans la pièce d'à côté. Celui là même que j'avais cru tenir à distance. Celui que je croyais pouvoir repousser.
Il est là.
Et il a décidé d'achever enfin son travail…

NON !
Je refuse ! Mon corps entier refuse ! Mon sang gonfle les muscles de mes jambes et de mes bras. Que je puisse courir. Que je puisse frapper ! Et défendre mon existence !
Je veux vivre ! Je dois vivre ! Je vais vivre !
Toute autre option est inacceptable !

Mes pieds et mes poings sont liés. Le foulard dans ma bouche m'empêche de respirer correctement mais peu importe. Je suis en mode survie. Sous la porte, je distingue mon revolver par terre au milieu des débris. A force de contorsions, je parviens à me redresser. Je retiens un gémissement. Je viens d'enfoncer un peu plus profondément un éclat de verre qui s'était fiché derrière mes reins. Je m'en fous. Maintenant ça n'a plus aucune importance.
Je me déboîte presque les épaules mais je réussis à forcer la poignée et à sortir en essayant de faire le moins de bruit possible. J'entends l'eau du bain qui couvre presque cette rengaine insupportable. Tout à coup, le jet s'arrête.
Des pas se rapprochent. Je me jette par terre et je roule sous le lit.
Il traverse la chambre sans me voir. Seule l'installation de la scène de crime l'intéresse. Je n'ai que quelques secondes devant moi avant qu'il ne me retrouve. Je me tords et malmène à nouveau mes épaules pour tenter de faire passer mes poings sous mes fesses. J'ai l'impression de me briser les os, mais je n'ai pas le choix. Je me mords la lèvre pour réprimer un cri de douleur. Les brisures du miroir viennent râper ma peau au travers de mon pyjama.
Quelqu'un frappe à la porte !
Vite ! Accélérer !
J'arrive enfin à passer mes mains devant. Je saisis un débris de glace acéré comme un couteau et je défais rapidement mes liens.
J'entends des voix en sourdine, comme si j'étais immergée sous l'eau. Je ne pense plus qu'à mon arme. Je me jette sur elle et je me relève en la pointant devant moi. Les poumons noyés dans le feu, j'avance.
Je devine son souffle lourd à quelques mètres de moi seulement. Je sais que dans le séjour, il est là, il m'attend. Il veut ma vie.
Non.
Il veut ma mort, en fait.
Je ne pense plus à rien lorsque je passe le pas de la porte.

Je le vois maintenant. Les veines me battent la tempe, prêtes à exploser dans une gerbe écarlate. Une partie de mon esprit note aussi que Mulder est là, derrière, et qu'il braque Pfaster.
Mais Pfaster me regarde. Ses yeux ne tremblent pas. Son visage soudain se métamorphose et un démon me fait face. Un rictus s'étire sur ses traits noirs, monstrueux, inhumains. Il me montre ses dents. Je suis toujours sa proie. Il ne me lâchera pas. Jamais.
Le mal tout puissant me tient en joue. Ce n'est pas un combat loyal. Les forces qui tournent autour de lui et de moi rongent déjà ma peau comme un acide. J'ai peur. Je ne suis qu'une femme qui a la folie de penser qu'elle peut se dresser devant ces ténèbres immenses qui engloutissent les innocents depuis la nuit des temps. Des ténèbres aussi terrifiants que Cronos dévorant inlassablement ses enfants à peine sortis du ventre de leur mère.
Je ne serai jamais libre tant que je vivrai. Son ombre me suivra, ses griffes se resserreront sur mon cou. Un jour, il me tuera… si ce n'est déjà fait.
Quelque chose grésille soudain, déchirant le silence hurlant. Je lève mon revolver. Le cran de sûreté est levé.
Il me défie toujours et glisse soudain sa langue pointue sur ses lèvres rouges sang.
Je tressaille. J'appuie sur la détente.
Une fois.
Les ampoules du couloir éclatent en mille étincelles.
Deux fois.
Il tombe.
Et je me désagrège.
Mon corps se liquéfie. Il n'est plus qu'un tsunami salé dévastant tout sur son passage et rasant la terre qui me portait.
Je viens de tuer.
Je suis ravagée.
A l'intérieur.
Car, sur mon visage, je ne suis même plus capable de pleurer…

xxxxxxxxxxxxx

- Qu'est-ce qui m'a possédé ? Qui était à l'œuvre en moi ?
- Tu veux dire… Et si c'était Dieu ?
Elle se tourna vers lui et malgré toute la force qui émanait d'elle, il lut la détresse dans son regard.
- Je veux dire, souffla-t-elle, … et si ça n'était pas lui ?

Il ne savait pas quoi répondre. Et à vrai dire, de son côté, elle ne paraissait pas attendre une quelconque absolution de sa part. Elle lui tendit finalement sa bible, comme si le livre l'indisposait. Elle se leva, alla prendre un sac de voyage et y jeta rapidement quelques affaires. Elle saisit quelque chose de sombre et s'enferma dans la salle de bain sans autre commentaire.
Mulder soupira. Scully l'avait planté l'ouvrage sacré à la main au milieu de la chambre. Enfin la chambre… Le champ de bataille. Le terme convenait davantage, se dit-il en notant avec répulsion les marques de sang sur le sol.
Celui de Pfaster.
Celui de Scully aussi.
Il contempla la porte qui lui dissimulait sa partenaire.
Une combattante. Une survivante aussi. Voilà ce qu'il avait découvert dans les yeux gris de Dana. Elle avait mené sa guerre. Et elle était encore là, droite, digne… Assez digne pour s'en vouloir d'avoir appuyé sur une gâchette.
- Scully ? appela-t-il au travers du bois. La bible, je la mets dans ton sac ?
Elle eut une infime hésitation.
- Pas aujourd'hui, répondit-elle finalement. Tu peux la ranger dans ma table de nuit.
Il se dirigea vers le meuble en prenant garde de ne pas marcher sur une aiguille de verre et ouvrit le tiroir. Il y avait une feuille blanche au fond d'où dépassaient des clichés. C'est le coin aux couleurs vertes et or familières qui attira son attention. Les couleurs des Broncos de Denver. Il sourit en lui-même.
Près de deux ans s'étaient écoulés depuis cette fameuse sortie au stade. Deux ans pendant lesquels beaucoup de choses avaient changé.
Il y avait eu le saut en parachute pour l'anniversaire de Christopher quelques mois plus tôt. Et puis, à deux reprises, Mulder avait partagé un week-end entre Scully et ses neveux, appréciant, avec un certain trouble, le plaisir que lui procuraient ces journées qui ressemblaient étrangement à ce qu'on appelle une vie de famille.
Enfin, au printemps dernier, il se rappelait avec une boule au ventre ces semaines qui avaient bouleversé sa vision de la vie… où il s'était surpris à espérer encore autre chose de l'existence. Bien malgré lui.
C'était pour elle qu'il avait accepté. Au départ.
Mais les événements n'avaient pas pris la tournure attendue…
Malheureusement.

Il tendit la main vers les photos avec un pincement au cœur. Après tout, ce souvenir de Superbowl lui appartenait aussi un peu.
Il souleva le papier blanc et se figea devant l'image qui s'offrait à lui. Elle et lui… si… proches ! Tendus l'un vers l'autre… sur le point de…
Il frémit ! On aurait juré qu'ils allaient s'embrasser !

La poignée de la porte de la salle de bain grinça. Précipitamment, il glissa les clichés et la bible dans le tiroir et le referma vivement avec un inexplicable sentiment de culpabilité. Il se recomposa un visage neutre et fit volte-face.
Elle était déjà tout près de lui. Devant l'attitude de son partenaire, elle eut un regard soupçonneux vers la table de nuit, puis parut chasser une idée de sa tête.
- Tu veux bien emmener ça chez toi ? demanda-t-elle doucement en lui confiant son bagage.
Il réalisa soudain qu'elle était en tenue de jogging. Les yeux écarquillés, il l'examina avec stupéfaction.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- J'ai besoin de prendre l'air.
- Seule ? ! s'exclama-t-il.
C'était bien la dernière des choses à laquelle il s'attendait. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Elle balaya sa remarque avec un sourire indéchiffrable et se rembrunit aussitôt.
- Je n'ai pas peur, Mulder… En tous cas, ajouta-t-elle très bas, pas des autres…
Elle lui tourna le dos et s'échappa vers le séjour.
Il regarda sa silhouette s'éloigner avec trop d'empressement pour être simplement innocente. Il la regarda et la vérité s'imposa à lui avec une absolue certitude : elle fuyait.

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Il s'était mis à pleuvoir de cette pluie fine et glaçante comme seuls les mois d'hiver en déversent.
Il déposa rapidement le sac dans son coffre et la suivit à une vingtaine de mètres. Il ne voulait pas être trop près : il ne fallait pas qu'elle se sente menacée par quoi que ce soit. Elle lui en voudrait probablement si elle savait qu'il courrait derrière elle, mais l'idée de la laisser seule dans les rues noires de Georgetown après ce qui s'était passé était insupportable. Il s'inquiétait pour elle. Elle paraissait trop calme. Trop maîtresse d'elle.
Scully avait commencé par remonter le col de son sweat et enfoncer un bonnet de laine bleu sur sa tête tout en marchant. Il avait observé de loin sa démarche. Vive d'abord, déterminée puis soudain, elle s'était ralentie, titubant presque comme si des pensées dérangeantes l'assaillaient et l'empêchaient d'avancer droit.
C'est là que tout d'un coup elle s'était mise à courir.
A petites foulées hésitantes d'abord puis très vite, elle avait accéléré l'allure et maintenant sa course n'avait plus rien de celle d'une joggeuse du dimanche. C'était une fuite en avant, une ruée paniquée toujours plus loin, toujours plus vite.
Elle courait comme si la mort elle-même était à ses trousses. Même Mulder, qui s'entraînait pourtant deux fois par semaine peinait à la suivre. Mais la peur dans son ventre lui donnait des ailes et il n'était pas question de lâcher ses semelles. Jamais. Dusse-t-il s'arracher les poumons pour cela.
La pluie se mua en une neige légère.

Dana sentit les flocons mouiller ses yeux. Ils étaient lourds et blancs et vinrent gifler ses joues déjà rouges. L'air froid fouettait son visage, piquait ses paupières et sifflait à ses oreilles. Mais elle ne ralentit pas et intensifia encore sa cadence. Elle filait droit vers le Potomac et bifurqua vers les sentiers du Chesapeake and Ohio Canal. Manquant à chaque élan de glisser sur la terre gelée, elle suivit le canal. Dans la nuit, il brillait de noir reflétant les faibles éclairages du chemin. A cette heure il n'y avait plus de coureurs. Seules la nuit orangée aux lumières de la ville et la rumeur de M Street juste au dessus permettait encore de penser que la civilisation était proche.
Sa vue se brouilla. La neige comme des milliers de minuscules fléchettes empoisonnées bombardait ses yeux. Plutôt que de ralentir alors que tout se mélangeait dans un voile sombre déchiré de flashs de toutes les couleurs, elle se jeta plus encore dans cette course aveugle fleuretant avec les bords du vieux canal. Son inconscience frisait la folie. Un seul dérapage l'enverrait directement dans le piège glacé. Un précipice mortel qui charriait encore un siècle de victimes.
Quelque chose glissa sur la peau de son visage. L'hiver figea les larmes trop longtemps retenues. Elle ouvrit la bouche tentant de trouver l'oxygène pour gonfler sa poitrine et lorsqu'elle le sentit déferler en elle, elle ne put retenir un long cri animal qui se perdit dans les bourrasques.
Fox se mit à son tour à crier son nom. Il ne pouvait pas la laisser ainsi hurler sa douleur mais le vent emportait sa voix vers l'arrière et il eut beau forcer, il ne parvint pas à rattraper sa partenaire.
Au bout de plusieurs minutes interminables, elle parut se calmer et ralentit légèrement son rythme. Elle quitta les sentiers déserts près de l'eau et retrouva les ruelles du quartier. Elle courut encore quelques minutes et s'arrêta soudain devant une vieille enseigne de bar. Elle représentait un bateau de pêcheurs se dessinant sur un grand trèfle vert.
Mulder la vit pousser la porte. Il s'avança, prêt à y entrer à son tour pour avoir une discussion sérieuse avec elle. Mais au travers des vitres fatiguées et poussiéreuses, il découvrit avec surprise une pièce à la lumière chaude. Peu de personnes. Une jeune femme brune un violon à la main paraissait jouer quelque vieil air irlandais. Et il découvrit surtout Scully. Sa Scully.
Elle était restée immobile à l'entrée comme frappée de stupeur. Elle fixait la violoniste. Le serveur venait de passer de l'autre côté du bar et s'approchait d'elle en souriant. Il lui parlait comme s'ils se connaissaient, nota Fox avec un pincement au cœur. Dana semblait hébétée et le serveur, un colosse roux, parut se rendre compte de son état. Il la prit dans ses bras immenses et la conduisit sur un tabouret près du bar. Il la laissa quelques secondes puis revint avec un plaid usé et élimé et l'entoura dedans. Il essuya le visage trempé et rose de frais de Scully avec son torchon de travail, ce qui parut réveiller sa collègue. Ses épaules se secouèrent. Il avait réussi à la faire rire apparemment. Transi de froid, Fox ressentit un fugace éclair de jalousie, il se sentait de trop maintenant. Il recula et s'abrita sous un porche en face du bar. Il allait attendre qu'elle veuille bien sortir.
Il serait bien temps de s'expliquer ensuite.

- Bois, murmura doucement Sean en posant devant elle, un verre de whisky. Ça te fera du bien.
Elle ne répondit rien d'abord puis entourant le verre de ses mains, elle souffla.
- Sean ?
- Dana ?
- Il est un peu tard. Tu crois que Charlie… ?
- Ton frère viendra quelle que soit l'heure. Et il me tuera si je ne l'appelle pas pour lui dire que tu es chez moi, dans un sale état et que tu as besoin de lui…
Elle eut un petit sourire.
- Je ne veux pas qu'il s'inquiète.
- L'inverse m'aurait étonné, sourit l'irlandais en posant une large main sur les doigts frêles et blessés de sa « cliente ».
Il se rembrunit en réalisant que sa chair fragile portait coupures et griffures un peu partout. Il se redressa.
- Je lui téléphone et je lui dis juste que tu voudrais le voir. Maintenant. Ça te va ?
- Ça me va. Merci Sean.
Il prit sa tête entre ses mains et déposa un délicat baiser sur son front.
- Je t'ai toujours dit que tu étais ma reine et que je suis ton homme… Erin…

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Charlie poussa la porte du bar. Il aperçut d'abord Sean qui servait deux jeunes femmes. L'irlandais lui adressa un salut discret et lui désigna d'un signe de tête le comptoir un peu plus loin. Dana y était assise, jouant avec des glaçons au fond d'un verre vide et perdue dans ses pensées.
Il s'approcha par derrière.
- Dana ?
Elle se tourna vivement vers lui et il eut un infime mouvement de recul. Son visage était marqué : elle avait des hématomes sur le cou et sur la joue gauche, et les restes d'une infime croûte de sang sous les narines. Ses lèvres étaient abîmées.
Mais ce qui avait fait frémir Charles ne venait pas de là : balayant tout le reste, il y avait ses yeux. Noirs. Noirs comme la mort qui revient vous hanter.
Et noir voilé, noir endeuillé…

Il ne dit rien. Il l'enlaça juste très doucement.
En silence, sans pleurs, sans tremblements, elle enroula ses bras tout autour de ses hanches et posa sa tête contre son épaule chaude. Ils restèrent ainsi quelques très longues secondes. Puis elle s'écarta.
Une minuscule faille claire s'ouvrait dans son iris. Elle eut un mince sourire un peu forcé.
Il s'assit près d'elle et attrapa sa main. A son tour, il constata sa peau maltraitée, écorchée, contusionnée… Il ferma les yeux pendant un instant dérisoire. Il aurait tant voulu être un guérisseur et savoir brûler les douleurs en les extirpant des corps meurtris. Puis il les rouvrit et la regarda avec tout le calme dont il était capable à cet instant.
- Dis-moi Dana. Dis-moi tout.
Elle prit une longue inspiration, et se lança.
- Je l'ai tué, Charlie.
Il écrasa plus fort sa main. Elle grimaça. Et il desserra aussitôt son étreinte.
- Cette fois je l'ai tué, répéta-t-elle plus bas.
Cette fois…
Un étau vint broyer ses poumons. Il répéta faiblement.
- Cette fois… ? Tu parles de… ?
Sa voix mourut avant de pouvoir terminer. Elle leva les yeux vers lui, sans comprendre. Puis, son regard se voila et elle parut hésiter.
- Non… Non, je ne parle pas de…
Elle laissa sa phrase inachevée, soupira et reprit.
- Pfaster. Donnie Pfaster. Celui qui m'avait agressée il y a cinq ans.
- Le fétichiste ?
- Il s'est évadé et il m'attendait ce soir chez moi.
Charles eut soudain très froid. Presque sans s'en rendre compte, il leva la main en l'air.
- Sean, un whisky, s'il te plaît.
- Charles, souffla sa sœur en posant une main protectrice sur son genou. Tu n'as peut-être pas besoin de ça… Je vais bien… dans l'ensemble…
- Tout est dans ce « dans l'ensemble » n'est-ce pas ?
Elle sourit légèrement.
- Je ne voudrais pas être celle qui te fera replonger…
- OK, OK.
Sean attendait patiemment à côté.
- Un café, peut-être ? suggéra-t-il avec bienveillance.
- Va pour le café, consentit Charlie.
- J'en veux bien un aussi, s'il te plaît, renchérit Dana.
- Je vous apporte ça…, approuva le serveur en s'éloignant discrètement.
- Bien. Je veux savoir ce qui s'est passé, frangine…
- J'aimerai aussi, murmura Scully pour elle-même.
- Mmm ?
- J'ai… essayé de me défendre. Je me suis battue… Un moment, j'ai cru que je lui échapperais…

- …

- …
- Mais ?
- Il m'a rattrapée. Il a attaché mes poignets et mes chevilles, il m'a bâillonnée et il m'a enfermée dans la penderie le temps de… faire couler un bain.
Elle parlait sur un ton presque mécanique, les yeux dans le vide. Probablement en train de revivre ces minutes effroyables, pensa son frère la gorge sèche.
- J'ai réussi à sortir et à dégager mes liens. J'ai récupéré mon arme qui traînait encore par terre et…
Elle s'interrompit. Il s'alarma de la voir soudain si loin.
- Dana…
- Je l'ai tué, lâcha-t-elle d'un air fermé.
Il se tut longuement, examinant le visage brusquement opaque de Scully.
- Tu ne me dis pas tout…
- Non.
- Comment… ?
- Je l'ai tué de sang froid, Charlie. Elle regardait maintenant ses mains avec obstination. Mulder le tenait en joue. Ce n'était pas nécessaire de… enfin, tu vois…
Les lèvres de Dana se mirent à trembler. Elle s'obligea à inspirer profondément.
- Mais il te menaçait, non ? reprit son frère.
- … Non. Pas… physiquement.
- Tu veux dire qu'il te menaçait autrement ?

- …

- …

- Charles, je jure sur tous les saints que le regard de cet homme était le regard du mal personnifié.

- Je te crois Dana.
- Je le connais ce regard, poursuivit-elle en murmurant. Trop.
Charles avala péniblement sa salive.
- Grâce à toi, il ne nuira plus jamais.
- Qui ? ricana-t-elle soudain avec un rictus écœuré qui le laissa désemparé. Pfaster ? Ou le diable ?
Elle claqua avec colère son verre contre le comptoir. Il laissa traîner ses yeux un bref instant vers les dernières gouttes sombres qui en coloraient le fond. Puis il revint à elle.
- De quoi t'accuses-tu au juste ? D'avoir rayé de la carte un assassin ? !
- Je m'accuse… d'être une meurtrière, Charles ! Je m'accuse d'avoir brisé une vie sans avoir eu l'excuse de la légitime défense. Je m'accuse d'avoir fait exactement l'inverse de ce à quoi je crois depuis toujours !
- Tu lui as laissé la vie une première fois, Dana ! gronda Charles. Et tu as vu le résultat !
- J'ai eu raison de ne pas demander la peine de mort il y a cinq ans ! C'est aujourd'hui que je me suis fourvoyée ! J'ai commis une faute monumentale… Impardonnable !
- Tu n'as pas le droit de dire à Dieu ce qu'il peut pardonner !

- ...

- Dieu est le seul juge. C'est bien ce que dit ton prénom, n'est-ce pas ?
- Il paraît, oui…
Elle se raccrochait maintenant à lui avec un regard éprouvé.
- Crois-tu qu'Il peut me pardonner ?
- Il a tué ? attaqua Charlie. Pfaster, je veux dire…
Elle le dévisagea interloquée.
- Je t'en ai déjà parlé…
- Non ! Je veux dire… pour s'évader ? Après son évasion… il a tué ?
Elle ouvrit la bouche pour protester et finalement, elle ravala sa remarque. Le trouble revenait. Il regretta aussitôt.
- Excuse-moi. Je ne veux pas -…
- Tu penses que j'en suis responsable ? murmura-t-elle atterrée en détachant avec consternation chaque syllabe.
- Non ! se défendit-il vivement. Non, certainement pas ! Mais… il aurait continué n'est-ce pas ? Si c'était le mal fait homme ? Il fallait l'arrêter Dana. Tu t'es seulement protégée…
Il marqua un temps et son front s'assombrit d'un coup.
- Dieu aurait du te protéger, en fait, siffla-t-il avec une brusque bouffée de rage. Et je veux bien lui faire face s'il ose te condamner pour ce que tu as fais !
Elle baissa les yeux.
- Tu ne comprends pas. Il est toujours là…

- ...

- Je crois que les ténèbres ont gagné. Et que moi, j'y ai perdu mon âme !
- Ce n'est pas vrai ! assena Charlie en se levant pour l'étreindre dans le dos. Je ne peux pas te laisser penser ça. Ecoute-moi bien… Si tu avais perdu, Dieu aurait perdu aussi. Et si Dieu avait perdu, tu ne serais pas là à te confier à moi et je ne serais pas là à te souffler que tu as fait ce qu'il fallait parce que sinon je ne pourrais peut-être plus te prendre dans mes bras.

- ...

- Je veux pouvoir te prendre dans mes bras jusqu'à ce que nous soyons deux petits vieux qui pourront se dire que la vie ne leur a pas fait de cadeau, mais qu'elle leur a au moins fait celui de rester ensemble.
Elle s'écarta, un peu apaisée.
- Toi, tu es mon frère ! lui chuchota-t-elle avec quelque chose comme de la fierté dans sa voix. Merci…
- De rien, frangine.

Sean déposa deux cafés brûlants en face d'eux. Charlie se rassit en silence. L'irlandais parut hésiter une seconde.
- Dana, tu m'autorises une remarque ?
Cela pouvait surprendre mais de vrais liens s'étaient crées entre le médecin du FBI et le colosse aux cheveux rouges. Il y avait un profond respect entre eux. Peut-être parce qu'ils savaient l'un et l'autre ce que c'était que de se trouver face au mal.
Le frère et la sœur se tournèrent tous les deux vers lui.
- Moi aussi, j'ai déjà tué. Je t'en ai parlé…
- Je me souviens Sean, mais la situation était différente pour toi…
- Tu te trompes !
- C'était la guerre !
- Et après ? Tuer, c'est tuer… Mais, crois-en mon expérience, ce n'est pas en tuant qu'on perd son âme… C'est quand on cesse d'en porter le poids.

- ...

- Tu n'as pas perdu ton âme, Dana. Elle est juste plus lourde à porter. Le jour où tu te défausseras sur les autres pour justifier ce dont tu es responsable, là, tu la perdras…
Elle le fixa avec surprise. Il conclut.
- Mais tu n'es pas seule. Si ta charge devient trop pénible, laisse donc ceux qui t'aiment te porter un peu… - Sean afficha une expression mystérieuse - Lorsque tu es arrivée tout à l'heure, tu t'es figée en entendant Juliet jouer, n'est-ce pas ?
Elle se troubla.
- C'était cette musique, ça me rappelle…
- Juliet ! S'il te plaît ! héla le serveur sans se laisser démonter.
La violoniste s'avança vers eux. Elle eut un sourire discret pour Charles et Dana.
- Si tu me payes un autre thé, l'étudiante fauchée que je suis t'en sera presque éternellement reconnaissante, plaisanta-t-elle avec un regard, mélange d'audace et de timidité, vers Sean.
Il rit.
- Je t'offre tous les thés ce soir si tu dis à mon amie ici présente ce que tu jouais tout à l'heure !
La jeune femme se tourna vers Scully avec un petit sourire confus.
- J'ai vu que ça vous avait touché, murmura-t-elle en guise de présentation en lui tendant une main délicate.
Dana eut un air embarrassé.
- C'est que ça me rappelle… quelque chose…
- Ce n'est pas très vieux en fait, expliqua Juliet qui manifestement aimait parler de cette musique. C'est une chanson de Sinéad O'Connor qui date de 1996…
- Ah…, lâcha Dana un peu décontenancée.
- … mais il y a de très vieilles sonorités irlandaises. On y retrouve des intonations d'ancestrales berceuses…
Les yeux de Scully s'éclairèrent soudain. Et la violoniste sourit avec elle.
- C'est ça votre souvenir ?
- Mon arrière grand-mère de Kinvara, oui. Elle me chantait une mélodie qui ressemblait à celle là…
- Moi, je joue cette musique à mon petit frère pour l'endormir. Mais vous ne savez pas le plus beau…
- Le plus beau ?
- Ce sont les mots… Le violon et les mots… Attendez une seconde. Vous devriez écouter ça.
Elle fit signe à une jeune femme qui sirotait tranquillement un verre à leur table et se dirigea vers elle pour saisir le vieil étui en cuir de son violon.
Elles échangèrent quelques mots. L'autre eut un coup d'œil intéressé vers le frère et la sœur. Le front haut, le visage ouvert et les yeux rieurs, elle se pencha vers la violoniste qui essayait manifestement de la convaincre de quelque chose. Finalement, elle parut se rendre à ses arguments et s'approcha d'eux avec une mine malicieuse.
- Ça fait une éternité que je n'ai pas chanté, vous savez ! Mais Juliet est plutôt du genre têtue…
Derrière, la violoniste sortait son instrument avec un petit air satisfait.
- Mary est une très bonne pianiste mais par dessus tout, elle aime la verte Erin ! Personne d'autre qu'elle ne pourra vous chanter mieux cette ballade. Croyez-moi…, affirma la plus brune des deux en levant son archer.
Elle prit une seconde pour se poser et se projeter dans sa partition, puis d'un geste sûr, elle fit courir la mèche sur les cordes et un son profondément mélancolique s'éleva dans le bar.
Le silence commença à s'installer parmi les rares clients encore présents à cette heure avancée de la nuit. Et il se fit totalement lorsque Mary entonna les premiers couplets.

This is to mother you (Ecoute, c'est pour te choyer comme une mère)
To comfort you and get you through (Pour te réconforter, te conduire à moi)
Through when your nights are lonely (Quand tes nuits sont si seules)
Through when your dreams are only blue (Quand tes rêves sont si sombres)
This is to mother you (Ecoute, c'est pour te soigner comme une mère)

Charles se pencha vers Dana.
- Tu as parlé à Mulder ?
- Oui… Un peu… Pas vraiment… avoua-t-elle plus bas.
- C'est à moi que tu voulais parler ? réalisa Charlie soudain troublé.
Elle se tut ne sachant trop expliquer ce qui l'avait pousser à se confier à son frère plutôt qu'à son partenaire. Lui commençait à comprendre. Il passa doucement un doigt sur la joue rose de sa sœur.
- Tu crois que je suis le seul à pouvoir accepter… ça… ? A cause de… ?

This is to be with you ( C'est pour être avec toi)
To hold you and to kiss you too (Pour te porter et t'embrasser aussi)
For when you need me I will do (Si tu as besoin de moi, je serai là)
What your own mother didn't do (Plus encore que ta propre mère)
Which is to mother you (Ecoute, c'est pour veiller sur toi)

Elle leva les yeux vers lui et bouleversée, voulut lui répondre que, oui, c'était peut-être ça la raison. Mais rien ne passa ses lèvres. Il poursuivit dans un murmure, les yeux dans le vague.
- Quand bien même tu aurais voulu le tuer, jamais je ne t'aurai condamnée… et si j'avais pu, je l'aurais tué à ta place… Je l'aurai fait avant qu'il ne…
Elle posa vivement une main sur sa bouche et s'obligea à le regarder au fond des yeux.
- Chuut Charlie ! Ce à quoi tu penses, c'est du passé…, souffla-t-elle le ventre noué.
- La preuve que non…
- Tais-toi, ne dis plus rien, je t'en prie.
Il serra les dents et ses épaules soudain s'affaissèrent.
- Charlie…, reprit-elle en le suppliant.

All the pain that you have known (Toutes les douleurs que tu as connues)
All the violence in your soul (Toute cette violence dans ton âme)
All the 'wrong' things you have done (Toutes les « fautes » que tu as commises)
I will take from you when I come (Je te les prendrais quand je viendrais)
All mistakes made in distress (Et ces erreurs nées de détresse)
All your unhappiness (Tous tes malheurs)
I will take away with my kiss, yes (Je les arracherais d'un baiser, oui)
I will give you tenderness (Je te donnerai la tendresse)

Elle avait besoin qu'il soit solide. Qu'il résiste.
Pour elle.
Pour lui.
Il le devina et se redressa en lui souriant bravement.
- Je sais que tu t'en veux, que tu te dis que tu n'en avais pas le droit. Tu as probablement raison. C'était une erreur de tirer sur lui. Mais qui peut rester sans trembler face à une telle violence ?
Il se sentait enfin capable de cette force qui lui avait si cruellement manqué… autrefois. Il savait ce qu'il avait à faire. Ce qu'il devait lui dire.
- Dana, je sais pourquoi tu as tiré. Tu crois que tout a dérapé il y a quelques heures mais ça fait près de trente ans que la vie te charge comme un mulet trop vaillant pour accepter de ralentir sa marche. Nul ne peut porter tout ça sans jamais vaciller. Tu as vacillé aujourd'hui. Mais Il te pardonnera, crois-moi. Et moi, je ne te juge pas. Je t'aime trop pour cela.

Il avait lâché tout d'une traite, priant le ciel pour qu'elle ne se lève pas pour fuir une fois de plus. Il devina son tressaillement lorsqu'il évoqua la bête de somme croulant sous le poids. Mais elle resta assise. Lorsqu'il eut fini, elle ne fit aucun commentaire et se plongea dans la contemplation de son café fumant. Elle laissa juste la musique la bercer doucement. Il fit de même, mais perçut avec une réconfortante chaleur les doigts de Dana qui serraient brièvement les siens.
Un pas.
Il avait conquis un pas. Peut-être le plus grand depuis toutes ces années.

La chanteuse s'était détournée pour respecter l'échange manifestement intime de ses deux spectateurs et les yeux fermés, la voix claire, elle continuait d'enfiler les mots, délicates perles nacrées, sur un fil solide comme le roc.
- C'est une belle chanson.
- Très.
- Elle me fait penser à Laureen…
- Elle me fait penser à…
Scully se retourna soudain, mue par un pressentiment étrange et s'avança vers la vitre.

For child I am so glad I've found you (Je suis heureux de t'avoir trouvé, toi)

Dehors, il y avait cette silhouette. Elle l'aurait reconnue entre mille et son cœur se gonfla d'émotion à sa vue.

Although my arms have always been around you (bien qu'en fait, mes bras aient toujours été autour de toi)

Il était là. Il avait toujours été là.
Il se releva et traversa la rue sans la quitter des yeux. Elle retint sa respiration et une furieuse envie de laisser couler des larmes d'abandon. Il s'approcha de la devanture. Seuls les carreaux et trente centimètres les séparaient. Le souffle de Mulder vint tout d'un coup embuer sa vision et elle se précipita vers la porte. Elle sortit sous la neige et vint se planter sous son nez.

Sweet bird although you did not see me (Doux comme une aile d'oiseau, tu ne m'avais pas vu)
I saw you (Mais moi, je t'ai vue)

Il remonta gentiment son col.
- Et si on rentrait maintenant ? demanda-t-il simplement.
- Donne-moi deux secondes, acquiesça-t-elle en le fixant comme si un nylon invisible l'accrochait à lui aussi sûrement qu'une vague à la mer.
Elle s'arracha à lui pour retourner dans la chaleur du vieux bar. Au travers du vitrage, il la regarda embrasser le colosse qui l'avait accueillie. Puis elle adressa un geste de remerciement aux deux femmes pour les notes offertes si généreusement.
Mulder étudiait la forme qui était restée assise près de Scully tout ce temps. Il distinguait mal ses traits. Il eut juste l'impression que la forme l'observait lui aussi. Et il en eut confirmation lorsqu'une main lui adressa un signe amical dans le flou du verre sali par les années. Il lui retourna son salut et s'interrompit quand il vit Dana étreindre familièrement son compagnon de comptoir.
Elle le rejoignit enfin.
- C'était Charles ? s'enquit-il avec curiosité.
- Charlie. Oui, acquiesça-t-elle avec sourire grave et en prenant sa main. Tu n'as pas froid ?
- Et toi ?
Il passa son bras autour des minces épaules et la ramena contre sa hanche tout en pressant le pas. Elle leva les yeux vers lui. Il attendait sa réponse.
- Moi… J'ai… moins froid maintenant.

And I'm here to mother you (Et maintenant, je suis là pour t'entourer)
To comfort you and get you through (Pour te réconforter et te garder près de moi)
Through when your nights are lonely (Quand tes nuits sont si seules)
Through when your dreams are only blue (Quand tes rêves sont si tristes)
This is to mother you (Ecoute, c'est pour t'apporter la paix)

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Appartement de Mulder.

- Je vais aller prendre une douche si tu le permets.
- Fais comme chez toi mais…
Elle se dirigeait déjà vers la salle de bain. Il la rattrapa et lui prit doucement le bras.
- Viens d'abord par ici, dit-il en la conduisant sur le canapé.
- Tu veux vraiment parler… maintenant ? demanda-t-elle d'un air las.
Il eut un mince sourire.
- J'aimerai qu'on parle, oui. Mais rien ne t'oblige à ce que ce soit tout de suite.
Il lui fit signe de s'asseoir.
- Tant mieux. Ce n'est pas contre toi, Mulder… mais j'ai besoin de faire une pause.
- Une pause. D'accord. Tourne-toi s'il te plait, commanda-t-il en sortant de la pièce.
Elle le suivit des yeux interloquée.
- Mulder ?
- Tourne-toi et soulève ton sweat. Si j'osais, je te demanderais même de l'enlever.
- Mais enfin, tu peux m'expliquer ?
Il revenait déjà les mains chargées de flacons, d'instruments et de compresses. Elle comprit.
- Je n'ai rien de grave, je t'assure. De l'eau et du savon feront l'affaire.
Il s'assit et d'autorité, il lui prit les épaules et la fit pivoter pour examiner son dos.
- Je crois que tu ne réalises pas vraiment, Dana.
Elle tiqua.
- Ote ton haut et ne te fais pas prier, s'il te plait.
Elle hésita une seconde puis finit par obtempérer en marmonnant quelque chose d'inintelligible.
- On dirait que le docteur Scully n'aime pas être à la place du patient, sourit son partenaire.
Mais son sourire s'effaça aussitôt devant la vision des multiples coupures qui zébraient la peau de Dana.
- Il va y avoir du travail, murmura-t-il en écrasant ses poings pour contenir sa colère devant l'outrage fait à sa partenaire.
- Tu plaisantes ?
- Regarde ton tee-shirt, tu vas comprendre. Ca a même transpercé le tissu de ta tenue de jogging.
Il souffla un bon coup et commença à tamponner doucement. Elle courba le dos en serrant les dents. Il avait raison, son maillot s'était imbibé de sang et elle réalisait tout d'un coup qu'elle avait mal. Le froid avait dû anesthésier la souffrance qui se réveillait maintenant malgré le toucher délicat de Mulder.
Elle se contracta soudain. Une douleur vive comme le feu la saisissait au creux des reins.
- Qu'est-ce que… ?
- Ne bouge pas. Tu t'es fiché un morceau de verre juste sous les côtes. Laisse-moi te l'enlever…
- Tu es bien sûr que… ?
- Voilà ! l'interrompit-il en extrayant le corps étranger.
Elle se mordit les lèvres pour contenir un gémissement. Mais il perçut le hoquet étranglé.
- Ça va ?
- Ça ira, souffla-t-elle. Est-ce que les plaies sont profondes ?
- Elles sont nombreuses mais… non, elles ne sont pas profondes.
- Tant mieux. Continue alors et qu'on en termine !
Il ne dit rien et ne bougea pas pendant un long moment.
- Mulder ?
- Je… Je dois dégrafer ton…
- Oui, oui, vas-y c'est bon ! s'impatienta-t-elle d'une voix sourde.
Il défit doucement l'attache du soutien-gorge et écarta les fines bretelles en dénudant les épaules de son amie. Puis il reprit son travail sur sa peau. Fermant les yeux, elle s'abandonna en silence à ses soins attentifs.
Ca faisait mal, mais ça faisait du bien aussi. De se laisser faire ainsi. De s'en remettre simplement à quelqu'un d'autre. Sans crainte ni faux-semblant. En confiance.
Avec lui, nul besoin de se défendre. Nul besoin de dissimuler. Il était là. Et il serait toujours là, réalisa-t-elle avec émotion en se remémorant la sensation qui l'avait étreint un peu plus tôt et les paroles de la chanson du bar.
C'était ainsi. Scully serait toujours là pour Mulder. Et Mulder pour Scully.
C'était ainsi mais pourquoi fallait-il qu'ils partagent tant de souffrances et si peu de joies ?
Il venait de finir. Les mains croisées sur sa poitrine, elle se tourna légèrement vers lui. Il retint sa respiration. Elle lui sourit d'un air triste et posa lentement sa tête au creux de son épaule. Il resta un instant comme paralysé puis il l'entoura de ses bras et la berça doucement contre lui, troublé par le contact si intime de leurs deux chairs.
Comme s'il avait deviné ses sombres pensées, il murmura à son oreille.
- Il n'y a pas que du malheur à vivre Scully… Tu as aussi le droit d'être heureuse…
- Alors il vaudrait mieux que les bonnes fées se dépêchent pour m'apporter de bonnes nouvelles parce qu'à ce rythme, je serai morte lorsqu'elles arriveront, prononça-t-elle tout bas.
Il tressaillit. Cela ne lui ressemblait pas une telle amertume. Elle se rendit compte qu'elle l'avait alarmé et s'éclaircit la voix.
- Merci d'être là. Merci d'être toujours là.
Il ne vit rien venir.
Elle non plus.
Elle monta ses lèvres à lui et très tendrement, dans une sorte de brouillard chaud et doux, les posa sur sa bouche entrouverte. Elle scella la promesse invisible d'un jour meilleur d'un baiser discret. Puis elle se leva et disparut dans la salle de bain.

Il resta assis, là, complètement désemparé. Et face à une déstabilisante révélation : lorsqu'elle s'était détachée de ses lèvres, il avait frôlé sa taille de sa main, amorçant un geste pour la retenir. Mais il n'avait pas été aussi vif qu'elle et maintenant, il y avait au creux de son ventre un vide presque douloureux, une terrible sensation de manque.
Jamais il n'avait éprouvé cela pour elle. Jamais ainsi. Jamais à ce point. Physiquement. Urgemment.
Il voulait la garder dans ses bras et goûter à ses lèvres.
Scully…
Sa Scully.

L'eau se mit à couler. Il fixa la porte de la salle de bain. Derrière, elle était nue et les flots vaporeux ruisselaient sur sa peau fragile. Il s'imagina vague tendre parcourant son corps pour apaiser les blessures. Cette seule pensée l'embrasa littéralement. Foin des vagues ! La vérité, c'est qu'il avait envie d'elle, corps et âme, et que soudain il la désirait aussi ardemment qu'un voyageur assoiffé désire la source. Précieuse, aimée…
C'était… tout à fait inopportun.
Si seulement il pouvait, d'une certaine manière, lui prouver qu'il n'était pas si loin… le bonheur dans lequel elle ne semblait plus croire…
Il se remémora les photos cachées au fond du tiroir de la table de nuit. Il y avait peut-être un espoir.
Peut-être…
Son regard se posa sur le sweat ensanglanté.
Peut-être…
Plus tard…

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Dans son sommeil, il s'était lové contre elle et l'enlaçait comme pour être bien sûr qu'elle resterait sous sa protection. Lorsqu'elle l'avait senti faire, elle avait d'abord tressailli, un peu surprise. Puis cela lui avait arraché un sourire. Mais très vite elle était retombée dans ses pensées obscures et voilées.
Elle n'avait pas peur. Elle savait qu'elle n'était pas seule. Maintenant, il fallait juste que les choses rentrent dans l'ordre…
« Qu'elles rentrent dans l'ordre »…
Il y a un ordre des choses. Un cadre. Un repère. Lorsqu'il fait tempête, c'est la lumière du phare qui transperce la nuit. Sans elle, on se brise, on se fracasse, on se déchire sur les écueils acérés.
Et l'ordre des choses, gravé sur les tables de la loi, c'est que lorsqu'on tue, on en paye le tribut. Nul ne peut s'endormir tranquillement sans s'acquitter du prix du sang qu'il a versé. Fusse un sang rance et gangrené.
Elle se dégagea doucement de l'emprise de Mulder, repoussant son bras large et s'extirpa du lit. A pas feutrés, elle se dirigea vers le séjour en prenant soin de refermer doucement la porte derrière elle.
Il était temps de régler sa dette.

Il ouvrit les yeux complètement. Que faisait-elle ? Pourquoi ne dormait-elle pas encore ? Il réalisa qu'il avait probablement plongé dans un sommeil profond bien avant elle. S'était-elle seulement endormie ?
Il se redressa sur le matelas et tendit l'oreille. Une voix lui parvenait de la pièce voisine. Il hésita et finalement, il s'approcha du battant.
Elle devait être au téléphone vu les pauses qui s'intercalaient entre deux prises de parole. Elle avait commencé sur un ton très bas et voilà que sa voix partait maintenant vers les aigus. Il ne parvenait pas à comprendre ce qu'elle disait mais de toute évidence, la conversation n'avait pas pris la tournure espérée.
Puis le silence se fit. Chargé. Oppressant.
Précautionneusement, il tourna la poignée de sa porte et s'arrêta sur le seuil de la pièce.
Assise sur son canapé, le dos ployant comme sous un fardeau trop lourd, elle avait pris sa tête entre les mains et paraissait effondrée.
Il s'approcha et s'agenouilla devant elle. Elle gardait les paupières closes et se balançait imperceptiblement d'avant en arrière. Il posa ses mains sur ses genoux serrés.
- Dana…, murmura-t-il.
- Je viens d'avoir le responsable de l'enquête. Il ne veut pas entendre ma version. Il ne veut pas de la vérité. Il m'a juste dit de me recoucher et de laisser les choses se faire…
- Que voulais-tu faire ? frémit Mulder.
- J'ai tué Donnie Pfaster. Je l'ai abattu presque à bout portant. Et nous savons tous les deux que ce n'était pas de la légitime défense. J'ai annoncé au détective que j'allais me livrer…
- Non !
- Il ne veut pas savoir, poursuivit-elle la voix altérée sans relever la protestation.
- Tu n'as pas besoin de faire ça, Scully…
- J'ai tué.
- Tu t'es défendue !
- Comment faites-vous tous pour balayer une chose pareille, au nom du ciel ? s'écria-t-elle. J'ai fait couler le sang d'un homme !
- Du diable !
- C'est un homme qui s'est écrasé à mes pieds, c'est sa vie que j'ai stoppé net et c'est son sang qui m'a éclaboussé !
- Il a aussi versé le tien, Scully ! Il a assassiné…
- Lui aussi !
Il rassembla ses mains et les serra un peu plus fort en rivant son regard dans les yeux noirs de sa partenaire. Elle se mit soudain à trembler. Ses dents claquèrent bruyamment et lui mordirent la langue.
- Tu ne lui ressembles pas.
Elle ne dit rien. Il souleva doucement son menton.
- Je te jure que tu ne lui ressembles pas !
- Je ne pourrais pas me pardonner si je ne paye pas ma faute.
- Que veux-tu payer Scully ? Personne ne te demande de rendre des comptes…
Une goutte de sang glissa des lèvres abîmées et tomba sur le bras de Mulder. Elle écarta sa main comme si elle refusait son indulgence coupable. Sa bouche se tordit légèrement lorsqu'elle le regarda droit dans les yeux.
- C'est comique n'est-ce pas ? grinça-t-elle. Je ne suis pas capable de donner la vie mais je suis capable de l'ôter !
Ce fut comme un coup de poignard.
Ils n'en avaient pas reparlé depuis des semaines. De l'échec de l'insémination. Il déglutit péniblement.
- Ecoute, Dana. La vie, tu es capable de la sauver. Et tu l'as fait un nombre incalculable de fois. Pour moi, pour d'autres…
- Ça ne me dédouane pas de prendre mes responsabilités.
- Et faire quoi ? explosa-t-il. De la prison ? C'est ça que tu veux ? Croupir en tôle et me laisser seul courir après la vérité au motif que personne n'a su te protéger lorsque tu en avais besoin ? Que tu veux ex-pier ? Il détacha les syllabes avec dédain. Je suis sûr que même Dieu, s'il existe ne t'en demande pas tant !
Elle parut ébranlée.
- Charlie m'a dit la même chose, murmura-t-elle.
- Un homme avisé ! Ecoute-le à défaut de m'écouter moi !
- Ce n'est pas des hommes que j'attends un signe, Mulder, souffla-t-elle la tête basse.
- Il paraît que ton Dieu a une tendresse et une miséricorde infinie, ce serait le moment de le prouver…, maugréa-t-il.
Devant la détresse de Scully, il se radoucit immédiatement.
- S'il aime, il pardonne, n'est-ce pas ?

- ...

- Que t'a dit le responsable de l'enquête ?
- Il prétend que la légitime défense est avérée et que je ne dois pas perturber l'enquête avec des « états d'âmes » inappropriés !
- Vraiment ?
- J'ai insisté. Je lui ai dit que j'avais tiré alors qu'il ne me menaçait pas et…
Elle suspendit son exposé, troublée.
- Quoi ?
- Je ne comprends pas. Il s'est mis en colère et m'a déclaré que si lorsqu'un assassin notoire tire à quelques centimètres de la tête d'une femme, il n'y a pas légitime défense alors autant qu'il arrête son travail !
- Il t'a tiré dessus ?
- Non ! Non, je suis sûre que non ! A aucun moment !
- Mais alors… ?
- Alors il parait qu'ils ont trouvé des traces de poudre fraîche sur sa paume, un revolver sous son corps et une balle juste au-dessus de la porte d'où j'ai tiré ! Elle s'interrompit et se reprit la tête entre les mains. Ce n'est simplement pas possible !
Il la dévisagea avec une intensité nouvelle.
- Tu crois ça ?
Elle se releva vivement vers lui. La stupéfaction s'affichait sur ses traits.
- Mulder ! Tu n'as pas… ?
- Je n'ai rien fait, Scully. Je te le jure.
Elle soupira avec un mince soulagement. Il enchaîna.
- Mais tu veux savoir ce que moi, je crois ?

- ...

- Tu attendais un signe ?
- Mulder…
- Je crois que Dieu lui-même te demande pardon de t'avoir laissée seule face au mal…
- Dieu n'a pas à s'excuser.
- Oh ! Tu crois ? !

- ...

- Accepte ses excuses et laisse-le te pardonner Dana.
Elle se leva brusquement, lui dissimulant une larme qui désertait les rangs et s'échappait en se frayant un chemin tortueux sur sa joue. Puis elle vint se poster devant la fenêtre, bras croisés et nez contre la vitre.
- Tu réécrirais l'histoire pour me sauver, n'est-ce pas Mulder ? souffla-t-elle en s'arrachant un rire triste.
- L'histoire, le présent et le futur, oui.
Il la rejoignit à son tour, se colla contre son dos et passant ses bras au-dessus d'elle, il dessina un cœur sur la buée des carreaux.
- Je suis sérieux, reprit-il en l'enlaçant avec d'infinies douceurs.
- J'aimerais que ce soit vrai… Pour Dieu, je veux dire…, chuchota-t-elle d'une voix faible.
- Et moi, j'aimerais te voir sourire à nouveau comme sur ces photos du Superbowl.
Elle se tendit soudain. Les photos ? Il n'avait pas pu les voir… !
- Tu parles de celle… sur mon frigo ?
Il se pencha vers elle, tourna légèrement sa tête et la regarda droit dans les yeux.
- Celle-là oui. Et… les autres aussi…

- ...

- Celles qui étaient dans ton tiroir.
Elle acheva de se retourner et planta des yeux graves sur lui.
- Mulder…
- Chut… Pas ce soir. Et si nous retournions nous coucher maintenant ?
Elle serra un peu plus fort ses mains contre sa poitrine. Et sans rien dire, dessina à son tour sur le verre humide un cœur se liant comme un lierre à celui de Mulder.

Il est des graines qui ne craignent pas de se planter dans une terre encore saignante, écorchée par le pas obscène et barbare de ses ennemis. Elles font émerger des ruines une pousse verte. L'espoir renaît là… alors que la plante grandit.
Et un beau jour, réduisant l'infamie au silence, une fleur s'ouvre, un fruit mûrit… et la vie recommence.