Théodore Nott ne savait pas vraiment ce qui l'avait pris. Quelques minutes auparavant, il discutait encore avec Pansy, Draco et Blaise, ses amis, pendant que Gregory était parti s'empiffrer au buffet. Ils parlaient de secrets de Draco, qu'il ne comptait évidemment pas révéler, se doutant des représailles plus que probables de son colocataire. Et surtout, il avait appris à respecter son intimité et sa vie privée. Lorsqu'ils avaient été à Poudlard, il n'aurait peut-être pas hésité à échanger ce secret contre un service rendu, tel était le troc que l'on opérait à Serpentard, pour être respecté et surtout craint. Aujourd'hui, ils étaient colocataires, et ils étaient surtout devenus amis.

Enfin là n'était pas la question. Blaise avait fini par s'éloigner pour une obscure raison, Draco s'était fait alpaguer par Rita Skeeter puis Ginny Weasley, Pansy était parti il ne savait où, et lui-même… Eh bien lui-même était en train de se ridiculiser de la plus stupide des façons. Merlin, pourquoi n'était-il pas capable d'agir correctement pour une fois dans sa vie ? Pourquoi perdait-il soudainement ses moyens ? Il n'y avait que les faibles qui n'arrivaient pas à se contrôler. C'était en tout cas ce que son père disait. D'un autre côté, son père avait un certain nombre de principes qu'il avait sans doute bien fait de ne pas suivre, sans quoi il se serait retrouvé à Azkaban comme lui. De ce fait, pouvait-on dire que celui-ci n'était pas applicable non plus à sa situation ?

Après tout, ça n'était pas parce qu'il était faible qu'il perdait ses moyens. Il était simplement perturbé. Très perturbé. Momentanément. Ce qui lui arrivait généralement lorsque les événements arrivaient en dehors de ses prévisions, qu'il ne pouvait pas contrôler ce qui se passait. Théodore était quelqu'un de très carré, qui adorait faire des listes pour être sûr de ne rien oublier et que rien ne lui échappe. C'était une façon d'avoir du contrôle sur sa vie, qui avait été quelque peu… chaotique.

Et il n'avait absolument pas prévenir de faire des avances à Susan Bones durant ce Bal de Noël. Ça n'était pas prévu dans ses listes avant au moins… eh bien un certain nombre d'années. Autant qu'il lui en fallait pour oser faire un pas vers elle et la regarder autrement qu'en ayant l'impression que son monde allait s'effondrer.

Merlin, si Draco l'entendait parler ainsi, il se moquerait de lui pour l'éternité. Quoique le jeune homme était au courant depuis un moment des pensées de son colocataire. Théodore avait contracté une étrange maladie, que Draco appelait la « mentionnite »… Il ne pouvait s'empêcher de lui parler de Susan, autant qu'il le pouvait. Bien sûr, il essayait de se limiter et à son avis, il n'en parlait pas aussi souvent que Draco voulait bien le faire croire. Mais les faits étaient là. Il était irrémédiablement épris de la jeune femme. Ils travaillaient ensemble au département de la Justice Magique du Ministère, se croisaient dans les couloirs au moins une fois par jour – peut-être pas totalement par hasard à chaque fois – et la jeune femme avait fini par le séduire.

Elle était aussi discrète et ordonnée que lui. Elle s'habillait avec sobriété et n'était pas superficielle. Elle était efficace dans son travail, terriblement compétente, et absolument pas prétentieuse, alors qu'elle aurait pu l'être, étant donnés les miracles qu'elle accomplissait parfois. Elle faisait, comme lui, passer son travail avant sa propre vie, passionnée. Et elle avait un petit rire qu'il trouvait absolument charmant.

Il savait que sa vie n'avait pas toujours été rose et qu'elle avait souffert à cause de gens comme son père, ce qui l'empêchait d'être aussi proche d'elle qu'il ne l'aurait voulu. Ils travaillaient ensemble depuis déjà deux ans, et pourtant, il n'avait jamais vraiment osé l'aborder. Le plus souvent, ils se contentaient d'un bonjour, ou de quelques mots échangés entre deux couloirs. Depuis quelques semaines, un nouveau dossier leur était tombé dessus, requérant leurs compétences à tous les deux, en collaboration.

Quand il avait appris cette nouvelle, Théodore avait hésité entre embrasser son supérieur et se terrer dans un trou aussi minuscule que celui d'un nargole. Il avait eu peur que la jeune femme ne veuille pas travailler avec un fils de Mangemort, qui avait failli en devenir un lui-même. Il avait peur qu'elle ne lui jette sa famille à la figure et ne refuse de lui parler. Il avait eu tort. La jeune femme s'était comportée avec gentillesse et professionnalisme, ils n'avaient pas une seule fois parlé de son passé, et il lui en était reconnaissant. C'était sans doute la première fois qu'il avait l'impression d'être bien plus que le fils Nott.

Alors ce soir, une fois n'était pas coutume, il avait pris son courage à deux mains et il s'était dirigé vers elle. Après tout, ses amis étaient dispersés un peu partout dans la salle, et il n'avait personne à qui parler. Et n'était-ce pas normal d'aller saluer une collègue de travail avec laquelle on s'entend bien, lors d'une soirée censée être très festive et joyeuse ? Il n'était pas obligé de se vautrer. Ça n'allait pas forcément être une catastrophe. Il but la fin de son verre dans l'espoir de se donner du courage, posa celui-ci sur la table, passa une main dans ses cheveux, lissa un peu plus sa robe de sorcier et s'avança vers elle. Elle était en train de discuter avec une autre de leurs collègues, qu'il connaissait à peine, Lisa Turpin. Il savait cependant qu'elle avait été dans la même maison qu'elle à Poudlard, d'où le fait qu'elles discutent ensemble, sans doute.

« Bonjour mesdames. » Salua-t-il avec les dernières onces de courage qu'il restait dans son corps, luttant pour s'empêcher de fuir.

« Oh, bonsoir Théo, je parlais justement à Lisa de notre dossier en cours, une affaire compliquée n'est-ce pas ? » Répondit avec un sourire Susan, se tournant vers leur collègue.

« Oui. Enfin, je veux dire, oui, très compliquée effectivement… » Bredouilla-t-il, désarmé. Merlin, si son père voyait ça, il se retournerait dans sa tombe.

« Je pense que je vais vous laisser… » Esquissa Lisa, faisant un pas de côté.

« Oh, mais non, tu peux rester voyons ! » S'exclama Susan.

« Non, non, je dois… je dois aller voir Hermione Granger, nous avons un point de désaccord sur l'un de mes dossiers, et je pense avoir trouvé une solution… » Mentit la jeune femme.

Susan acquiesça alors, et la brune fila, les laissant seuls. Théodore avait l'impression que son cœur allait sortir de sa poitrine avant d'exploser. Il allait parler seul à seul avec Susan. Avoir une conversation normale. Ses mains devinrent moites, et il tenta de les essuyer discrètement sur sa robe. Merlin ce qu'il était nerveux. Ça n'était pas une simple conversation de bureau, pour la bonne raison qu'ils n'étaient tout simplement pas au bureau. Il récita mentalement les sept serments qu'ils devaient prononcer en entrant au département de la Justice Magique afin de se calmer. Il en était au deuxième, concernant la recherche de la vérité quelle qu'elle soit, quand il entendit Susan pouffer de rire. Il émergea alors de ses pensées, décontenancé.

« Qu'est-ce qui te fait rire ? » Demanda-t-il, inquiet.

Peut-être avait-il fait quelque chose de mal ? Peut-être se moquait-elle de lui ? Merlin, et si elle était occlumens et avait deviné l'ensemble des pensées qu'il nourrissait à son sujet ? C'était sans doute ça oui, et maintenant il était fichu, il n'avait plus qu'à revenir d'où il venait, et s'attendre à des moqueries durant toute la suite de sa carrière au Département.

« C'est juste que je ne t'ai jamais vu aussi nerveux… On dirait que tu vas imploser d'une seconde à l'autre. » Confia la jeune femme en souriant doucement. « Je te fais peur ? »

« Oui… Enfin non ! » Répondit-il précipitamment. Il soupira. « Peut-être un petit peu, effectivement… » Avoua-t-il, à regrets.

« C'est dommage, il ne me semblait pas être si effrayante que ça… » Commenta Susan.

« Non, bien sûr que non ! Enfin c'est juste que… je veux dire… eh bien… estcequetuaccepteraisundîneravecmoi ? » Lâcha-t-il enfin.

Il écarquilla aussitôt des yeux. Non, il n'avait quand même pas dit ça ? Il n'avait pas osé ? Il gémit intérieurement. Quelle idée. Elle allait dire non, évidemment. Elle allait lui rire au nez. Qu'est-ce qu'une ancienne Poufsouffle voudrait bien faire avec un Serpentard comme lui, fils de mangemort, qui plus était ? Il ne lui arrivait même pas à la cheville. Elle était incroyable, fabuleuse, douée, gentille, adorable. Lui n'était pas grand-chose à côté. Il avait construit sa nouvelle vie sur les braises à peine éteintes d'un procès houleux, il vivait en colocation avec un attardé social qui était infichu de décrocher un contrat alors qu'il était le fils d'un magnat des affaires, il n'était pas capable de faire cuire plus que des pâtes et pour couronner le tout, elle allait le prendre désormais pour un fou. Il baissa les yeux, déjà vaincu.

« J'en serais ravie. »

Il releva la tête, soufflé. L'incompréhension devait se lire sur son visage. Il eut en réponse le sourire le plus lumineux qu'il ait jamais vu. Sa bouche s'étira alors malgré lui en un fin sourire. Noël avait peut-être quelque chose de magique, finalement. C'était en tout cas le plus heureux qu'il ait passé.