Chapitre 12 : Le puluche royal
Djidane avait finalement réussi à se hisser à bord, et avait administré un remède à Bibi qui se remettait doucement. Le cargo, quoique endommagé, voguait correctement dans le ciel en direction du château de Lindblum. Revenir enfin dans son pays natal donnait un surcroît d'allégresse au jeune homme qui affichait un sourire radieux, à l'inverse de ses compagnons de voyage.
– Et alors ! Qu'est-ce que vous avez ? demanda-t-il à la cantonade d'une voix guillerette.
Personne ne répondit.
– Vous devriez être contents ! On s'en est débarrassé !
– La Porte Sud a dû être gravement endommagée, dit la princesse. Elle ne s'ouvrira plus avant longtemps... J'ai fait... quelque chose de terrible, non ?
– T'inquiète pas, les techniciens de Lindblum la répareront en vitesse.
– Bien sûr, pourquoi s'inquiéter ? intervint Steiner. Le cargo est endommagé, sa cargaison est perdue, la Porte Sud est détruite... Tout va pour le mieux !
– Oh, ça va, papy.
– Et je suis le complice de pirates... conclut le chevalier d'un ton lugubre en baissant la tête.
La princesse se tourna à demi vers le chevalier.
– Steiner, je ne voulais pas vous mêler à cela. Néanmoins, je vous remercie de tout cœur. Nous n'aurions certainement pas réussi sans vous.
– Princesse... je ne mérite absolument pas cet honneur.
Malgré ses paroles, on sentait au son de sa voix qu'il était fier de garder la confiance de la princesse. Il se redressa et bomba le torse.
– Puisque c'est ainsi, c'est décidé ! Princesse, laissez-moi rester à vos côtés jusqu'à votre retour au château.
La princesse hocha la tête.
– T'es sûre de toi, Dagga ? demanda Djidane. Ça veut dire qu'il va falloir le supporter encore un bout de temps.
– Les portes de Lindblum sont en vue ! éluda la princesse en regardant vers le lointain.
En effet, par delà l'immense étendue de brume qu'ils survolaient émergeait un plateau sur lequel était perché le massif château de Lindblum. Déjà de si loin, la silhouette de la forteresse faisait forte impression.
– Voilà donc Lindblum ? Ce château est immense, bien plus grand que celui d'Alexandrie ! s'exclama Steiner.
– C'est parce que la cité est à l'intérieur des murs du château, expliqua la princesse.
Djidane regarda aussi sa ville qui se rapprochait, avec un petit pincement au cœur. La rejoindre signifiait aussi se séparer de la princesse. Leurs routes, désormais, allaient diverger. Elle serait sans doute reçue par le roi son oncle, avec les honneurs dus à son rang, et il rentrerait chez lui dans le quartier des artistes. C'était dommage, ça commençait vraiment à lui plaire...
Bibi le tira de ses réflexions.
– Djidane.
– Oui ?
– C'était pas que de simples mannequins... On est... pareils, n'est-ce pas ?
Djidane hésita à répondre.
– Et les valseurs aussi ? continua le mage noir.
Le capitaine Steiner intervint.
– Vos paroles sont bien étranges, monsieur Bibi. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit-il d'une voix pensive.
– Tu comprends pas ? demanda Bibi.
Le capitaine chercha un instant ses mots.
– Je veux dire... vous êtes vous et ils sont eux, c'est tout ce qui compte. Le reste n'a pas d'importance.
– Il a raison, ajouta Djidane. Quoiqu'il arrive, tu seras toujours toi-même.
Le mage noir hocha la tête avec hésitation.
– Allez, viens sur le pont. La ville est superbe vue du ciel. On va bientôt passer la Porte du Dragon Céleste.
– La Porte du Dragon Céleste ?
Djidane montra les fortifications de Lindblum qui se rapprochaient. D'autres aéronefs entraient et sortaient d'une grande ouverture ronde dans la muraille.
– C'est la Porte du Dragon Céleste. Il y a aussi celle au niveau du sol, qui s'appelle simplement la Porte du Dragon, et, sous la brume, la Porte du Dragon Terrestre.
– Il y a beaucoup de vaisseaux...
– Et encore, attends d'être à l'intérieur de la ville.
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En effet, quelques minutes plus tard, ils franchissaient sans encombre la porte et pénétraient dans l'enceinte de Lindblum, la plus grande ville d'Héra. Les quartiers de la cité s'étendaient à l'intérieur des murs, autour du château royal proprement dit, formant des quartiers densément peuplés et industrieux. Au-dessus, le ciel était encombré d'une myriade d'aéronefs de toute sorte. En effet, c'était à Lindblum qu'avaient été inventées toutes les technologies modernes, et les habitants faisaient un usage important des machines, au contraire des alexandriens qui étaient plus traditionalistes.
Le cargo avança vers les docks du palais, qui s'ouvraient à flanc de muraille, et se faufila entre les imposants vaisseaux de la flotte royale. La princesse Grenat finit par trouver un quai libre et stoppa le navire. Flanquée du capitaine, de Djidane et de Bibi, elle quitta enfin le bord. Tandis qu'ils avançaient, Bibi et Steiner, en particulier, regardaient avec admiration les proportions des lieux.
– C'est bien plus grand que le château d'Alexandrie ! s'exclama le chevalier. Et un quai à l'intérieur, c'est incroyable ! On pourrait aisément y ranger deux ou trois vaisseaux grands comme la Rose Rouge de sa Majesté.
La princesse leur fit signe de la suivre vers trois gardes qui venaient vers eux. Ils portaient la livrée habituelle de la garde royale de Lindblum, une tunique bleue étincelante, et maniaient une longue hallebarde.
– Ce cargo est dans un sale état, disait l'un d'eux.
La princesse s'avança vers le plus gradé des trois, un caporal, qui lançait au groupe un regard vaguement soupçonneux.
– Je suis Grenat di Alexandros XVII, princesse d'Alexandrie. Je viens pour solliciter une audience avec Sa Majesté le roi Cid.
Le caporal fronça les sourcils.
– La princesse d'Alexandrie ne viendrait pas dans un navire aussi miteux.
Il lança un regard à ses collègues, cherchant visiblement leur avis.
– Je pense que les autres ne ressemblent pas à l'escorte d'une princesse, chef, signala l'un d'eux.
– Vous êtes insolents ! lança Steiner, la princesse a rencontré les pires difficultés pour arriver jusqu'ici. Et elle est venue incognito.
Grenat s'avança et détacha son pendentif qu'elle tendit au soldat. L'émeraude brilla dans la pénombre du quai.
– Ceci prouvera mon identité, dit-elle simplement.
Le caporal saisit le pendentif et écarquilla les yeux.
– On dirait... la Griffe du Dragon... Mais comment ?... Non, la forme est un peu différente.
Il hésita un peu, mal à l'aise, et finit par se tourner vers un de ses hommes.
– Allez chercher le conseiller Olmetta.
Le soldat partit et un silence un peu gêné s'installa. Au bout d'un moment, Steiner se tourna vers Djidane.
– C'est à cause de toi que les gardes ont des doutes. Tu as vraiment une apparence de brigand.
– Et dis-moi, papy, pourquoi ils reconnaissent pas en toi un preux chevalier d'Alexandrie ? lui renvoya le jeune homme.
Ils furent interrompus par une porte qui s'ouvrait au fond, livrant passage à un grand homme à la barbe grise. Il était vêtu avec goût d'un manteau de velours sombre par-dessus une tunique pourpre, et si des rides parsemaient son visage, il n'en semblait pas moins empli d'une énergie tranquille. La marque du politicien chevronné. L'homme s'avança vers le caporal tout en jetant un coup d'œil à la princesse.
– Conseiller Olmetta, expliqua le caporal, cette jeune femme se dit princesse d'Alexandrie et sollicite une audience. Ce qui est louche, c'est qu'elle porte sur elle une imitation de la Griffe du Dragon.
Il tendit le bijou au ministre.
– Laissez, je m'en charge, répondit celui-ci. Vous pouvez disposer.
Les deux soldats se retirèrent. Quand ils eurent quitté les lieux, le ministre s'avança vers la princesse et la salua avec déférence, puis lui rendit son pendentif.
– Princesse, cela fait bien longtemps.
– Conseiller Olmetta, c'est un plaisir de vous revoir.
– Excusez l'impertinence de mes hommes.
Il balaya le petit groupe des yeux.
– Veuillez tous me suivre. Sa Majesté vous attend. Elle désespérait de vous voir enfin arriver.
Il tourna les talons, laissant la princesse un peu désarçonnée par ses paroles. Elle se retourna brièvement vers ses compagnons, mais Steiner et Djidane se contentèrent de hausser les épaules, tout aussi surpris qu'elle. Ils suivirent tous les quatre le ministre dans une galerie spacieuse et richement décorée, où quelques personnes allaient et venaient. Ils se dirigèrent jusqu'au bout du couloir dans une pièce ronde et exiguë. Quand ils furent tous les cinq entrés, le conseiller ferma la porte et appuya sur un levier. La pièce commença à monter.
– Cet ascenseur connecte les trois étages du château de Lindblum, expliqua le conseiller Olmetta. Nous partons de l'étage intermédiaire pour aller au sommet, où se trouvent la salle du trône et la salle de conférences. En bas, l'ascenseur descend jusque sous la brume, jusqu'au port et à la grande plaine. Mais c'est dangereux, alors nous avons tout scellé. De toute manière, plus personne n'utilise le bateau, de nos jours.
– Et comment vous rendez-vous en ville ? demanda le capitaine Steiner.
– Près des quais où vous vous trouviez se trouve la gare de Taxair, qui relie les différents quartiers de la cité au château.
L'ascension était un peu lente et longue. Il y avait des sièges pour patienter et tous s'étaient assis. Djidane se tourna vers la princesse. Une question lui brûlait les lèvres.
– Comment il est, ton oncle Cid ? En fait, je vis ici depuis longtemps, mais je ne l'ai jamais vu.
– Le roi Cid voit toujours plus loin que les autres, mais c'est un génie solitaire. Il se comporte parfois étrangement, mais c'était le meilleur ami de mon père, et j'ai toujours eu confiance en lui.
Son front se plissa d'anxiété et elle se tourna, pensive.
– J'espère qu'il voudra bien m'écouter, murmura-t-elle comme pour elle-même.
Il lui posa la main sur l'épaule dans un geste de réconfort.
– T'inquiète pas, je suis sûr qu'il fera pas la sourde oreille devant sa filleule.
Il lui fit un sourire apaisant, tout en se demandant s'il allait bientôt avoir le fin mot de toute l'histoire, les raisons de la fuite la princesse. L'ascenseur finit par s'immobiliser. Ils étaient arrivés au premier étage.
À cet étage le spectacle était encore plus grandiose, du sol au plafond, tout était de pierre de qualité et de bois précieux. Djidane admira de tous ses yeux ces lieux qui avaient toujours été si proches de lui et en même temps si lointains. Suivant les autres, il parcourut encore quelques larges galeries avant d'être introduit dans la salle du trône. La pièce était ronde, spacieuse et carrelée de marbre poli au point de passer pour un miroir. Le trône lui-même était paré de velours rouge sur une armature en or. Fait étrange, personne n'était assis dessus. Le conseiller Olmetta s'avança vers le siège vacant.
– Majesté, la princesse d'Alexandrie est ici pour vous voir, annonça-t-il.
Puis il alla se placer à côté du trône. Tous regardèrent avec étonnement, jusqu'à ce qu'un léger bruit retentisse. Il semblait venir de derrière le dossier d'or et de velours, près des lourdes tentures parant le mur du fond. Alors apparut un insecte de grande taille qui vint se placer sur le trône. Il était vêtu d'un manteau royal à sa taille.
– Comment vas-tu, chère Grenat ? demanda la créature d'une voix étrange.
Puis l'insecte avança vers eux en sautillant. Djidane crut d'abord à un canular, mais n'avait jamais entendu parler d'un puluche qui parle... ni d'ailleurs d'un puluche avec une moustache. Le capitaine s'avança vers l'insecte.
– Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ?! rugit-il. La princesse n'a pas fait tout ce chemin pour obtenir une audience avec un puluche !
– Les puluches sont aussi grands à Lindblum ? demanda Bibi avec curiosité.
– C'en est trop, poursuivit Steiner, je ne peux pas laisser traiter la princesse ainsi.
Olmetta s'avança prestement et saisit le bras du capitaine.
– Je vous en prie, calmez-vous. Ce puluche est le roi Cid.
Le chevalier le regarda, l'air incrédule, tandis que la princesse s'avançait à son tour.
– Il s'agit bien de la moustache de mon oncle Cid.
– Oui, je suis bien ton oncle, le roi Cid, répondit l'insecte. Une fille portant un pendentif ressemblant à la Griffe du Dragon, ce ne pouvait être que toi.
Il se recula pour se replacer sur son trône.
– Je te prie de me pardonner. Je me présente à toi sous une forme pitoyable.
Il parlait lentement et semblait avoir du mal à s'exprimer.
– Je vous explique, intervint Olmetta.
Il invita tout le monde à s'asseoir et prit la parole. Il leur apprit que des brigands s'étaient introduits dans le château six mois auparavant environ et avaient surpris le roi dans son sommeil. Ils avaient enlevé la reine Hilda, volé le fleuron de la flotte royale, le vaisseau Hildegarde qui volait sans brume, et métamorphosé le roi en ceci. Djidane pensa tout de suite aux Tantalas, mais s'ils étaient impliqués, il n'en savait rien. Et de toute manière, cela lui parut un coup trop gros pour son ancienne bande, sans compter qu'il ne connaissait personne possédant une magie capable de métamorphoser le roi ainsi. Ceux qui l'avaient exécuté devaient être très bien entraînés et disposer de grands pouvoirs.
Un autre que lui songeait aussi aux Tantalas.
– Est-ce encore un forfait commis par ta bande, vaurien ? lui lança Steiner.
– Non, absolument pas, coupa le roi. Ça n'est pas le fait des Tantalas.
– Tu nous connais ? demanda Djidane, interloqué.
– Un bon roi se doit de tout savoir sur ce qui se passe dans son royaume...
Le silence se fit, bientôt rompu par la princesse. Elle s'avança et s'agenouilla devant son oncle.
– Majesté, je suis venue vous demander aide et conseil. C'est à propos de ma mère.
– Oui, je sais, répondit le roi, énigmatique.
Il bondit vers elle.
– Mais... vous avez tous fait un long voyage et devez être fatigués. Il faut que vous vous reposiez. Nous en discuterons demain, Grenat.
– Bien, mon oncle.
Si elle était certainement un peu déçue de ce délai, elle n'en laissa rien paraître.
– Veuillez me suivre, dit Olmetta, un dîner va vous être servi.
Les quatre voyageurs fourbus furent alors guidés vers la salle à manger, où une table garnie de victuailles les attendait.
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Plus tard, à la nuit tombante, Djidane se promenait en ville. Il avait dîné au château avec ses compagnons et le vieil Olmetta, mais sans le roi. Et ça ne lui laissait pas un souvenir extraordinaire, la nourriture des nantis ne valait pas forcément la bonne bouffe de la taverne de Lugh. Il s'avança vers celle-ci, un bâtiment étroit coincé entre deux ateliers d'ingénierie, et regarda le menu du jour. « Soupe mutique », aujourd'hui. Il poussa la porte et entra dans une pièce surchauffée, avec de nombreuses personnes attablées. Le brouhaha des conversations emplissait l'espace, et le puissant fumet des aliments se mélangeait aux odeurs parfois marquées des convives. Bref, il était dans son élément.
– Patron, la même saleté que d'habitude !
– Qui critique ma soupe ?
Le tavernier le dévisagea, sa moustache frémissant d'abord d'indignation, mais son visage s'éclaira bien vite.
– Oh, c'est toi Djidane, ça faisait longtemps ! lança le gros bonhomme. T'as l'air en forme !
– Toi aussi, Lugh.
Il transmit aux commis la commande de soupe et retourna à son travail, tandis que Djidane s'installait au comptoir. Au bout d'un moment, une serveuse déposa devant lui un bol fumant au contenu appétissant, une cuiller en métal, un broc d'eau et un verre, accompagnant ses gestes d'un sourire coquin. Elle avait de longs cheveux bruns, des yeux noirs ravageurs et des jambes interminables enserrées dans une robe rouge chatoyante. Au milieu des conversations bruyantes aux alentours, Djidane ne put pas s'empêcher un sifflement appréciateur suffisamment fort pour être remarqué.
– Dis-moi, ça te dirait une croisière en aéronef avec moi ? lança-t-il ensuite.
Il s'amusait souvent à charmer les serveuses, mais celle-ci était nouvelle. Elle lui lança le regard d'une habituée à ce genre de salades.
– Je t'assure, Lindblum est magnifique, vue du ciel ! s'exclama-t-il.
– Laisse tomber, petit, ricana un client en train de siroter une bière. Tu n'as pas le standing nécessaire.
Même si c'était sans doute vrai, Djidane ne pouvait pas laisser passer ça.
– Je fais partie de la troupe des Tantalas ! rétorqua-t-il. Je suis un des meilleurs acteurs de la ville, on s'arrache les places pour venir me voir jouer.
Une dame replète en train de dîner avec son mari se retourna à ces mots et le dévisagea.
– Regardez-moi ça, en voilà un qui se prend pour Rowell... persifla-t-elle.
Rowell, le bellâtre préféré des midinettes et des dames d'un certain âge. Une belle gueule, une célébrité immense, une sacrée voix, mais un jeu d'acteur déplorable.
– Faudrait pas tout mélanger ! s'exclama Djidane.
– Eh, queue de singe ! intervint quelqu'un attablé au comptoir non loin. Tu déranges tout le monde !
La voix avait claqué dans la taverne bondée, au point que toutes les conversations s'étaient tues. Djidane se retourna et dévisagea l'importun, qui continuait de siroter sa soupe comme si de rien n'était. Il s'agissait d'un rat portant la tenue traditionnelle des chevaliers dragons, une livrée rouge frappée aux armes de Bloumécia et un couvre-chef orné d'ailes métalliques. À ses côtés était posé une longue lance, qui n'était à l'évidence pas une arme d'apparat. Et bien sûr, comme tous les blouméciens, le chevalier était lui-même pourvu d'une queue effilée.
– C'est à moi que tu parles ? Toi aussi tu as une queue, face de rat ! lui lança Djidane, piqué au vif.
– Face de rat ? Laisse-moi finir mon verre, que je te mette mon pied aux fesses !
– Djidane, intervint Lugh, si tu dois te battre, c'est dehors.
Mais Djidane avait remarqué que le ton du chevalier-rat était plutôt railleur. Il s'approcha vers l'étranger qui se tourna alors vers lui. C'était en fait une femelle, dont le visage familier, à moitié masqué par son grand chapeau et ses cheveux blancs tombants, lui avait au départ échappé.
– Ça fait un bail, Djidane ! Tu te souviens de moi ?
Le jeune homme lui sourit.
– Angélique ? Ou peut-être Christine ? À moins que ce ne soit... Rat-chel ?
– Espèce d'andouille, lança-t-elle entre ses dents.
– Je plaisante, je plaisante, je risquais pas d'oublier une femme comme toi, Freyja !
Il déplaça ses affaires jusqu'à côté de la rate, en se remémorant la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Autour d'eux, les conversations reprirent.
– C'est vrai que ça fait un bail...
Elle se retourna vers sa soupe et mangea lentement.
– Oui... trop longtemps... finit-elle par dire. Bientôt trois ans. Tu n'es plus aussi gamin qu'à l'époque.
C'était la vérité. Lors de leur première rencontre, il était un vulgaire voleur à la tire qui avait tenté de détrousser le mauvais client. Elle l'avait protégé parce que ce n'était qu'un enfant, lui permettant d'éviter une bonne correction, et ils avaient sympathisé, lui le gamin des rues et elle le chevalier vagabond à la quête impossible.
– Qu'est-ce que t'as fait, pendant tout ce temps ? Ton amour perdu, tu as retrouvé sa trace ?
– Non... je n'ai rien découvert.
– Et tu es venu ici pour ça ?
– Oui, la fête de la chasse attire des candidats de partout. Peut-être viendra-t-il lui aussi.
La fête de la chasse ! Avec tous ces événements, songea Djidane, ça lui était complètement sorti de l'esprit. Chaque année, cette célébration réunissait à Lindblum les meilleurs guerriers de tout Héra pour un dangereux concours, chasser une multitude de créatures lâchées dans la ville. Quelques semaines plus tôt, le jeune homme avait fait promettre à Bach d'enfin le laisser participer, si la mission à Alexandrie se déroulait correctement. Maintenant, il n'avait plus besoin de la permission de personne...
– J'espère que tu le retrouveras, Freyja. Sincèrement.
Elle laissa passer quelques instants.
–Tu participes, cette année ? finit-elle par demander.
Avec tout ça, il ne savait plus trop. Participer serait comme retourner à son ancienne vie, mais désormais il avait aussi Dagga en tête, et avait du mal à admettre que son existence puisse redevenir normale. Il avait beau être de retour chez lui, plus rien ne serait jamais comme avant. La bloumécienne perçut son hésitation, mais se méprit, bien sûr, sur sa signification.
– Qu'est-ce qui se passe ? Tu as peur ? railla-t-elle.
Il haussa les épaules et éluda la question.
– Tu songes pas à rentrer chez toi, à Bloumécia ? lui demanda-t-il à la place.
– Non. Plus personne ne m'attend là-bas.
Sa voix s'était faite cassante pendant un instant, mais elle se radoucit quelque peu et lui fit un vague sourire, avant de retourner silencieusement à sa soupe. Et ils finirent ainsi leur repas, sans ajouter grand-chose.
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Le lendemain, dans la matinée, la princesse Grenat se présenta dans la salle du trône où l'attendait son oncle. Il lui avait promis qu'ils prendraient tout le temps de discuter et elle était très désireuse de ses conseils. Quand elle entra, le roi puluche l'invita à s'approcher et à s'asseoir sur les marches à ses côtés. Ce n'était pas une entrevue entre un souverain et une princesse étrangère mais bien entre une jeune fille désemparée et son parrain.
– Comment la reine Branet se porte-t-elle ? demanda Cid en préambule.
– Oh, elle est en pleine forme... répondit Grenat en fronçant les sourcils.
– Qu'est ce qui t'amène, mon enfant ?
Elle détourna le regard, cherchant un peu ses mots. Elle s'était répété de nombreuses fois cette entrevue depuis qu'elle avait décidé de fuir Alexandrie, mais était quand même mal à l'aise au moment de déballer tous ses soucis. Et puis, il y avait des éléments nouveaux non négligeables.
– Depuis la mort de mon père, ma mère a... changé. Ce n'est plus du tout la même.
– Elle l'aimait tant, tu sais. Sa mort a dû beaucoup la choquer, plus qu'elle ne s'est autorisée à le montrer.
– Bien sûr. Mais il y a autre chose, j'en suis convaincue. Depuis quelque temps, le château est fréquenté par des personnages étranges, des gens pour le moins douteux qui semblent faire affaire avec ma mère. Et elle me parle de moins en moins. J'ai décidé de prendre conseil auprès de vous car j'ai... j'ai la conviction qu'elle prépare quelque chose d'affreux.
Elle se mit à faire les cent pas dans la salle du trône.
– Pourtant, je n'ai pas l'impression que les gens doutent d'elle au château. Tout le monde me dit que si je m'inquiète, c'est juste parce que je suis déprimée suite à la mort de mon père. Et je me sens de plus en plus isolée à la cour. Mon précepteur, la dernière personne en qui j'avais réellement confiance, est parti il y a un an, me laissant... toute seule.
Sa voix se brisa, et elle sembla un instant perdre le fil de ses pensées. Le roi vint à son secours.
– Et c'est pour ça que tu as choisi de t'en remettre à un vieil ami de ton père, une personne extérieure à la cour d'Alexandrie ?
– Tout à fait, mon oncle... J'ai attendu l'opportunité, et quand l'aérothéâtre est venu de Lindblum pour mon anniversaire, j'ai sauté sur l'occasion.
Elle fit un petit rire.
– Par hasard, des membres de la troupe des Tantalas avaient justement pour projet de m'enlever.
– Sur mon ordre.
Elle poussa une exclamation de surprise. Il l'invita, d'un geste de son minuscule bras, à se rasseoir sur les marches. Puis il alla vérifier qu'ils ne seraient pas dérangés et lui demanda de ne pas l'interrompre. Il lui raconta alors son amitié avec son père, la promesse qu'il avait faite de s'occuper de sa fille et de la protéger. Il fit allusion sans trop s'étendre à de nombreux rapports lui indiquant que des activités inquiétantes se tramaient à Alexandrie. Il lui fit comprendre qu'il avait jugé qu'elle était en danger là-bas, et qu'il fallait la soustraire à l'influence de sa mère. Mais il expliqua aussi qu'il ne pouvait pas agir ouvertement en prenant le risque de déclencher une nouvelle guerre. Pour cette raison, il avait trouvé un moyen détourné.
– Je connais Bach depuis longtemps et nous avons toujours eu de très bons contacts. J'ai donc choisi de faire appel à lui. Personne ne peut se douter que je suis derrière l'enlèvement, et les sbires de Branet ne pourront pas le découvrir si nous restons tranquilles.
Il détourna les yeux.
– Mais quand j'ai appris la perte du Prima Vista, j'ai craint le pire, bien sûr.
Ce fut au tour de la princesse de parler longuement. Elle lui raconta le crash, la forêt maudite, la grotte des glaces, et surtout l'usine de Dali. Elle lui fit part de ses soupçons. Une armée de mages noirs construite pour le compte de sa mère. Des golems magiciens utilisés pour tuer des gens.
– Il faut prendre des mesures avant qu'il ne soit trop tard, dit le roi pensivement. Mais il n'y a pas forcément à s'inquiéter. Même avec une armée de mages noirs, Branet ne peut rien contre ma flotte.
Il sautilla vers elle
– Je m'occupe de tout, ne t'en fais pas.
– Aidez-moi, votre Majesté, je vous en prie.
– Allons, Grenat. C'est ton oncle qui t'aide, pas le roi de Lindblum.
Il lui fit signe de la suivre et l'emmena dans une autre salle. Un plan de travail encombré de parchemins et d'ustensiles de toutes sortes trônait sur une passerelle qui s'avançait au milieu d'une pièce aux proportions imposantes. Grenat devina que des aéronefs étaient parqués là, habituellement.
– Pourquoi n'y a-t-il aucun vaisseau ?
Ce n'est pas un quai régulier, plutôt une sorte de laboratoire. Ici, on fait des expériences aéronautiques. C'est là que j'ai conçu le moteur à vapeur, comme mon père avait inventé le moteur à brume. Avec cette technologie révolutionnaire, on utilise l'eau pour propulser les aéronefs, c'est beaucoup moins dangereux que la brume. Et on pourra même envisager de quitter le continent.
– Le premier aéronef à vapeur, c'est le fameux Hildegarde, qui vous a été volé ?
Le roi détourna le regard et hésita un instant.
– Plus ou moins... finit-il par répondre. En fait, il y a six mois environ, j'ai rencontré une très jolie serveuse dans une taverne dans les bas quartiers de la ville.
– Quel est le rapport ? demanda Grenat, perplexe.
– Hilda l'a découvert et a quitté le château avec pertes et fracas. Elle est partie avec le vaisseau, après avoir utilisé sa magie pour me transformer en ceci. Et elle n'est pas revenue depuis.
Grenat n'en croyait pas ses oreilles.
– Je suis si misérable... gémit le roi.
Il montra tout l'attirail sur le plan de travail.
– J'ai commencé à plancher sur un navire du même genre, mais avec ce corps, ce n'est pas évident.
Grenat était dépitée. Quelle histoire navrante !
– Mais ne t'en fais pas, Grenat. Concernant ta mère, je m'occupe de tout. Dès que la Porte Sud sera réparée, nous irons ensemble à Alexandrie.
– Et nous ramènerons Mère à la raison.
– Je l'espère...
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À peu près au même moment, Djidane et Bibi se retrouvaient dans la salle commune de l'auberge où ils avaient dormi, dans le quartier commerçant de la cité. Djidane avait veillé et se levait à peine, alors que Bibi revenait d'une promenade en ville, où il avait fait quelques emplettes. Dans la grande pièce, il y avait beaucoup de monde, des groupes de gens attablés et d'autres en train de discuter assis sur des banquettes. Et ce n'était rien comparé aux rues au-dehors.
– Je n'avais jamais vu autant de gens. C'est vraiment très animé, nota Bibi.
– Il y a toujours plein de monde qui vient ici. C'est une ville très peuplée. Il y a beaucoup d'ingénieurs, des commerçants, des comédiens... Et aussi pas mal de bons à rien dans mon genre. C'est ici que les Tantalas habitent.
– Ah bon ?
– Oui, dans le quartier théâtral. Je vais y aller, d'ailleurs, tu veux venir avec moi ?
Le petit mage secoua la tête. Il lorgnait vers un groupe de personnes qui jouaient aux cartes dans un coin de la pièce. Il y avait des enfants, mais aussi des adultes, tous fédérés dans ce loisir populaire. Et ils avaient l'air de bien s'amuser.
– Non, je me suis déjà promené, je vais rester là tranquillement pour le moment.
– Comme tu voudras. On se retrouve plus tard, alors.
Djidane quitta alors l'auberge, laissant là son jeune compagnon, et prit le Taxair pour s'éviter une longue marche. Il descendit de la navette à la gare près du grand théâtre. Non loin de là se trouvait le quartier général de sa troupe, et il avait vraiment hâte de s'assurer que ses anciens camarades étaient sortis indemnes de la forêt.
