Chapitre 10 :
La Grotte des Chasseurs
On voyagea pendant quelques heures, lesquelles nous passâmes devant une chute d'eau énorme et les feuillages changeaient lentement de couleur. Les feuilles tombaient également, et je m'étais bel et bien faite attaquée par plusieurs d'entre elles... oui, oui, je vous jure ! Une dans l'œil, une dans le cou et l'autre dans les cheveux...
« Il fait plus froid qu'au Kousenkyou ici, alors les feuilles changent de couleur plus tôt, informa Papa à Niisan en montrant une feuille.
- Les neiges à Kanbal ont sûrement déjà commencé, commenta Maman.
- Pour vrai ?! m'égayai-je.
- Oui. Il neige plus tôt et l'hiver dure presque cinq mois.
- Quand est-ce qu'on y va ?
- Quand ça adonnera. »
Je fis la moue.
« Je vais devoir attendre encore deux ans ?!
- On ne sait pas, le futur est toujours en mouvement. »
Niisan ne dit rien et continua son chemin, monotone.
« Il est comme ça depuis que nous avons quittés Toumi, observa Papa.
- Oui, mais au moins, nous atteindrons bientôt la Grotte des Chasseurs. Je réfléchirai à la façon de m'occuper de Chagum une fois là-bas, conclut Maman.
- Oui. »
On marcha sur une colline et le paysage était superbe dans sa splendeur automnale. Grand-Mère frappa la roche avec sa canne.
« La vache ! Voilà ce qui se passe quand on la néglige ne serait-ce qu'un petit peu (elle arracha quelques vignes). »
Papa ouvrit la porte en poussant la pierre. Il était fort, mon Papa ! Je suivis Grand-Mère et il me suivit.
« Maître et moi avions l'habitude de bricoler dans la grotte sous ces pierres, dit-il. Je vais allumer la grotte. »
Il alluma quelques bougies et en mit un peu partout avant d'avertir Maman qui était encore dehors. Niisan arriva enfin.
« Tu es surpris ? Nous l'appelons le vestibule. C'est un peu froid et caverneux néanmoins, alors nous avons creusés des salles un peu plus loin. Venez. »
La voix de Papa résonnait dans cet espace. Rendus plus profond, il y avait trois grandes ouvertures. Il nous dit que la cavité à droite était tellement profonde qu'elle en était ramifiée et en devenait un Labyrinthe. Il nous interdit formellement qu'on y aille, par peur de s'égarer et de ne plus jamais en ressortir. Il y avait une source d'eau potable dans celle du milieu et celle de gauche était munie d'une porte en bois : ç'allait être notre maison durant les longs mois d'hiver. J'y entrais en suivant Papa. Le sol était ovale, les parois étaient lisses et bien sèches. De grosses jarres étaient entreposées le long du mur ; on en trouvait de plus petites et de formes diverses sur des étagères. Les futons étaient pliés et enveloppés de papier huilé contre l'humidité.
« Voilà notre salon. La pièce par ici est celle où nous fumons la viande et ce genre de chose. Nous entreposons la nourriture et l'eau là-bas, dans cette pièce.
- On dirait que l'endroit a tenu le coup, affirma Grand-Mère.
- Cet endroit n'a pas changé. Tout est exactement pareil qu'avant. C'est la première fois que je reviens depuis Jiguro est mort, raconta Maman.
- Une fois que la neige tombera, nous serons bloqués à l'intérieur, ronchonna Grand-Mère. Il y a une tonne de choses que nous devons faire avant cela. Commençons les préparatifs pour l'hiver immédiatement.
- Chagum, dit Papa, il faut aérer les futons au soleil. Alika, tu peux passer un coup de balai et on a encore tout plein d'autre chose à faire. »
Je pris un balai et me mis en tâche de balayer le salon. D'une manière plus ou moins inconsciente, je dansais en même temps que j'exécutai ma tâche. Quand je fus certaine d'avoir passé partout, je gardai le manche à balais en main et souris en réfléchissant. Le balai était un peu plus lourd que mon bâton en bambou – malheureusement laisser au moulin à eau. Je me mis à faire quelques parades et commençai à m'emballer en faisant des acrobaties quand la voix de Maman résonna dans la pièce, me faisant perdre ma concentration et je mangeai un coup de balai sur la tête étant donné que je n'avais pas arrêté mon mouvement, déséquilibrée.
« Aïe... gémis-je en me frottant la tête.
- Qu'est-ce que tu faisais ? Tu te pratiquais ? sourit-elle.
- Ouais ! Puisque je n'ai pas mon bâton en bambou... bah j'ai le manche à balais ! Il est plus lourd aussi, donc ça me plait.
- Hum... concernant ton bâton en bambou...
- Oui ?
- On a eu un petit problème au moulin à eau, commença-t-elle en venant s'asseoir sur le parquet en bois.
- Comment ça ?
- Quand j'ai été en retard, alors qu'on voyageait vers le village de Toumi... il y avait une raison spécifique. Le moulin a pris en feu, et toutes nos affaires ont été brûlées. Heureusement que Papa avait la majorité de nos choses. »
J'exécutai une moue triste. Je n'avais rien de très important à la maison, sauf si ce n'est que ma petite robe provenant directement de Kanbal et mon bâton en bambou.
« Mais ne t'en fait pas mon poussin, me rassura-t-elle en caressant ma joue, maternellement. Je vais te trouver un nouvel objet avec lequel tu pourras pratiquer bientôt. Tu veux venir avec moi et Chagum, demain matin, pour la chasse et pour poser des pièges ? J'en ai déjà posé aujourd'hui et demain je vais encore continuer.
- Oui ! m'enthousiasmai-je. Je viens ! »
On marcha dans la forêt et fit la tournée des pièges. On en retira un lièvre, un daim et un caribou. Niisan fut chargé de retirer la peau du lapin. L'animal était encore chaud. Il ne put retenir ses larmes.
« Travaille en faisant le vide dans ton esprit, lui conseilla Maman. Ça te fait mal parce que tu te mets à sa place. Mais ce lièvre est mort pour te permettre de vivre. Respecte sa mort en le cuisinant de la meilleure façon possible au lieu de pleurer comme si tu le regrettais.
- Maman, je veux ouvrir le caribou !
- Et pourquoi la plus grande pièce ? me demanda-t-elle en souriant.
- Parce que c'est la plus grande !
- Tu sais comment ça fonctionne, mais fait attention à ne pas te couper.
- Combien de fois me suis-je coupée quand je vous ai accompagné à la chasse ? m'enquis-je un peu vexée alors que je regardais le couteau dans sa main.
- Quelques fois...
- Combien dirais-tu, Maman ? Précisément ?
- Hum... cinq fois.
- En combien d'années ?
- ... Deux ans presque. Pourquoi ne séparerais-tu pas les abats consommables des parties comestibles et non-comestibles ? Maman se sentirait mieux si elle le ferait. »
Je soupirai.
« D'accord... »
Alors qu'elle découpait le ventre en faisant bien attention à ne pas percer la poche qui entourait les organes, je lui demandai ceci :
« Maman, tu penses que toi ou Papa pourriez attraper un renard et un loup ?
- Pourquoi donc ?
- ... Parce que je veux la queue !
- Hein ?
- Oui, je veux porter une queue de loup à mon vêtement. Waa-oo-ooouuhh ! »
À ce moment, des loups me répondirent. Sur le coup, j'eus un peu la frousse et me collai contre ma mère qui sourit. C'est vrai, cet endroit ne m'était pas aussi familier qu'au refuge de Papa et je ne connaissais pas l'environnement. Maman me répondit qu'elle pensera à ma demande. Après avoir terminé notre dépeçage, on la fit fumer dans la pièce réservée pour ça. Puis on alla pêcher des Tobryas. Maman avait séparé la rivière en deux et en frappant d'un côté, les poissons venaient en notre direction. Ils étaient bien gros et je m'amusais à les attraper au vol et à les déposer dans le panier. J'en gardais même un dans mes bras parce que je trouvais ça amusant de sentir un poisson frétiller proche de moi. Ça chatouillait et c'était visqueux. Maman et Niisan éviscérèrent les poissons après la pêche même afin que ça soit frais pour fumer. J'avais enfin droit de me reposer et j'aidais Papa dans les travaux légers. Après trois jours intensifs de préparations, Niisan termina d'accrocher la viande de daim dans la pièce à fumer et le poisson.
« La pièce commence à être bien remplis. Nous allons pouvoir passer l'hiver facilement, sourit Maman. »
Je changeai de pièce et alors que j'aidais Papa pour attacher des fruits à des petites cordes, Maman arriva et demanda si on avait des galles d'insectes pour tanner du cuir avant de monter en haut.
« Ce gamin est devenu relativement fort, commenta Grand-Mère. On dirait qu'il tient le coup face à l'entrainement intensif de Balsa.
- Toutefois, je suis inquiet par son mutisme, constata Papa.
- Il doit résoudre ça de lui-même. Car peu importe ce que nous pourrons dire, ce gamin lui-même doit accepter le destin du Nyunga Ro Chaga.
- Papa, je vais rejoindre Maman et Niisan.
- Uniquement si tu ne déranges pas. »
Je montai et enlaçai Maman de dos sans la laisser finir sa phrase.
« Je veux être avec vous ! S'il vous plait !
- Bien sûr. Tu tombes bien, j'étais en train de parler de Jiguro à Chagum. De plus, tu aimes les hitoires, donc... Maintenant que j'y pense, je ne t'ai jamais parlé de lui, Chagum. Si Jiguro n'avait pas été là, je ne serais probablement pas ici. J'aurai été tuée lorsque j'avais l'âge de ma fille, six ans, sans aucun doute (elle caressa mes cheveux soyeux alors que je jetai un regard vantard à Niisan du genre "C'est ma mère, pas touche sinon je te mords à la moelle !" pour m'amuser un peu).
- Pourrais-tu me parler de lui ? s'enquit-il, en m'ignorant totalement.
- Ça pourrait être un bon moment pour le faire, en effet. Comme tu le sais, ma terre, Kanbal, est un petit pays qui se situe de l'autre côté de l'Aogiri. Et même dans un tel endroit, les gens cherchent constamment à créer des conflits. Pour te parler de Jiguro, je dois te raconter mon enfance. De l'autre côté des Monts des Brumes Bleues, en marchant longtemps vers le nord on arrive dans un pays appelé le Royaume de Kanbal. Kanbal ne ressemble pas à Yogo. Il n'y a pas de rizières ou de terres fertiles. Au lieu de ça, le terrain est extrêmement montagneux et jonché de pâtures rocailleuses. Il n'y a que des plateaux arides et des montagnes acérés, aux sommets couverts de neige éternelle. Kanbal est trop montagneux pour y entretenir une ferme. Les gens y font leur vie, labourant la terre sèche, faisant pousser le maigre stock de graines et de tubercules et faisant pâturer les chèvres de Kanbal. Tout ce que les habitants tirent de cette terre ingrate, ce sont quelques poignées de céréales et des Gashas, des patates. Dans les montagnes vivent des aigles aux grandes ailes qui se nourrissent de rongeurs et parfois de chèvres qui tombent des rochers. Quand ils l'ont mangée, ils prennent leurs os dans leur bec et les lâchent de très haut sur les rochers pour les briser et manger la moelle tendre...
- Heurk... lâchai-je.
- Pour eux, c'est bon. Comme du lapin. Je me souviens encore du bruit des os tombant et dont l'écho se transmet à travers les vallées. Comme vous voyez, c'est assez sinistre... Telle est la terre où je suis née et ai grandi. »
Elle expliqua dès lors toute son histoire – que je connaissais déjà par cœur – ; de l'empoisonnement du Roi Rogsam par son père, la fuite de Maman et de Jiguro pour la sauver, la poursuite des huit lanciers à leurs trousses, la mort de son père assassiné, la claque qu'elle s'était mangée sur la joue quand elle avait mon âge. Mais jamais elle ne m'avait giflée. Par la suite, Jiguro avait enfin accepté de l'entraîner, sa rencontre avec Papa et Grand-Mère, la rude vie bien qu'amusante qu'elle a vécu en étant adolescente et finalement la mort de tous les lanciers envoyés à leurs trousses, sa culpabilité face à cela. Jiguro sur son lit de mort...
« Mais si tu n'avais pas fait cette promesse, je serais mort maintenant.
- C'est exact. J'en ai fait un prétexte, mais Jiguro n'avait aucune raison de me sauver hormis le fait que mon père était son ami le plus proche.
- Pourquoi Jiguro a-t-il décidé de tuer huit amis afin de te sauver ?
- Qui sait ? Des questions telles que celles-ci m'ont continuellement hantée depuis ce jour. Pourquoi a-t-il fini par accéder à la requête de mon père ? Il n'avait rien à y gagner. Et il avait tout à perdre – la vie pour laquelle il avait travaillé si dur. Une telle requête...
- Je veux savoir pourquoi ! Si j'avais compris les sentiments de Jiguro, j'aurais peut-être plus un peu mieux accepté ma situation. »
Papa vint nous rejoindre.
« Pourquoi ne continuerions-nous pas cette discussion en bas en partageant un bon repas ? J'aimerais évoquer les souvenirs de Jiguro, moi aussi.
- Et moi j'ai faim ! annonçai-je.
- Ton estomac commence à prendre le dessus sur ton cerveau, me taquina-t-il.
- Exactement ! »
On s'assit dans le salon et Maman continua de raconter son histoire.
« Mais tu vois Chagum, maintenant que j'y repense... Jiguro trouvait inique le fait de ne pas user de ses propres capacités même s'il n'y a rien à y gagner. Pour lui, être un héros national était aussi respectable que de sauver une vie anonyme. Il voulait vraiment épargner les vies de ses poursuivants. J'ai fini par comprendre tout ça... après être devenue ton garde du corps. »
Grand-Mère partit en avant-midi, le lendemain. J'aidais à Niisan pour trouver un bâton. Il voulait désormais s'entrainer. Cette idée m'enchantait plus ou moins... Pourquoi voulait-il s'entrainer au juste ?! On alla rejoindre mes parents dehors.
« Torogai-Shi, vous allez quelque part ?
- À une source chaude ! Une source chaude !
- Je vois.
- Chagum, que fais-tu avec ça dans les mains ? s'enquit Maman.
- Enseigne-moi aussi les arts martiaux. Je veux faire tout ce que je pourrai afin de protéger l'œuf et moi-même. Si je deviens plus fort, je serai peut-être capable de m'échapper même si Ralunga m'attaque. Et même si je meurs, je serai peut-être capable de faire en sorte que l'œuf éclose en toute sécurité. Je suis le Gardien de l'Esprit Sacré, après tout. »
Maman le regarda et l'attira vers elle, moi avec un peu de jalousie à leur égard.
« Tu as raison. Mais je ne te laisserai pas mourir. Je te protégerai coûte que coûte.
- Oh ? dit Papa. Maître.
- Quoi ?
- Eh bien, je me disais que ce n'était pas courant. Je ne savais même pas que vous pouviez faire cette tête.
- O-occupe-toi de tes affaires ! se vexa-t-elle. Je pars maintenant. Balsa, il n'y a aucun problème à ce que tu endurcisses un peu le gamin, mais ne sois pas trop exigeante avec lui. Contrairement à toi, il semble manquer de talent.
- Hé, c'est méchant ! se défendit Niisan.
- Pfff. Je fais juste preuve d'honnêteté. À plus tard. »
Je ris. Je voulais bien voir si Grand-Mère disait vrai... car personnellement, j'étais de son avis.
Le premier mois de l'hiver, je me contentai d'observer Maman entrainer Niisan. Au départ, je riais parce qu'il était vraiment pourri dans ce domaine et elle arrivait toujours à le faire tomber dans la neige avec un petit coup de lance sur les fesses ou sur les mollets. Mais je n'avais toujours pas eu de bâton ou quelque chose de ce genre pour me pratiquer. Je ne pouvais faire que des acrobaties et de la gymnastique. Alors de temps en temps, Maman me passait sa lance pour que je puisse essayer de la manier correctement et plus le temps passait, plus que je m'habituais au poids. J'arrivais enfin à faire des mouvements amples sans me planter sur le sol ou sans échapper l'arme. Mais comme d'habitude, Niisan attira encore toute son attention. Oui je devais me l'avouer : je jalousais Niisan de prendre ma place ! Je voyais rarement Maman quand elle partait pour son travail et même si on s'entrainait ensembles, cet hiver, la famille toute réunie pour l'une des rares fois de ma jeune vie, je ne pouvais même pas profiter de cette avantage. Peu à peu, je m'isolais de plus en plus et pleurais en cachette. Je ne savais pas pourquoi j'avais une telle déprime et colère. Je tentais de ne rien laisser paraître, mais au fond, j'étais à demi-furieuse. Rajoutons la jalousie que j'éprouvais en voyant Niisan maîtriser un bâton et je rageais intérieurement. Les arts de la lance : c'était MON domaine et pas celui d'un Prince ! Papa voyait bien que je refusais de parler comme avant et que je manquais d'entrain. Je parlais quelques fois à Maman, mais uniquement quand elle était seule. Je dormais avec elle parfois et quand elle prenait une marche seule, je l'accompagnais. C'était les SEULES fois où je pouvais avoir Maman à moi seule ! Quand Niisan essayait de me parler, je le toisais d'un œil mauvais et n'hésitais pas à lui rappeler que Balsa... était MA maman et que la sienne était à son palais. Je lui disais également qu'il n'avait pas les capacités pour devenir un guerrier comme Maman et que jamais il ne me dépasserait avant de tourner les talons et de partir coller Maman, comme à mon habitude. Je ne voulais pas qu'il s'intègre dans mes câlins privés !
Un jour, au mois de mars, Maman me demanda d'entrainer Niisan alors qu'elle allait faire quelques tâches quotidiennes dans la Grotte. Je dis non pareil. Mais elle me donna sa lance sans même se justifier et entra. Je regardai la lance, presque droguée par sa vue.
« Tu veux m'affronter ? grognai-je un peu.
- Eh ? Oh, je peux bien.
- Je t'avertis, je suis meilleure que toi ! (je me plaçai en garde)
- Je sais Alika, mais je me suis amélioré.
- Je trouve pas, continuai-je. Voyons tes progrès.
- Mais tu as six ans...
- Presque sept ans ! fanfaronnai-je. Allez, emmènes-toi !
- Alika... ?
- Tu joues avec mes nerfs ?! m'impatientai-je alors que le flux sanguin du sang de guerrier, hérité de ma mère, coulait à flot dans mes veines. »
Il tenta un premier coup, mais je l'évitai et le fis tomber au sol. Je ne retenais pas mes coups sous prétexte qu'il n'était qu'un débutant dans la matière. Aussitôt, je lui ordonnais de se redresser. Surprit par mon ton de voix devenu sec et coléreux, il se redressa et tenta de me toucher. Je bloquais l'attaque et le repoussai à nouveau avant d'attaquer sans retenue. Il en fut tellement déstabilisé qu'il en tomba au sol et ne maîtrisait plus rien. Je sautai sur lui et lui fis perdre son bâton du genre : « Regarde, moi aussi je maîtrise la lance. Mieux que toi ! Même si ma Mère t'a entrainé, t'es pas de ma taille ! » Je jetai la lance dans la neige et commençai à me battre au corps à corps. Je n'avais qu'une idée en tête : Récupérer l'attention de ma mère et son entrainement vis-à-vis moi. Oui, je la voulais pour moi seule ! Niisan avait déjà une mère, qu'il ne prenne pas la mienne !
« Pourquoi il a fallu que ça soit TOI ?! gueulai-je soudainement, trop de colère contenue en moi. HEIN ?!
- Alika ?
- LA FERME ! TOUT CE QUI M'ARRIVE, C'EST DE TA FAUTE À TOI ! continuai-je de crié alors que mes yeux se remplissaient de larmes. SI TU N'AVAIS PAS ÉTÉ LÀ, J'AURAI PU PASSER LA MOITIÉ DE MON HIVER AVEC MES DEUX PARENTS ! CHOSE QUE J'AI RAREMENT EU DEPUIS QUE JE SUIS NÉE ! BALSA, C'EST MA MÈRE TU M'ENTENDS ?! TU SAIS TOUT CE QUE J'AI VÉCU COMME ÉMOTIONS DEPUIS QUE JE SUIS PETITE À SAVOIR SI ELLE ALLAIT SURVIVRE AU COMBAT QU'ELLE MENAIT ? TU SAIS CE QUE ÇA FAIT QUAND TU APPRENDS QUE TON PARENT EST RECHERCHÉ ET QUE TU NE SAIS PAS SI ELLE VA ÊTRE CAPTURÉE VIVANTE OU ÊTRE BATTUE ?! TU SAIS CE QUE ÇA FAIT DE SAVOIR QU'EN FAIT, TU ÉTAIS UN ACCIDENT QUAND TU ES NÉE, COMME ÇA, PAR HASARD ?! TU SAIS CE QUE ÇA FAIT ? HEIN ?! NNOOOOON ! »
Cette fois-ci, je ne frappais plus contre lui : j'étais littéralement en train de le battre avec mes poings, même s'il se protégeait. Je n'entendais plus rien autour de moi. Jusqu'à ce que j'entende des voix lointaines et sente des bras m'arracher à Niisan alors que je me débattais furieusement contre mon enlèvement sur Chagum. Rendue dans le vestibule, je clignai des yeux pour retirer les larmes qui obstruaient ma vue et vis enfin le visage de ma mère, l'air grave et sévère. En général, j'aurai eu peur et me serai excusée, mais là, j'étais trop en rogne pour me calmer.
« Alika ?! Qu'est-ce que tu étais en train de faire à Chagum ?! me demanda-t-elle alors qu'elle me tenait fermement par les épaules.
- Je suis tannée de lui ! criai-je en me remettant à pleurer de plus belle.
- Ne me crie pas après, Alika. Ce que tu as fait était mal... je sais que tu vas mal ces temps-ci, que c'est sûrement le manque de lumière qui t'affecte, mais essaie de te contenir.
- Alors tu ne te rends vraiment compte de rien, même chose avec Papa ?! explosai-je à nouveau.
- Il y a quelque chose que je n'ai pas remarqué ? Dis-le-moi alors.
- Tu ne comprends vraiment pas comment je me suis sentie dernièrement ?! Être mise de côté ! Voilà ! À chaque fois que tu t'entrainais, tu entrainais Niisan ! Niisan, Niisan et toujours lui ! Je ne pouvais que rester assise à vous regarder puisque je n'avais rien en main alors que j'avais un ardent désir de me battre et d'expulser mon énergie coléreuse !
- ...
- Quand je voulais enfin me battre avec toi pour m'entrainer, il était soit trop tard, soit tu allais déjà te coucher et te préparer à dormir... ! Je ne pouvais qu'attendre ! Attendre, attendre, attendre et encore attendre, merde !
- ...
- Il est le Nyunga Ro Chaga et je comprends que l'arrivée du printemps et Ralunga s'en viennent à grand pas, mais tu t'es UNIQUEMENT concentrée sur lui sur l'entrainement d'arts martiaux et de la lance ! (Je repris ma respiration et voulais que ma mère me lâche, mais elle continuait de resserrer son étreinte contre moi)
- Tu n'as pas tout dit, je suppose. Continue.
- Je suis pas stupide, je dis pas ça pour mettre de la pitié sur moi, mais c'est vrai ! Demande à Papa, il va te dire la même chose ! continuai-je de gueuler. Ensuite, bah... tu es ma Maman ! Moi tout ce que je voulais, c'était de passer du temps avec toi ! Entre mère et fille ! Et je voulais pas Niisan dans le décor quand on pouvait être UNIQUEMENT juste nous deux, mais tu l'emmenais pareil !
- ... Continue ?
- Je voulais que tu vois réellement mes progrès, pas juste en spectacle mais bien en analysant mes mouvements quand on s'entraine ensembles pour que tu me conseilles ! Tu sais pas que j'angoissais à savoir si j'allais un jour revoir Maman ?! Tu sais pas non plus que tu témoignais encore plus de l'affection à Niisan alors qu'il avait déjà une mère ?! Tu sais pas non plus à quel point je voulais être dans tes bras quand tu étreignais Niisan ?! Tu sais pas non plus que Niisan est une compétition pour moi et que je me sens menacée plus que jamais auprès de toi ?!
- ... Non, je ne savais pas, tu as raison.
- Voilà, tu n'as RIEN vu, parce que moi je ferme ma gueule quand je vais mal, j'embête pas les gens avec mes faiblesses, je m'apitoie jamais sur mon sort, je me plain pas quand j'ai mal alors que Niisan se plaint et pleurs comme un bébé et que moi, je continue d'avancer malgré tout ! Tu m'as jamais vue pleurer cet hiver jusqu'à maintenant, avoue ?!
- Je l'avoue, c'est vrai.
- Je me cachais, je voulais prouver que j'étais digne d'être ta fille ! Je suis pas une pleurnicharde ni une enfant gâtée comme Niisan ! Voilà, j'ai tout dit ! Libre à toi de me contredire dans toutes les choses que j'ai dites, mais ça changera pas ma perception que j'ai de Niisan à présent ! »
Je continuai de pleurer un océan de larmes et de sanglots. Maman ne sut que dire. [Balsa n'avait pas les moyens de s'exprimer face à tout ce que sa fille lui avait crié. Sa fille souffrait, beaucoup plus qu'elle ne le laissait paraître. Ses yeux, devenu noirs de colère et embués de larmes lui faisait mal à voir. Elle se sentait scruter jusqu'au fond de son âme. Au lieu, ne pouvant pas trouver de mots à mettre sur une telle crise, elle se contenta de se baisser et de prendre sa fille dans ses bras même si elle se débattait.] Je ripostais contre ce geste, mais je ne voulais pas la blesser dans mes gestes brusques. Alors toute ma résistance m'abandonna. Elle m'étreignit fortement contre elle et me laissa pleurer.
« Je m'excuse... j'ai pas fait assez attention... »
Je me mis à trembler et manquai de respiration. Maman me retira d'elle, intriguée de mes soubresauts et ma respiration étrange. Je ne retrouvais plus mon souffle et malgré tout, je pleurais encore et toujours.
« Tanda ! Alika a quelque chose et je ne sais pas du tout ce qu'elle a ! »
Je m'affolais : je suffoquais en sanglotant. Papa arriva en courant et me vit. Ils m'entraînèrent dans une pièce à part.
« Elle fait de l'hyperventilation. D'accord (il m'assit sur un futon et me dit ses directives), Alika, inspires par le nez en comptant jusqu'à deux ou trois... fais-le. »
J'essayai de le faire.
« Inspires à plein nez mais lentement, de façon progressive. Évitez les grandes goulées d'air et ne retiens pas ton souffle... comme ça. Calme-toi, tout vas bien (je hochai non de la tête). Papa et Maman sont là... »
Je respirai un peu mieux. Je ne saurai dire combien de temps s'était écoulé, mais je me calmai doucement et tombai, morte de fatigue, brûlée, sur le futon. Je fermai les yeux et m'endormis presqu'aussitôt.
[Chagum se sentait mal. Pas pour lui, mais pour Alika. Il se sentait responsable de son état et c'est exactement ce qu'elle avait souhaité lui faire ressentir. Il osa se renseigner, gêné, de son état. Tanda lui dit qu'elle s'était calmée et se reposait maintenant.
« C'est de ma faute...
- Ne blâme pas ça sur toi, intervint Balsa. Tout ça est arrivé, car je ne portais pas assez attention à certains détails... C'est moi qui ais réalisée trop tard que c'était en partie de ma faute si ma fille s'isolait et pleurait en secret. Tu n'y aies pour rien.
- Tu as faux, cette fois. J'y suis bien pour quelque chose. »
Si tu n'avais pas été là, j'aurai pu passer la moitié de mon hiver avec mes parents. Chose que j'ai rarement eu depuis que je suis née ! Balsa, c'est ma mère, tu m'entends ?! lui avait-elle crié.
« Balsa, Tanda... je suis désolé d'avoir monopolisé votre attention sur moi à la place d'Alika. Moi aussi, j'ai pas pensé à elle vraiment, je croyais qu'elle allait bien.
- Elle souffre de déprime saisonnière. C'est rare à son âge, mais elle le ressent ainsi... mais elle le cache si bien qu'on ne le remarque pas... quand nous sommes trop occupés.
- Je vais me coucher, je me sens pas bien.
- Tu veux que j'aille te border ? dit-elle.
- Non, ça ira. Laisse ces marques d'affections à ta propre fille... »
Ils regardèrent Chagum partir, le pied lourd. Puisqu'ils n'étaient que rendus seuls, tous les deux, le soir, ils préparèrent un gruau de riz pour calmer leur estomac. Mais quand il fut prêt et servi, Balsa restait dans sa bulle, à regarder le feu d'un air absent.
« Balsa ?
- Hum ?
- ... À quoi penses-tu ?
- À ce que m'a crié Alika dans sa colère... ce n'est qu'une enfant, mais elle a les mots pour gifler verbalement. Je m'en suis prise vraiment la gueule cette fois-ci et chaque mot qu'elle me hurlait me frappait comme une pierre sur la conscience comme on frappe du plâtre pour y découvrir une statue.
- Poète du coup.
- ...
- Nous avons passé quand même un bel hiver, n'est-ce pas ? sortit-il pour changer le sujet. Toi, Chagum, Alika et moi... Nous avons travaillés, nous nous sommes amusés, nous avons ri. J'aurai aimé que cet hiver ne finisse jamais. Mais le printemps arrive à grand pas... et la fête d'Alika aussi.
- C'est vrai, c'est sa fête bientôt... »
Elle se prit la tête.
« Tu es sûr que tout vas bien ?
- Elle avait raison : j'ai tout dépensé mon énergie à entrainer Chagum. Tellement que son anniversaire était en train de me sortir de la tête.
- Tant que ça ? s'inquiéta Tanda.
- Oui... elle m'a demandée deux queues de renards et de loups. Puis, si je la faisais manier ma lance si régulièrement, c'est que j'avais l'intention de lui en faire forger une pour sa fête... mais je n'aurai jamais le temps de descendre au Kousenkyou pour aller lui en chercher une...
- ... On va trouver une solution. Notre fille aura une lance à sa fête, c'est promis. Dis-moi, sinon, si nous arrivons à nous en sortir, n'aimerais-tu pas que nous vivions de nouveau ensemble tous les quatre comme cet hiver ? »
Le regard de Balsa se voila.
« J'attends depuis longtemps, reprit-il. Et notre fille également... tu le sais bien. J'étais prêt à attendre jusqu'au jour où tu aurais été libérée de ton serment... »
Les yeux de Tanda changèrent de couleur en prononçant ces mots. Était-ce la colère ou la peine ?
« J'ai attendu et j'attendrai encore. Et pourtant, je me demande si tu viendras un jour à moi... l'enfer est devenu ton lieu de vie, tu combats pour combattre, c'est devenu un but en soi. »
Elle ne répondit pas. Elle savait qu'il avait raison. Se battre. C'était devenu l'essence même de sa vie. Elle n'arrivait plus à imaginer une vie paisible. D'ailleurs, durant cet hiver si tranquille, elle avait parfois senti un furieux désir de bataille et de combat.
« Que puis-je faire, alors ? Connais-tu un bon remède pour ça ? demanda Balsa.
- (Un sourire douloureux vint sur les lèvres de Tanda à ces mots) Si je ne suis pas le remède pour toi et qu'Alika n'est pas la médecine pour ça, ça veut tout dire, dit-il en secouant la tête. À quoi cela sert que je t'attende, alors ? À quoi servent les espoirs que nourrit notre seule fille unique d'avoir enfin sa mère à ses côtés, tout le temps ? »
Il se leva et sortit. Le temps d'un éclair, Balsa eut envie de courir après Tanda. Au fond, elle savait qu'il avait raison. Se battre pour elle était devenu une part de sa vie. Être devenue Maman était un autre morceau de sa vie, mais jamais elle n'avait ouvert les yeux sur la situation que vivait sa fille Alika avec une mère à demi-absente pour cause de travail. Pas étonnant qu'elle ait piqué une énorme crise en la voyant plus s'occuper de Chagum, que de la propre fille qu'elle avait mise au monde. Tous les remords des gens qu'elle côtoyait lui tombaient dessus, la faisant se frapper à une gamme multiple d'émotion... et de murs également. Laissant le chaudron de gruau et son bol, pour la première fois de sa vie, Balsa courut après Tanda. Sortant du salon de la Grotte des Chasseurs, Balsa vit Tanda en haut des escaliers, en train de sortir dehors. Elle sentait le froid sur ses joues et courut le plus vite que ses jambes lui permettaient dans sa direction. Il entendit des pas de courses venir vers lui et se retourna juste à temps pour attraper Balsa, tel un boulet de canon, dans ses bras non-préparés, et sur le coup, tombèrent à la renverse, dans la froide neige de l'hiver, Balsa au-dessus de lui. Tous deux surpris par cette péripétie.
« Balsa ? »
Il se redressa doucement et souleva la tête de son amie d'enfance. Il vit alors que son visage, mouillé et rougit. Ce n'était pas la neige qui avait collé à son visage qui fondait, ni le froid qui leur mordait la peau qui la rendait rougeâtre. C'en était simplement devenu trop pour elle. La crise de sa fille et son air si hagard, les paroles de Tanda, la culpabilité de Chagum et la sienne elle-même. L'abcès avait éclaté. Balsa pleurait comme une fontaine et n'arrivait toujours pas à s'arrêter. Larmes conservées durant des années depuis la naissance de sa fille.
« Je ne t'ai jamais vue pleurer de cette façon depuis que nous étions gamins, murmura-t-il.
- Je suis une si mauvaise mère et compagne ! s'accusa-t-elle. Je suis stupide, trop ignoble pour m'occuper convenablement d'un enfant comme une vraie mère ! »
Tanda récupéra la lancière dans ses bras et la garda au chaud, la laissant pleurer pour de vrai, pour de bon, pour se soulager. Ce n'était pas tous les jours qu'on pouvait voir Balsa fondre en larmes.
« À nouveau, je te le demande : suis-je un assez bon remède pour toi ?
- ... je... o... Oui... »
Ils s'embrassèrent longuement dans la neige, malgré les pleurs bruyants de Balsa et rentrèrent à l'intérieur. Ils s'isolèrent dans une des pièces et se couchèrent côte à côte...] J'ouvris un court instant les yeux et entendis Maman et Papa pousser des cris et respirer bruyamment. Étaient-ils en train de se battre ou de s'entrainer ? Je refermai aussitôt les yeux.
J'espère que vous avez apprécié ce chapitre. J'ai tellement aimé écrire le bout de la scène où Alika expose sa colère à Chagum et à sa mère.
Et la fin, j'avais tellement hâte de l'écrire ! Vraiment, on ne se demande pas ce qu'ont décidé de faire Tanda et Balsa, hum ? XD
