Notes sans intérêt de la traductrice. Nouveau chapitre avec quelques heures d'avance. Au programme, une interface agressive, un Young trop curieux qui fouinasse dans les affaires de notre Rush national et un énorme flashback pour enfin démêler les tenants et les aboutissants de l'affaire Telford. Gare à vous, chers lecteurs, l'imagination tordue de CleanWhiteRoom a encore frappé !

Je profite de cette note pour passer une info importante - toutes proportions gardées. La parution de FoD version française va passer d'hebdomadaire à bimensuelle. Entre les chapitres qui se font de plus en plus imposants et les cours qui reprennent sur les chapeaux de roues, j'aurais moins de temps à consacrer à FFnet. Conséquence : je préfère publier toutes les deux semaines, quitte à reprendre un rythme hebdomadaire s'il s'avère que je conserve mon avance, plutôt que d'arriver à cours de chapitres et de vous faire subir un hiatus de plusieurs mois. Je ne vous dirais donc pas à lundi prochain mais à dans deux semaines !

pf59. Contente de voir que je n'ai pas été la seule à trouver ce chapitre 11 hilarant. Quand j'ai commencé la traduction de FoD, j'avais vraiment hâte de m'occuper de celui-là ! Stupide, non ? Enfin bref... Brody, amoureux de Rush ? Ce serait plus une fascination perverse que de l'amour. Il faut dire que le personnage s'y prête à merveille. Cinglé, brillant, sauvage et incontrôlable. Je pourrais disserter des heures sur les multiples facettes de Rush. Psychologiquement parlant, c'est une source d'inspiration intarissable que CleanWhiteRoom a exploitée à sa juste valeur... Mais je m'égare. Merci pour tes encouragements et bonne lecture !

Duval87. Heureuse de te retrouver, fidèle revieweuse ! Tu me voies ravie d'entendre que le chapitre 11 t'a plu autant qu'à moi. J'espère qu'il en sera de même pour les suivants parce qu'ils seront tout de même moins légers... Vu ce qui va suivre, cette petite parenthèse n'était pas de trop. J'ai tellement ri en imaginant les situations loufoques dans lesquelles l'auteur a fourré Rush et Greer. Mes boucles préférées sont celles où Rush demande un couteau en affirmant que c'est pour se suicider tellement il trouve Young désespérant de stupidité - il ne le dit pas mais c'est fortement sous-entendu - et celle où Greer entame son speech et s'interrompt pour déclarer qu'il les emmerde tous et qu'ils n'ont qu'à la boucler. D'ailleurs, l'ironie du mot boucler alors qu'ils sont coincés dans une boucle justement m'a fait doucement marrer - même si c'est juste une coïncidence engendrée par le changement de langue. Bref. Et puis, cet épisode rappelle délicieusement celui où Jack finit par se mettre à jongler avec des mandarines et à jouer au golf avec la Porte... Quant aux fans de Greer, ils en ont eu pour leur argent ! J'aime beaucoup l'orientation que prend ce personnage sous la férule déjantée de CleanWhiteRoom. Et pour ce qui concerne le sexe, je suis d'accord avec toi. L'atmosphère de FoD se prête mal à l'érotisme poussé alors cette ligne éditoriale me convient parfaitement. Et pourtant, je suis la dernière à cracher sur un bon lemon ! Merci de ton soutien fidèle et bonne lecture à toi !

Lily et Maya. Bienvenu dans le cercle très réduits des revieweurs de FoD version française ! Heureuse que mon travail te plaise, partager cette histoire avec d'autres fans de Stargate est bien la seule rémunération qui soit réellement motivante. Profite bien de ce nouveau chapitre. Juste une petite précision, par acquis de conscience : je ne suis absolument pas l'auteur de FoD, je n'en suis que la traductrice... Ce n'est donc pas mon histoire mais celle de CleanWhiteRoom. Si tu maîtrises un peu la langue de Shakeapeare, n'hésite pas à visiter son profil, à lire la suite en version originale et, soyons fous, à lui laisse un mot gentil parce que le mérite lui revient en premier lieu. Bonne lecture à toi et au plaisir de te revoir parmi nous !

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Notes d'auteur. Cette histoire reprend les évènements de Stargate Universe jusqu'à l'épisode 19 de la saison 2. De là, elle diverge du canon. Ce projet risque d'être long, vous êtes prévenus. L'histoire est racontée du point de vue de Young mais le personnage principal est sans doute Rush. Stargate appartient à la MGM, je ne fais que l'emprunter. Je ne gagne absolument rien à écrire cette histoire.

Avertissements. Cette fic versera dans le Young/Rush. Le pairing se construira très lentement. Et quand je dis Young/Rush, j'entends Young SLASH Rush, c'est à dire une relation entre hommes. Si ce genre de choses vous déplaît, ne lisez pas. Le ton et les thèmes risquent aussi d'être assez glauques.

Annexes. Histoire de ne prendre personne au dépourvu, je préfère prévenir : ce chapitre mérite un rating M. L'une des dernières scènes est particulièrement intense. N'allez pas vous imaginer des choses. Elle n'est pas classée M pour les raisons classiques – violence, sexe, … Il n'empêche que je ne la conseille qu'aux lecteurs avertis. Ce chapitre est en partie inspiré de la chanson « The Funeral » de Band of Horses.

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Force over Distance

Chapitre 12

L'équipe scientifique formait un cercle autour de l'appareil désormais méconnaissable, les débris tordus et noircis encore éparpillés à l'intérieur du champ de force que Rush avait réussi à activer à la dernière seconde. Greer s'était relevé et son regard faisait des allers-retours circonspects entre le champ et Rush qui, assis à quelques mètres de la barrière énergétique, s'appuyait lourdement sur ses bras tremblants.

Young observait le scientifique, essayant d'évacuer le stress angoissé des dernières minutes et de chasser le curieux sentiment de fierté qui l'étreignait. Sentiment qui, il en était sûr, n'avait pas lieu d'être.

« J'espère vraiment que ce truc n'était pas d'une importance vitale » commenta Brody.

« Et on peux savoir d'où sort ce champ de force exactement ? » demanda Eli en jetant un regard perçant à Rush.

Rush lui retourna un coup d'œil hautain ou, du moins, aussi hautain qu'il le pouvait dans la mesure où il était vautré aux pieds de la personne qu'il cherchait à regarder de haut. « Le Destiny est parfaitement capable de gérer une surcharge aussi dérisoire. C'est un protocole de sécurité élémentaire. »

« Élémentaire, mes fesses. C'est sceller la salle qui aurait été un protocole normal » rétorqua Eli. « Pas créer un champ de force à partir de rien exactement à l'endroit où il fallait pour protéger tout le monde. »

« Ne sois pas ridicule » fit Rush d'un air dédaigneux. « Les champs électromagnétiques ne sont pas générés à partir de rien. Ils... » Rush s'interrompit, cligna des yeux et secoua la tête comme pour y mettre un peu d'ordre. « Ils sont créés par interaction entre charges électriques de potentiel inégaux ou à partir de champs magnétiques alternatifs, ce qui... »

« Épargnez-moi les leçons de physique » cingla Eli. « Cette salle n'est équipée d'aucun dispositif susceptible de générer des déplacements de charges par différence de potentiel, sans parler de créer un champ alternatif. Par autour d'une surface circulaire comme celle-ci en tout cas. C'est mécaniquement impossible. D'accord, les murs ont la propriété de concentrer ou de disperser les charges mais... »

« Où est-ce que vous voulez en venir, Eli ? » demanda sévèrement Young en s'avançant pour attirer l'attention du jeune homme.

« Colonel, j'essaye simplement de démontrer que... » Young lui jeta un regard noir. « Que le Destiny est plus, hm, malin qu'on le pensait. »

« C'est une évidence » conclut sagement Young. « Bien, je veux cette salle scellée et interdite au public jusqu'à nouvel ordre et, par pitié, plus d'expédition d'exploration sans mon feu vert. Suis-je clair ? »

Les fautifs hochèrent la tête d'un air contrit. Satisfait, Young se retourna et s'agenouilla près de Rush.

« Tout va bien, Cassidy ? » s'enquit-il en attrapant le scientifique par le bras pour l'aider à se redresser. Rush grimaça et, à travers le lien, Young sentit sa douleur, brève mais intense. Il lâcha immédiatement son bras. « Qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda-t-il.

« Quelqu'un m'a presque déboîté l'épaule, voilà ce qui s'est passé. »

Young se mordit les lèvres. Il se doutait parfaitement de l'identité de l'agresseur. Il essaya de couper court à une nouvelle séance d'auto-flagellation mais trop tard. Il sut à la façon dont Rush leva les yeux au ciel que le scientifique avait perçu au moins en partie sa culpabilité.

« Étant donné qu'à ce moment là, je pointais votre propre flingue sur votre tête, votre réaction se justifiiait. Je dirais même qu'elle aurait pu être plus expéditive. »

Young le regarda fixement, essayant de déterminer s'il était sérieux ou s'il se moquait de lui.

« Véridique, colonel » confirma Greer en s'accroupissant à côté d'eux. « Il l'a vraiment fait. »

« Nom de dieu » marmonna Young en se grattant le menton. « Mais combien de fois vous avez... » Il s'interrompit et fit un geste de main circulaire pour désigner les boucles temporelles, ou quel que soit le nom qu'il fallait attribuer à ces aberrations.

« Vingt-huit » répondit tranquillement Greer. Son regard glissa un instant sur Rush pour s'assurer que Young avait bien compris ce que ce nombre impliquait. « Presque huit heures à revivre les mêmes dix-sept minutes et au moins douze bornes d'allers-retours entre ici et vos quartiers. »

« Sergent » ordonna Young. « Partez devant. Mettez TJ au courant de ce qui s'est passé. Pour elle, il doit encore être neuf heure du matin. On vous rejoindra dès qu'on le pourra. »

Greer hocha la tête et sauta sur ses pieds après avoir administré une grande claque amicale dans le dos de Rush. Le scientifique grimaça.

« On dirait que vous vous êtes fait un nouvel ami » commenta sèchement Young.

« A l'insu de mon plein gré, je vous prie de me croire. »

« Allez » fit Young en remarquant que les paupières de Rush commençaient à se faire lourdes. « Il est grand temps de vous sortir d'ici. »

Rush le sentit changer de position et devina ce qu'il s'apprêtait à faire Ses yeux se rouvrirent brutalement. « N'y pensez même pas » cingla-t-il. « Il est absolument hors de question que vous me portiez où que soit dans ce foutu vaisseau. Je me fiche de ce que vous pensez et de l'endroit où vous estimez ridiculement nécessaire de m'emmener. Je marcherai. »

Young soupira. « Je ne peux même pas prétendre être surpris. Faites donc comme vous voulez. »

Leur progression fut aussi lente et laborieuse que l'avait imaginée Young. Il n'eut pas d'autre choix que de bloquer partiellement les sensations qu'il recevait du scientifique, sans quoi il aurait été incapable de tenir sur ses propres jambes. Et, évidement, cette barrière entre eux, aussi minime soit-elle, n'aidait pas Rush à coordonner ses mouvements. Plus alarmant encore, il perdait en cohérence au fur et à mesure que les minutes défilaient. Young pouvait entendre ses pensées balancer entre l'anglais et l'Ancien.

« Ce serait plus simple pour nous deux si vous me laissiez vous porter » grogna Young.

« Vos tendo is. Vos animadverto quis venio. »

« Ouais, c'est ça. Je parie que c'était une remarque gratuitement méchante. Non mais regardez-vous. Vous êtes trop déconnecté pour parler correctement anglais mais vous arrivez encore à me casser les pieds. Dans tous les sens du terme. Bon sang, vous êtes un boulot à temps plein. »

L'ombre d'un sourire passa fugitivement sur le visage de Rush.

Ils avaient parcouru la moitié du chemin qui les séparait de l'infirmerie quand ils passèrent devant la salle du fauteuil. Ils ne s'étaient même pas approchés des portes mais celles-ci s'ouvrirent dans un chuintement, les faisant sursauter tous les deux.

Young aperçut le fauteuil du coin de l'œil et, soudain, il fut submergé par l'envie irrépressible d'entrer dans la salle. Sa bouche était sèche, ses paumes étaient moites. Dans un même mouvement, il s'arrêtèrent en face des portes et s'abîmèrent dans la contemplation de la lumière tamisée qui régnait à l'intérieur.

C'était magnifique.

Comment ne l'avait-il pas remarqué plus tôt ? Comment avait-il pu avoir peur de cette interface ? Elle était élégante. Parfaite. Conçue pour remplir de nobles fonctions – une porte ouverte sur la connaissance, sur la compréhension de l'univers, sur les secrets que recelait le vide sidéral. L'âme du Destiny reposait dans cette salle, profondément enfouie dans l'interface. Elle les avait attendus pendant des millénaires.

Elle les attendait encore. Elle l'attendait lui. L'appelait. Le suppliait de la soulager de son écrasante solitude.

Young s'avança d'un pas, entraînant Rush dans son sillage. Il voulait la toucher. Il fallait qu'il la touche. Il devait juste... Il suffisait...

Rush perdit conscience. Ses genoux cédèrent sans prévenir, son bras glissa des épaules de Young qui ne le soutenait plus que partiellement et le colonel ne put rien faire pour amortir sa chute. Le choc ramena Young à la réalité et l'envie impérieuse de toucher le fauteuil disparut en même temps que sa prise sur le bras du scientifique.

Il tituba légèrement avant de retrouver son équilibre. L'horreur que lui inspirait l'interface était de retour et elle redoubla quand il réalisa que ce n'était pas lui qu'elle avait appelé mais Rush qui, même affalé par terre et à bout de force, cherchait encore à la rejoindre. Young avait eu de la chance, beaucoup de chance. Si Rush ne s'était pas physiquement effondré sous la pression mentale que le fauteuil exerçait sur lui, s'il avait eu l'énergie de se précipiter dessus au lien de s'évanouir, Young n'aurait pas pu le retenir.

Bon sang. Dans l'état où il se trouvait quelques minutes plus tôt, il l'aurait même aidé à se jeter dans la gueule du loup.

Young s'agenouilla à côté de Rush, agrippa sa veste à pleines mains et le traîna manu militari jusque dans le couloir. Ensuite, il referma les portes, frappant le panneau de contrôle plutôt que d'appuyer normalement dessus.

Même hors de vue, le fauteuil continuait d'exercer son attraction insidieuse, comme si la proximité de Rush suffisait à la maintenir active.

« Vous ne pouvez pas vous calmer, hein ? Dix foutues minutes, c'est trop vous demander ? »

« Vous ne comprenez pas. Je dois la rejoindre » marmonna Rush sans le regarder. « Je dois rejoindre l'IA. Laissez-moi y aller. »

Young se permit d'effleurer les pensées de Rush. L'attraction du fauteuil troublait tout, chaque raisonnement, chaque idée. Tout était faussé. Le moindre espace disponible était envahit, infecté. Y compris les pensées de Young. Il se retira précipitamment à la périphérie de l'esprit de Rush, hors de portée, mais le scientifique... Le scientifique ne pouvait pas l'imiter. Il n'avait nulle part où aller, nulle part où se cacher. La totalité de sa structure cognitive était corrompue par le désir, par le besoin, d'utiliser l'interface. Young arrivait à peine à reconnaître son esprit.

« Est-ce que vous savez où vous êtes ? » lui demanda doucement Young. « Qui vous êtes ? »

« Peut-être que... Peut-être que si je reviens dans moins de douze heures, elle sera encore vivante... »

« Mauvaise réponse » cingla Young en obligeant le scientifique à se relever. Rush réagit à peine.

Quand ils atteignirent enfin le seuil de l'infirmerie, les bras de Young l'élançaient abominablement. Greer et TJ ne remarquèrent pas immédiatement leur présence. Assis sur des couchettes jumelles, les deux soldats discutaient à voix basse, un air conspirateur sur le visage. Young se racla la gorge. Greer et TJ levèrent les yeux dans un même mouvement et Greer se précipita pour l'aider à porter le scientifique jusqu'au lit le plus proche.

« Qu'est-ce qui lui est arrivé ? » demanda le sergent d'un ton inquiet. « Je ne pensais pas qu'il était dans un état aussi pitoyable, sinon je n'aurais jamais... »

Young secoua la tête. « Il ne l'était pas. Ça n'a rien à voir avec vos aventures de ce matin. C'est autre chose. »

« Génial » grogna Greer, la mâchoire contractée. « Manquait plus que ça. »

Ils allongèrent Rush sur la couchette en suivant les instructions de TJ.

Ses sourcils étaient froncés et son expression s'assombrit quand elle prit le pouls. « Vous auriez dû me demander de descendre, pas le ramener ici » siffla TJ. « Il est inconscient depuis combien de temps ? »

« Environ deux minutes » répondit Young en la regardant dégainer un tensiomètre dont elle ouvrit le velcro d'un coup sec. « Mais ce n'était pas... »

TJ ne l'écoutait déjà plus. « Eh » dit-elle à l'attention de Rush en tapotant sa joue. « Eh, réveillez-vous. » Les paupières du scientifique frémirent et le ton de TJ changea radicalement. « Dr Rush, vous m'entendez ? »

« Tamara » marmonna-t-il en essayant maladroitement d'attraper son poignet. Elle prit sa main dans la sienne et la tint fermement avant de la reposer sur le matelas. « Tamara, il faut que j'y aille. »

En dépit de son état, Rush essaya de se redresser en position assise. Greer et Young l'en empêchèrent le plus doucement possible. Ils n'eurent pas besoin d'y mettre beaucoup de force et Rush ne parut même pas les remarquer.

« Où est-ce que vous devez aller ? » demanda TJ d'un ton apaisant en inclinant sa tête en arrière pour examiner ses yeux, éclairant successivement ses deux pupilles avec un stylo-lampe.

« Il faut absolument que j'entre en interaction avec le processeur principal. »

« Il veut s'asseoir dans le fauteuil » traduisit succinctement Young. Les yeux de TJ s'agrandirent. « Techniquement, nous n'avons fait que passer à côté de la salle du fauteuil. Juste passer, bon sang. Rush est devenu comme fou. J'ai regardé dans son esprit. Plus rien n'existe à part cette... cette envie irrépressible d'entrer et de se servir de l'interface. J'ai failli ne pas réussir à le retenir. »

« Tamara » appela Rush. « S'il vous plaît. Je vous en prie, laissez-moi y aller. Je ne peux pas l'abandonner là-bas. Toute seule. A m'attendre. Elles m'ont toujours... » Il s'interrompit, momentanément incapable de poursuivre. « Toutes les deux. Elles m'attendent encore, vous comprenez ? »

Young sentit les pensées du scientifique se tourner vers Gloria et, à cet instant, il se demanda si Rush arrivait encore à faire la différence entre sa femme et l'IA du Destiny. Rush déglutit, son regard passant de Greer à TJ, de TJ à Young, de Young à Greer sans interruption ni logique.

TJ jeta un regard hésitant à Young.

Il observa le scientifique un long moment. Les pensées de Rush devenaient moins confuses au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient mais son besoin désespéré de rejoindre le fauteuil était toujours aussi puissant, réussissant même à affecter Young à travers le lien.

« Mettez-le sous sédatifs » murmura Young. TJ hocha discrètement la tête, se pencha en avant sans mouvement brusque et sortit une petite fiole de sa trousse de secours.

« Tamara » répéta Rush avec insistance.

« Je suis juste à côté de vous » lui répondit-elle gentiment. « Je ne vais nulle part. Par contre, si, vous, vous tenez vraiment à sortir d'ici et à aller la chercher, vous allez devoir me laisser faire ce qu'il faut pour vous remettre sur pieds. D'accord ? » Elle déboucha la fiole qui, dans une vie antérieure, avait sans doute contenu un échantillon de shampoing. « Buvez. Vous vous sentirez mieux » assura-t-elle d'une voix apaisante en lui tendant la minuscule bouteille et en l'aidant à s'asseoir pour qu'il puisse en avaler le contenu. Il la vida d'une traite sans poser de question.

« Combien de temps ? » lut-elle sur les lèvres de Young.

Elle leva discrètement ses dix doigts puis fourra une barre énergétique dans la main de Young. « Essayez de lui en faire avaler deux ou trois bouchées avant qu'il... » Elle fit un geste parlant avec sa main pour compléter sa phrase, surveillant Rush du coin de l'œil pour vérifier qu'il ne suivait pas leur discussion. Ce qui n'était manifestement pas le cas. Désœuvrée, elle entreprit de vider son sac et empila soigneusement gazes, ciseaux et bandes sur la table de chevet.

Rush avait vaillamment avalé le tiers de sa barre énergétique quand le breuvage de TJ commença à faire effet. Et, malheureusement, il était encore suffisamment alerte pour réaliser que quelque chose ne tournait pas rond.

« Vous m'avez drogué ? » marmonna-t-il d'un air indigné en refusant le morceau de barre chocolatée que lui présentait Young.

« En effet » confirma calmement Young. Il fit courir ses doigts le long du bras de Rush d'une façon qu'il espéra rassurante.

« Pourquoi... » Rush s'interrompit, peinant à formuler une phrase complète. « Pourquoi vous avez fait ça ? » termina-t-il avec difficulté. L'incompréhension et l'épuisement évidents du scientifique serrèrent le cœur de Young. Il se sentit soudain très las.

« Parce que je ne voyais pas d'autre moyen de vous empêcher de retourner là-bas » répondit franchement Young.

« Vous ne comprenez pas » marmonna Rush. Sa diction avait perdu la note acerbe qui la caractérisait. « Ça va bientôt faire... vingt-quatre heures que je ne l'ai pas vue. Elle n'a jamais disparu aussi longtemps. Jamais. J'aurais dû commencer à la chercher hier. Je n'aurais jamais dû vous laisser me convaincre... »

« Rush » l'interrompit Young d'une voix douce mais insistante. « Vous n'êtes pas en état de faire quoi que ce soit. »

« Il le faut. »

« Je sais » dit Young en rapprochant sa chaise de la couchette où ils avaient allongé le scientifique. « Je sais que vous êtes le seul à pouvoir le faire. C'est juste que... Ne vous servez pas du fauteuil. Pas maintenant. »

« C'est une personne » s'indigna Rush. « Pas une foutue machine que vous pouvez simplement éteindre quand ça vous chante. »

« C'est un vaisseau, Rush. Rien qu'un vaisseau. C'est vous qui êtes une personne. »

« J'étais sûr que vous diriez ça. J'en étais sûr. » Rush pressa une main tremblante sur son front, essayant tant bien que mal de rassembler ses idées. Young pouvait sentir son esprit se déliter, écartelé entre l'attraction perpétuelle du Destiny et sa propre emprise, aussi impitoyable que celle du vaisseau lui-même. « Laissez-moi y aller. S'il vous plaît. » Rush était trop exténué pour projeter mais sa main glacée resserra sa prise sur le poignet de Young.

« Vous êtes hors-jeu, Rush. Vous n'arrivez même pas penser clairement. »

Rush ne répondit pas. Ses pensées se résumaient à un pathétique tourbillon d'images alors qu'il luttait pour rester conscient.

« Soyez raisonnable » insista doucement Young. « N'essayez pas de résister. »

« Ne me dites pas ce que je dois faire. Ni maintenant, ni jamais. Je ne suis pas un de vos soldats » rétorqua Rush d'une voix pâteuse. Ses pensées perdaient en cohésion au fil des secondes. Les images ne tourbillonnaient plus, elles flottaient mollement dans sa tête, certaines issues de sa propre mémoire, d'autres ne lui appartenant définitivement pas. Elles se contentaient de défiler les unes après les autres, sans logique apparente. Le Dr Perry esquissant tristement un demi-sourire, le visage baigné de larmes. Un téléphone portable posé sur une tablette dans une pièce envahie de chiffres. David Telford se penchant dangereusement vers lui, les mains sur ses épaules.

Encore une fois, l'envie d'interroger Rush au sujet de Telford frappa intensément Young. Et, encore une fois, il y résista.

« Greer » murmura Young. Il glissa un regard en direction du sergent qui l'observait avec une expression parfaitement neutre. « Prenez votre après-midi. Reposez-vous. » Greer était suffisamment subtil pour reconnaître un ordre quand il en entendait un. Il hocha la tête en se levant de la couchette où il s'était assis.

« Faites attention à vous Doc » dit-il en serrant gentiment l'épaule de Rush en partant.

Rush s'entêtait à garder les yeux ouverts, mettant à contribution la moindre parcelle d'énergie encore présente dans son organisme pour rester conscient.

« Dites-moi quelque chose » exigea soudain Young. Il espérait que s'il arrivait à distraire suffisamment le scientifique, il finirait par lâcher prise et tomber de sommeil.

« Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? »

« Ce que vous voulez. N'importe quoi. Je ne sais pratiquement rien de vous. Parlez-moi de vous. »

« Il n'y a rien à dire. »

« Je n'y crois pas une seconde » répondit Young avec scepticisme. « Racontez-moi... Je ne sais pas. C'était comment, votre première rencontre avec Gloria ? »

« Pluvieux » murmura Rush et, contre sa volonté, une pluie battante s'abattit dans son esprit, noyant toutes ses pensées à l'exception d'une seule. Un souvenir. L'eau tombait drue sur une petite rue où Young n'avait jamais mis les pieds mais, même sans la connaître, il sut d'instinct qu'elle se trouvait à Oxford. Puis Young la vit. Gloria. Elle s'était avancée à petits pas pressés sur le trottoir, son manteau d'un bleu pâle et ses cheveux clairs détrempés par la pluie. Elle n'avait pas de parapluie.

« Vous en aviez un, vous ? » demanda Young. TJ leva les yeux de la table de chevet où elle effectuait son inventaire, prise au dépourvu par l'incongruité de la question.

« Un parapluie ? Bien sûr que non. Pour qui vous me prenez ? »

La journée touchait à sa fin, le ciel gris s'assombrissait au fur et à mesure que le soleil déclinait derrière l'épaisse couverture nuageuse et tous deux s'étaient réfugiés sous le Pont des Soupirs qui enjambait New College Lane pour attendre la fin de l'averse.

« Romantique » commenta Young.

« La ferme » marmonna Rush d'un ton qui manquait cruellement d'animosité. Dans son esprit, le souvenir se fragmenta, se délita et il lâcha enfin prise pour sombrer dans l'inconscience.

Young soupira de soulagement et posa une main moite sur son front quand il croisa le regard de TJ.

« Grand Dieu » souffla-t-elle. « Mais qu'est-ce qui se passe encore ? »

« Le vaisseau essaye d'attirer Rush dans le fauteuil, il lui a littéralement implanté cette idée dans le cerveau. En tout cas, c'est l'impression que ça donne. » Young se laissa aller contre la couchette, les coudes appuyés sur le matelas et la tête entre les mains. « Bon sang. J'arrive encore à le sentir, TJ. Même quand il est inconscient. »

TJ entreprit de remplacer les bandages éventrés autour des poignets de Rush. Sans être un expert, Young pouvait dire qu'ils guérissaient rapidement – bien plus rapidement qu'il avait osé l'espérer étant donné que le scientifique ne les ménageait absolument pas.

« Ils guérissent vraiment bien » murmura TJ qui semblait penser la même chose.

« Trop bien ? »

« Non » répondit catégoriquement TJ. « Rien à voir avec ce qu'on a connu avec Chloé. Cette guérison reste dans les limites de ce qui est humainement possible. D'accord, elle est peut-être un peu rapide mais... » Elle haussa les épaules. « Avec ces modifications génétiques, on ne peut vraiment pas savoir à quoi s'attendre. »

Ils restèrent silencieux pendant que TJ terminait les dernières vérifications d'usage.

« Donc » reprit-elle d'un ton hésitant. Elle s'était visiblement décidée à poser la question qui lui brûlait la langue. « Il va devoir se resservir du fauteuil, pas vrai ? »

Young hocha la tête. « Si le vaisseau continue de... lui faire subir ce qu'il est en train de lui faire subir, on ne pourra pas l'empêcher d'utiliser l'interface. A moins de le garder sous sédatifs indéfiniment. Ou de l'attacher au lit vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

« Ce qui n'est pas une option » intervint fermement TJ avec un regard noir qui sous-entendait qu'elle l'en croyait capable.

« Non, ce n'est pas une option » confirma Young. « Si vous pouviez ressentir ce que c'est comme moi je le ressens... » Il secoua la tête. « Quelque heures à ce régime rendrait n'importe qui fou à lier. Rush compris. Si on laisse faire, il va finir par perdre la tête. Ou ce qu'il en reste » termina-t-il sombrement.

« J'avais compris » fit TJ en s'attelant à délacer les chaussures de Rush.

« Combien de temps va-t-il rester inconscient ? » demanda Young.

« Jusqu'à demain matin, grand maximum » répondit TJ. « A supposer qu'il métabolise ce que je viens de lui donner au même rythme que Volker et Greer, et ce n'est pas dit. »

Young hocha la tête et la regarda retirer avec précaution la ranger gauche de Rush. « Aïe » grimaça-t-elle. « La chaussette est venue avec. Ce n'est pas bon signe. »

Il fallut presque une heure à TJ pour nettoyer et rebander les pieds de Rush. Elle ne put même pas refaire les points de suture de son pied gauche. Le scientifique l'avait tellement sollicité que les bords de la plaie s'étaient espacés au point qu'il n'était plus possible de recoudre.

Une fois de plus, Young dut dîner à l'infirmerie. Il imaginait déjà les rumeurs qui devaient courir sur son compte – il faudrait qu'il ait une sérieuse discution avec Eli pour se tenir au courant de ce qui se disait dans les coursives du Destiny. Il était certain que Wray, Eli, TJ et Greer faisaient leur possible pour endiguer les inévitables commérages et les théories bancales mais, sans explication valable à fournir à l'équipage, ils ne pourraient pas indéfiniment empêcher les gens de s'imaginer des choses.

Cette nuit-là, Young dormit à nouveau à l'infirmerie.

Le lendemain matin, il avala à contre-cœur le petit-déjeuner que TJ lui apporta et s'attela à la lecture des derniers rapports que lui avait remis l'équipe scientifique. Il en était à peu près à la moitié quand il remarqua Eli et Greer à l'entrée de l'infirmerie.

« Sergent, Eli » les accueillit Young en refermant son ordinateur portable.

« Salut » répondit Eli. « Greer m'a parlé de hm... de la dernière trouvaille de notre fauteuil national. Comme si avoir le fauteuil-de-l'Enfer-qui-agresse-les-gens ne suffisait pas, il paraît qu'on a aussi l'horrible-fauteuil-héroïne-qui-rend-les-gens-accros. Vous voulez le fond de ma pensée ? Ça craint. Vraiment. Enfin bref. Greer et moi, on est juste venu voir comment vous vous en sortez. »

Young soupira et coula un regard en direction de Rush. « Ça pourrait être pire, je suppose. »

« Hm, ouais. Ça peut toujours être pire » grommela Eli. « Si ce vaisseau m'a appris un truc, c'est bien ça. »

« Qu'est-ce que vous comptez faire, colonel ? » intervint Greer.

Young passa une main impuissante sur son visage et ressentit une brève douleur dans ses doigts meurtris. « Je vais le laisser faire ce qu'il a à faire. »

« Sans offense, ça m'a tout l'air d'être une très mauvaise idée » commenta Eli. « D'un point de vue extérieur et parfaitement objectif, je veux dire. Ou du moins, du point de vue de quelqu'un qui a toute sa tête. »

« Quand ? » demanda simplement Greer.

« Dès qu'il se réveillera. » Young s'appliqua à croiser le regard d'Eli. « Qu'est-ce que vous pouvez me dire à propos du programme tampon dont il s'est servi la première fois qu'il s'est assis dans le fauteuil ? Celui qu'il a mis au point avec Brody ? »

« J'ai essayé d'y jeter un œil quand ils nous ont renvoyés sur le vaisseau » dit Eli. « Mais tout ce qui touche à ce programme est solidement verrouillé. Ce que je veux dire, c'est que l'unique exemplaire est enregistré dans l'ordinateur de Rush et qu'il l'a protégé par un mot de passe. Au final, je n'ai pu apprendre que deux choses. Numéro un : le fichier ne pèse pratiquement rien donc aucune chance que ce soit quelque chose de très élaboré. Numéro deux : il est absolument impossible que ce programme fonctionne comme Brody me l'a expliqué parce que créer un programme tampon capable de transformer un flux d'information en rêves, autrement dit de générer une interface onirique, relève de la science fiction. Même pour Rush. »

Young esquissa un léger sourire. « Donc le bon Dr Rush n'était pas franc du collier quand il nous a parlé de ce programme tampon. Quelle surprise. A votre avis, à quoi sert ce programme alors ? »

« Oh, il sert vraiment à ralentir la vitesse du transfert, aucun doute là-dessus » assura Eli. « Mais il ne fonctionne certainement pas comme Rush a voulu nous le faire croire. »

« Venez-en au fait, Eli » s'impatienta Young.

« Écoutez, il n'a pas pu créer une interface, quelle qu'elle soit, avec un programme aussi léger. Ce truc n'est même pas suffisant pour seulement modifier d'un iota le fonctionnement du fauteuil. Je suis persuadé qu'il misait sur quelque chose de complètement différent pour protéger son esprit. »

« C'est aussi mon avis » acquiesça Young. « J'ai mon idée là-dessus. »

« Ah vraiment ? » fit Eli d'un air narquois.

« Je vous en parlerai plus tard. Ce que je veux savoir, c'est si ce programme pourrait aider Rush à sortir de ce fauteuil en un seul morceau. »

« Pourquoi vous ne lui posez pas directement la question ? »

« Parce que ça m'étonnerait qu'il soit en possession de tous ses moyens quand il se réveillera. Ce sera déjà miraculeux s'il arrive à aligner deux mots d'anglais. Écoutez, Eli. Apportez-moi son ordinateur portable. Peut-être que j'arriverai à déverrouiller le programme pour que vous puissiez y jeter un œil. »

« Il va vous haïr » commenta Eli avec un demi-sourire. Il avait déjà parcouru la moitié du chemin entre la couchette de Rush et les portes de l'infirmerie. « J'en suis. Pour le bien de l'équipage, le blabla habituel. »

Greer regarda Young d'un air sceptique. « Qu'est ce qui va vous arriver quand il se servira du fauteuil ? »

« Je suppose qu'on va devoir attendre d'y être pour le savoir » répondit sereinement Young.

-oOo-

Young passa le reste de la matinée et le début d'après-midi à essayer de ne pas penser à ce qui l'attendait. Se débarrasser du mot de passe de Rush ne lui avait posé aucune difficulté. Le scientifique avait eu la négligence de le taper à plusieurs reprises pendant qu'ils conversaient par la pensée et Young avait su d'instinct sur quelles touches appuyer. Il lui avait suffit de se concentrer et de laisser ses doigts courir sur le clavier.

« Original » avait été le premier commentaire qu'avait lâché Eli. « Je retire ce que j'ai dit. Ce programme est peut-être léger mais il est tout sauf simple. Et... » Il avait levé les yeux vers Young. « Ça me fait mal de l'avouer mais c'est la première fois que je vois ce langage-là. Jamais entendu parler de ça en programmation. »

« Alors il a vraiment créé une interface qui génère des rêves ? » avait questionné Young.

« Hm. Non. L'impossible est, comme le terme l'indique, impossible. Laissez-moi une minute. »

« Whoa » avait sifflé Eli au bout d'une demi-douzaine de minutes. Il avait croisé le regard Young. « Ce programme est vraiment sophistiqué. »

« Vous avez l'air surpris » avait fait remarquer Young.

« Oui. Enfin, non. Je veux dire... Le truc, c'est que... Voilà. Rush est très intelligent. Vraiment très intelligent. C'est juste que je le soupçonne de se croire encore plus intelligent qu'il ne l'est vraiment. Parce que, franchement, il a un gros problème avec les maths. Okay, il déteste qu'on le lui fasse remarquer et il soutient mordicus qu'il les maîtrise parfaitement mais... Sérieux, est-ce que vous avez vu combien de personnes il exploite pour faire les calculs compliqués à sa place ? »

Young avait levé un sourcil.

« Mais ça... » avait poursuivi Eli. « Ça n'a absolument rien à voir avec des maths classiques. »

« Et en quoi ? » avait demandé Young.

« Ici, il se sert d'une variante de la théorie de la récursivité pour se définir lui-même comme un ensemble à fort degré d'insolubilité. C'est... c'est du lourd. »

« Bordel, Eli » avait grondé Young. « Faites un effort, qu'on y comprenne quelque chose. »

Eli avait haussé les épaules. « Je voulais juste vous donner une idée de la complexité de ce qu'il a fait. Concrètement, si je ne me trompe pas, ce programme sert à empêcher le Destiny de pénétrer dans sa tête. Autrement dit, il lui permet de naviguer dans les serveurs, au sens informatique du terme, tout en interdisant au vaisseau de faire la même chose dans sa propre tête. Les données personnelles nécessaires pour créer cette interface ont forcément été fournies par Rush lui-même, étant donné que le programme fait tampon en interdisant toute interaction directe. Quant au processus neural sollicité, mystère et boule de gomme. Je suppose que la consultation des données survient sur un plan mental proche de l'inconscience. »

« Donc il a bel et bien créé une interface qui génère des rêves » avait résumé Young.

« Non. Pas tout à fait. Je vous accorde que c'est presque ça mais... » Eli avait balayé la question d'un geste agacé. « On s'en fiche. Ce qui compte, c'est que, maintenant, on est fixés : ce programme ne nous sera d'aucune utilité. Si le but est de retrouver l'IA, on ne peut pas s'en servir. Je suis persuadé qu'elle ne se montrera que si l'interaction est directe. »

« Très bien. Merci, Eli. »

« Prévenez-moi quand vous serez prêt à le mettre dans le fauteuil. Je viendrai aider. À surveiller les écrans de contrôle, à manipuler les consoles. Ce genre de choses. »

Young avait hoché la tête et Eli s'était préparé à partir.

« Juste une chose » s'était-il ravisé. « Je déteste jouer les oiseaux de mauvais augure mais... Il faut bien que quelqu'un le fasse. Ce programme... » Il avait désigné l'ordinateur d'un doigt accusateur. « Ne constitue absolument pas une protection contre ce qui est arrivé à Franklin. A savoir, une overdose de données. En fait, c'est une protection contre le phénomène inverse. Il ne protège pas l'esprit de Rush des intrusions, il le protège des fuites. Il empêche le Destiny de se l'approprier comme partie intégrante de ses systèmes. Et ça, c'est une excellente défense contre ce qui a quand même finit par lui arriver. Ce qui me fait dire qu'il savait exactement à quoi s'attendre en s'asseyant dans le fauteuil. »

Young avait soupiré.

« Ouais » avait marmonné Eli en se tournant vers les portes. « Je ne vous le fais pas dire. »

-oOo-

Rush se réveilla aux alentours de quatorze heure trente alors que TJ commençait à s'inquiéter du temps qu'il avait passé inconscient. Young l'avait deviné à la façon dont elle s'était obstinée à organiser et réorganiser leur maigre pharmacie durant l'heure précédente, mettant ses nerfs à rude épreuve.

Les premiers gestes de Rush furent évidemment d'arracher sa perfusion et d'essayer de se lever. De ce que Young entrevoyait de ses pensées, il n'y avait rien eu de prémédité là-dedans, il l'avait fait de façon parfaitement mécanique.

« Tout doux » fit Young en franchissant la distance qui les séparaient en trois grandes enjambées.

/Il faut que j'y aille / projeta férocement Rush. Quand Young empoigna le bras du scientifique pour lui enjoindre de se tenir tranquille, il put sentir l'attraction du fauteuil atteindre un niveau absolument insupportable.

/On va y aller / assura-t-il en lui projetant son intention pour prouver sa bonne foi. Il avait espéré que la promesse aiderait Rush à reprendre ses esprits mais elle n'eut guère l'effet escompté. Le scientifique n'en récupéra pas pour autant sa cohérence.

« Vous croyez qu'il est en état d'avaler quelque chose ? » demanda TJ en apparaissant aux côtés de Young. « Il faudrait vraiment qu'il mange. »

« Je ne pense pas, TJ » répondit Young. Il tourna un regard désolé en direction de Rush et finit par capituler, le laissant se redresser en position assise. « Il serait capable de nous mordre si on prend le risque d'essayer. »

« D'accord » fit simplement TJ en passant la lanière de sa trousse de secours sur son épaule. « Allons-y. Ne perdons pas de temps. » Elle sortit sa radio pour informer Greer et Eli qu'il se dirigeaient vers la salle du fauteuil.

Young dut limiter ses contacts mentaux avec Rush. Il ne pouvait pas se permettre de céder lui aussi à l'attraction du fauteuil. Et si cela impliquait de traîner un Rush à moitié inconscient dans les coursives du Destiny, eh bien, ainsi soit-il. A la vérité, la faiblesse du scientifique lui facilita même la tâche. Il devenait possible de le porter sans essuyer un déluge de protestations. C'est soutenu d'un côté par Young et de l'autre côté par Greer, qui les avait rejoint avec Eli, que Rush fit la quasi-totalité du trajet.

Arrivés à destination, ils n'eurent pas à ouvrir les portes. La salle les attendait, écrans allumés et interface ronronnante. Young pouvait à peine respirer tant l'envie de la toucher était écrasante. Et la pression mentale que subissait Rush était telle qu'il ne pouvait littéralement plus faire le moindre geste.

Les portes se refermèrent derrière eux.

« A partir de maintenant, je m'en occupe tout seul » jeta Young à l'attention de Greer. Le sergent recula vers le fond de la salle en hochant la tête.

« Faites attention à vous » lui enjoignit Eli quand il s'avança vers l'interface en entraînant Rush dans son sillage.

Young déposa doucement le scientifique dans le fauteuil, les muscles tremblants d'anticipation et le regard alerte, prêt à battre en retraite avec Rush sous le bras au moindre problème.

Rien ne se produisit.

Young se pencha en avant avec précaution et plaça le bras gauche de Rush sur l'accoudoir du fauteuil, passant le poignet dans le fer encore ouvert. Lentement, comme si le fauteuil essayait délibérément de n'effrayer personne, le bracelet en acier se referma autour du bras du scientifique. Young répéta l'opération avec le poignet droit puis avec les deux pieds avant de faire délicatement basculer la tête de Rush en arrière.

Les électrodes de l'interface neurale s'engagèrent dans un crac sonore qui fit sursauter tout le monde.

Young s'autorisa enfin à baisser complètement ses barrières mentales. Une intense sensation de soulagement le submergea immédiatement puis, sans le moindre signe avant-coureur, son esprit fut aspiré par celui de Rush.

« TJ. » Ce fut le seul mot qu'il eut le temps de prononcer avant que...

Ils sont violemment projetés dans l'obscurité nébuleuse du processeur central du Destiny. En plein dans sa conscience ou, peut-être, dans son subconscient. Le paysage mental dans son intégralité a clairement été emprunté à la mémoire de Rush et il... Non, ils. Ils partagent le corps de Rush, ils partagent leurs pensées et, pour la première fois depuis longtemps, elles sont claires, et libre de toute préoccupation douloureuse, et ils se trouvent dans cette pièce que Young a si souvent aperçue dans les souvenirs de Rush, et les rayons du soleil californien leur parviennent à travers la fenêtre, repeignant les murs d'un blanc éclatant. Non, aveuglant.

« J'en était sûr » marmonne Rush en s'adressant à la fois à Young, à lui-même et au Destiny, quel que soit l'endroit où il s'est dissimulé dans ce décor familier et en même temps étranger. « J'étais sûr qu'elle choisirait celui-là. »

Young n'a pas besoin de formuler sa réponse. Ils sont si proches. Rush peut ressentir sa confusion et, lui, il peut ressentir son appréhension. Ils sursautent à l'unisson quand un téléphone se met soudain à sonner.

Young s'avance pour décrocher et Rush essaye mollement de l'en empêcher.

/Ne faites pas ça./

/Mais ça s'est déjà produit / répond doucement Young en décrochant.

« Dr Rush ? Dr Forsythe à l'appareil. Je vous appelle au sujet de votre femme. »

« Oui ? »

« Elle n'en a plus pour très longtemps. J'ai pensé que vous aimeriez la voir une dernière fois. »

« Je comprends. Combien de temps... ? »

« Elle s'en ira probablement avant la fin de la journée. »

« Je vous remercie. »

Il accuse le coup, ses doigts agrippant le bord du bureau alors qu'il fixe le téléphone. Indécis. Tourmenté. Il jette un bref coup d'œil à sa montre, reporte son regard sur le bureau et fixe sans les voir les piles de papiers et de stylos entassés pêle-mêle. Parmi eux, une lame de cutter encastrée dans du plastique noir.

Il l'a gardée au cas où il changerait d'avis.

Il l'attrape et déboutonne sa manche de chemise, passant ses doigts sur la peau claire de son bras. Cherchant la bosse que doit former le transmetteur sous-cutané. Ce qu'il s'apprête à faire constitue une infraction aux règles bien plus importante que toutes celles qu'il a osé commettre jusque-là. C'est terriblement tentant. S'ouvrir le bras, retirer cette puce et leur dire à tous d'aller se faire foutre. Pour une fois.

Telford viendrait, c'est une certitude. Il l'arracherait manu militari au lit de mort de Gloria s'il le fallait.

Et puis, la partie de son cerveau qui a conscience de revivre un souvenir sait aussi que, la dernière fois, il a rencontré l'IA à l'hôpital. Il ne la trouvera pas là-bas une deuxième fois. Pas aujourd'hui.

Telford apparaît dans la pièce, téléporté par l'habituel faisceau lumineux qui se dissipe pour lui donner corps. Rush se trouve encore au même endroit, la manche déboutonnée et la main tenant fermement le cutter, quand il termine de se matérialiser. Telford le scrute, le regard noir, le visage absolument figé à l'exception d'un léger frémissement au coin des yeux.

« Je me doutais que vous alliez tenter quelque chose dans ce genre-là » souffle Telford et, ce n'est pas une hallucination de la part de Rush, sa voix semble peinée. Il est réellement attristé. Ou alors, il a pitié de lui. Ou autre chose encore. Rush s'en moque, il ne veut pas le savoir.

« Ça n'aurait jamais marché de toutes façons » soupire Rush. « N'est-ce pas ? »

La question est purement rhétorique mais Telford répond quand même. « Non. »

« David » supplie Rush en espérant faire resurgir le peu de bonté qui existe chez Telford. « S'il vous plaît. Ne me demandez pas de le faire maintenant. Pas aujourd'hui. Elle est... »

Telford lève une main impérieuse. « Nos services de renseignement sont formels. L'Alliance Luxienne compte lancer une attaque sur la base dès demain. »

« Quoi ? Comment peuvent-ils savoir... ? »

« On ne peut pas attendre » l'interrompt Telford. « Il faut le faire maintenant, Nick, et on ne peut pas se passer de vous. Avec un peu de chance, si tout se passe comme prévu, vous serez de retour dans moins de douze heures. » Pourtant, Telford n'ose pas croiser son regard. Peut-être qu'il n'est pas aussi sûr de ce qu'il affirme que ce qu'il veut lui faire croire. Peut-être qu'il sait déjà qu'il vient de proférer un mensonge. La deuxième possibilité, Rush ne l'a pas vue sur le moment. Elle lui est venue plus tard. Après l'irréparable.

Rush finit par hocher la tête. Il hait cet homme. Il se hait lui-même.

Ils se font téléporter sur le Dédale et, en moins de quelques secondes, il se retrouve plus loin de Gloria que quiconque sur Terre.

Il évite Telford autant que possible. Il troque ses vêtements civils pour l'ensemble noir qu'on persiste à lui apporter dès qu'il met les pieds dans un lieu exclusivement sous contrôle SG. Désormais, il est assis seul dans un couloir jouxtant l'hyperpropulsion et il attend, secoué par les vibrations du métal contre son dos, essayant de s'imprégner de la chaleur qui règne dans cette partie du vaisseau en dépit de la ventilation qui tourne à plein régime. C'est l'endroit le plus chaud et le moins fréquenté du Dédale, et c'est exactement pour ces deux raisons qu'il l'a choisi.

Il aurait dû savoir que personne n'échappe à Amanda Perry.

« Gloria ? » demande-t-elle doucement en arrêtant son fauteuil roulant au niveau de sa silhouette avachie. Il hoche la tête.

« Mon Dieu, Nick. Nick. Je suis tellement désolée. » Sa voix se casse et elle renonce à parler. Il devine que s'il lève la tête, il la verra pleurer.

Pleurer pour lui. Parce qu'elle pense que sa femme est morte. Il ne peut pas lui dire la vérité. Elle est si fragile. Il ne veut pas qu'elle sache que Gloria est toujours en vie et qu'elle l'attend. Qu'elle tient bon en espérant le voir une dernière fois alors qu'il ne reviendra probablement pas à temps. Gloria ne sait pas qu'il se trouve à des millions de trilliards de kilomètres d'elle et que, même à la vitesse de la lumière, l'élément naturel le plus rapide de l'univers, il lui faudrait des années pour parcourir la distance qui les sépare.

« Mandy » murmure-t-il en posant délicatement sa main sur celle inanimée d'Amanda. « Mandy, ne pleure pas. » Elle peut à peine se déplacer par elle-même, à peine respirer par elle-même. Il doute qu'elle soit suffisamment forte pour pouvoir se permettre de verser trop de larmes. « Ne sois pas triste, petite Miss Intello » dit-il pour essayer de lui redonner le sourire. Sa voix se casse quand il lève les yeux sur elle et sa maigre tentative tombe à plat.

Elle essaye de lui sourire.

Il essaye de lui sourire en retour.

Sans grand succès. Alors, ils se contentent de rester où ils sont, immobiles et silencieux, jusqu'à ce qu'ils sentent l'hyperpropulsion se désactiver. Jusqu'à ce que Telford vienne les chercher.

Ils se font téléporter tous les trois dans une vaste salle décorée dans le style répugnant d'Anubis. Au-dessus de leurs têtes, les murs disparaissent dans la pénombre, soutenant un plafond invisible. Ils peuvent à peine distinguer le sol sous leurs pieds mais Rush n'a pas besoin d'y voir. Il a déjà passé trop de temps dans cette antichambre lugubre. Il la connaît par cœur.

« Magnifique, n'est-ce pas ? » s'exclame Telford pour ce qui doit être la troisième fois. « Ce lieu a connu son plus grand succès. »

Rush ne répond pas. Il déteste cet endroit. Il déteste ce qu'il représente. Il prouve qu'Anubis considérait l'Ascension comme un processus scientifiquement explicable et donc possible à reproduire en laboratoire. Il lui rappelle qu'il existe un point commun entre lui et cet être quasi-démoniaque. Au final, ce n'est peut-être pas un hasard s'il est celui à avoir repris ses recherches. L'Ascension naturelle passe par une éthique et, en la matière, il n'est pas plus qualifié qu'un Goa'uld. Comme Anubis, il a préféré forcer le passage. Il est certainement la dernière personne à mériter un plan de conscience supérieur. En dehors de David, peut-être.

Il se passe une main dans les cheveux pour chasser les mèches qui lui retombent dans les yeux et il croise le regard de Mandy. S'ils avaient choisi en fonction de l'intégrité, c'est elle qui aurait dû être à sa place. Sa petite Miss Intello. Si enthousiaste, si optimiste en toutes circonstances. Il espère que ce qu'il va faire pourra au moins l'aider elle. Parce qu'il sait que, même s'il réussit, il sera trop tard pour sauver Gloria.

Mandy le regarde fixement avec une expression indéchiffrable.

« Ne fais pas ça » murmure-t-elle, trop bas pour que Telford puisse l'entendre. « S'il te plaît. »

« On en a déjà parlé » lui répond-t-il tout aussi doucement. « On est parvenus aux mêmes conclusions. Il n'y a pas d'autre moyen. »

« Maintenant qu'on est au pied du mur, je ne ne suis plus sûre de rien. Peut-être qu'on se trompe sur toute la ligne. Il y a quelque chose ici, quelque chose de mauvais, de corrompu. Cet héritage n'est pas le nôtre. Tu n'as pas à aller si loin. Tu ne devrais pas t'y sentir obligé » chuchote-t-elle rapidement en surveillant Telford du coin de l'œil. Il se dirige dans leur direction, ses pas résonnant dans la vaste antichambre.

« Je sais. » Il s'interrompt et se rapproche d'elle pour serrer délicatement son poignet inerte. « Tout va bien se passer. »

« Jure-moi que tu ne fais pas tout ça pour moi. »

« Mandy... »

« Jure le moi. »

« De quoi vous parlez ? » demande sèchement Telford en émergeant de derrière un impressionnant assemblage de moniteurs.

« Le Dr Perry aurait besoin d'être téléportée auprès d'un médecin » répond-il d'un ton apaisant. « Elle ne se sent pas bien. »

Telford hoche la tête et sort sa radio pour passer l'appel. Rush reporte son regard sur Mandy et il la voit secouer discrètement la tête. « Tu ne devrais pas rester tout seul ici. Pas avec lui » peut-il lire sur ses lèvres. « Ne m'oblige pas à partir. »

« Tu n'as pas besoin d'assister à ça » lui murmure-t-il en se penchant vers elle. « J'ai peur que ce ne soit pas très beau à voir. »

Elle secoue à nouveau la tête mais, avant qu'elle puisse argumenter davantage, le rayon téléporteur la fait disparaître.

Il reporte son attention sur Telford.

« Vous avez pris la bonne décision » assure le colonel avec l'absence de tact qui le caractérise. « Je n'ai jamais compris pourquoi vous teniez tant à l'emmener avec vous. Et puis... » Il fait un geste négligent de la main qui, Rush le devine, fait référence au fauteuil roulant. « Elle représente un sacré handicap. »

« Elle est brillante » rétorque-t-il. « Je ne vois pas en quoi c'est un handicap. »

« Si vous le dites. » Telford lui adresse un long regard par dessous ses sourcils froncés. « Au travail. Finissons-en rapidement, que vous puissiez retourner vous occuper de ce neuvième chevron qui vous obsède tant. » Et encore une fois, Rush remarque que le militaire fuit son regard, comme incapable de le regarder en face.

Rush a déjà fait toutes les modifications nécessaires. Il ne reste plus qu'à tester le résultat de ses efforts.

Il se dirige vers la vasque rectangulaire creusée dans le sol. A l'intérieur, une substance luit légèrement dans la pénombre. Il pose un genou à terre, sentant ses muscles se tendre sous le coup de l'anticipation alors qu'il retire tranquillement ses chaussures. Chacun de ses gestes est précis et efficace. Il peut sentir le regard acéré de Telford peser sur lui.

« Des nerfs d'acier en toutes circonstances, pas vrai ? » commente Telford. « Le sang-froid. C'est ce que j'aime chez vous. J'en suis encore à me demander comment vous avez atterri en science. Sérieusement. Vous n'auriez pas pu trouver mieux ? »

Il résiste à l'envie de lever les yeux au ciel.

« Un vrai gâchis » conclut Telford.

Il grimace légèrement. « Gâchis n'est pas le terme que j'emploierais. » Il enlève ses chaussettes et se redresse, le bas de son pantalon d'uniforme d'emprunt traînant sur le sol. Il est inutile de retarder l'inévitable alors il entre avec précaution dans le bassin. La substance luisante est en réalité un gel liquide qui ne tarde pas à détremper ses pieds et à imbiber son pantalon. Impassible, il s'avance lentement vers le centre de la vasque.

Le gel aura d'excellentes propriétés conductrices le moment venu.

« Paré ? » lui demande froidement Telford.

« Oui » répond-il succinctement.

« Vous êtes certain de ne pas vouloir utiliser le Dr Perry comme cobaye ? »

« Vous faites un bel enfoiré, David. »

« C'est l'hôpital qui se fout de la charité, Nick. »

Là-dessus, Telford déplie brutalement le coude et actionne le levier de commande grippé en y mettant toute sa force. Rush détourne le regard pour ne plus le voir, préférant fixer l'obscurité qui s'étend au-dessus de sa tête. Alors que l'énergie s'accumule dans les condensateurs avec un bourdonnement menaçant, la seule pensée qui habite son esprit s'appelle Gloria.

Dans sa poitrine, son cœur se met à battre à un rythme effréné.

Il n'y survivra peut-être pas. Ou peut-être qu'il y survivra mais qu'il ne sera plus jamais le même. Mais peut-être aussi qu'il...

Peut-être qu'il sera différent. Peut-être qui sera meilleur. Peut-être, peut-être qu'il existe encore une chance infime de la sauver.

La machine s'emballe et s'active dans un crac sonore. Il sent le champ magnétique parcourir son organisme, détruisant ses repères, perturbant ses constantes internes, forçant sa structure cognitive à évoluer. Imposant un nouvel agencement.

Il ne s'est pas senti tomber, n'a pas eu l'impression d'avoir heurté le sol, mais c'est là qu'il se trouve quand il reprend ses esprits. Il est étendu dans la vasque, incapable de bouger, le regard fixé sur un plafond qu'il ne discerne pas dans l'obscurité.

Son cœur ne pulse pas comme il le devrait. Il le sent se débattre comme un animal sauvage piégé dans une cage.

Il réalise qu'il est sans doute en train de mourir. Le temps semble ralentir.

Il aurait voulu la voir une dernière fois. Il aurait voulu être à ses côtés. Il aurait voulu être là pour elle. Et l'entité étrangère qui partage ses pensées, la part de lui qui n'est plus Nick mais ce qu'il est devenu, un mélange de Rush et de Young, comprend que c'est le moment qu'ils guettent depuis le début. Le moment où elle va apparaître.

En cet instant précis. Altération d'un souvenir maudit qu'il donnerait n'importe quoi pour détruire.

« Mon chéri » murmure-t-elle. Son visage est comme un rayon de soleil dans cette antichambre obscure. Elle s'agenouille à côté de lui. « Tout va bien. » Il peut sentir sa main caresser son front et repousser ses mèches rebelles.

Il lève le bras pour la toucher. Sa vision se trouble comme de l'eau dans laquelle on aurait jeté une pierre et la silhouette rassurante devient floue. « Tu n'es pas réelle » souffle-t-il et les mots ne sortent qu'avec difficulté de sa gorge serrée. « Tu n'es pas vraiment là. Elle n'est jamais venue. Elle ne connaissait pas cet endroit. Et même si elle l'avait connu, elle n'y aurais jamais mis les pieds. »

« Elle t'aimait » dit doucement le Destiny et ses larmes font couler le maquillage soigné de Gloria. « Elle t'aurait suivi n'importe où. Je le sais. »

« Tu as déjà essayé » murmure Rush en caressant ses cheveux. « Ce n'est pas comme ça que ça marche. Tu ne peux pas me pardonner à sa place. Ce n'est pas pareil. Ce n'est pas réel. »

« Tu voulais la sauver. » Les contours du Destiny se troublent et, l'espace d'une demi-seconde, les cheveux de Gloria s'assombrissent pour prendre la couleur du miel. Le visage d'Emily se dessine brièvement, vacille, puis redevient Gloria.

« Elle ne pouvait pas le savoir » soupire Rush, accablé. « Tout ce qu'elle a jamais su, c'est que je suis parti et que je ne suis jamais revenu. Que je l'ai abandonnée. Toute seule. »

« Nick. » Sa voix se brise alors qu'elle prononce son nom et elle secoue la tête, peinée. Tourmentée.

« Tu ne peux pas réparer mes erreurs » essaye de la consoler Rush en continuant de caresser ses cheveux. « Même si tu en as envie. Tu ne peux pas rester ici. Le vaisseau a besoin de toi. Nous avons tous besoin de toi. »

« Toute cette souffrance » chuchote-t-elle désespérément. « Toute cette culpabilité. » Elle désigne l'ensemble de la salle d'un vaste geste circulaire. « Elles te rongent. Quand le moment viendra, elles t'empêcheront de partir. Tu dois faire la paix avec toi-même si tu ne veux pas qu'elles te retiennent. » Elle se mordit la lèvre inférieure, un tic que Gloria avait toujours quand elle essayait de ne pas pleurer. « Fais la paix avec toi-même, Nick, ou tu ne pourras pas mener à bien notre mission. »

« Tu ne peux pas soulager ma conscience avec un mensonge » contre-t-il, le cœur battant douloureusement dans la poitrine. « Même moi je le sais. »

« Alors c'est la fin » dit-elle tout bas et les larmes qui roulent sur ses joues viennent s'échouer dans ses cheveux à lui.

« Non » proteste doucement Rush. « Non, ce n'est pas la fin. »

« Je ne t'abandonnerai pas ici » s'obstine-t-elle en secouant la tête.

« Il le faut » dit-il. « Rejoins le Destiny. Tu as pu entrer dans mon esprit, tu peux aussi en sortir. »

« Tu es certain de pouvoir revenir seul ? »

« Oui » affirme-t-il. « Vas-y. Je ne suis pas seul. Je ne le serais plus jamais. »

« Je suis désolée » chuchote-t-elle. « Je n'aurais jamais dû te ramener ici. »

« Vas-y » répète-t-il et, enfin, elle se résout à disparaître.

« Nick. » La voix de Telford résonne dans la salle et le temps reprend son cours normal, comme si on avait appuyé sur un bouton. « Nick ! »

« David. » Rush tousse faiblement. « Ça n'a pas marché. »

Telford se laisse tomber à genoux à côté de lui. « Nick » répète-t-il. Sa voix est basse, ses yeux sont remplis d'une sorte d'admiration tordue et... d'autre chose. Un mélange de peur et d'excitation peut-être. « Si, au contraire. Ça a marché. Le processus n'est juste... pas complètement terminé. »

« David... »

« Je suis désolé, Nick » s'excuse Telford en secouant la tête. « Je suis vraiment désolé. » Il appuie sur l'un des boutons de la télécommande qu'il tient et, soudain, la vasque dans laquelle ils se trouvent semble s'enfoncer dans le sol.

« Qu'est-ce que vous faites ? » Rush tente de se redresser, d'échapper à la poigne de Telford, mais son cœur bat à peine. Il est si faible. Il peut à peine respirer, à peine sentir ses bras et ses jambes. Le gel recouvre lentement son corps, montant de plus en plus vite alors que le sol continue de s'enfoncer. Il sent l'énergie abandonner chacun de ses muscles. Il ne faudra plus très longtemps pour qu'il soit entièrement paralysé.

« Ne résistez pas » conseille Telford en passant une main sous sa nuque à travers ses cheveux humides. Il se penche et ses lèvres se retrouvent tout près de son oreille, presqu'au point de la toucher. « C'est comme ça que ça doit se passer. Et vous le savez. »

« Non. » Il voudrait en dire davantage, il voudrait argumenter, mais il n'est plus capable de parler. Il est à moitié immergé dans un fluide alien, loin, très loin de Gloria qui, comme lui, lutte pour continuer à respirer. Lutte en attendant son retour.

« C'est nécessaire » souffle Telford. Sa main droite est pressée contre son torse, prête à le repousser s'il essaye de se redresser, et la gauche est toujours enfouie dans ses cheveux. « N'essayez pas de me faire croire que vous ne l'aviez pas vu venir. Vous le saviez. Vous le saviez forcément. Vous ne pouvez pas simplement renoncer à ce que vous êtes. C'est contre-nature. Quelqu'un doit vous y obliger. »

L'avait-t-il vraiment deviné ? Ce que lui affirme Telford sonne comme une évidence maintenant qu'il y pense. Peut-être que le militaire a raison. Peut-être qu'il l'avait deviné. Ce n'est pas important. Il est certain qu'il n'aurait pas renoncé pour autant. Ça n'aurait fait aucune différence.

« Je suis content qu'ils m'aient désigné pour le faire » murmure Telford. « Personne ne vous comprend comme je vous comprends, Nick. » Il tire doucement sur ses cheveux pour le forcer à renverser la tête en arrière. Lentement. Avec précaution. Pour ne pas lui faire mal. « J'aurais voulu que vous vous en rendiez compte. »

Rush ouvre la bouche pour cracher ses dernières invectives mais, avant qu'il puisse dire un mot, Telford s'empare de ses lèvres. Le baiser est exactement tel qu'il l'aurait imaginé s'il avait eu du temps à perdre en extrapolations douteuses - désespéré, presque triste, profondément agressif. Il a un goût d'adieu mais, au fond, ce n'est rien d'autre qu'une ultime démonstration de force.

Il n'arrive plus à respirer.

Son corps se détend complètement, ses poings se desserrent et il cesse de lutter. Il ne peut qu'obéir à Telford. Il n'a pas le choix. Contraint, forcé, il se prête au jeu. Il fait abstraction de ce qui l'entoure et il essaye de ce souvenir de ce que lui a expliqué Daniel. Ce n'est pas vraiment une question de perfection, c'est une question d'acceptation.

Peut-être que c'est réellement la clé. Peut-être qu'accepter suffit.

Il se dit qu'il devrait s'estimer heureux. Ce qui lui arrive semble dérisoire à côté de ce que Daniel a enduré - noyé dans son propre sang, accusé de la quasi-destruction d'une nation, accablé par la mort d'une femme qu'il aimait plus que tout et qu'il n'avait pas su sauver.

Il doit lâcher prise. S'accepter lui-même. Accepter de partir.

« On se reverra de l'autre côté » souffle Telford et, sans hésitation, il l'immerge entièrement dans le liquide.

Il réalise vaguement que, en dépit de tout, David veut encore croire au succès de leur projet.

Puis il ne réalise plus rien du tout. Il étouffe. Désespérément, il aspire une grande goulée de liquide, l'envoyant directement dans ses poumons. Il regrette de ne pas s'être renseigné sur sa provenance. Il aurait aimé savoir ce qu'est cette substance qui va le tuer. Ou le sauver. Ou le changer. Ou lui offrir une existence sans peine ni souffrance. Il aurait aimé savoir si elle est Ancienne, ou Goa'uld, ou si c'est une combinaison tordue des deux inventée par Anubis.

Il espère qu'elle est Ancienne.

Ensuite... Il lâche prise.

Young reprit brutalement conscience, aspirant goulûment de l'air à la recherche d'oxygène, le cœur battant follement dans la poitrine. Ses muscles contractés se relâchèrent quand il réalisa enfin qu'il n'était absolument pas en train de mourir étouffé.

TJ se pencha sur lui, les mains sur ses épaules et le visage tendu par l'inquiétude. « Ça a marché ? » le pressa-t-elle en surveillant du coin de l'œil un point sur sa gauche.

Il tourna la tête et vit qu'Emily était assise à même le sol juste à côté de lui. Emily et pas Gloria. Dieu merci. Il lui adressa un regard interrogateur. L'expression neutre de son ex-femme ne lui apprit rien. Elle se contenta de tourner son attention vers le fauteuil où Rush était encore assis, immobile.

« Je crois que ça à marché » grogna enfin Young en réponse à la question de TJ. « J'espère. » Il entreprit de se relever.

« Rien ne presse » intervint doucement Emily alors qu'il se redressait péniblement sur les coudes. « Prend le temps qu'il te faut. Il va bien. »

Young lui jeta un bref regard sceptique.

« Vous nous avez fichu une sacrée frousse » murmura TJ en posant une main compatissante sur son avant-bras. Il profita de sa distraction pour se redresser en position assise. « Mais on dirait que tout s'est bien passé » poursuivit-elle. « Au moins, les électrodes n'ont pas percé ses tempes cette fois. » Elle jeta un bref regard à Rush.

« Tout à fait d'accord » renchérit Eli. « Franchement, ça aurait pu être pire. »

Young resta silencieux et les fixa avec incrédulité, oubliant momentanément qu'il avait été le seul à voir ce qu'il avait vu. Inconscient que la seule chose dont ils avaient été témoins, c'était de l'absence d'électrodes agressives et de saignements intempestifs. Seul Greer sembla remarquer sa mine défaite et, quand il croisa le regard de Young, son expression s'assombrit.

Avec l'aide de TJ, Young se hissa sur ses pieds. Son lien avec Rush était grand ouvert mais il pouvait à peiner ressentir sa présence à l'autre extrémité. Il abattit sa main avec plus de force que nécessaire sur l'interface tactile encastrée dans le dossier du fauteuil et arracha sans cérémonie le scientifique groggy au Destiny.

A sa grande surprise, les pensées de Rush se précisèrent immédiatement. L'Ancien laissa place à l'anglais en l'espace d'un battement de cœur et le scientifique reprit conscience. On aurait dit que le vaisseau avait momentanément décidé de se soumettre à Young, comme s'il s'était rendu compte qu'il l'avait poussé dans ses derniers retranchements et qu'il n'en supporterait pas davantage.

Les fers s'ouvrirent en émettant quatre crac simultanés. TJ, Eli et Greer sursautèrent en cœur. Young, au contraire, ni cilla même pas.

Rush ouvrit les yeux et le regarda.

Young n'avait absolument aucune idée de ce qu'il fallait lui dire mais il avait la certitude que quelque chose devait être dit.

« Venez, on s'en va » murmura-t-il finalement en lui offrant une main secourable.

Rush la saisit sans hésiter.