Note de l'autrice : Ce chapitre m'a donné du fil à retordre, j'espère que vous l'apprécierez ! Un grand merci à CloudFactory qui m'a aidée à remanier ces scènes moult fois, et à Jackallh qui m'a beaucoup soutenue !
Bonne lecture !
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Entre les murs de Camelot
« Camelot…
Sa voix mourut sur ses lèvres tandis qu'il contemplait avec stupéfaction cette vision surgie du passé.
Baignés de pâleur, les tours et remparts se découpaient sur le ciel d'encre, couronnés du cercle flamboyant de l'éclipse. Là où Arthur n'avait trouvé que ruines ensevelies sous une forêt, se dressait à présent le château comme si jamais il n'était tombé et que des millénaires ne s'étaient écoulés.
Mesurant pleinement la puissance que Sigan avait dû déployer pour faire surgir les ruines de Camelot des entrailles de la terre, Arthur resserra sa poigne sur la garde d'Excalibur. Ses yeux prirent une teinte d'acier et il chassa toute trace de doute et de crainte hors de son cœur. Il ne restait plus qu'une froide détermination, la volonté de se battre jusqu'au bout avec honneur et bravoure. Il libérerait Merlin de l'emprise de Sigan quoi qu'il en coûte. Il honorerait sa promesse.
Comme à la veille de la bataille de Camlann, il était prêt à mourir au combat. À la différence que, au lieu d'une armée de fidèles chevaliers, c'était une Prêtresse de l'Ancienne Religion qui se tenait à ses côtés.
- Je ne peux t'accompagner au-delà de cette limite, Arthur Pendragon.
Arthur détacha ses yeux des murailles du château. À la lueur de la torche qu'il tenait, le visage de la Grande Prêtresse se peignait d'ombres rougeoyantes. Elle agrippait son bâton si fort que les jointures de ses doigts blêmissaient, tandis que ses yeux se saturaient de noir.
- Son influence est trop forte. Je peux sentir sa puissance d'ici, qui ne fait que grandir…
Avec un crépitement feutré de flammes, Arthur se tourna vers la vieille femme qui commençait à trembler.
- Retourne auprès des tiens, Eleanor. C'est à moi seul de mener ce combat.
Elle vrilla sur lui un regard insondable.
- Est-ce vraiment ce que tu veux ? Si tu entres là-dedans, tu n'en ressortiras pas vivant.
- Je sais. Mais je dois le faire.
- Tu n'as pas à te sacrifier pour nous. Tuer Sigan ne sauvera pas les druides de l'extinction. Nous sommes voués à périr avec la magie.
Ce n'était pas pour eux mais pour Merlin qu'Arthur s'apprêtait à marcher droit vers sa mort, mais il préféra le taire.
- Je n'ai pas à te dire comment diriger ton peuple, Eleanor, mais tu devrais leur dire la vérité. Ils méritent de savoir ce qui les attend.
Une bourrasque de vent gonfla la cape de la druidesse et ébouriffa les cheveux d'Arthur. Eleanor secoua la tête d'un air peiné.
- Emrys m'a raconté autrefois que son plus grand regret était d'avoir su où et comment tu allais mourir. En tant que prophétesse moi-même, je sais qu'il n'y a de plus cruel sort que de savoir qu'un drame va arriver, et de ne rien pouvoir faire pour l'empêcher.
Arthur posa un regard lourd de sens sur la Grande Prêtresse qui tremblait de plus en plus en résistant à l'emprise de Sigan. Il y avait tant de choses qu'il aurait voulu lui demander. Tant de choses qu'elle aurait pu lui apprendre sur Merlin, le passé et l'Ancienne Religion. Mais le temps manquait, et plus rien n'avait d'importance à présent.
- Merci de m'avoir amené.
Arthur lui tendit une main gantée de cuir qu'elle serra avec le peu de forces qu'il lui restait.
- Adieu, Arthur Pendragon. Que les anciens et nouveaux dieux soient avec toi. »
Avec un hochement de tête, Arthur relâcha sa main et s'en alla sans se retourner, s'enfonçant dans la forêt que dominait le château de Camelot. Pas un oiseau, pas un insecte ne se faisait entendre sous le feuillage des arbres. Seul le son métallique de sa spalière coulissant sur le plastron troublait le silence. Le poids de la cotte de mailles et de l'armure lui procurait une sensation familière, lointaine, comme la réminiscence d'une époque révolue.
Au fur et à mesure qu'il approchait, remparts et murailles semblaient de plus en plus menaçants, jusqu'à l'écraser de toute leur hauteur. Bientôt, il atteignit la citadelle puis la cour intérieure, pavée des mêmes pierres qu'il avait foulées depuis l'enfance. Mais si le château était en apparence le même que celui qu'il avait toujours connu et aimé, il manquait la rumeur constante de la ville basse, les allées et venues des servants et gardes, les bavardages des nobles et le claquement sonore des sabots. Tout ce qui avait donné vie à Camelot avait disparu. Les murs étaient incrustés de racines, de terre et de branches brisées, comme si les murailles avaient émergé du sol en engloutissant tout, comme un monstre des légendes de jadis.
Sur ses gardes, Arthur marqua un arrêt devant l'escalier menant à l'entrée. Un flot de souvenirs le submergea, et il dut ravaler l'émotion douloureuse qui menaçait de l'étouffer. Lorsqu'il avait quitté le château avec son armée pour se rendre à Camlann, il ignorait que c'était pour ne jamais revenir. Bien sûr, il avait su qu'il y avait de grandes chances qu'il ne sorte pas vivant de son affrontement avec les Saxons, mais il avait été trop préoccupé par des considérations stratégiques et l'insupportable absence de Merlin pour le réaliser pleinement. C'était comme si, mille cinq cent ans après sa mort, le destin lui offrait une ultime chance de faire ses adieux à Camelot.
En levant la tête, Arthur vit une lumière vacillante apparaître aux fenêtres de la salle du trône.
La salle du trône, là où tout ennemi de Camelot souhaiterait asseoir sa domination, ainsi que Morgana l'avait fait.
Main sur la garde de son épée, Arthur en traça du pouce les aspérités en prenant une profonde inspiration. Il gravit les marches et pénétra dans le château, brandissant haut sa torche pour éclairer les murs parcourus de racines. Il régnait une odeur de terre humide et de sève, et il eut la sensation oppressante que mille yeux observaient le moindre de ses mouvements. L'intérieur du château était aussi dépourvu d'âme que l'extérieur. Sans les tentures et armoiries des Pendragon ni aucun meuble pour l'orner, Camelot n'était que l'ombre de ce qu'elle avait été.
Accompagné de l'écho lugubre de ses pas, il traversa couloirs baignés du pâle éclat de l'éclipse et escaliers maculés de terre avant d'atteindre les portes de la salle du trône. À peine ses doigts les frôlèrent qu'elles s'ouvrirent d'elles-mêmes sur son passage, révélant l'immense salle aux hautes voûtes. Arthur avança d'un pas qu'il voulait assuré, le parquet constitué d'écorce brute craquant sous son poids. Son regard se riva sur le trône tout au bout de la salle, et son souffle se bloqua dans sa gorge.
Les mains crispées sur les accoudoirs, Merlin y était assis, sa botte appuyée sur le crâne du grand dragon bleu étendu à ses pieds. Derrière lui, deux brasiers grondaient dans les âtres qu'Arthur n'avait jamais vu utilisés à cet effet. Les flammes baignaient la salle de teintes mordorées et d'ombres mouvantes qui accentuaient les traits anguleux du visage du sorcier. Ses cheveux étaient lissés en arrière, et ses épaules drapées dans une cape noire qui accentuait la pâleur de sa peau.
« Merlin… commença Arthur. Si tu peux m'entendre…
Le sorcier inclina légèrement la tête sur le côté, le toisant d'un regard impérieux. Dans un silence oppressant, Arthur s'arrêta au beau milieu de la salle, son cœur battant si fort qu'il semblait sur le point de surgir de sa poitrine. Il abaissa sa torche, sa poigne s'amollissant jusqu'à ce qu'elle lui échappe des doigts et tombe au sol – le bruit résonna, mais il n'y prêta pas attention, les yeux fixés sur son ami.
- … sache que je suis venu honorer la promesse que je t'ai faite. Je vais te libérer de ce cauchemar.
- Merlin ne peut plus t'entendre.
C'était bien la voix de Merlin, mais l'intonation et la façon d'articuler les mots étaient celles de Cornelius Sigan. Lentement, Arthur tira Excalibur de son fourreau avec un son métallique et la brandit vers l'ennemi.
- Je te laisse une dernière chance de libérer mon ami.
Les flammes dansaient dans le reflet de la lame et animaient les gravures dorées d'un éclat irréel, comme si l'épée prenait vie.
Sigan laissa échapper un rire sombre et se pencha en avant, un air mauvais déformant le visage qu'il avait volé. Il ôta son pied de la tête de Ghalini, laissant le dragon se redresser avec un grondement sourd jusqu'à ce que ses ailes membraneuses touchent les voûtes de la salle.
- Ton ami, dis-tu ? Comme c'est touchant… Je t'ai de mes propres yeux vu traiter Merlin comme un moins que rien, le mépriser et le rabaisser à tel point qu'il n'osait te confier son secret.
Arthur s'efforça de ne pas laisser ces mots l'atteindre. Depuis qu'il avait réalisé tout ce que Merlin avait fait pour protéger Camelot dans l'ombre, il regrettait son comportement, et il n'avait pas besoin de Sigan pour savoir qu'il s'était comporté injustement envers son allié le plus loyal et son ami le plus cher.
- Je n'attends pas de toi que tu comprennes, mais Merlin est la personne qui compte le plus à mes yeux. Je donnerais ma vie pour lui sans hésitation.
Lorsque Sigan se leva du trône avec un regard brûlant de haine, l'air se chargea d'une énergie si dense qu'Arthur sentit sa peau se hérisser. Il serra les dents, tous les sens en alerte, prêt à encaisser ou esquiver une attaque.
- Ne prétends pas tenir à lui ! siffla Sigan avec une rage à peine contenue. Les rois de Camelot ont toujours utilisé les sorciers comme armes lorsqu'ils en avaient besoin pour conquérir un territoire ou remporter une guerre, et les ont persécutés et mis à mort lorsqu'ils devenaient gênants ou trop puissants ! J'ai bien vu lorsque j'ai possédé Cédric quel roi arrogant et injuste tu allais devenir, et j'ai tenté de libérer Merlin de ton emprise. Je n'ai jamais compris pourquoi il a refusé de se joindre à moi pour rester dans ton ombre. Il a choisi de renier sa propre nature et vivre dans la servitude alors qu'il aurait pu dominer le monde à mes côtés !
Sa façon d'articuler exagérément les mots et sa posture raide étaient si différentes de Merlin qu'il en était méconnaissable. La gueule de Ghalini s'éclaira de flammes tandis qu'il fixait Arthur de ses yeux d'un noir d'encre.
- Merlin est l'homme le plus courageux et loyal que j'ai jamais connu, il a une force que jamais tu n'auras ! Il en vaut cent, mille comme toi !
- Merlin était FAIBLE ! rugit Sigan d'une voix qui sonna comme le tonnerre dans la salle du trône.
Arthur sentit une goutte de sueur dévaler son échine sous la lourde cotte de mailles et l'étoffe rêche de sa tunique, tandis que Sigan descendait les marches de l'estrade une à une sans le quitter du regard.
- Tu dis vouloir le libérer ? Mais pauvre fou, il n'a jamais été libre ! Merlin a passé sa vie entière soumis à la volonté d'autrui, qu'il s'agisse des Pendragon, des druides, ou de la prophétie…
Le sorcier le cerclait à présent comme le ferait un prédateur, restant cependant hors de portée d'Excalibur. Arthur se ramassa en position de défense en tournant sur lui-même lentement pour rester face à l'ennemi, formant des stratégies et calculant les angles d'attaque.
- S'il m'avait écouté et rejoint, nous aurions pu ouvrir ensemble une nouvelle ère où l'Ancienne Religion aurait régné sur le monde, où rois et empereurs auraient ployé le genou devant nous et tremblé au son de notre voix ! Nous aurions été des dieux !
Le cœur d'Arthur battait à tout rompre, et il fut tenté d'attaquer tandis que Sigan parlait afin de le surprendre, mais il se ravisa. La position du sorcier avait beau être ouverte, offrant de multiples angles d'attaque, il dégageait la puissance et l'assurance d'un géant toisant un insecte à ses pieds.
Laissant l'écho de sa voix s'estomper, Sigan s'immobilisa, fixant Arthur sans ciller de ses yeux saturés de noir.
- Selon l'ancienne prophétie, tu es le dernier rempart d'Albion, revenu à la vie pour protéger la magie de ce monde. J'ignore ce que Merlin et l'Ancienne Religion voient de si extraordinaire en un roitelet dépourvu de pouvoirs tel que toi…
- Je l'ignore aussi, siffla Arthur en resserrant sa poigne sur la garde de son épée avec un crissement du cuir de ses gants.
Arthur s'était posé cette question à chaque fois que Merlin lui avait adressé des discours brûlants de ferveur et de dévotion. Il estimait être un bon roi et un bon guerrier malgré les erreurs qu'il avait commises et les trahisons qu'il avait subies, mais jamais il n'avait eu l'impression d'être à la hauteur de ce que Merlin semblait voir en lui. De ce que les druides attendaient de lui aujourd'hui.
- … mais peu importe, balaya Sigan d'un ton méprisant. Je vais te tuer, vaincre la prophétie, et rien ni personne ne pourra plus m'arrêter.
Sigan éleva lentement les mains, sa cape noire se soulevant comme sous l'effet du vent.
- Je maîtrise le mouvement des astres et une puissance que tu ne peux même pas t'imaginer, Arthur Pendragon. Prophétie ou non, tu n'es pas de taille à m'affronter. Je t'accorderai une mort rapide et sans douleur si tu t'agenouilles devant moi et reconnais ton infériorité.
Piqué au vif, Arthur se renfrogna. L'issue du combat semblait déjà tracée, mais il avait bien l'intention de se battre selon les codes de la chevalerie, avec bravoure, en honorant sa promesse faite à Merlin.
- Jamais !
Il se rua sur l'ennemi comme un aigle, abattant Excalibur sur le flanc découvert de Sigan et…
- J'espérais que tu dirais cela.
Arthur écarquilla les yeux de stupeur. Sa lame avait fendu l'air là où le sorcier aurait dû se trouver, et la voix froide de Merlin venait d'articuler ces mots juste dans son dos. En un éclair, il se rappela son combat contre Anhora déguisé, autrefois, lorsqu'il n'était encore qu'un jeune prince qui découvrait les conséquences terribles de ses actions.
Il tourna vivement sur lui-même en faisant tournoyer son épée, mais au lieu de toucher Sigan, la lame heurta un bouclier d'air plus solide que la roche – l'impact fut si violent que l'onde de choc remonta jusque dans son épaule. La lame s'était bloquée à quelques centimètres seulement de la joue du sorcier qui n'avait pas même sourcillé. C'était la première fois qu'Arthur se retrouvait aussi près de Merlin depuis que Sigan avait pris possession de son corps, et il resta un instant en arrêt devant ce visage anguleux. La courbe du nez, le dessin des sourcils, les lèvres pleines et l'angle aigu des pommettes lui étaient si familiers. C'était ce même visage qu'il avait vu chaque jour pendant dix ans du réveil jusqu'au coucher. Ce même visage dont la seule vue avait toujours suffi à le rassurer et lui mettre du baume au cœur.
Mais les yeux, envahis de ténèbres insondables, les yeux étaient différents.
- Tâche de ne pas mourir trop vite, articula Sigan tandis qu'un rictus étirait ses lèvres. J'ai attendu plus d'un millénaire pour obtenir ma revanche sur les rois de Camelot. Ne me déçois pas. »
Sigan esquissa un mouvement de poignet, et une force brute et invisible frappa Arthur en pleine poitrine, le projetant à travers la salle du trône avec une telle violence qu'il se fracassa contre le mur et s'effondra au sol. Le souffle coupé, il dut lutter pour se redresser, un douleur aiguë lui vrillant les côtes à chaque bouffée d'air qu'il parvenait à avaler.
Raffermissant sa poigne sur son épée et essuyant le sang qui coulait de sa tempe, il cligna des yeux pour éclaircir sa vision et vit Sigan debout au centre de la salle qui faisait naître des flammes au creux de sa main. Flammes qui s'amplifièrent, encerclant le sorcier d'un tourbillon ardent qui s'élevait comme une tornade. Seuls ses réflexes dus à une vie d'entraînements quotidiens et de combats permirent à Arthur d'esquiver le torrent de flammes qui déferla soudain sur lui et de rouler vivement sur le côté. Là où il s'était tenu un instant plus tôt, le sol brûlait et dégageait une chaleur et une lumière intenses. À une seconde près, il aurait été carbonisé vivant. Le combat était si inégal que c'en était risible. Que pouvait-il bien faire, avec une épée pour seule arme ?
Mais les chevaliers de Camelot n'abandonnaient jamais, pas même devant une défaite certaine. Arthur serra les dents et ignora le goût ferreux de sang dans sa bouche et la morsure du feu sur sa cuisse qui fumait. Avec un cliquetis métallique de son armure, il agrippa Excalibur à deux mains et s'avança vers Sigan en position offensive.
Cette fois, avant même qu'il ne puisse atteindre sa cible, Ghalini poussa un rugissement en s'interposant entre eux d'un bond massif qui fit trembler le sol. Arthur s'empressa de reculer en manquant de trébucher, levant la tête vers l'immense créature qui le dominait de sa hauteur en grondant d'un air menaçant. Comme au ralenti, Arthur vit la gueule du dragon s'illuminer de feu, il vit sa patte se lever pour le pourfendre de ses griffes, et il se jeta en avant sous son ventre pour rouler hors de portée, profitant de la lourdeur des gestes de Ghalini. Ses cheveux collés à son front en sueur, il ne perdit pas un instant et se précipita vers Sigan en poussant un cri guerrier.
Mais à nouveau, lorsqu'il abattit sa lame, elle ne rencontra que du vide. Sigan avait disparu et ressurgi une dizaine de mètres plus loin. Il tendait à présent une main ouverte en sa direction en sifflant un sort – aussitôt, des pieux en bois à la pointe effilée s'arrachèrent du plancher. Arthur écarquilla les yeux en les voyant léviter dans l'air, et un claquement de doigts de Sigan les projeta vers lui aussi vite que l'éclair. Arthur réagit à l'instinct et parvint à en briser plusieurs en vol avec Excalibur, mais un cri de douleur lui échappa lorsque l'un de ces pieux se ficha droit dans son ventre, s'y enfonçant profondément.
Tout sembla s'arrêter.
Arthur baissa la tête pour regarder le morceau de bois qui s'était enfoncé à travers la cotte de mailles. Incrédule, il porta une main tremblante sur la blessure qui commençait à dégorger du sang à flot, et enroula ses doigts autour du pieu. C'était à ce même endroit que Mordred avait porté son coup fatal, mille cinq cent ans auparavant… et comme sur le champ de bataille de Camlann, Arthur sentit sa vision se troubler et la douleur irradier dans son corps comme un poison glacé. D'un geste sec, il extirpa le morceau de bois hors de son ventre et tituba en luttant pour ne pas perdre conscience. Haletant et couvert de sueur, il parvint tant bien que mal à brandir Excalibur vers Sigan qui s'approchait à pas lent, mais sa main tremblait, et le sang ruisselait le long de son flanc et de sa jambe jusqu'à s'accumuler dans sa botte.
« Déjà mourant ? ironisa Sigan en s'arrêtant devant lui.
Un mouvement fluide de son poignet, et Arthur se sentit soulevé par une force invisible qui l'éleva à trois mètres du sol. Paralysé, il ne pouvait plus remuer un doigt, et ne put que baisser les yeux sur le sorcier qui le fixait avec un mépris évident.
- Que Merlin t'ait préféré à moi, et que la magie ancestrale d'Albion t'ait jugé capable de me vaincre est une offense à ma puissance. Et nul n'insulte Cornelius Sigan impunément. Tu vas à présent en payer le prix.
Une douleur comme jamais Arthur n'en avait connu l'envahit alors avec la violence d'un raz de marée. Il lui semblait être écartelé et brûlé vivant tout à la fois, et la sensation ne fit que s'intensifier pendant ce qui lui sembla durer une éternité. Il s'entendit hurler à s'en déchirer les poumons, et sentit Excalibur lui glisser des doigts et tomber au sol avec un tintement métallique.
Le sortilège s'acheva aussi brutalement qu'il avait commencé, et Arthur s'effondra au sol en crachant du sang, une main crispée sur le trou sanglant dans sa cotte de mailles. Sa respiration était sifflante, chaque inspiration décuplait la douleur de ses côtes brisées et il sentait la vie lui échapper comme du sable au creux de son poing.
Excalibur gisait à un mètre à peine, et Arthur tendit un bras tremblant pour l'atteindre. Mais sa vue se troublait et ses forces le quittaient, et il ne parvint qu'à frôler la garde de l'épée du bout des doigts avant que sa main ne retombe mollement. Des bruits de pas s'approchèrent et l'ombre de Sigan l'enveloppa. Le sorcier le poussa du bout du pied pour le faire rouler sur le dos. Les voûtes du plafond semblaient si lointaines au-dessus du visage de Merlin aux yeux saturés de noir.
- Quelle déception. Je m'attendais à mieux venant du Roi qui fut et qui sera dont le nom a traversé les âges, alors que le mien a sombré dans l'oubli.
Le sorcier leva le pied et l'appuya sur la plaie ouverte, lui arrachant un cri de douleur. Crachant du sang, Arthur leva les yeux et vit Sigan tendre une main ouverte vers Excalibur. Il vit l'épée s'élever au-dessus du sol, ses gravures traversées d'un éclat doré.
- Que cette épée qui a forgé ta légende en marque la fin. Ainsi s'achève ta destinée, Arthur Pendragon, dernier roi de Camelot.
L'épée pivota, garde vers le sorcier, avant de léviter en sa direction.
Arthur vit tout cela comme au ralenti, et rassembla ses forces dans un ultime effort. Tout se passa très vite – il agrippa la cheville du pied appuyé contre sa blessure, et tira, déséquilibrant le sorcier juste assez pour le faire vaciller. Et dans le même mouvement, malgré l'agonie de ses côtes brisées et de sa profonde blessure, il redressa le buste et attrapa Excalibur au vol avant de plonger la lame droit dans le cœur de Sigan.
Ses yeux noirs s'écarquillèrent, stupeur et rage le transfigurant. Arthur soutint son regard, et enfonça l'épée plus encore, jusqu'à la garde, jusqu'à ce que la lame ait traversé le corps de part en part.
Le dragon rugit de rage, mais le son était étouffé, comme distant de mille lieues. À peine Arthur l'entendit-il – le temps et l'espace semblaient s'être réduits au visage blême de son ami que la mort commençait à voiler de son ombre.
Sigan entrouvrit les lèvres et agrippa la main poisseuse de sang d'Arthur. Son genou heurta le sol, l'amenant à sa hauteur. Il semblait suffoquer à présent, les yeux rivés dans ceux d'Arthur, vibrants de haine même dans son agonie. De si près, il pouvait voir les ténèbres liquides se mouvoir dans les yeux du sorcier, laissant çà et là entrevoir un bref éclat bleu. Il pouvait voir la vie s'en échapper goutte à goutte. Leur souffle se mêlait dans l'odeur de sang.
Tenant fermement la garde de l'épée enfoncée, Arthur pressa son front moite contre celui de Merlin et posa son autre main sur sa joue, caressant du pouce l'angle aigu de sa pommette avant de glisser dans sa nuque où bouclaient les cheveux sombres. La peau y était froide déjà, et il pouvait le sentir trembler sous sa paume. Arthur ferma les yeux et ne tenta pas de retenir les larmes qui dévalaient ses joues.
Il avait tenu sa promesse. Tout serait bientôt terminé.
- Adieu, Merlin… lâcha-t-il en un souffle tremblant.
Un ricanement rauque s'éleva.
- Ne crois pas m'avoir vaincu si aisément.
Arthur rouvrit vivement les yeux. Sigan esquissait un rictus sanglant, une lueur de triomphe traversant son regard mourant.
- Ceci n'est qu'une enveloppe – mon âme, elle, est éternelle ! Puisque c'est ainsi, je vais prendre ton corps, et c'est à travers toi que je continuerai de vivre et que je dominerai ce monde !
Le sorcier ouvrit largement la bouche, et Arthur sentit son sang se glacer en voyant le flot de fumée noire qui en surgit. Horrifié, il eut un mouvement de recul en tirant Excalibur hors du sorcier et tenta de se relever, mais échoua, drainé de ses forces et transpercé par une douleur aiguë à chaque mouvement et chaque respiration. Impuissant, il recula avec l'énergie du désespoir en gardant les yeux rivés sur la fumée noire et liquide qui tourbillonnait hors de la bouche de son ami. Il brandit son épée ensanglantée d'une main tremblante, se sentant à deux doigts de perdre connaissance.
Vidé de l'âme de Sigan, le corps de Merlin s'affaissa avec un bruit sourd. Une pensée glaça Arthur – Avait-il tué son ami le plus cher en vain ? Le nuage de ténèbres s'élevait comme un immense serpent dans la salle du trône, ondulant lentement vers sa proie.
Arthur tenta de reculer davantage, mais dans son dos, le corps massif et sifflant du dragon bloquait toute retraite, et les flammes qui enflaient dans sa gueule nimbaient la scène d'un éclat rougeoyant.
L'âme maléfique de Sigan fondit sur lui comme la foudre, et Arthur parvint à la repousser une fois de son épée, puis une seconde fois en roulant sur le côté – aussitôt, les pattes aux griffes acérées de Ghalini s'abattirent de part et d'autre de son corps pour lui couper toute retraite.
Arthur était immobilisé. Cette fois, c'était la fin. Il ne lui restait plus qu'une seule solution.
Serrant les dents, il resserra sa poigne sur Excalibur et pivota le poignet pour retourner la lame contre lui-même. Il plaça la pointe sur son cou et jeta un regard de défi à la fumée noire qui flottait au-dessus de lui.
- Ne crois pas que j'hésiterai, haleta Arthur avec détermination. Je n'ai plus rien à perdre.
Il était sur le point de mettre sa menace à exécution lorsqu'il entendit une voix rauque s'élever :
-… emois epe'essin hepesthai…
Cette voix…
- Merlin… ? souffla Arthur, sous le choc.
Il tourna vivement les yeux dans cette direction, sa prise s'amollissant sur la garde de son épée. Agité de tremblements, le sorcier s'était redressé sur un coude, une main ensanglantée crispée sur son cœur. La colère durcissait ses traits taillés à la serpe, et ses yeux flamboyaient comme de l'or au soleil. Sa voix enfla, puissante et roulant comme le tonnerre :
- … FTHENGOMAI AU SE KALON SU KATERKHEO DEURO ! »
Il sentit plus qu'il ne vit le dragon tressaillir. Et soudain, les ténèbres s'évaporèrent des yeux de Ghalini qui ouvrit la gueule et…
Arthur écarquilla les yeux en voyant un torrent de flammes incandescentes en surgir et s'abattre sur l'âme de Sigan. Un hurlement inhumain emplit la salle de mille échos tandis qu'elle se désintégrait dans le feu – était-ce la voix réelle de Sigan, celle qu'il avait eue de son vivant ? Se protégeant de son mieux avec ses avant-bras, Arthur sentit la chaleur intense de la fournaise chauffer son armure à blanc pendant ce qui lui sembla durer une éternité. Une explosion de lumière plus vive encore que le soleil effaça toutes les ombres à la ronde, irradiant du château jusqu'aux confins des terres d'Albion.
Lorsque le déluge de flammes se tarit enfin, les habits d'Arthur fumaient, quelques unes de ses mèches blondes étaient roussies, et il n'y avait plus de trace de l'âme de Sigan – seul l'écho de son hurlement se dissipant comme un mauvais rêve à l'aube. Ébloui et drainé de ses forces, il redressa la tête pour chercher Merlin du regard.
Livide, son ami crispait sa main sur son cœur sans pour autant parvenir à arrêter l'écoulement – une flaque sombre s'élargissait sur le sol. Arthur vit l'éclat doré quitter ses yeux qui retrouvèrent leur teinte bleue.
« Arthur… » murmura Merlin en un filet de voix à peine audible, ses paupières voilant son regard.
Le coude de Merlin céda sous son poids, et il s'effondra inerte, les yeux clos. Sa poitrine ne se soulevait plus. Arthur s'entendit crier le nom de son ami à s'en briser la voix et tenta désespérément de se redresser. Mais il avait perdu trop de sang et sentit sa conscience lui échapper.
Sa vision s'obscurcit d'un coup, et il sombra dans le néant.
