Coucou les gens !
C'est bientôt la rentrée, je me doute que ça fait pas plaisir à tout le monde, mais c'est comme ça ! Sachez à ce propos, que je risque de décaler mon jour de publication en fonction de mon emploi du temps, alors ne vous étonnez pas si je publie le samedi et non le dimanche, ou un autre jour, en fonction de mes horaires. Ceci dit, ma rentrée n'est pas pour tout de suite, alors pas de panique, si tant est qu'on puisse paniquer pour ça !
En tout cas, bon courage à tous pour cette nouvelle année, et bonne lecture !
- Bon, ça fait deux heures, je vais le chercher !
- C'est inutile, Mark. Il est tard, tu ne le trouveras pas.
- On ne peut pas non plus attendre qu'il fasse jour !
- Ecoute, il connait le chemin, et c'est un grand garçon. Il reviendra quand il ira mieux.
- Ben faites ce que vous voulez, moi j'y vais ! Je vous appelle dès que je mets la main dessus !
Malgré la demande de son compagnon, Mark s'empare de sa veste et sort de l'appartement. Axel renonce à le raisonner, c'est peine perdue. Le jeune homme entend un déclic métallique, celui que fait un briquet lorsqu'il délivre sa flamme salvatrice. C'est la cinquième fois en deux heures. Il tourne la tête. Caleb vient d'allumer une nouvelle cigarette, la précédente à peine terminée. Il est inquiet, bien sûr.
Lorsque Jude a quitté l'immeuble pour s'offrir un peu de solitude il y a deux heures, Caleb a poliment, ou presque, demandé à tout le monde de rentrer chez lui. Seuls Axel, Mark et Célia sont restés, à la fois pour ne pas le laisser seul, à la fois pour l'aider à retrouver Jude s'il ne rentrait pas dans l'heure. Et il n'était pas rentré. Chacun a appelé toutes les lignes de téléphones dont Jude aurait pu se rapprocher, mais ça n'a rien donné. Célia et Mark, David aussi sans doute, ont laissé une petite dizaine de messages vocaux angoissés, sans résultat.
Jude a besoin de se retrouver en tête à tête avec ses souvenirs, ses sentiments… A condition de ne pas inquiéter ceux qui l'aiment.
- Cet anniversaire est un fiasco !
- Ecoute Caleb, je vais rentrer à la maison. Si Jude rentre chez nous, je préfère être là, au cas où. Je te téléphone dès que j'y suis.
- Tu veux que je te raccompagne ? demande Axel.
- Non, reste ici. Je devrais pouvoir choper le dernier bus.
Célia embrasse chacun des garçons sur la joue, un peu rapidement. Personne ne se fait d'illusions. Le garçon qu'ils cherchent n'est pas reparti chez lui, il ne jouera pas les fils prodigues. Non, Jude est quelque part dans la ville, bercé par la nuit et les étoiles. La jeune fille prend son sac.
La porte claque, et Caleb s'effondre sur le canapé, la tête dans les mains, cigarette fumante dépassant de ses longs doigts blancs. Peu importent les témoins de son impuissance, il n'est plus en état de paraître maître de la situation, vraiment plus. Et puis, à quoi bon ? Axel connait Jude, il se doute bien de ce qu'il ressent, et il se doute aussi de ce que Caleb ressent.
- Même dans la tombe, cet enfoiré arrive à lui défoncer le cœur et l'esprit !
- Et fumer tout le paquet de clopes, ça va aider qui ? demande calmement Axel.
- Moi ! Je suis stressé, alors je fais ce que je peux… Oh non, ne me regarde pas comme ça, je n'ai pas besoin d'une baby-sitter, tu peux rentrer chez toi !
- Tu me vires ?
- Non. Mais, si Jude rentre, et je ne suis pas sûr qu'il le fasse, je ne sais pas dans quel état il sera. Et tu le connais, il est fier. Alors, je suis pas sûr qu'il apprécie que l'un de ses meilleurs amis le voit… disons… comme moi j'ai l'habitude de le voir.
Axel sourit faiblement. Il voit bien de quoi il parle. Le jeune homme aux yeux sombres a lui aussi vécu des choses semblables, des évènements qu'il regrette et qu'il refoule. Et il n'apprécierait pas que le monde entier voit ce qu'il y a de noir, de fragile en lui.
- Tu crois que tu es le seul à savoir, pour Dark ?
Les mains blanches du garçon s'éloignent de son visage. Il lève un regard tremblant, interrogateur vers le jeune homme blond qui vient de prendre place à ses côtés. Ses yeux noirs sont d'un calme olympien, différent du sérieux de Jude lorsqu'il s'applique ou qu'il réfléchit. Pourtant, en le regardant, Caleb a presque l'impression de retrouver une expression qui appartient à Jude, lorsqu'il l'observe au réveil, ou juste avant de l'embrasser. Oui, Jude et Axel se ressemblent un peu. Caleb réfléchit et grimace. Est-ce que ça veut dire que lui ressemble à Mark ? Ça, c'est moins vraisemblable…
- Je sais que Jude en a parlé à David et à sa sœur, un peu par obligation.
- Oui, je sais. J'ignore comment il en est venu à raconter ça à Mark, mais il l'a fait. Mark m'a dit qu'il avait certainement besoin d'en parler, sans pleurer dans tes bras pour une énième fois. Moi, il ne m'en a jamais vraiment parlé, de ce que Dark lui a fait. Mark s'en est chargé, et je crois que Jude l'a compris. En tout cas, il part du principe que je sais tout.
La cigarette se consume lentement. Bientôt, Caleb la fait plonger au centre d'un cendrier improvisé pour l'occasion. Il est épuisé, il voudrait que Jude rentre, le prenne dans ses bras, lui promette que toute cette histoire est terminée. Il voudrait partir se coucher, mais pas seul, surtout pas !
Les bras croisés sur la poitrine et le dos enfoncé dans le canapé inconfortable de l'appartement, Axel regarde la cigarette, cette friandise attractive et repoussante que son compagnon s'amuse à appeler « sucette à cancer ». Le paquet est à moitié vide, maintenant que Caleb joue les angoissés de première. Un lent mouvement nerveux du garçon lui fait comprendre qu'il est en manque de nicotine, qu'il va tirer une nouvelle sucette du paquet de bonbons mortels. Mais Axel est plus rapide, et il saisit la boîte en carton de sa main droite. La bouche béante et cartonnée offre une vue imprenable sur sa mâchoire aux six dents blanches. Ses yeux noirs se plissent.
- Pourquoi tu retournes une cigarette du paquet ?
- Ma grand-mère faisait ça. C'est une vieille superstition. Tu retournes une cigarette à chaque paquet ouvert, et tu la fumes en dernier. Lorsque tu l'allumes, tu fais un vœu.
- Ah… Ce serait quoi, ton vœu ?
- Peu importe, j'en ai encore cinq à allumer avant d'y penser. Dans deux heures, je pourrai peut-être le faire, ce vœu, à l'allure où je vais…
- Hmm…
Sans regarder le jeune homme à ses côtés, l'étudiant en médecine prend les cigarettes, une à une et les jette dans le cendrier sans les allumer. Jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une, l'intruse, celle que Caleb a retournée. Les garçons se regardent, se dévisagent.
- Voilà, il n'en reste qu'une. C'est quoi ton vœu ?
Un peu sceptique, Caleb prend la cigarette que lui tend le jeune homme. Il n'y a aucun sourire moqueur sur le visage d'Axel, ce n'est pas le genre. Ce n'est pas un cours de morale qu'il prodigue, c'est un cours de curiosité. Lentement et sans jamais quitter son invité des yeux, le jeune homme porte la sucette à ses lèvres. Ses yeux s'arrêtent sur le briquet, posé au hasard sur le canapé. Ils suivent la main d'Axel qui s'avance vers cet abri pour flamme baladeuse, qui le prend entre le pouce et le majeur. Avec une grâce et une application qui lui rappellent celui qu'il aime, le jeune homme créé une énième flamme, en tenant le briquet loin du bout de la cigarette.
Ensorcelé par la couleur de la flamme, par sa chaleur et sa sensualité, Caleb se laisse envahir par la sensation que lui procure le souvenir des yeux de Jude. Ces yeux en amande, ces yeux incandescents, ces yeux sévères et fascinants qui brûlent tout sur leur passage, qui incendient son corps et son esprit, et tout le reste aussi…
- Je voudrais qu'il rentre…
- C'est ça, ton vœu ultime ?
- Je voudrais qu'il arrête de souffrir…
- Ah non ! Tu es un garçon égoïste, alors joue ton rôle jusqu'au bout !
Dans ce cas…
J'ignore comment est ta relation avec Mark, mais ma relation avec Jude est…chaotique ! Je me suis longtemps caché de l'aimer, parce qu'il n'était pas à moi. Même maintenant, j'ai du mal à comprendre ça, que son cœur m'appartient au moins un peu. Mais, si je devais faire un vœu…
Je voudrais que tu m'aimes, t'entendre me le dire. « Je t'aime ». Tu sais le dire à ta sœur, à ta famille, alors pourquoi pas à moi ? Même David a dû t'entendre prononcer ces mots interdits. Par obligation, sans doute, par mimétisme. Mais même calculés et artificiels, ces mots devaient produire un effet incroyable sur lui !
Comme ce doit être apaisant d'entendre celui qu'on aime répondre à ses sentiments ! Juste une fois, je voudrais que tu les prononces. Les entendre en plein feu de l'action, échappés au milieu de la fièvre d'un orgasme. Ou juste avant, pour attiser l'amour et le désir. Ou juste après, comme une preuve inutile des sentiments, comme un point final à une parenthèse charnelle…
Il soupire et Axel approche le briquet. La sucette prend la couleur du feu.
- … Je voudrais l'entendre me dire qu'il m'aime. Rien qu'une fois. Et même si c'est faux.
Ses yeux douloureux tombent sur le visage du garçon à ses côtés. Il n'esquisse aucun sourire, ni moqueur ni compatissant. Rien. Son visage reflète la neutralité complète de celui qui se contente d'écouter, sans juger, sans choisir un camp à défendre. Les problèmes de Jude, ses angoisses et ses cauchemars, prennent tellement de place que Caleb a rarement l'occasion d'exprimer ses propres inquiétudes. Et puis, face au passé écrasant de son compagnon, les ennuis sentimentaux de Caleb ne pèsent pas lourd !
- Toi, ce serait quoi, ton vœu ?
- Hors de question que je te le dise !
- Merci, grimace Caleb. Je compte sur toi pour te taire, alors ! Puisque je ne peux pas te faire de chantage !
Un rire presque contrôlé s'échappe de la gorge d'Axel, et Caleb s'autorise à sourire. Il regarde l'horloge murale. Bientôt deux heures du matin. Son portable vibre. C'est un message de Célia qui dit qu'elle est bien rentrée. Pas de trace de l'enfant perdu. Caleb commence à regretter. Peut-être qu'il aurait dû le suivre à l'instant où il quittait l'appartement. Il supposait que le jeune homme avait besoin d'un peu de temps… quelques minutes, une heure au maximum. Non, Jude a déserté l'appartement, et il ne compte sûrement pas revenir de la soirée. Et avec le week-end qui s'annonce, Caleb n'a aucun moyen de le localiser. Il faudra attendre lundi, demander s'il est retourné à la fac. Est-ce qu'il va tenir trois jours sans avoir de ses nouvelles ?
Le portable vibre une seconde fois, mais il ne reconnait pas le son. Il tourne la tête. Ce n'est pas son portable, c'est celui d'Axel qui tente de se faire remarquer. Le jeune homme le sort de la poche de son jean et regarde l'écran.
- C'est Mark.
Il porte l'objet à son oreille après avoir appuyé sur une touche. Caleb s'approche de la machine pour entendre la conversation.
- Des nouvelles ?
- Oui, il est avec moi. Je le ramène.
- Où il était ? demande Caleb.
- On sera là d'ici dix minutes.
- Faites attention.
- Mais oui !
Caleb s'éloigne. Il n'a pas entendu la voix de Jude. Pourquoi n'a-t-il pas appelé ? Pourquoi a-t-il accepté de rentrer ? Dans quel état est-il ?
- Arrête de te poser des questions.
- C'est plus fort que moi. Jude ne parle pas, alors j'ai pris l'habitude de deviner ce qu'il a dans la tête. Pourquoi tu as dit à Mark de faire attention ?
- Mark a la fâcheuse tendance à s'attirer des problèmes de façon involontaire. La prudence, il ne connait pas !
- Eh bien, Jude va pouvoir palier à ce problème ! C'est le garçon le plus prudent que je connaisse.
Poussé par le hasard ou l'instinct, les deux garçons se sont rapprochés de la fenêtre qui donne sur la rue. Il fait noir dehors, parce que les réverbères sont cassés depuis longtemps et qu'ils sont peu dans l'immeuble à pouvoir se permettre de payer les réparations. Mark et Jude seront bien forcés de passer par ici, éclairés par un portable.
Inconsciemment, Caleb se met à jouer avec le briquet qu'il garde toujours dans sa poche de jean. Les yeux noirs et observateurs du jeune homme à ses côtés se posent dessus. Il ne s'agit pas d'un simple briquet en plastique, de ceux qu'il achète pour un euro en grande surface. Celui-ci semble précieux. C'est un briquet zippo, de ceux qu'on voit dans les films américains des années 50, dont on rabat le clapet pour éteindre la flamme. Dessus sont inscrites des initiales. J.S.
- Il est à toi, ce briquet ?
- J'ai une tête à m'acheter un zippo monogrammé ? Jude me l'a donné parce que je n'arrêtais pas de perdre les miens. Du coup, j'ai l'impression de venir des beaux quartiers de la Capitale chaque fois que j'allume une cigarette avec ça !
C'est l'explication qu'il donne chaque fois que quelqu'un lui pose une question sur cet objet qui ne reflète pas vraiment sa personnalité, lui qui revendique corps et âme son appartenance aux milieux populaires. La vérité est un peu différente. Ce briquet, c'est celui que Jude a utilisé pour allumer la cigarette de Caleb il y a quatre ans, dans la forêt frontalière, celui qui les a fait se rapprocher comme ils n'avaient jamais osé le faire, celui qui a apporté la preuve de leur attirance mutuelle, celui qui a permis à Caleb d'avouer tout ce qu'il savait de Jude. Chaque fois que Jude sortait ce briquet, son compagnon se souvenait de ce jour-là. Alors, il a commencé à perdre délibérément ses briquets « nouvelle génération » pour que Jude répète le geste de la forêt, qu'il approche sa flamme artificielle des lèvres de Caleb. Et puis, au bout d'un an, Jude a fini par laisser le briquet entre les mains de Caleb.
- Les voilà.
La voix d'Axel est monocorde et calme. Il ne bouge pas, ses bras restent croisés sur sa poitrine et il reporte son regard sur la porte. Caleb essaie de l'imiter. Il ne répond pas, il ne se précipite pas dans les escaliers, il n'ouvre pas la fenêtre pour hurler. Mark utilise son portable comme une lampe, en le pointant devant eux. Evidemment, le portable de Jude doit être encore éteint. La lumière disparait, et les deux garçons au dehors se font engloutir par les ténèbres du bâtiment.
L'ascenseur ne se met pas en marche, sans doute pour ne pas déranger les voisins. Le silence est officiellement installé, et Axel n'ose le briser, même si ce silence angoisse davantage qu'il n'apaise. Du futur quatuor de l'appartement, il sera le seul capable de raisonner correctement, le seul à savoir réagir logiquement. Jude est un garçon intelligent, mais incapable de réfléchir de façon rationnelle lorsqu'on le confronte à ses faiblesses. Caleb est à bout, parce que cela fait quatre ans qu'il s'épuise à consoler quelqu'un qui ne peut pas l'être. Quant à Mark… Eh bien, Mark n'est pas quelqu'un de logique ! Lui, il agit à l'instinct. Et aujourd'hui, Jude et Caleb ont besoin de tout, sauf de l'énergie débordante du jeune homme.
Trois coups successifs contre la porte leurs font lever les yeux. Personne n'a le temps de s'en approcher pour l'ouvrir ou de déclarer qu'elle est ouverte. Mark entre, sourire à toute épreuve dégainé. Jude entre également, tête baissée. Il a pleuré, évidemment, Caleb l'aurait deviné même sans voir son visage, il le connait trop bien. Le jeune homme n'a même pas le temps de murmurer son prénom que Jude avance dans le salon, s'éloigne des trois garçons. Axel et Caleb le suivent du regard, Caleb de ses yeux inquiets, Axel de ses yeux imperturbables. Seul Mark ne bouge pas, comme s'il savait. Lentement, le jeune homme met de la distance entre lui et l'entrée, jusqu'à atteindre la chambre. Il pousse la porte et un bruit sourd fait comprendre à Caleb qu'il l'a fermée. Il regarde Mark. Il y a quelque chose de douloureux dans ses yeux, l'une de ces douleurs qu'on a quand on apprend la souffrance de quelqu'un qu'on aime. Une douleur que Caleb connait bien.
- Pourquoi tu fais cette tête ? demande Axel.
- Je me demande s'il vaut mieux qu'on rentre ou qu'on dorme ici, répond Mark.
Caleb ouvre grand les yeux. Il ne compte quand même pas, lui aussi, jouer les baby-sitters, si ? Le jeune homme aux cheveux blonds fronce les sourcils.
- Mark, ce sont leurs histoires, ça ne nous regarde pas !
- Jude est mon meilleur ami, alors ça me concerne. Il est suffisamment faible comme ça, je ne voudrais pas que…
- Que quoi ? interroge Caleb.
- Ne le prends pas mal, mais tu es un jeune homme direct et brutal. Je ne suis pas sûr que Jude ait besoin de ça en ce moment.
- Ça veut dire quoi, ça ? Tu crois que tu peux faire mieux que moi ? Jusqu'à preuve du contraire, c'est moi qui le protège et qui lui maintient la tête hors de l'eau depuis des années ! T'es qui pour me dire que je suis pas celui qu'y faut pour Jude ?!
- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis très heureux que Jude t'ait rencontré, et je ne dis pas que tu ne lui es pas essentiel. Simplement, il vient de se prendre un énorme choc en pleine tête, et ça l'a anéantit.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? questionne Axel.
- Ce type, ce Dark, il a ruiné son enfance, il a complètement bouffé son innocence. Jude n'a jamais porté plainte, il a mis des années à oser en parler, et il risque de ne jamais s'en remettre tout à fait. Et aujourd'hui, ce type est mort, sans jamais lui avoir présenté d'excuses, sans jamais lui avoir expliqué pourquoi il l'avait…
Mark se tait. Des larmes salées se glissent jusqu'aux yeux de Caleb tandis qu'Axel troque ses yeux impassibles contre un regard compatissant. Mark ferme les yeux, comme s'il cherchait à prononcer le mot qui joue sur sa langue, ce mot aux sonorités si cruelles et si violentes. Caleb reprend à sa place.
- Il ne lui a jamais dit pourquoi il avait abusé de lui lorsqu'il avait treize ans. Et maintenant, Jude n'aura plus de réponse. Cet enfoiré va être enterré par ses pairs et ses élèves sans jamais être inquiété. Même si Jude se décidait à parler, Dark aura vécu ses dernières années avec ce viol sur la conscience, avec cette enfance brisée, sans que personne ne le soupçonne jamais. Alors, pour tout ça, pour s'être tu, pour ne pas avoir cherché à avoir d'explications, pour ne pas l'avoir dénoncé, Jude s'en veut. Il le hait…
Il avale sa salive, lentement. Sa voix se remplit de sanglots, il baisse la tête et la prend dans ses mains.
- … et il se hait aussi !
Le souffle du jeune homme est rauque. Alors, même à ce stade de leur relation, il peut encore découvrir un nouveau degré de la souffrance de Jude ? Jusqu'à quand devra-t-il rester spectateur du mal-être de son compagnon ? Jusqu'à quand sera-t-il impuissant face à cette blessure ?
Il respire et tente de se reprendre. Il n'est pas seul, il ne faut pas l'oublier, et il doit montrer aux deux garçons qu'il est tout à fait capable de s'occuper de Jude. Si lui n'y arrive pas, alors personne n'y arrivera. Qu'on lui laisse au moins ça, parce qu'il a autant besoin de Jude que Jude a besoin de lui. Plus, peut-être.
Il écarte ses mains et se félicite de ne pas avoir fondu en larmes. Vue la situation, il peut se permettre de laisser échapper deux ou trois larmes !
- C'est bon, ça va aller. Si vous pouviez téléphoner à Célia pour la rassurer… Dites-lui qu'il va bien. Aussi bien que possible.
Axel hoche la tête. Pas Mark. L'idée de ne pas rester à côté de son meilleur ami en de telles circonstances le gêne un peu. Il voudrait être présent pour le garçon. Son compagnon, sans dire un mot, lui prend la main, pour lui faire comprendre qu'il leur faut rentrer. Ce sont ses yeux, sans doute, qui le forcent à abandonner l'appartement. Ils quittent tous deux la pièce.
Resté seul, Caleb frotte ses yeux pour effacer les larmes qui s'y attardent.
Come feed the rain
(Viens nourrir la pluie)
'Cause I'm thirsty for your love dancing underneath the skies of lust
(Car j'ai soif de ton amour dansant sous ces ciels de désir)
Yeah feed the rain
(Ouais nourris la pluie)
'Cause without your love my life ain't nothing but this carnival of rust
(Car sans ton amour, ma vie n'est rien d'autre que cette fête foraine de rouille)
Il se dirige vers sa chambre d'où il n'entend aucun bruit. Jude y est depuis dix minutes. Est-ce qu'il s'est endormi ?
Le jeune homme frappe à la porte de sa propre chambre. Pas de réponse. Il appuie sa main sur la poignée. La porte n'est pas fermée à clef. Au milieu de sa chambre, son lit n'est pas défait, juste un peu en désordre. Jude est allongé dans la diagonale, mais il ne dort pas. Il se redresse, sans offrir un seul regard à son compagnon.
- Je peux entrer ?
- C'est ta chambre…
Leurs deux voix sont fausses, déformées par les sanglots et la peur, la gêne aussi. Tant pis. Le jeune homme aux cheveux bruns s'avance vers le lit et y rejoint Jude. Un peu hésitant, il se place derrière, sans oser le prendre dans ses bras. Si Jude refuse de le regarder, autant rester en arrière. C'est bien la première fois qu'il se montre si maladroit ! Il le regarde retirer sa montre et la poser sur la table de chevet.
- Axel et Mark viennent de partir.
- Je les ai entendus. Ecoute, je me repose juste un peu, mais je ne dors pas ici.
- Quoi ? Mais tu dors où ?
- Chez moi.
C'est toujours étrange d'entendre Jude dire « chez moi » lorsqu'il ne parle pas de l'appartement de Caleb. Comme si leur relation pouvait prendre fin n'importe quand, comme s'il valait mieux éviter les attachements matériels…
- Je dois rassurer Célia.
Caleb étouffe un « et moi, qui me rassure ? ».
- T'es pas en état de rassurer qui que ce soit, Jude…
- Je ne te demande pas ton avis.
- Alors, tu ne veux pas parler ?
- Pas vraiment.
Ses yeux couleur glacée observent la nuque de Jude qui se tend sous la pression des muscles. Il ne sait pas quoi faire pour le rassurer, l'aider, le protéger. Chaque geste qu'il envisage lui semble inutile, insignifiant. Pourtant, il a besoin de sentir la peau de Jude contre la sienne, d'imprimer son odeur dans sa mémoire, de jouer les Proust en herbe, d'activer la case « nostalgie » grâce au goût salé de ses lèvres.
- Jude… Je me suis inquiété… J'ai besoin de savoir comment tu vas ! Me force pas à te supplier… Arrête de me traiter comme un étranger, comme un homme de passage dans ta vie.
Il ne tient plus. Ses bras enveloppent le corps de son compagnon. De toutes ses forces, il y imprime son propre corps. Son visage trouve refuge dans le cou de Jude et il ferme les yeux. A sa grande surprise, les mains de Jude se posent sur ses bras, comme pour encourager l'étreinte et il penche la tête vers la gauche pour offrir plus de confort à Caleb. Il soupire pour retenir les larmes qui escaladent sa gorge.
- Ça ira pas plus loin aujourd'hui, précise-t-il.
- J'allais pas t'en demander plus.
Il se tait, profite pendant quelques secondes, puis reprend.
- A quel point tu te sens mal ?
- Je l'ignore.
- Et à quel point je peux t'aider ?
- Je crois que tu m'as assez aidé. J'ai vingt ans depuis moins de vingt-quatre heures, il est temps que j'assume seul.
- Tu ne vas rien me dire, n'est-ce pas ? Maintenant, c'est Mark ton confident !
- Tu as joué suffisamment de rôles dans ma vie pour ne pas jalouser mes conversations avec Mark. Rival, protecteur, ami, confident, amant, compagnon… Ça t'a pas suffi ?
Contre son cou, Jude sent le sourire de Caleb s'étirer. C'est vrai, il n'a pas à être jaloux. Il est heureux comme ça, et il se contentera de ne jouer que les amoureux si cela permet à Jude d'aller mieux.
Il s'apprête à répondre, lorsqu'il se rend compte d'un problème dans la phrase de son compagnon.
- Pourquoi tu as utilisé le passé ?
- Quoi ?
- Ta phrase précédente… Tu as utilisé le passé pour parler de nous.
- C'est sorti comme ça, s'excuse Jude.
Il semble presque désolé, mais pas tout à fait, pas suffisamment. Leur étreinte se desserre, bouleversée par cette incohérence conjugale et grammaticale. Finalement, Caleb retire entièrement ses bras du corps de Jude. De toute façon, il va s'envoler d'ici deux heures… Il n'a pas la force de partager le lit de cet homme qui menace de partir. Il se dirige vers le canapé.
- Pourquoi chaque fois que ça fonctionne entre nous, il y a quelque chose qui vient tout chamboulé ?
Pourquoi, chaque fois que j'ai envie de croire que nous sommes un couple, je me rends compte que nous ne le seront jamais ?
Carnival of rust, Poets of the Fall, 2006
