La lune était absente du ciel, ainsi l'obscurité était complète ce soir-là. Cela rendait la traversée plus difficile. Ça et là, des étoiles brillaient et désignaient à Aragorn le chemin à prendre. Bientôt, le navire qu'il avait quitté atteindrait Minas Tirith. On commencerait les festivités. Certains chanteraient, et quelqu'un jouerait de la harpe. Ses oreilles n'entendaient que le lapement des vagues que sa petite barque créait sur la rivière Poros. Bientôt la rivière le mènerait à la croisée de Poros, d'où il pourrait prendre la Route du Harad.

On penserait sans doute qu'il viendrait plus tard à Minas Tirith où l'attendait un accueil de taille. Pendant un instant, le rôdeur ferma les yeux et inspira profondément. Il pouvait voir la Cité Blanche. Il pouvait entendre les trompettes annoncer le retour d'un de ses glorieux capitaines. Il pouvait voir la foule se masser des deux côtés de l'allée attenante à la citadelle. Il ouvrit les yeux, il n'y a avait que du noir à perte de vue. Il scruta les ombres et remarqua les cimes de l'Ephel Dúath qui se démarquaient dans l'horizon. Le chemin qu'il prenait ne le mènerait qu'à l'obscurité la plus profonde.

Un léger frémissement le prit. Il pourrait tourner sa barque et ramer contre le courant. Son destin n'était pas gravé dans la pierre. Qui pourrait l'arrêter. Ne serait-ce pas agréable d'oublier le fardeau qui pesait sur ses épaules ? Il était jeune. Il avait encore le temps d'apprécier les plaisirs d'une vie d'homme, avant de faire face à ses démons. Ses mains se crispaient sur les rames. Il continuait d'avancer dans l'obscurité, même si chaque membre de son corps faisait résistance. Dans un tournant de la rivière, il pouvait voir une dénivellation qui laissait deviner la Route du Harad. Il était trop tard. Il avait choisi cette direction et c'était celle-ci qu'il suivrait.

L'Ombre murmurait déjà des promesses vides, faisait faillir sa volonté à peine érigée. Il serra les lèvres, pour contenir les mots qui le rongeaient de l'intérieur. Sa vie n'avait jamais été la sienne. Il était Aragorn, fils d'Arathorn. Il n'aurait jamais assez de temps pour accomplir son devoir.

Il mena sa barque vers la berge. Il doutait revenir dans les terres civilisées par ce même chemin, mais ce soir il avait besoin d'un peu de lumière. Il remarqua un bois un peu plus loin de la route. Il pourrait camper à son orée. Il savait que c'était un danger d'allumer un feu sur des terres ennemies, mais il grelottait presque et il espérait que la chaleur des flammes lui donnerait courage.

Il avait à peine installé son camp dans la lueur de son feu quand il entendit un imperceptible craquement derrière lui. Personne à part un elfe ne pouvait se mouvoir aussi discrètement et surprendre un rôdeur. Aragorn leva les yeux pour voir apparaître deux elfes. Qui d'autre serait venu à la rencontre d'un voyageur sans nom à la croisée des chemins? Etait-ce une vision ? Un mirage pour un coeur fatigué en quête de réconfort ?

"Vous m'avez enseigné qu'il n'y a pas de hasard et pourtant... Quelle étrange rencontre !"

"Jeune mortel, n'oubliez pas que vous n'êtes pas le seul à parfois à discerner l'avenir. Nous sommes issus d'une race pour qui le temps n'a que très peu de mystère." Elrohir avait les bras pliés sur sa poitrine alors qu'Elladan le considérait silencieusement.

Quelle route les avait menés ici ? Si proches de l'Océan qui les séparait de leur mère ?

Aragorn avait beau scruter, leurs visages ne donnaient aucun indice. Aussi impassibles que les gardes de la Citadelle, aussi gracieux que des statues des temps anciens, les fils d'Elrond gardaient leurs secrets.

"En vérité, nous ne pensions pas vous croiser. N'est-ce pas à Minas Tirith que toutes les nobles gens attendent Thorongil le libérateur du Sud? " Aragorn secoua légèrement la tête avec un vague sourire, terni par la tristesse dans son regard.

"Hélas, mes compagnons d'armes, il est temps pour Thorongil de prendre des chemins bien plus sombres que celui qui mène à la Cité Blanche." Embarrassé par son visage vulnérable d'humain qui cachait mal ses pensées, Aragorn s'affaira à déballer ses vivres. Il présenta à ses frères d'armes quelques biscuits, fruits et du pain. Les deux elfes acceptèrent cette offrande gracieusement. Plus personne ne parla pendant quelque temps. Le regard du rôdeur se perdit à nouveau vers l'horizon, en direction du Sud et l'océan invisible. Il n'était certainement pas un elfe, mais il en descendait. L'écho de ses ancêtres l'enveloppait de mélancolie quand il regardait les flots mouvementés qu'il avait quittés il y avait un jour à peine. Etaient-ce les âmes perdues de Númenor qui se lamentaient avec les mouettes? Etaient-ce ses pères qui l'appelaient à travers les océans? Ou était-ce l'insidieuse et envoûtante voix de l'Ombre qui lui murmurait des promesses trompeuses?

A cette pensée, Aragorn se détourna. Non, l'océan avait déjà trompé les siens, son devoir le garderait sur ces terres.

"Il n'y a aucun doute. Le peuple de Dol Amroth a encore du sang elfique dans leurs veines sinon comment auraient-ils pu confectionné des biscuits aussi semblables aux nôtres?" Elladan, comme à son habitude, cherchait à méditer sur ce lien qui les unissait aux peuples des hommes. Perdus entre deux races distinctes, les fils d'Elrond penchaient tantôt vers un camp puis vers l'autre. Comme les descendants de Lúthien, c'était sur eux que reposait le choix de leur destin final. Que choisiraient-ils? Que choisirait leur soeur ? A cette muette question, Aragorn détourna son visage et racla sa gorge.

"Leurs cités, de même que leurs traditions, me rappellent Imladris. Adrahil et son fils ont dans leurs traits et dans leurs manières la même grâce que la vôtre. Ils n'ont pas oublié leur passé. L'étendard du Cygne orne encore leur forteresse."

Mais Elrohir haussa les épaules avec impatience.

"Peut-être qu'un jour nous irons là-bas. Jeune Estel, dites-nous plutôt pourquoi vous tournez le dos à votre peuple quand il vous attend pour vous fêter." Aragorn ne répondit pas tout de suite.

Ses plans étaient issus de réflexions à peine formulées. Il n'était même pas sûr de la raison qui le poussait à s'aventurer au-delà de l'Ephel Dúath. Dans toutes ces indécisions, il y avait une certitude:

"Ce n'est pas encore mon peuple, Elrohir. J'ai encore beaucoup de routes à parcourir avant de pouvoir l'appeler le mien. Je tourne peut-être le dos au Gondor, mais il ne quittera pas mes pensées et mon coeur. Je dois... découvrir d'autres contrées." Il aurait pu continuer la phrase autrement, révéler que quelque chose le poussait à aller dans le Mordor même. Mais il craignait que les deux semi-elfes ne l'arrêtent. Il risqua un coup d'oeil sur leurs visages impassibles. Il avait réussi sa feinte. Elrohir souriait:

"Voudriez-vous confirmer ma description des étoiles à l'Est? Vous n'étiez pas convaincu à cinq ans. " Le rôdeur sourit et pendant quelques instants les trois compagnons se tournèrent vers le passé.

Mais les souvenirs d'Aragorn s'arrêtaient à son enfance alors que les elfes se remémoraient un temps bien plus ancien quand la rage contre les orcs ne les habitait pas. L'innocence qu'ils avaient perdue, après le rapt de leur mère, vivait encore dans un recoin de leurs yeux gris.

"Je me souviens que le Seigneur Elrond m'avait enseigné que pour vraiment comprendre une situation et établir une stratégie, il fallait connaître tous les angles du problème. C'est pour cela que je pense que mieux connaître les peuples de l'Est ne serait pas une perte."

Les deux frères échangèrent un long regard. Elrohir baissa les yeux et ne dit rien. Mais Elladan expliqua d'une voix douce:

" Vous avez raison. La vérité est que c'est notre soeur, Dame Arwen, qui nous a envoyés vous retrouver ici."

Tout le corps d'Aragorn se figea à la mention de ce nom. Elle avait pensé à lui? Elle avait parlé de lui? Il cacha son trouble en évitant le regard de ses frères d'adoption. Elrohir de toute manière préférait ne pas le regarder. L'affection qu'il lui offrait habituellement ne se reflétait pas dans son regard.

Elladan, moins contrit, baissait les yeux.

Le dúnadan prit la parole:

"Comment va-t-elle?" Elrohir leva les yeux vers son visage. Ce regard aurait pu faire tressaillir n'importe quelle créature, mais avec ces dernières années, Aragorn avait acquis une certaine contenance qui l'empêcha de le fuir. Le ton d'Elladan ne changea pas quand il répondit:

"Elle est soucieuse et a quitté Imladris pour quelque temps. Elle s'est retirée…" Les deux frères échangèrent un autre regard et Elrohir termina :

"Elle s'est retirée dans un autre lieu. Nous venons à peine de l'escorter à bon port."

Aragorn hocha la tête et décida de ne pas prolonger ce sujet de conversation tellement épineux. Il comprenait que les deux elfes ne désiraient pas lui dévoiler son lieu de retraite.

Ils replongèrent dans le silence.

Les trois voyageurs contemplaient la voûte céleste qui s'étendait à perte de vue et sans aucun doute, les pensées des deux elfes étaient amères.

Mais Aragorn, jeune mortel qui ouvrait à peine les yeux à la vie, se sentait soulevé par un élan d'espoir.

Tout n'était pas en vain!

Arwen avait elle aussi entrevu le même avenir qu'il avait senti quand il l'avait vue pour la première fois? Avait-elle aussi senti son coeur s'ouvrir pour ne plus jamais pouvoir se refermer?

Elle pensait à lui... Et cela lui suffisait pour braver n'importe quelle tempête et survivre à n'importe quel climat. Elle existait et elle pensait à lui. Cela était assez pour le sustenter et bercer cent nuits.

Les trois compagnons de route restèrent encore longtemps ainsi dans une sereine contemplation. Les étoiles scintillèrent encore pendant quelque temps, puis elles disparurent.

Un pâle soleil se leva. Aragorn fit de même et s'étira. Il n'avait pas dormi de la nuit, mais il ne sentait pas encore la fatigue de cette veillée. Il enroula son lit de camp et rangea ses affaires dans sa besace.

Cette quiétude était paisible et familière. La colère d'Elrohir s'était dissipée et aucune rancoeur ne séparait ces compagnons d'armes. Sans aucun mot, ils s'étaient souvenus des liens tissés entre eux par le sang et les batailles qu'ils avaient surmontées ensemble.

Les oiseaux avaient commencé à piailler quand Aragorn demanda:

"Et vous? Quel est le chemin que vous allez prendre?"

Elladan regardait les maigres flammes lutter contre le vent. Ainsi, ce fut Elrohir qui répondit:

"Nous pensions rejoindre le Nord de l'Ithilien par la route du Harad. Nous avons entendu dire que les orcs pullulent dans la région."

Aragorn hocha la tête:

"Nous allons donc prendre la même direction pendant un premier temps. Je serai content de faire une partie du trajet avec vous. Cela fait longtemps que je n'ai pas entendu des récits elfiques et parlé la belle langue."

Elladan se redressa enfin, faisant face à son compagnon d'armes:

"Et nous serons ravis d'avoir des nouvelles sur le monde des hommes."

Elrohir renchérit:

"Je suis intrigué par les efforts qu'ils fournissent pour contrecarrer les corsaires et les orcs. Savent-ils seulement que l'Ombre s'étend et se prépare?"

Aragorn s'assurait que leur feu de camp était bien éteint. Il se redressa et remarqua qu'entre les montures des deux elfes, il y avait un autre cheval. L'animal était d'un brun profond, avec comme une étoile au front. Il observait Aragorn avec un air presque amical. Il hennit quand il s'approcha. Aragorn tourna un regard interrogateur aux fils d'Elrond. Elrohir l'ignorait entièrement alors qu'il grimpait sur sa propre monture. Mais ce fut Elladan qui lui expliqua d'une voix conciliante :

"C'est pour cela qu'elle nous a envoyés ici. Il lui appartient. Elle voudrait que vous vous en occupiez. Le lieu où elle se trouve n'est pas des plus agréables pour un cheval.``

Ils montèrent tous les trois sur leurs montures. Le cheval qu'Arwen lui avait confié accepta son poids sans geindre. Il ne lui donnait pas l'impression d'être une monture utilisée par des elfes.

"Comment s'appelle-t-il?"

"Amdir."

Aragorn hocha la tête. Il connaissait ce mot en Sindarin. Il avait la même signification que son surnom, Estel. Mais Amdir était un espoir, fruit d'un raisonnement. Un espoir choisi et réfléchi. Ce nom ne pouvait pas être anodin. Il leva les yeux vers l'Ephel Dúath. Les cimes étaient rougeoyantes dans la lumière de l'aube. Comme si du sang teintait les sommets. Son chemin était sombre, mais il ne serait pas seul. Même après le départ des fils d'Elrond, même si quelque chose arrivait à sa monture, Aragorn serait toujours accompagné du souffle d'Arwen. Son coeur battait trop vite pour qu'il puisse leur parler de Dol Amroth et de tout ce qu'il avait vu. Il n'était plus un amiral, un homme d'armes, il était encore ce jeune homme qui avait vu Dame Arwen pour la première fois.

Lorsque le soleil se leva, il se cacha dans les lourds nuages. Elladan reprit la parole :

"Préférez-vous être à la tête d'un navire ou sur un cheval?"

"Il y a un plaisir à être sur une embarcation qui vogue sans un mot sur les flots. Mais je préfère la compagnie d'un cheval."

Homme du Nord, il avait appris à monter alors qu'il marchait à peine. Ce fut avec plaisir qu'il retrouva l'osmose qui reliait un cavalier à sa monture.

"Alors, le Rohan vous a donc plu?

"Que diraient les nobles gens du Gondor?" rétorqua Elrohir d'une même voix.

Les mortels disaient que les elfes ne parlaient pas. Mais la vérité était que les elfes ne parlaient qu'aux siens. Alors que la grisaille accueillait ce nouveau jour, Aragorn était avec les siens. Il commença à leur raconter ses voyages. Le Rohan semblait si lointain, et ses premières aventures là-bas semblaient appartenir à un enfant.

Tout en parlant, il cherchait à ne pas laisser transparaître sa peine de quitter ces hommes et femmes qui avaient été comme sa famille. Il était certain qu'il ne reverrait pas la majorité d'entre eux. Il avait aussi appris, il y avait quelque temps, la mort d'Ecthelion. Et, même à présent, il était triste de ne pas avoir pu prendre congé et de ne pas avoir eu l'opportunité de lui parler sans le voile qui dissimulait sa vraie identité.

Mais il savait que quand ce monde s'évanouirait, il reverrait Ecthelion dans la caverne de Mandos. La mort et le départ étaient inévitables pour les hommes.

Etait-ce pour cela que chaque siècle les valeureux fils d'Elrond se rapprochaient de plus en plus des hommes? Ne partageaient-ils pas la même mélancolie sur l'approche de la séparation finale?

La route serait longue vers le Sud Est.