Glasgow, cinq ans plus tôt, mars 1773.

Glasgow, la plaque tournante du Royaume-Uni, la place dominante dans le commerce international après Londres, représentait pour Lord Blackwood une ville dont il ne fallait surtout pas perdre le « soutien », quitte à graisser régulièrement quelques pattes, complimenter le peu d'aristocrates présents, conclure différents marchés avec les capitaines des vaisseaux transportant le tabac, le coton et le sucre originaires des colonies à l'ouest de l'océan.

Et pour effectuer cette sale besogne, quelle meilleure personne à envoyer que celle qui, à l'instar des écossais, n'était pas vraiment britannique, une femme qui pouvait abuser n'importe qui, belle et séductrice, attentive, intelligente, sachant avant vous quelle action accomplir et réussissant l'exploit de vous susurrer une idée improbable, novatrice et brillante, le tout en vous convainquant que tout cela avait germé dans votre esprit et, qu'elle n'avait été que le bras de votre fulgurante ingéniosité.

Root, sa propre fille. Une espionne née, qui avait hérité du génie de sa mère et du sien ?

Non. Greer, n'avait jamais vraiment cru à la possibilité que la jeune femme soit sa descendance. La confiance qu'il avait pu avoir en Cara était morte ce soir de mars quand elle avait fui Naples, qu'elle l'avait fui. Bien que le désir puissant qu'il ressentait pour elle, cette ennemie soumise aujourd'hui à son bon vouloir, fût toujours aussi présent dans son corps chaque fois qu'il la voyait, John Greer refusait d'accepter que Cara ait pu dire la vérité.

Cela dit, pourquoi ne pas en jouer et jeter cette ignominie à la face de Samantha Groves, comme sa mère lui avait lancé en pleine figure dans cette bibliothèque austère de Killarney ?

Samantha Stanton, rebaptisée Samantha Groves, allait mourir ce soir à des centaines de kilomètres de la pièce où se il trouvait, tuée par la main d'un homme qui lui appartenait, et qui, comme prévu, lui transmettrait son message, pour qu'elle comprenne que Jeremy Lambert n'agissait pas de sa propre initiative, ce qui aurait pu être tout à fait probable étant donné la haine qu'ils se portaient, non, que son véritable assassin s'appelait John Greer et était même… Son père.

Il regretterait l'espionne habile, une de ses meilleures « recrues », si avisée que même lui ressentait l'étrange impression qu'elle ne lui disait pas tout. Il l'avait surveillée de près, ne relâchant jamais son attention sur elle, sans succès, et cet échec l'énervait. Il avait atteint un âge où ce genre de manège ne le distrayait plus, et se disait qu'au fond, la solution la plus simple restait souvent la meilleure.

Il suffisait de se débarrasser de l'élément perturbateur, en faire même un exemple pour les autres, et puis surtout, le véritable problème, la gêne qui le tenaillait quand il la regardait, la ressemblance si frappante avec celle qui avait su le réduire à l'état d'un homme désespéré et suppliant, mourrait ce soir en même temps que Root.

Assis à la table en train de dîner, en compagnie de son épouse dont la voix nasillarde relatait la journée passée, les dernières rumeurs de Carlisle et l'envie soudaine de commander un ruban de taffetas pour sa prochaine robe, Greer tout en lui répondant que « La couleur aigue-marine intensifierait son regard si doux » jeta un coup d'œil à la pendule sur la cheminée, souriant légèrement à l'avancée implacable du temps, qui tel un vieil ami, lui confirmait que dans moins d'une heure tous ses petits tracas n'existeraient plus, que dans moins d'une heure, Samantha Stanton ne serait plus.

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Root resserra les pans de son manteau tout en marchand le long des quais. Les températures d'un mois de mars plutôt plaisantes en temps normale, se soumettaient au froid continuel de février. Elle claquait des dents, pressant le pas pour se rendre à l'auberge où l'attendait son contact, il lui restait un peu moins d'une heure avant de rencontrer les notables de Lord Blackwood, elle devrait se presser, heureusement elle ne rencontrait pas Control pour la première fois.

La femme Écossaise plus grande qu'elle et imposante lui plaisait. Control, un lien entre Francesca et le Québec, voyageait peu, pourtant elles s'étaient croisées en premier lieu en Angleterre. Depuis des années, elles communiquaient par lettres codées, jusqu'à leur rencontre dans le Diocèse de Newcastle un an auparavant, à la demande même de Control.

Tout comme ce soir, une simple auberge avait servi de décors.

Root sourit, tout avait manqué de déraper, et seules ses années d'expérience étaient venues à bout de la méfiance d'une femme dure, perspicace et implacable. Root avait subi un véritable interrogatoire, si Control l'avait attachée au fauteuil qu'elle occupait et torturée pour confirmer que la femme travestie devant elle, celle qui se nommait Root, qui leur donnait de si précieuses informations depuis des années, n'était pas en fait un agent triple à la botte de Lord Blackwood, elle n'en aurait été pas très étonnée.

Elle ne pouvait pas lui en vouloir, Control se protégeait et elle, Root, aurait agi exactement de la même façon. Hormis cette entrée en matière assez tendue, les deux femmes s'appréciaient et se respectaient. La jeune femme s'était même surprise à reconnaître les prémices d'un désir à son encontre de la part de Control. Elle aurait pu y succomber, mais il n'était pas toujours bon de mêler plaisir et travail.

Elle leva la tête vers l'immense trois mâts à quai dont l'ombre effrayante la surplombait.

Root aimait les navires, le tangage sur l'eau qui lui retournait l'estomac lors des premiers voyages ne la dérangeait plus, au contraire, tel un bercement protecteur, la houle la rassurait. Elle remercia intérieurement Virgil et son acupuncture bienfaitrice, s'interrogeant sur le prochain bateau qui l'accueillerait et la destination vers laquelle il l'amènerait. Lord Blackwood avait glissé qu'un déplacement à Lisbonne dans un futur proche serait nécessaire. Enverrait-il Martine ou elle ?

Root ne continua pas plus loin sa réflexion, la taverne était à quelques mètres, et elle serait ravie de boire un petit remontant pour se réchauffer. Elle entendit le son des pas précipités, et fut projetée sur la droite dans la ruelle attenante à son lieu de rendez-vous si rapidement, qu'elle n'eut pas le temps de réagir. Elle se cogna l'épaule contre le mur, et se retourna pour faire face à l'ombre qui la suivait. Elle voulut dégainer son épée, or l'agresseur ayant prévu son geste fut plus rapide. Root, le souffle coupé par la surprise et la douleur qu'engendra la lame en perçant sa peau, recula pour se libérer, titubant, portant une main à son flanc gauche.

Plus que la voix mielleuse qui la salua d'un « Bonsoir Root », l'odeur douçâtre de son parfum si reconnaissable lui monta à la gorge, ce parfum de rose ô combien écœurant, cette fragrance pourtant si délicate et distinguée la dégoûtait depuis sa rencontre avec l'homme qui venait de la poignarder. Il empestait l'essence d'une fleur inimitable, la souillait en la portant, capturant une beauté gracieuse, pour la rabaisser à un parfum vulgaire, commun, et qui comme pour ajouter à la bassesse de son acte, virait sur ses vêtements sans qu'il s'en aperçoive, en une odeur âcre et grossière, qui vous restait dans le nez désagréablement.

– Lambert…

– Monsieur Lambert, la corrigea-t-il en s'approchant.

Root sentait le liquide chaud couler le long de sa jambe, sa main trempée, appuyée contre la plaie semblait inefficace pour parer l'hémorragie. Pourquoi n'essayait-elle pas de se défendre ? Pourquoi ne pas riposter ? Parce que le coup qu'il venait de lui porter était mortel. Elle le savait, personne ne réchappait d'une blessure au ventre, la lame touchait toujours un organe et même si elle pouvait mettre des heures à quitter ce monde, la fin restait la même, la mort l'emmènerait avec elle de l'autre côté ce soir. Un sentiment de désespoir infini l'assaillit. Elle avait failli, elle ne tiendrait pas sa promesse, à quoi servait-il de se battre contre lui, puisqu'elle venait de perdre son unique combat, le seul qui lui tenait vraiment à cœur.

Elle observa son assassin sortir délicatement un mouchoir d'une de ses poches et essuyer lentement le sang sur sa dague d'une manière assez élégante, scrutant la moindre tâche encore présente sur l'acier pendant qu'elle s'appuyait, tout d'un coup épuisée, contre le mur de brique pour finalement glisser le long de celui-ci et s'affaler sur le pavé.

Le rire méprisant dont la gratifia Lambert devant son comportement abattu, peu énergique et désespéré ne lui échappa pas.

– Voyez-vous, ma chère Root, j'aurais pensé que vous tuer serait plus compliqué, or regardez-vous, vous n'êtes plus grand-chose, avachie là contre ce mur, à vous vider de votre sang…

– Pourquoi ne suis-je pas étonnée, moi, que votre attaque fut si traitre ? Répondit-elle. Que…

La gifle l'assomma à moitié, et elle eut du mal à ne pas s'évanouir.

– Croyez-vous vraiment que je me serai abaissé à me battre contre vous ? Estimez-vous heureuse de mourir par ma main, si Lord Blackwood ne m'avait pas ordonné lui-même d'être l'auteur de votre trépas, de simples brigands vous entoureraient à l'heure actuelle, et vous chevaucherez sans retenue pour augmenter leur paie qu'ils ne trouveraient certainement pas assez suffisante…

Il suspendit sa phrase, réfléchissant à sa dernière remarque, hésitant à ne pas lui-même passer à l'acte, ce serait d'une telle simplicité… Il renonça, il n'y aurait là aucun plaisir, aucune résistance de la part de Root, si au moins elle avait répliquée autrement que par la parole, la violenter ici sur le pavé froid aurait pu être plaisant, mais à quoi bon perdre de l'énergie pour une épave qui acceptait si facilement son sort.

Il s'accroupit, observant avec dédain la douleur sur les traits de la femme aux yeux mi-clos, qui paraissait avoir oublié sa présence. Il claqua des doigts devant son visage pour la ramener dans la ruelle, sans succès. Il appuya sur sa blessure et eut un rictus satisfait en entendant le cri s'échapper de sa bouche.

– Bien, je vois que j'ai à nouveau votre attention… Lord Blackwood a un message pour vous… Ah, mais j'oubliais, votre croix !

Il défit le jabot de Root et tira sur son pendentif, arrachant la fine chaine en argent, qu'il contempla dans sa main un petit moment en maugréant.

– Les irlandais n'ont jamais eu le moindre talent et cette croix celtique en est encore une preuve affligeante, ce cercle autour des branches, c'est d'un barbare…

En temps normal, Root lui aurait certainement fait ravaler ce commentaire désobligeant en lui expliquant la symbolique de cet emblème d'une pureté et d'une complexité qu'une crapule tel que lui ne serait jamais en mesure de comprendre, mais la fatigue et la colère de s'être fait avoir aussi bêtement la laissa pantoise.

Il rangea le bijou dans une poche et reprit :

– Saviez-vous que votre mère vivait avec un sodomite ?

Root ne sut pas si ce fut l'insulte envers son père, la crudité du propos ou simplement le dégoût plus qu'évident dans le ton de la phrase crachée par Lambert, qui capta toute son attention.

– Oui, encore un rituel de païens, j'aimerais dire que vous avez hérité du sang pourri de cet homme, malheureusement vous connaissez ces « hommes » attirés par leur propre sexe. Une femme ne les intéresse pas, par conséquent celui que vous appeliez père, n'était qu'un imposteur.

Il rit avec dédain.

– Je ne connais pas votre mère, mais qu'elle ait osé se marier avec un tel être, vraiment, elle ne devait pas valoir mieux qu'une putain ! Une putain avec de l'argent et des relations, car elle connaissait Lord Blackwood avant ce scélérat qui vous a élevé. Sachant la réussite dont jouit notre bienfaiteur avec la gente féminine, cela ne m'étonnerait qu'à moitié qu'il l'ait déjà culbutée, et de bien des manières !

Lambert sourit à son dernier mot.

– Vous l'imaginez la prendre à plusieurs reprises ?

Il soupira d'aise, tout content de sa dernière tirade face à la fureur de la femme mourante devant lui.

– Oui, et qui sait ? Il pourrait même être votre père !

Il redevint sérieux.

– Non, il m'a confirmé que leurs « rencontres » remontaient bien avant votre naissance. Votre mère s'est tout bonnement fait engrosser par un paysan mal fini, incapable d'aligner deux mots comme le sont tous ces hommes sur cette île de catholiques !

Il fronça les sourcils.

– Les catholiques, répéta-t-il, si seulement nous avions plus de temps, ma chère, je vous exprimerais mon opinion sur cette religion, heureusement bannie de notre grand pays par ce roi sage que fut Henry VIII...

Il se releva et la toisa tout en sortant la montre à gousset de son emplacement dans la petite poche de son gilet.

– Je crains de me voir obligé de vous quitter, car il faut que je fasse votre travail et rencontre les hommes qui vous attendent. Vous devriez me remercier, ils auraient été offensés de devoir traiter avec une femme… Eh bien, je ne pense pas que nous nous reverrons, « Madame ». Profitez seule de vos derniers moments et saluez la faucheuse de ma part...

Il s'éloigna et revint sur ses pas.

– Mais j'allais oublier. « Groves », ne vous êtes-vous jamais demandée pourquoi Lord Blackwood vous avez assignée ce nom ? Dans son immense bonté, il a voulu laver votre impureté d'irlandaise en vous attribuant l'origine d'un nom noble, celui que portait feu la Marquise Groves avant d'épouser le comte Greer, le père de Lord Blackwood.

Il s'interrogea un instant en silence.

– Ou alors, tout cela n'était qu'une plaisanterie de sa part, une simple façon de vous faire comprendre que vous lui apparteniez, de votre mise au monde en tant qu'espionne jusqu'à votre misérable mort dans cette ruelle. Vous n'avez été qu'une création entre ses mains, une œuvre dont il ne veut plus aujourd'hui, qu'il renie, et honnêtement qui pourrait lui en vouloir ?! Alors… Adieu Samantha Stanton, puisse le Seigneur avoir pitié de votre âme.

Il s'en alla sans se retourner. Il avait accompli sa mission et s'était même montré généreux à la fin, en bon chrétien, il avait remis à Dieu une « infidèle », il était décidément un homme extraordinaire.

Souriant en sortant de la ruelle, il se dirigea vers son prochain rendez-vous, le cœur léger d'avoir accompli correctement son devoir, abandonnant une ennemie agonisante qui mourrait seule.

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La jeune femme se faufilait élégamment entre les tables dans le lieu bondé, apportant les pichets de vin et les plats fumants à ces hommes assis au fond de la salle qui profitèrent de sa promiscuité pour la peloter, glissant une main sale sous sa jupe avec une œillade lubrique, et un sourire aux dents gâtées.

L'agacement commençait à monter en elle. Alors qu'elle se penchait pour poser les plats au centre de la table, la serveuse aperçut une tumescence peu ragoutante caressée sans douceur par les doigts crasseux aux ongles noirâtres d'un homme au teint vérolé dont les yeux claires, d'une couleur étonnement attirante, fixaient son décolleté avec l'envie malsaine de le faire sien.

Elle constata que cet exhibitionniste ignoble n'avait jamais mis les pieds dans le restaurant. Ses compagnons l'avaient-ils averti ? S'interrogea-t-elle. Ce pouvait-il qu'il la brave crânement, attendant sa réaction ? Elle lui lança un regard noir pour lui signifier que son attitude des plus inconvenantes, devait cesser à l'instant et qu'il fallait qu'il se reprenne rapidement.

L'homme ne daigna pas lever la tête vers elle, préférant se concentrer sur sa poitrine, continuant à « bichonner » son entrejambe devant elle, ignorant complètement l'être humain à qui il avait affaire.

Un des hommes de la table, muet depuis un petit moment, remarqua l'attitude de la jeune femme, et essaya de calmer le jeu.

– Tout doux, Jimmy, et vous aussi les gars, les prévint-il, toi range ta main et arrêtez d'offenser la demoiselle si vous tenez à votre vie.

– Et qu'est-ce que tu vas faire, Tom ? Voler au secours de sa vertu ? Si tu fais le moindre geste, tu vas tâter de mon couteau et tu ne seras pas du voyage demain ! Répondit le fameux Jimmy qui n'avait pas quitté son corsage et déboutonnait ses culottes pour avoir plus facilement accès à son sexe.

Il se fichait du regard des autres, la jeune femme au minois des plus agréables augmentait l'envie pressante de se soulager, que cela lui déplaise ne lui vint même pas à l'esprit, de toute façon, si elle osait un commentaire, il la retrouverait après son service pour lui montrer d'une manière plus brutale qu'elle était à son goût. Il eut un sourire sadique, remarque ou pas, il lui ferait « sentir » de toute façon.

Elle se redressa lentement pendant que le dénommé Tom, les mains en signe d'apaisement, se levait en disant qu'il ne cherchait pas la bagarre et qu'il n'avait plus faim. En passant près d'elle, il lui chuchota.

– Je vous prie, Mademoiselle, de ne pas prendre le comportement primaire et irrespectueux de ce goujat comme l'attitude inévitable de l'homme lambda, et vous assure que nous ne partageons pas tous ses manières.

Elle lui sourit pour toute réponse et accepta ce qui s'apparentait à ses yeux à des excuses. Elle contourna la table en récupérant discrètement un couteau pointu près d'une assiette, et élargissant son sourire pour lui exposer sa dentition, elle se positionna devant l'homme qui introduisait une main dans son pantalon.

– Ce que tu vois te plait ? Lui demanda-t-elle.

– Assez et je vais te le prouver ! Répliqua-t-il d'une voix rauque.

Elle ne lui accorda aucun répit, pas une seconde de plus en le poignardant à plusieurs reprises pour finir par lui trancher la gorge, croisant son regard surpris, concluant ironiquement.

– J'en suis ravie…

La chaise sur laquelle il était assis, bascula et il s'écroula, mort au fond de la pièce. Les hommes présents dans la taverne tournèrent la tête et découvrir le cadavre. Les deux autres hommes attablés se levèrent pour punir cette meurtrière lorsqu'une voix forte se fit entendre.

– Si quelqu'un à quelque chose à dire, qu'il vienne me voir !

La femme qui venait de parler observait ceux qui s'étaient levés d'un regard dur. S'ils avaient été un peu plus malins, ils se serraient rassis et auraient présentés des excuses à la serveuse et la patronne du lieu, reconnaissant en la personne imposante derrière son comptoir quelqu'un de bien plus supérieur à eux.

Tom les avait prévenus, la taverne où ils mangeraient ce soir ne souffrirait d'aucun écart de conduite de leur part, étant tenue par une femme respectée, crainte et protégée par tous les habitants de Glasgow, et dont elle ou sa famille avaient été les bienfaiteurs à un moment ou un autre de leur vie. Par conséquent, leur peau ne coûterait pas bien chère s'ils osaient la menacer. Cependant, ces pauvres idiots oublièrent les conseils sages de Tom et esquissèrent quelques pas vers la jeune femme.

Tous les autres clients se levèrent également. Quatre hommes à la carrure épaisse les attrapèrent et les dirigèrent vers la sortie.

– Non, prenez celle de derrière, leur ordonna la patronne.

Ils acquiescèrent, suivis par deux autres hommes transportant le cadavre de Jimmy.

Root, tête baissée, respirant difficilement dans cette position, se demandait combien de temps encore elle resterait sur cette terre quand elle entendit le grincement d'une porte un peu plus loin. Elle distingua environ six hommes, quatre en entouraient deux, commençant à les rouer violemment de coups. Deux autres, portant une autre personne se rapprochaient de l'endroit où elle se trouvait. Elle leva la main pour signaler sa position puis la baissa. À quoi servait de leur dire où elle se trouvait, de toute façon dans peu de temps, elle n'existerait plus.

Elle s'injuria, pourquoi ce parti-pris défaitiste la tenaillait à ce point ? Elle était une combattante depuis toujours et là, un simple coup de poignard et elle acceptait son sort presque avec une joie malsaine.

Non, sa mère n'aurait jamais accepté qu'elle agisse de la sorte. Mais cette femme ne lui avait-elle pas « menti » ? Les révélations de Lambert n'auraient pas dû l'atteindre, alors pourquoi le croyait-elle ? Parce qu'elle se souvenait de l'expression de Lord Blackwood en présence de mère Cara quand ils se rencontraient à Furness, des regards qu'il lui lançait, l'expression particulière dans ses yeux bleus devant elle, comme si, oui, ils avaient déjà été amants.

Et le reste ? Pourquoi l'accusation de son père sur ses préférences la troublait à ce point, bien plus que les « révélations » sur sa mère ? Encore une fois, car leur véracité lui sautait à la figure, Marc Stanton était mort quand elle avait sept ans, mais Root avait toujours eu un sens de l'observation bien plus élevé que la moyenne, et les coups d'yeux de son père envers des hommes, plus insistants ou brulants, que ceux envers sa mère ne lui avaient pas échappés. Simplement à l'âge de cette découverte, trop jeune pour en comprendre le véritable sens, l'enfant avait fini par les mettre de côté, et le comportement de son père, oublié après sa mort, refaisait surface dans cette allée sinistre.

Elle grogna, Lambert venait de souiller l'image de son père, non à cause de sa soudaine réminiscence, mais à cause de ses propos injurieux. Marc Stanton avait préféré les hommes ? Quelle importance ? Il avait été son père avant tout, et elle se fichait éperdument du sexe de ceux qui avaient partagé son lit.

Elle bougea, essayant pathétiquement de se remettre debout. Un des hommes portant le mort capta le mouvement, et s'approcha, menaçant.

Il observa l'homme blessé contre le mur qui avait du mal à tenir debout. Il hésita un bref instant et repartit en direction de la taverne en ordonnant à un de ses acolytes de le surveiller.

La femme derrière le comptoir épiait la jeune femme en face d'elle, rassurée, elle déclara.

– Vous m'impressionnez, Claire, vous avez été d'une patience exemplaire avec ce pourceau, je lui aurais troué la peau bien plus tôt.

La jeune femme sourit au compliment et baissa humblement les yeux face à son mentor.

– Merci, Control.

La patronne continua à la fixer en silence et demanda.

– Qu'en est-il de Tom ?

– Il s'est excusé pour le comportement des autres et a essayé de leur faire entendre raison.

Control soupira.

– Il devra néanmoins payer, personne n'apporte le trouble ici, et qu'il soit un vieux client ne l'excuse pas.

Claire se contenta d'hocher la tête, masquant son inquiétude sans succès.

– Il survivra, la rassura la tenancière.

Elle tourna la tête vers l'homme qui s'approchait.

– Que se passe-t-il, Collins ?

– Il y a un étranger blessé dans la ruelle.

– Et ?

– Je crois qu'il s'agit d'une femme déguisée en homme, précisa-t-il doucement.

Control jura, cela expliquait le retard de Root.

– Amenez-la à l'étage et allez chercher le Dr Mc Keown !

– Bien, Madame.

Claire l'interrogea du regard. Control lui fit signe de la tête de la suivre, pendant que Collins partait exécuter ses ordres.

Ils remontèrent Root, l'installèrent sur le lit et disparurent. Control et Claire la déshabillèrent, la femme plus âgée marmonnant que ce n'était pas bon, pas bon du tout.

Root à demie évanouie délirait, répétant des excuses envers quelqu'un, pour son échec cuisant, pour n'avoir pas tenu sa promesse.

Control n'écoutait pas, concentrée, elle s'arrêta devant la plaie et fronça les sourcils. Elle était profonde et cependant assez propre. La femme n'en était pas à sa première blessure et celle devant ses yeux ne l'alarmait pas autant qu'elle aurait cru. Elle n'était pas spécialiste, il fallait que le médecin y jette un œil. Comme s'il l'avait entendue, l'homme grisonnant entra dans la pièce.

Il détailla le corps nu sur le lit, s'avança et tâta l'abdomen de la femme blessée. Il s'adressa à Control :

– Apportez-moi de quoi nettoyer ce sang !

Elle se tourna vers Claire qui s'empressa d'obéir, allant pour sa part s'installer sur un fauteuil dans un coin de la pièce sans un mot, laissant le chirurgien opérer.

Il s'occupa de Root une partie de la nuit, recousit la plaie, vérifia régulièrement les organes autour des points, veillant la blessée qui semblait étrangement n'avoir pas si souffert que ça du coup normalement fatal. Elle avait perdu beaucoup de sang, et après plusieurs heures d'incertitudes, Alan Mc Keown diagnostiqua qu'aucun organe n'avait été touché, elle avait eu beaucoup de chance.

Il déposa sa perruque près de la sacoche transportant ses instruments, et s'affala dans un fauteuil tiré à proximité du lit.

– Qui est cette femme ? Demanda-t-il.

Control soupira, épuisée, tout comme le médecin, elle n'avait pas dormi et voir une femme qu'elle respectait dans cette position la perturbait. Root était une espionne extraordinaire, peu aurait survécu psychologiquement à « l'entretien » qu'elle lui avait fait passer. Claire, sa jeune élève pourrait s'estimer heureuse d'un jour ne serait-ce que lui ressembler. Ce genre de personne se faisait rare. Elle parla d'une voix monocorde pour masquer l'émotion qui la tenaillait.

Le médecin dans la pièce était le seul homme de tout Glasgow à qui elle dirait la vérité, il avait travaillé avec sa famille depuis des décennies et tout comme elle et la femme étendue, était un espion si brillant que personne, en plus de trente ans, n'avait même pas soupçonné qu'Alan Mc Keown puisse être autre chose qu'un vieux chirurgien au regard doux d'un vert de la couleur des collines d'Écosse après un soir d'orage.

– Il s'agit de Root…

Control s'arrêta. Cette simple introduction avait suffi, le chirurgien connaissait tout et tout le monde, et l'identité et l'importance de Samantha Groves dans leur combat contre les anglais faisait partie des choses dont il était parfaitement au courant, toutefois, elle continua :

– C'est une espionne faite du même bois que vous, Monsieur. Il ne faut pas qu'elle meure.

Alan sourit.

– Ne vous inquiétez pas, Control, elle survivra. Elle a de la fièvre, mais le plus dur est passé. Allez vous reposer, je vais rester là jusqu'à ce qu'elle se réveille.

Control hocha la tête, elle se leva et sortit de la pièce. Alan se pencha et saisit doucement la main de Root dans la sienne. Le combat intérieur qu'elle livrait si présent sur son visage inquiéta le vieux médecin. Il comprit que plus que la blessure physique, une autre plaie plus profonde et plus ancienne revenait perturber sa patiente.

Il serra plus fortement la main frêle et ordonna d'une voix grave.

– Je vous interdis de mourir, Mademoiselle Stanton, pas sous ma garde. Je ne vous quitterai pas, luttez contre ces démons qui vous importunent, vous êtes plus forte, Root, vous gagnerez et je suis à vos côtés pour vous soutenir, vous n'êtes pas seule !

Le visage de la femme perturbée se détendit au son des mots de cet inconnu. Il sourit, il aimait son métier, il savait que quelque part dans son inconscient, les mots prononcés lui avaient apporté le réconfort et le concours dont elle avait besoin.

Il s'interrogea sur ce qu'il pouvait encore faire pour elle. Il se souvint qu'elle était irlandaise. Alan avait eu la chance de visiter l'île enchantée dont il était tombé sous le charme de la mélancolie de la musique et des légendes.

Il se concentra et se mit à chanter doucement un vieil air, un hymne à leur patrie que tous les irlandais avaient entendu dans leur vie, la malade, ce soir, écrasée par une solitude et une tristesse qu'il avait lui-même connu, devait se rappeler de ses origines, de ses racines. Il commença :

« There's a dear little isle in the Western Ocean. It's an islande of purity, holly and grand. Its name fills its daughters and sons with emotion. When they heard on, of a far distant land… »

Alan continua à s'en enrouer la voix, quand il n'eut plus de chansons irlandaises en tête, il passa à des chansons écossaises toutes aussi émouvantes. Il finit par s'endormir à l'aube et fut réveillé par Control qui lui apportait une tasse de café.

Elle ne s'attarda pas, Root était entre de bonnes mains et la voir respirer profondément la rassura.

Alan buvait doucement sa boisson devant la fenêtre de la chambre, observant d'un œil las la foule s'activer sur les quais. Il se retourna pour vérifier l'état de sa patiente et manqua de sursauter en croisant son regard. Depuis combien de temps était-elle réveillée et l'épiait-elle ?

Il afficha un sourire rassurant en se rapprochant du lit.

– Bonjour, Mademoiselle Stanton. Comment vous sentez-vous ?

– …

– Mon nom est Alan Mc Keown, je me suis occupé de votre blessure, je suis chirurgien. Savez-vous où vous vous trouvez ?

Elle hocha la tête. Elle avait entendu la voix de Control dans le couloir qui injuriait un de ses employés.

– Puis-je vous examiner ?

Devant son approbation silencieuse, il se pencha sur la blessure. Il se montra d'une délicatesse incroyable, la femme sur le lit pouvait abuser n'importe qui sauf lui, sa fragilité lui comprima la poitrine. Une fois terminé, il se rassit et lui expliqua gentiment.

– Je suis médecin depuis longtemps, mademoiselle. Durant toute ma vie, j'ai soigné beaucoup de gens et j'ai compris au fil du temps que le genre humain pouvait souffrir de différents maux, ceux visibles sur leur corps, qui cicatrisent à l'aide de soins que nous prescrivons, et ceux bien plus profonds, que le malade cache…

– …

– Vous survivrez à votre attaque d'hier soir, votre corps se remettra, mais voyez-vous, ce n'est pas ce qui me fait peur. Non, mademoiselle, un vieux singe comme moi n'a plus peur de grand-chose, sauf de voir une femme admirable se perdre dans les méandres de son esprit, embrasser le désespoir et laisser vaincre ses ennemis intérieurs. Je sais qui vous êtes, Root, je connais votre histoire.

Il se leva et se rapprocha de la fenêtre sous le regard songeur de la jeune femme.

– Je suis comme vous. Un espion, je l'ai été toute ma vie et le resterai jusqu'à ma mort. Je n'ai jamais eu la chance de rencontrer Cara Sannazaro, votre mère…

Toujours concentré sur l'eau claire de la Clyde où s'agitaient les bateaux impatients de revoir le large, il ne remarqua pas le regard intense de Root qui réfléchissait en scrutant son dos.

– Une légende jusqu'à sa disparition, tout le monde a cru qu'elle était morte, et puis Furness a vu le jour…. Il secoua la tête, ne voulant pas parler de ce lieu. Cara, la seule à avoir remporté plusieurs victoires contre Lord Blackwood. Nous faisons un métier terrible, un métier ingrat. Nous ne sommes que des hommes de l'ombre, seuls, menteurs, méfiants, de merveilleux manipulateurs, idéalistes et courageux. Notre amour pour notre pays que nous payons parfois de notre vie, nous oblige toujours à nous surpasser, et à lutter encore et toujours. Mais nous ne sommes que des hommes, nous avons parfois besoin d'aide devant ce qui nous terrasse…

– ….

– Il arrive toujours un moment où nous doutons, un moment où nous abandonnons.

Alan se retourna vers la femme qui s'était assise dans le lit. Elle n'aurait pas dû, en tant que médecin il aurait pu lui reprocher, en tant qu'espion il se félicitait de ce petit geste, elle n'était pas restée abattue et allongée. Il ne releva pas les larmes sur son visage. Le médecin s'assit au bord du lit et continua doucement.

– Il existe plusieurs versions d'une histoire, racontez-moi la vôtre.

– Elle m'a menti, elle m'a manipulé ! S'énerva Root, puis ferma la bouche ne voulant pas en dire plus.

– Je vous écoute, l'encouragea-t-il gentiment.

Root ferma les yeux, le menton tremblant alors que les larmes recommençaient à jaillir.

– Je n'ai jamais choisi cette vie…

Alan joua pendant cette journée le rôle qu'aurait dû endosser Marc Stanton, s'il avait encore été de ce monde, celui d'un père rassurant. Il écouta attentivement la peine d'une jeune femme, lui prodigua les conseils d'un homme avisé, essayant de la guider à travers le labyrinthe de la haine, vers la sortie plus sereine, sans la juger, lui ouvrant habilement les yeux sur les raisons de celle qui l'avait élevée, acquiesçant à ses reproches. Oui, les parents étaient coupables, mais les parents n'étaient pas ce qu'on croyait, ils n'étaient pas des héros, simplement des hommes et des femmes, et comme leurs enfants, enclins à faire des erreurs, à leur demander d'exécuter ceux qu'étaient incapables d'accomplir.

Root écouta, se rebella, pleura, déversa son aversion envers ce monde, envers ceux responsables de son sort, et accepta ses paroles.

Le soir même, elle s'entretint avec Control, lui expliquant que Lord Blackwood avait voulu la tuer et qu'il vérifierait qu'elle était bien morte, que néanmoins elle ne pensait pas qu'il ait compris qu'elle était un agent double. Elles en conclurent qu'il faudrait trouver un cadavre portant un veston noir, et mettre un ou deux agents de la police dans l'affaire.

– Ne vous inquiétez pas pour le mort, j'en ai un sous le coude et la police… Là non plus, ne craignez rien.

La femme alitée la remercia d'un signe de tête, avala difficilement sa salive et continua dans un souffle.

– Vous devez aussi la prévenir que je ne suis pas morte, avertissez Francesca qui lui transmettra le message.

Control scruta son visage.

– Voulez-vous lui écrire un mot ?

– Je... Elle hésita, releva la tête vers Control et y lut de la compassion. Je ne préfère pas, dit-elle doucement.

– J'aurais besoin d'une preuve, je pense que les… arguments de Lord Blackwood seront difficiles à contrer, précisa Control.

Root se passa la main sur le visage, elle ne voulait plus lui parler, sa discussion avec Alan lui avait fait du bien, mais ses « problèmes » avec sa mère ne disparaîtraient pas en un claquement de doigts, elle mettrait certainement des années à ne plus lui en vouloir, à lui « pardonner ». Elle réfléchit puis sourit tristement, elle s'adressa à Control.

– Parlez-vous italien ?

– Un peu.

– Très bien, écrivez cette phrase dans votre missive, elle saura que c'est moi qui vous l'ai soufflée, Root récita : « Ha natura sì malvagia e ria che mai non empie la bramosa voglia… ».

Control répéta doucement et décida de laisser se reposer la convalescente. Root resta dans la chambre pendant deux semaines, Alan venait tous les jours et leur conversation reprenait là où elle s'était arrêtée la veille. Comme prévu, Root guérit physiquement, et le poids et la douleur présentent dans son âme s'estompèrent petit à petit, au grand soulagement du médecin.

.

John Greer tournait et retournait le pendentif dans sa main en se demandant s'il avait fait le bon choix. Aurait-il dû tuer également Monsieur Lambert ? L'envoyer dans les colonies en « récompense » du travail accompli n'avait pas vraiment eu l'air de plaire à l'espion. Greer se dit qu'avec le temps, il devenait trop « gentil », dix ans ou cinq ans plus tôt, Lambert aurait lui aussi disparu dans une ruelle malfamée. Au moins, il n'aurait plus cette odeur infâme de rose dans le nez, il se dit qu'à choisir un parfum, la fragrance du lys était sa préférée, il devait reconnaître que les français avait eu du « nez » en le prenant comme emblème.

Il baissa encore une fois les yeux sur l'inscription du pendentif et en lut l'inscription : « For my beloved husband,Cara ».

Il fut un temps où il aurait donné n'importe quoi pour que ce message lui soit adressé. Aujourd'hui, hormis un désir physique, il ne ressentait plus rien qu'une colère sourde à la vue du prénom autrefois chéri.

Il observa Furness dans le lointain. Root était morte depuis trois jours, son cadavre avait été identifié par la police locale et il lui incombait « l'horrible tâche » d'avertir sa mère. Il sourit, il lui avouerait un jour qu'il était à l'origine de son assassinat, pas aujourd'hui, dans quelques années, quand il n'aurait plus besoin d'elle. Dans dix ans, oui, il lui accordait encore ce laps de temps et puis, tout comme Samantha Stanton, Cara Sannazaro rejoindrait le Créateur.

Qui tuerait celle qui avait enchanté plusieurs de ses nuits ? Il réfléchit, il faudrait quelqu'un de proche, pour qu'elle ne se doute de rien. Il sourit à nouveau, qui de mieux placé que Francesca Wells pour tuer cette femme ?

Il repensa à la sœur qui travaillait pour lui. Elle était utile et il n'avait rien à lui reprocher, elle surveillait habilement la mère supérieure, guettait les faux pas qu'elle pouvait avoir avec les recrues. Cara semblait s'être calmée, John n'ignorait pas qu'elle devait lui en vouloir, pourtant elle avait apparemment accepté son destin et entraînait les jeunes femmes correctement. Martine en était un bel exemple, sa dernière mission à Vienne avait été un franc succès.

Il pensa à Jane, une autre espionne formée à l'abbaye sept ans auparavant. Il venait d'apprendre qu'elle était morte dans un accident pendant une de ses missions en Suède. C'était la dure loi de ce métier, seuls les meilleurs survivaient, Jane n'avait pas été mauvaise et même plutôt efficace, et pourtant personne n'était à l'abri d'un accident aussi stupide soit-il. Il y avait eu une explosion importante chez un parfumeur et les clients présents dans la boutique étaient morts, Jane en faisait partie.

Les explosions arrivaient régulièrement chez ces chimistes qui jouaient avec les odeurs, des apprentis alchimistes qui manipulaient des liquides inflammables, et Greer se disait que cette Jane avait été bien stupide de ne pas envoyer un laquais lui acheter son parfum.

Greer chassa ce malheureux incident de son esprit, en sentant la voiture ralentir et s'arrêter, il en sortit et leva la tête face à l'endroit sacré.

Il tira sur la cloche et attendit qu'une sœur vienne lui ouvrir. Il n'était pas encore midi, Cara apprendrait la nouvelle avant son déjeuner, un nouveau coup insupportable, prévu avec cruauté.

Le comte fut conduit au bureau de la mère supérieur. John renvoya la jeune sœur avant qu'elle ne puisse l'annoncer, marchant tranquillement vers la salle. De la porte ouverte, il la contempla assise derrière la table, une paire de lunettes sur les yeux. Vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait forcée à la suivre, un laps de temps durant lequel il avait au maximum évité le moindre contact avec elle. Il ne lui faisait plus confiance, mais au fond, il l'aimait toujours aussi passionnément, sous la colère cuisante qu'il ressentait à son égard.

Cara, concentrée sur un papier devant elle, ne l'avait pas vu. Elle se figea en entendant sa voix.

– Je dois dire, Madame, que le temps n'a pas de prise sur vous, vous êtes resplendissante.

Cara leva la tête vers lui et se redressa dans son fauteuil. Elle le toisa durement.

– Que me vaut le plaisir de votre visite, Monsieur ? Demanda-t-elle froidement.

Il sourit à sa répartie et son expression peu accueillante. Il décida de faire durer l'annonce de la mort de sa fille. Il entra dans la pièce et promena son visage sur les murs.

– Comment avez-vous pu si facilement céder à ma demande et emménager dans ce lieu ?

– Vous savez pourquoi.

– Ah, oui… Samantha.

– Et ce que vous m'aviez promis de lui faire si je ne vous suivais pas et n'acceptais pas de travailler pour vous.

– Oui…

Il inspira profondément.

– Ne vous est-il jamais venu à l'idée que je mentais ?

Cara fronça les sourcils puis rit brièvement.

– Je vous connais, John, vous auriez exécuté chacune de vos menaces, en vous obéissant, j'ai sauvé la vie de notre fille.

– VOTRE fille ! S'énerva-t-il.

La femme dans le siège en bois soupira, triste et fatiguée.

– Non, John, je ne vous ai jamais déguisé la vérité sur ce point, Samantha est notre enfant.

– C'était la fille d'un pêcheur qui a partagé vos nuits en plus de celles d'autres hommes, il vous a souillé et cette fille n'a jamais eu la moindre goutte de mon sang ! S'emporta-t-il.

Cara ouvrit la bouche et cligna plusieurs fois des yeux.

– « C'était » répéta-t-elle dans un souffle.

Il se redressa et ferma brièvement les yeux.

– Oui, vous m'avez demandé la raison de ma venue en ce lieu. J'ai une mauvaise nouvelle, Madame. Votre fille est morte pour son pays il y a trois jours, à Glasgow lors d'une mission secrète dont je tairai tous détails. Sachez que son corps a bel et bien était identifié par la police locale. Étant donné le rôle de mademoiselle Stanton dans la ville, et afin de ne pas éveiller les soupçons des Écossais, elle a été enterrée rapidement et anonymement. Je suis certain que vous comprenez. Ramener un corps aurait pu soulever quelques questions et c'est exactement ce que nous voulions éviter. Cependant, j'ai veillé à ce que son enterrement soit célébrer selon votre religion. Je suis certain qu'en tant qu'ancienne espionne, vous comprenez mon choix.

Greer mentait, le cadavre de Root avait été enterré dans une fausse commune quelconque. Il savait qu'il aurait dû aller lui-même identifier le corps, cependant l'anniversaire de sa véritable fille et la fête en son honneur étaient bien plus importants que le sort d'une de ses subalternes, aussi douée soit-elle. Et puis, le pendentif qui ne quittait jamais le cou de la jeune femme et la haine viscérale de Monsieur Lambert à son encontre seraient suffisants pour cette fois.

Il sortit de sa poche la croix et la déposa lentement sur le bureau.

– Je pense que vous reconnaîtrez ceci…

Cara se saisit du pendentif et le tourna dans sa paume, les larmes coulèrent le long de ses joues à la vue du texte gravé derrière celui-ci.

– Je vous présente mes condoléances, Madame… Vous avez perdu une fille et l'Angleterre a perdu une de ses meilleures espionnes. Je demanderai à ce que soit construite une stèle à son nom dans les jardins de l'abbaye.

Elle ne répondit pas, continuant à fixer le bijou dans ses mains. Il reprit d'un ton froid.

– Ne croyez surtout pas que votre mission soit terminée à l'annonce de cette terrible nouvelle. Vous entrainerez toujours comme il se doit, les jeunes filles que je vous emmènerai.

– À quoi bon ? Répondit-elle doucement.

– Pensez à ce qu'aurait voulu votre fille, argumenta-t-il, ayant déjà prévu cette réponse. Aurait-elle voulu une mère désespérée, ou une mère continuant son combat pour son pays ?

La femme serra l'objet dans sa main :

– Continuer son combat, murmura-t-elle.

Greer sourit, cela n'avait pas été si compliqué après tout, il se dit qu'il pouvait bien lui faire une dernière remarque.

– Voilà qui est mieux. Je comprends votre douleur, Madame, j'aimerais vous dire qu'avec le temps, elle s'estompera, mais il n'en ait rien. Vous passerez par des phases de tristesse… Il secoua la tête, une fausse expression de peine sur le visage. Et que vous penserez parfois à vouloir la rejoindre…

Il attendit qu'elle relève les yeux vers elle, et lui sourit vicieusement.

– Mais s'il est une chose que j'aime dans la religion catholique, c'est que se donner la mort y est interdit… Et je pense que vous redoutez la parole de Dieu, ou l'Enfer. Je ne me fais donc aucun souci pour vous.

Il s'inclina légèrement et se tourna, repartant vers la porte.

– Au revoir, Cara, je vous laisse à votre deuil. Vous êtes une femme forte, vous surpasserez cette « épreuve » et apprécierez la jeune recrue que je vous enverrai la semaine prochaine.

Cara ne bougea pas, rouvrant la main sur la croix, écoutant les pas de l'homme qu'elle haïssait s'éloigner.

Greer demanda à parler à sœur Francesca.

– Ma sœur, je vous demande de surveiller étroitement mère Cara, je viens de lui apprendre une mauvaise nouvelle et je n'apprécierai pas qu'elle planifie une quelconque vengeance ou même qu'elle tente de sortir de ses murs.

Francesca acquiesça.

– Bien, Monsieur. Vous pouvez compter sur moi.

Il la regarda, menaçant.

– N'oubliez pas, si vous constatez le moindre comportement suspect. Avertissez-moi.

La sœur secoua la tête, affichant un air soumis et respectueux sur son visage. L'expression tant attendu par John Greer, celle qui lui confirmait qu'elle n'hésiterait pas. Après tout, ne lui avait-elle pas avoué qu'elle ne rêvait que d'une chose, devenir la mère supérieure de l'abbaye ? Pour cela, elle surveillait Cara depuis des années et trahissait chacun de ces gestes.

Il se félicita intérieurement de la crédulité des personnes sur cette terre et s'en alla de ce lieu qu'il détestait pour ce qu'il représentait aux yeux du monde. Une religion qui n'avait plus sa place dans son pays et dont l'édifice était néanmoins une de ses plus belles réussites.

Francesca vérifia que la diligence de Greer n'était plus visible avant de se précipiter dans le bureau de la mère supérieure. La femme derrière son bureau tournait et retournait une croix dans ses mains.

– Cara, l'appela-t-elle doucement, que se passe-t-il ?

– Greer vient de m'annoncer la mort de Samantha.

La sœur resta interdite un petit moment puis murmura :

– Ce n'est pas possible.

– Je ne sais pas, il ne serait jamais venu sans en être certain…

Francesca s'approcha de la femme qu'elle aimait et l'obligea à la regarder.

– Où est-elle censée être morte ?

Cara ne releva pas le « censé », se contentant de répondre.

– Glasgow, il y a trois jours…

Francesca la regarda et lui attrapa le visage.

– Je connais quelqu'un de confiance à Glasgow, Control pourra me confirmer si ce qu'a dit Greer était vrai, en attendant, je t'interdis de le croire !

Cara secoua la tête.

– Et pourquoi pas, il n'a jamais cru qu'elle était sa fille, je suis même étonnée qu'elle ait survécu si longtemps à l'extérieur de ces murs. Pour être honnête, je ne serais même pas surprise d'apprendre qu'il est derrière tout cela, sa mort…

– Cara, arrête ! Tant que tu n'auras pas toi-même vu le corps de ta fille, tu n'as pas le droit de croire qu'elle est morte ! Tu connais Greer, il te manipule depuis le début, et je suis certaine qu'il s'agit encore d'une de ses ruses !

Cara se leva et lui mit la croix dans les mains, avant de s'éloigner d'elle.

– Elle ne la quittait jamais, elle appartenait à son père…

Francesca récupéra le pendentif, lut l'inscription et pâlit. Elle avait elle-même déjà vu la croix bien des fois accrochée au cou de Root.

– Non ! Se reprit-elle. Laisse-moi une semaine, je t'en supplie, Cara…

La mère supérieure se retourna et la regarda.

– Très bien, une semaine et après je pleurerai la mort de ma fille et… Toi, tu repartiras au Québec, si Root est morte, je ne veux plus avoir affaire à celle qui m'aura fait espérer en vain que ma propre chair était encore de ce monde, expliqua-t-elle durement.

Francesca accusa le coup.

– Je ne partirai pas, je resterai avec toi !

– Alors fais des prières pour qu'elle soit encore en vie.

Francesca ne répondit pas, les paroles énoncées étaient celles d'une mère terrassée par le chagrin, qui ne pensait pas vraiment ce qu'elle disait. Du moins, s'en persuada-t-elle.

– Laisse-moi, j'ai besoin d'être seule, ordonna Cara.

La sœur hocha la tête et sortit de la pièce. Elle voulait la prendre dans ses bras, la réconforter, mais tout avait été dit, Cara ne voulait pas de sa compagnie pour le moment, et plus du tout si elle n'avait pas vu juste.

Elle repartit dans sa cellule et écrivit à Control. Quatre jours plus tard, arriva non pas la réponse, néanmoins la nouvelle qu'elle attendait. Elle se précipita dans le bureau de son amante et lui fit lire le message.

Cara lut la lettre et accepta l'explication de Control sur la blessure trop importante de sa fille, cependant en bonne voie de guérison, pour qu'elle puisse écrire elle-même, et quand elle lut la citation de l'Enfer de Dante, elle sut que Samantha était en vie.

Cara pleura de joie, pour finalement ressentir une nouvelle tristesse, Samantha était certes en vie, mais pas en sûreté.

Elle écrivit la lettre la plus difficile de sa vie en réponse. Elle avait fait son choix. Si Samantha voulait survivre alors elle ne devait plus jamais la revoir et fuir l'Angleterre pour un pays si loin que Greer ne pourrait pas l'atteindre. Un pays si grand qu'elle aurait la possibilité d'y disparaître et d'y construire une vie sans le poids de ses propres erreurs, et avant tout, libérée de sa promesse envers elle, là-bas sur ce continent qui portait le nom de colonies d'Amérique.

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Root observait l'océan autour d'elle. Le bateau avait quitté l'Angleterre depuis plusieurs jours. Elle tenait dans sa main la lettre de sa mère qui lui suppliait d'oublier toute cette histoire et de vivre sa vie loin d'elle et de Greer. Elle la connaissait par cœur, elle se répétait les mots dans sa tête en suivant des yeux une mouette dans le lointain.

L'homme s'arrêta à quelques pas d'elle.

– Control semble vous tenir en très grande estime.

Elle se tourna vers le Capitaine du navire.

– En effet, Capitaine Elias. Je dois dire que j'ai pour ma part aussi beaucoup d'admiration pour elle.

– Savez-vous que je suis originaire de New York, une colonie anglaise…

Root resta silencieuse en scrutant les traits de son visage. Elle sourit avant de répondre.

– Serait-ce une menace, Monsieur ? Je ne pense pas que vous me tuerez, si Control m'a confié à vous, c'est qu'elle pense que vous ne me ferez rien.

– Oui, c'est exact, vous ne devez votre salut qu'à cette femme. Les affaires que nous traitons ensemble en pâtiraient grandement s'il vous arrivait la moindre chose. Je lui ai donc promis que votre voyage se déroulerait sans encombre.

– Mais vous me détestez, n'est-ce pas, Capitaine ?

– Je n'apprécie pas les traitres à la Couronne.

Elle le fixa longuement, il ne flancha pas sous son regard, il était honnête, pour lui, elle ne méritait pas de traverser l'océan à bord de son bateau.

– J'espère sincèrement qu'un jour vous changerez d'avis sur ma personne où sur l'Angleterre…

– Madame, la salua-t-il froidement avant de repartir.

Il l'avait avertie, il honorerait sa parole mais si cette femme recroisait à nouveau son chemin, il ne serait plus si clément. Son opinion à son égard fut grandement ébranlée quelques jours plus tard en apprenant qu'elle avait sauvé une de ses voyageuses.

Elias ne supportait pas que l'on puisse s'en prendre à un enfant et apparemment, cette femme non plus. Il la surveilla pendant toute la traversée, agréablement surpris au fil des jours devant son attitude. Il constata que même son équipage semblait apprécier cette ancienne espionne. Il la laissa débarquer à New York deux mois plus tard comme prévu, et ne s'étonna pas vraiment du massacre des russes une fois à terre. Quand le conflit éclata, il comprit que l'Angleterre n'était plus son pays, qu'il était un Américain et il changea complètement d'opinion à l'égard de Root. Il fut ravi d'apprendre qu'elle travaillait pour le Général Washington et pour leur cause. Il lui fit parvenir un message lui proposant son aide si besoin. Une aide qu'elle sollicita quelques mois plus tard après son arrivée dans ce jeune pays.

Quand Root était arrivée à New York, elle avait suivi les instructions de Control et Francesca. Il y avait dans cette ville une riche veuve soutenant la cause des Québécois contre les Anglais. Une femme qui leur apportait un financement conséquent, et d'une discrétion à toute épreuve. Elle logerait Root pour quelques temps avant qu'elle ne parte pour le sud du pays et oublie sa « vie antérieure ».

Root attendait dans le salon élégant. Cette femme aimait le blanc, la décoration assez classique n'avait rien d'extraordinaire, du moins à première vue. Root remarqua qu'elle avait été pensée avec soin et que l'invité se sentait rassuré dans cet environnement « sans surprise ». Mais qui, si vous prêtiez attention, un petit détail par-ci par-là, vous enchantez encore plus, et vous vous aperceviez que vous ne vouliez plus quitter l'endroit.

Elle entendit les talons et se retourna. La femme qui lui faisait face était belle, plus âgée qu'elle, possédant un regard vif qui l'épiait et semblait lui dire qu'elle connaissait tout d'elle.

Root s'inclina et la salua :

– Je vous remercie, Madame Morgan, d'avoir la bonté de m'aider dans ce périple.

Zoe Morgan attendit qu'elle se relève et continua à la fixer sans rien dire. Root patienta, pas vraiment mal à l'aise, même Greer n'arrivait pas à l'impressionner alors cette femme aux yeux perçants pouvait insister autant qu'elle le désirait, elle n'arriverait pas à la faire craquer.

Zoe s'en aperçut, elle en fut intriguée et amusée, la réputation de cette Root dont lui avait parlé Control s'avérait exacte.

– Mademoiselle Stanton. Bienvenue en Amérique, répondit-elle chaleureusement.

La propriétaire des lieux s'approcha et détailla le costume masculin de Root. Il n'y avait aucun désir dans son regard, aucune attente ou proposition, et Root en fut déçue, elle sentait qu'elle aurait réellement aimé partager quelques nuits avec elle.

Zoe continuait à l'observer, réfléchissant à quelque chose.

– Vous êtes de la même taille que de mon défunt époux. Il me reste plusieurs de ses habits. Si vous les voulez, ils sont à vous.

– Madame, vous m'offrez l'hospitalité, le couvert et les habits, je n'ai jamais espéré tant ! Comment pourrais-je vous remercier ?

– En me racontant votre histoire.

Zoe se rembrunit.

– Quand je parle de votre histoire, je tiens à ce qu'elle soit fidèle, vos peines, vos joies, tout.

Root, songeuse, ne répondit pas tout de suite, puis demanda :

– Si Control vous a parlé de moi, alors vous connaissez mon métier ?

– Oui. C'est la raison de ma requête sur votre honnête.

– Pourquoi.

– Parce que je pense que vous avez besoin de parler à quelqu'un.

– Et vous vous dévouez, Madame ?

– Oui. Votre vie a l'air d'avoir été si passionnante…

– Nous n'avons pas la même définition de ce mot, Madame, la coupa Root.

Zoe inspira doucement :

– Mademoiselle Stanton, comment une femme aussi intelligente que vous a pu être aussi aveugle en entrant dans cette maison. Ne comprenez-vous donc pas ?

– Peut-être pourriez-vous m'éclairer.

– Vous n'êtes plus en Angleterre. Les américains ont beau avoir des ancêtres originaires de cette île, nous ne sommes pas comme eux !

– Vous paraissez en être fière.

Zoe sourit à la dernière remarque.

– Mademoiselle Stanton, je comprends votre méfiance, mais je vous donne ma parole que vous pouvez me faire confiance.

La jeune femme faillit répondre un « C'est un peu faible, ne trouvez-vous pas ? » mais se ravisa, Zoe était sincère et cela se traduisait de manière étonnante sur son visage, dans l'étincelle de ses yeux. Root eut un léger sourire en répondant.

– Très bien, Madame, je vous accorde « le bénéfice du doute »

Le regard de malice que lui lança Zoe troubla légèrement Root. Décidément, cette femme était des plus charmantes !

Root tint parole, dès le dîner, elle conta la première partie de son enfance, la période la plus heureuse de sa vie et Zoe l'accompagna subtilement dans son récit, posant des questions agréables, riant sincèrement à quelques anecdotes, partageant elle aussi sa propre histoire en Caroline du Sud. La soirée fut plaisante et les deux femmes se découvrirent des points communs, et une amitié germa petit à petit.

Au cours des deux mois que Root passa chez Zoe Morgan, elle accepta de plus en plus le « rôle » de sa mère sur sa vie. Sous le conseil de l'américaine, elle écrivit au Capitaine Elias pour lui demander de faire parvenir une lettre à Cara lors de son prochain voyage en Angleterre.

Il lui répondit favorablement et commença entre la mère et sa fille une lente « relation épistolaire », peuplée d'explications, de reproches, d'excuses et de compréhension. Cara renouvela le message de sa première missive. Proposant à sa fille d'oublier tout ce ressentiment qu'elle avait eu envers son ancien amant, car Root n'avait pas à être son bras vengeur, elle, Cara aurait dû le tuer depuis longtemps, et maintenant que sa fille n'était plus là, elle pourrait passer à l'acte sans avoir aucun regret.

Root, affolée par cette dernière nouvelle, lui interdit de tenter toutes actions envers leur ennemi. Elles y arriveraient ensemble ou pas du tout.

C'est à peu près à ce moment que Vlaad réapparut dans sa vie. Demandant à l'ancienne espionne britannique son aide dans le nouveau combat que livraient les autochtones avec l'Angleterre.

Root comme Cara, y vit le signe qu'elle attendait. Root accepta, et reprit le nom de Samantha Groves. Si elle n'avait pas réussi à tuer John Greer en Angleterre, peut-être y arriverait-elle ici.

Mais pour cela, il faudrait l'attirer sur ces terres, l'éloigner de son antre où il demeurait intouchable, et cet homme qui intéressait les services secrets français, ce Colonel Washington, le chef du mouvement contre la couronne serait un excellent levier.

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N/A : Chanson My own native Land du groupe Cherish the Ladies, encore un anachronisme…

Je n'ai malheureusement pas vraiment développé le personnage de Zoe Morgan dans cette histoire, car l'actrice interprète aussi le personnage d'Abby Griffin dans la série The 100, et ce n'est pas évident de se détacher d'Abby...