L'ombre du passé

Omi se méfia instantanément des deux hommes que Jun venait d'introduire dans le séjour. Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre. Le premier était un individu long et efflanqué portant barbiche, aux allures d'hommes de lettres. Ses yeux effilés avaient un regard rusé. Le second était un homme courtaud à l'air visiblement très satisfait de lui-même. Il portait des vêtements dont le luxe ostentatoire frôlait le mauvais goût.

-Puis-je connaître vos noms, je vous prie ? demanda poliment la jeune femme.

-Nous préférons ne pas vous les révéler, princesse, dit le petit homme avec un large sourire. Non pas que nous n'ayons pas confiance en votre discrétion, mais dans votre intérêt même, il vaut mieux que vous en sachiez le moins possible.

La jeune femme sentit qu'il mentait, mais elle inclina la tête avec froideur en signe d'assentiment. Son invité promena un regard faussement navré sur les murs qui les entouraient.

-Quelle pitié qu'une descendante de la noble maison des Uragami soit contrainte de vivre dans un tel logis ! s'exclama-t-il dramatiquement. Cette maison est indigne de vous, princesse.

Est-ce que ses invités ne s'étaient introduits dans son intérieur que pour observer de plus près leur déchéance ? La jeune femme rougit de colère et raidit la nuque, mais ne répliqua pas à cette remarque déplacée. Son interlocuteur remarqua sa rougeur, mais l'interpréta comme de la honte.

-Oui, vous méritez mieux, et sans me dévoiler outre mesure, je peux vous révéler qu'il est possible que votre situation s'améliore rapidement, surtout si vous faites le nécessaire pour cela.

Le petit bonhomme fit une pause pour observer l'effet de ses paroles sur la jeune femme. Celle-ci était un peu surprise, mais cette entrée en matière semblait prometteuse.

-L'injustice, déclara son invité avec emphase, semble être le mot d'ordre de ceux qui nous dirigent. Heureusement, il s'est toujours trouvé des hommes disposés à la combattre. Feu votre père était l'un de ces individus courageux.

C'était la première fois depuis l'arrestation de son père qu'on le lui présentait sous un jour favorable. La jeune femme eut de la peine à contenir son ahurissement. Pour dissimuler sa confusion, elle baissa la tête. Son interlocuteur interpréta ce dernier geste comme un assentiment et poursuivit :

-Le malheur a voulu que votre père perde la vie dans ce noble combat. Ah ! S'il avait su quel sort attendait sa veuve et ses enfants ! L'injustice de notre gouvernement n'a cessé de les poursuivre. Vous avez été dépouillés de vos biens, votre frère a été empêché d'accéder aux armées de la cour, puis d'obtenir le poste d'officier que, de l'avis général, il méritait amplement ! Mais la tyrannie des 46 touche à sa fin.

-Que voulez-vous dire ? demanda Omi d'une voix blanche.

-Quand notre complot a été dévoilé il y a soixante-quinze ans, tous les responsables n'ont pas été arrêtés. Comme nous avions été considérablement affaiblis, nous n'avions pas d'autre choix que de nous cacher. Nous avons patienté dans l'ombre, nous avons reconstitué peu à peu notre réseau, nous avons recruté de nouveaux sympathisants… Aujourd'hui, nous avons enfin recouvré notre puissance d'antan. Nous nous apprêtons à frapper le coup décisif. Mais pour cela, votre aide nous serait précieuse. Etes-vous disposée à nous apporter votre soutien ?

La jeune femme restait calme en apparence, mais elle tremblait de fureur. Ainsi, ces hommes qui prétendaient avoir été des camarades de combat de son père s'étaient-ils terrés lâchement pendant que ce dernier subissait l'ignominie et la mort ! Et ils avaient le cynisme de se vanter de leur habilité devant elle ! Mais ce qui l'outrageait le plus, c'était qu'ils la supposent capable de trahir du seul fait qu'elle était la fille de son père. Tout son orgueil frémissait à cette seule idée.

Elle s'apprêtait à leur répondre avec indignation quand une pensée lui traversa l'esprit. Avant de renvoyer les deux personnages, ne devait-elle pas en apprendre davantage sur ce complot ? Si ces deux hommes disaient vrai, ce dernier était de taille à menacer la paix de la Soul Society, voire son existence même.

-En quoi puis-je vous aider ? demanda la jeune femme d'une voix neutre.

Les deux hommes échangèrent un regard satisfait.

-Nous projetons une action d'envergure combinant un coup d'Etat à l'assassinat des principaux représentants de l'ordre établi, expliqua le plus grand. La date n'en est pas encore fixée.

-L'une des personnalités les plus éminentes de la Soul Society, de par ses responsabilités dans les armées de la cour et sa position de chef d'une des quatre grandes familles, est le capitaine Kuchiki. Cet homme devra impérativement être éliminé, compléta son camarade.

-Malheureusement, c'est aussi l'un des plus difficiles à atteindre, poursuivit le premier. Or votre frère vient d'être nommé à la sixième division, ce qui veut dire qu'il côtoie le capitaine Kuchiki quotidiennement sans lui être encore lié par un sentiment de loyauté malvenu. Nous souhaiterions que vous sondiez votre frère pour savoir s'il serait disposé à devenir notre bras armé et à nous débarrasser du capitaine Kuchiki. Il va de soi que sa récompense serait à la hauteur de son engagement. Après le coup d'Etat, tous les biens de votre famille vous seraient restitués et votre frère obtiendrait une position en accord avec son mérite et sa naissance, conclut-il avec cynisme.

-Pouvons-nous compter sur vous pour plaider notre cause auprès de votre frère ? insista le deuxième.

-Je vais y réfléchir, dit Omi d'un ton hésitant. C'est une décision que nous ne pouvons pas prendre à la légère, car mon frère prendrait de grands risques. Quand et comment dois-je vous en informer ?

-Nous repasserons à votre domicile d'ici quelques jours, dit l'homme courtaud en se levant.

-A ce moment, vous nous ferez part de votre décision, dit son comparse en l'imitant. D'ici là, nous n'aurons aucun contact, tant pour votre sécurité que pour la nôtre.