Léonardo n'arrivait pas à le croire. Jamais de sa vie, il n'avait été battu aussi aisément. Raphael était son frère le plus doué au combat, certes, mais ce K.O. rapide était inimaginable. Il n'arrivait même pas à se rappeler par quel enchainement de mouvements son frère avait réussi à le vaincre. Le fait est qu'il était allongé au sol, étourdi, et que Raph, debout au-dessus de lui, lui tendait une main amicale pour l'aider à se relever. Il l'a pris, malgré sa mauvaise humeur. Bien qu'il ne fût pas habituellement un mauvais perdant, se faire battre n'est jamais agréable, surtout par quelqu'un d'aussi arrogant que Raphael. De plus, cette défaite aujourd'hui entrainait de plus lourdes conséquences que les vantardises et moqueries de la tête brûlée. Il avait perdu son pari et il se demanda si cette perspective de l'avoir sous lui, à sa merci, avait motivé Raphael à tout faire pour gagner. Raphael avait toujours très déterminé, mais il n'avait pas battu Léo depuis des mois. A moins que…tout ce temps, Raphael l'avait laissé gagner. Il se révolta à cette pensée. Son Sensei avait toujours décrété qu'il était le meilleur et Maitre Splinter était un maitre du Ninjustu. Mais, leur père n'avait jamais été tendre pour la tortue rouge. Se pouvait-il que…

Raphael lui fit quelques caresses sur sa carapace en lui racontant il ne savait quoi. Les attouchements avaient comme objectif d'être affectueux et réconfortants, mais Léo ne put y tenir et se dégagea, même s'il devait avoir l'air de mauvaise foi :

-Ne me touche pas ! Notre accord commence seulement après la patrouille et d'ici là, je ne veux pas de tes sales pattes sur moi.

Raphael le lâcha, choqué. Leo détourna le visage afin de ne pas voir la lueur blessée dans les yeux verts. Pourquoi se préoccuperait-il des sentiments de son frère ? Est-ce que quelqu'un se préoccupait des siens, hormis son père ?

Quittant le Dojo à grandes enjambés pour mettre le plus rapidement possible de la distance entre lui et la tortue aux sais, il se dirigea vers le laboratoire. Il voulait avoir le fin mot de l'histoire, maintenant. Peut-être qu'avec un semblant d'explications scientifiques, il trouverait une solution.

Donnie était assis à son bureau, passant en revue l'actualité sur son ordinateur, tout en prenant des notes, un air concentré sur ses traits. « Parfait », se dit Léo, « il ne se doute des vraies raisons de ma présence ici. »

-Donatello, nous devons parler.

-Oui, Léo, J'ai presque terminé. Tu vas être déçu. Il ne s'est pas passé grand-chose.

-Il ne s'agit pas de cela.

-Oh...

Donnie fit rouler sa chaise pour faire face à Léonardo.

-Que me vaut le plaisir de ta compagnie, alors Léo ?

Le leader avait réfléchi à comment il pouvait amener son frère à lui fournir des informations concises. Donnie parfois aimait les embrouiller quand il ne voulait pas répondre à des questions. Il commencerait par poser celle qui le préoccupait le plus.

-En admettant que vous m'aimiez réellement dans une optique romantique, quelle en est la raison ? Je veux dire : pourquoi moi ? Je ne suis pas plus séduisant que vous. Je suis sérieux, routinier, ennuyant. Je ne suis pas un meilleur amant que vous non plus. Qu'est-ce qui me rend plus désirable ?

-Tu veux ma raison personnelle ? Ou celles communes ?

-Je veux tout savoir ce qui pourrait m'aider à voir clair dans cette situation.

-Pour faire une histoire courte, il s'avère que depuis l'enfance, tu es le frère préféré de tous. Tu étais gentil, dévoué, généreux et courageux. Du plus loin que remonte nos souvenirs, nous t'adorons tous. Tout d'abord, d'un point de vue amical et fraternel. Puis, nous en sommes venus à l'admiration, vers la fin de l'enfance. Tu es un héros, Léo. Tu es plus grand que nature. Tu es devenu notre modèle impossible à atteindre. Tes standards de perfection sont trop élevés.

-Je crois que tu parles davantage pour Mikey, Donnie. Raph ne m'a jamais adoré ni admiré.

-Vraiment ? Lui as-tu demandé ? Si un d'entre nous t'adorait, c'est bien lui. Il te suivait partout. Peu importe, tu veux la vérité ou non ?

-Continue, Donnie répondit-il entre ses dents, ses bras croisés serrés fermement devant lui pour cacher son état de nervosité.

-Bref, vers quatorze ans, cela a évolué vers quelque chose d'autre. Un amour aussi romantique que platonique. Nous étions tous désespérément amoureux de toi. Mikey l'a caché sous son humour, moi sous April et mes recherches, Raph, sous la colère. C'était innocent et donc presque niable, tu saisis. On pouvait le mettre sous le tapis. Puis, Karai est apparue et nous nous sommes rendus compte, Raph le premier, que nous ne voulions pas que quelqu'un hors de nous-même, t'aies. C'est aussi grâce à cet événement que nous nous sommes aperçu que nous abordions tous les mêmes sentiments. Nous allions dans une impasse, en admettant qu'un d'entre nous te séduise un jour, les autres seraient tristes ? Alors, nous avons décidé qu'aucun d'entre nous ne t'aurais. C'était plus simple.

-Effectivement, c'était plus simple. Et ce plan sonne bien à mes oreilles ! Que s'est-il passé pour que vous changiez d'avis ?

Donnie leva des yeux sérieux vers son frère :

-La mutation. L'adolescence et tout ce qui échappe à notre contrôle.

Devant les yeux interrogateurs de son grand frère, Donnie continua :

-Inutile de t'expliquer la poussée d'hormones que vivent les garçons de notre âge, Léo. Toi-même, tu te masturbes assez fréquemment. Mais, et c'est là, la différence, Léo il y a trois choses très distinctes entre toi et nous. La première est que Mikey, Raph et moi sommes réellement frères entre nous trois. Cela doit jouer sous le fait que, en quelque part, nous sommes moins portés les uns vers les autres. Ensuite…notre code génétique a varié il y a quelques mois. Nous régressons, Léo.

-Que veux-tu dire ?

-Le mutagène est un produit instable comme tu le sais. Nous retournons vers le reptile en nous. Ne prends pas cet air paniqué. Nous n'aurons pas de changements physiques drastiques, les variations ne sont pas assez importantes. Mais notre comportement est plus porté vers un instinct animal. Nous ressentons un désir irrépressible de s'accoupler. Les animaux ont leur période de reproduction, mais nous, comme les humains, sommes toujours dans ce cycle. Naturellement, je parle ici de Mikey, Raph et moi. Ton code est plus stable, va savoir pourquoi. Je devrais faire des tests…Il y a longtemps que tu n'as pas accepté que je t'ausculte. Ensuite, si tu te demandes encore « pourquoi toi », comme si tu étais à plaindre, l'explication risque de te choquer, malgré que tu doives la savoir. Tu as un relent encore de féminité. Non, tu n'es pas réellement hermaphrodite, et tu possèdes tout l'appareil reproducteur masculin. Mais il y a de très légers détails que nous ne voyons que depuis que notre « animal » en nous s'est éveillé. Ta queue est délicate et ton plastron sans être bombée comme celui d'une femelle, n'est pas concave non plus. De plus, tu dégages une odeur chargée de phéromones très attrayante, nous sommes tous d'accord là-dessus. En bref, tu es ce qui s'apparente le plus à un partenaire souhaitable, sexuellement, dans notre situation. Nous n'avons qu'à ajouter ce désir physique incurable à notre amour sincère et profond et tu as ton explication. J'ai même espéré que peut-être tu régresserais à l'état de femelle pure. Mais je ne crois pas que cela soit le cas. Il faudrait que tu me laisses t'examiner. Alors, comme tu comprends, éprouvant tous les mêmes envie et besoin, nous avons décidé de te partager. Il serait injuste qu'un seul bénéficie de ton corps magnifique. Nous avons passé un accord et fait alliance, comme le symbolise ce bracelet de cuir que nous portons tous, au cas où tu ne l'auras pas remarqué. Et je ne suis pas d'accord, ni les autres non plus, pour ce qui est que tu es moins séduisant. Même avant ce changement, nous avons toujours trouvé que tu étais splendide. Le vert de ta peau est d'une nuance riche et sobre à la fois. Tu as les plus beaux yeux de nous tous et…

Ses ongles déchiraient maintenant sa chair alors qu'il s'efforçait de demeurer stoïque tout en continuant de faire semblant d'écouter Donnie le détailler comme un marchand d'œuvre d'art.

-De plus, cesse de te déprécier en te disant piètre amant. Ton corps réagit parfaitement aux nôtres. Ta queue a ses frétillements adorables et les gémissements que tu pousses sont si sexy qu'à eux seul ils pourraient nous mener à l'orgasme.

Il ne pouvait en entendre davantage. Il avait voulu la vérité et il l'avait eu. Donnie avait clairement résumé la situation : « La mutation. L'adolescence et tout ce qui échappe à notre contrôle. »

Une lueur d'espoir lui vint :

-Donnie, tu es un scientifique. Tu peux trouver une solution pour stabiliser le mutagène, non ? Et renverser ce processus de régression animale ?

-Stabiliser ? Peut-être. Je ne sais pas. On parle d'un produit extra-terrestre ici et je n'ai aucun cobaye hormis nous-même sur qui tester. De toute façon, pour le moment, c'est assez stable. Je teste Raph et Mikey tous les deux jours. Aucun changement notable depuis plus de trois mois.

-Tu peux trouver sans doute une solution pour diminuer votre libido, s'exclama Léo en tapant du poing sur le bureau du génie.

-A part la castration chimique, non. Et je ne le ferai pas, ajouta—il la voix sourde sous la menace.

Les paupières blanches recouvrirent de nouveaux les yeux de Donnie et Léo recula prudemment.

-Nous avons été raisonnables et patients, Léo. Pas tous les soirs. Pas tous à la fois ni les uns après les autres. Nous t'aimons aussi. Nous voulons que tu sois bien et en forme. Nous le ferons comme tu le voudras, te massant même les pieds si cela peut te mettre dans l'ambiance, mais tu ne peux nous demander de cesser, Léonardo. Nous avons besoin de toi. En échange, nous remplirons tous tes besoins : Raphael te protègera et te gardera en forme. Mikey te divertira et te nourrira et je vais te dorloter et m'occuper de ton bien-être physique et mental. Tu seras chéri, comblé et honoré. Tu n'auras aucun rival à craindre, comme les humains le font toujours. Pour nous, il n'y aura jamais que toi.

Leo secoua la tête, éperdu :

-Tu avais dit que…si je n'étais pas satisfait vous abandonneriez vos poursuites !

-J'ai dit : si… Raphael est motivé à te faire passer la nuit de ta vie. Tu as vu sa détermination au Dojo tout à l'heure ? Il ne lâchera pas le morceau tant que tu n'auras pas ameuté la cité entière par tes cris de jouissance. Et tu remarqueras que je me suis mis moi-même en dernier. J'ai ainsi l'air généreux, mais il n'en n'est rien. Je pourrais ainsi profiter de l'expérience de Mikey et de Raph et je serai ainsi assuré de te faire fondre.

Léo cligna des yeux :

-Tu es fou. Vous l'êtes tous…

-Seulement fou d'amour pour toi, mon chéri…