Disclaimer : Une dernière fois, mis à part le scénario, rien n'est à moi, mais merci à JKR pour cet univers si merveilleux.

Note de l'auteur : Hem...Je sais je sais, ça n'est pas très standard de poster un nouveau chapitre d'une fic terminée depuis un an, mais j'avais toujours eu en tête cette idée de chapitre bonus montrant un peu un autre point de vue que celui d'Harry. Il se passe entre la fin du chapitre 8 et le chapitre 10 et retrace les évènements du point de vue d'Hermione. Je vous conseille donc de relire les trois derniers chapitres pour vous remettre dans le bain, sinon ben déjà vous ne comprendrez pas grand chose, et puis j'ai écrit ce chapitre bonus pour éclairer quelques points restés obscurs dans l'histoire, donc bon...

Je pense qu'à présent cette histoire est relativement complète, j'ajouterai prochainement quelques autres "bonus" (et ouais, comme sur les Editions DVD ultra mega collector :-p)

Bonne lecture, et n'hésitez pas à commenter, les reviews, déjà ça fait plaisir, et puis ça aide aussi à voir si on se fait bien comprendre et si on va dans le bon sens !


Chapitre Bonus : Miss "Je-ne-sais-pas-toujours-tout"




- ALLEZ GINNY !

Une fusée rouge passa juste devant la tribune de Gryffondor, poursuivie par deux autres traînées vertes.

Hermione poussa une exclamation enthousiaste en voyant la Poursuiveuse de son équipe faire une passe de grande classe à la jeune Joanne Dubois qui trompa d'une feinte le gardien des Verts et marqua dans le but vide. La voix d'Ernie MacMillan retentit dans le mégaphone magique.

- GRYFFONDOR 200 – SERPENTARD 300 ! Les Gryffondor ne veulent pas lâcher du terrain face à leurs ennemis ! Tout reste à faire dans ce match, rien n'est joué tant que le Vif d'Or ne sera pas attrapé ! Pour l'instant, Malefoy et Potter tournent toujours au-dessus du terrain !

- CA SERAIT BIEN QU'HARRY ATTRAPE VITE LE VIF D'OR !

La voix nasillarde de Neville lui criant aux oreilles l'assourdit un instant, couvrant le brouhaha et les chants des supporters, mais sa réponse fut couverte par l'explosion de cris qui suivit le nouveau but de Katie Bell. L'ambiance était explosive, le 492ème choc entre les deux plus prestigieuses équipes de l'école constituait toujours LA rencontre de l'année. Autour d'elle, Hermione distingua pêle-mêle Seamus, son visage recouvert de peintures rouge et jaune, brandissant une grande banderole déclarant que Gryffondor était la meilleure équipe que Poudlard ait jamais connue, Luna, son chapeau en forme de lion ayant été perfectionné pour regarder dans tous les sens et pousser des rugissements sur 360 degrés, Denis et Colin Crivey tout émoustillés comme à leur habitude dès qu'Harry volait sur un balai, ou encore Parvati et Lavande, un peu à l'écart, semblant déterminer qui, parmi tous les joueurs était le plus beau, et enfin Neville, une triste lueur d'envie brillant au fond de ses yeux à la vue de ses camarades en tenue effectuant des prouesses techniques. Dans les tribunes d'en face, les supporters Serpentard chantaient sans discontinuer leur hymne favori, Weasley est notre roi, tentant, avec un certain succès, de déconcentrer Ron qui s'efforçait de garder ses buts le plus sereinement possible.

La voix d'Ernie annonça 310 à 210, toujours en faveur des verts, à la suite d'une grossière erreur de la part de Ron, qui permit au Poursuiveur vert de marquer dans le but vide après lui avoir fait éclater le nez, qui saignait abondamment. Les joues de Ron prirent instantanément la couleur de sa chevelure lorsque Katie vint lui faire une remarque bien placée sur son habilité, tandis qu'il redescendait se faire soigner sur la touche. Hermione poussa un long soupir et jeta un œil vers Harry, qui tournait toujours lentement au-dessus du terrain, un œil sur Malefoy, l'autre à la recherche de la petite balle dorée.

Le regard de la jeune sorcière se fit perçant lorsqu'elle tenta de capter le comportement de son ami. Elle se remémora les quelques semaines qui venaient de s'écouler depuis la fin des vacances de Noël. Harry avait trop changé en trop peu de temps pour qu'il se trouve dans son état normal. Le jeune homme souffrait, elle le savait, mais ne pas pouvoir lui venir en aide, le soulager un peu du poids de sa tâche, lui pesait à elle aussi. Malgré ses apparences joviales, le cœur et l'esprit d'Harry n'avaient jamais été aussi sombres, aussi ternes, résignés, accablés par le devoir d'une mission impossible à accomplir. Les rares fois où elle était parvenue à capter son regard, elle avait été horrifiée par ce qu'elle avait lue au fond de ses yeux. A plusieurs occasions elle avait tenté de le prendre à l'écart, d'essayer de renouer le dialogue avec lui. Il ne lui renvoyait pas ses questions, il les détournait subtilement pour pouvoir passer à des sujets moins douloureux. Il essayait de vivre, d'être normal, toujours son rêve le plus cher. Mais au fond de lui, il demeurait profondément malheureux. Elle se souvint de ce jour où Harry, accablé par l'annonce de sa mort, avait craqué dans ses bras. Pour la première fois de sa vie, elle avait vu son meilleur ami trembler, sangloter contre elle, complètement effrayé, terrorisé à l'idée de ce qui l'attendait. Elle avait ressentie toute l'innocence et la pureté de son ami, et un insupportable sentiment d'injustice l'avait envahie à la vue de l'adolescent, brisé par le poids d'un destin cruel, qui avait choisi de peser au maximum sur cet être qui n'avait fait que souffrir toute sa vie.

Une nouvelle exclamation de joie dans les tribunes de Gryffondor reconnecta Hermione avec la réalité, et elle s'en voulut de s'être laissé aller à de telles pensées durant l'une des rares périodes de fête de ces temps-ci. A nouveau, elle regarda Harry, juste assez longtemps pour le voir partir en piqué à la verticale, Malefoy à ses talons. Autour, les cris d'excitation et d'enthousiasme l'enveloppèrent dans un grondement sourd, mais un mauvais pressentiment l'envahit subitement, au moment où les deux Attrapeurs contournaient l'un des buts pour repartir dans l'autre direction. Au virage suivant, elle vit Malefoy perdre le contrôle de son balai et finir sa course en roulant dans l'herbe, se relevant piteusement pour observer Harry qui venait de partir en piqué à la verticale, la main tendue dans le vide, à la recherche de l'étincelle dorée synonyme de victoire.

Crispée, déchirée entre l'excitation et l'appréhension, Hermione observait l'interminable ascension de Harry, qui dépassa les plus hautes tribunes pour continuer à s'élever dans les airs, scotché à son balai. Et ce fut à ce moment qu'elle sut ce qui allait se passer, une fraction de seconde avant que le drame ne survienne. Une étrange prémonition lui avait permis de se préparer pendant une milliseconde à la catastrophe qui se déroulait. Son sang se glaça lorsqu'Harry perdit le contrôle de son balai et commença sa chute vertigineuse. Elle entendit les hurlements d'horreur des autres élèves, les commentaires affolés d'Ernie, et vit tous les joueurs de Gryffondor se précipiter vers lui, dans l'espoir de pouvoir le stopper avant qu'il ne s'écrase. Mais ils étaient trop loin, et Harry tombait bien trop vite pour que quiconque puisse l'intercepter. Elle voulut sortir sa baguette mais n'en eut pas le temps. Dans un affreux bruit mat d'os brisés, Harry percuta le sol avec une violence inouïe et un silence sourd se fit durant un instant. Les cris et les exclamations des élèves retentirent alors, tandis que des dizaines de personnes se dirigeaient vers l'endroit où reposait le corps de Harry. Hermione sentit une énorme boule se former dans sa gorge et son estomac chuta de plusieurs dizaines de centimètres dans son ventre. Elle ne put empêcher les larmes de gagner ses yeux et de couler sur ses joues, assistant impuissante et sans un bruit à la scène.

Les commentaires déplacés de MacMillan lui semblaient provenir d'un autre monde et elle ne put retenir un sanglot lorsque Dumbledore arriva et passa un drap blanc sur Harry, ne lui laissant que la tête de découvert, tout en prononçant des incantations silencieuses avec sa baguette. Elle aperçut Ron qui se dirigeait vers elle, l'air préoccupé et terriblement inquiet. Sans un mot, il la prit dans ses bras et la serra très fort contre lui. Hermione sentit l'étreinte protectrice de Ron et se consola, blottie contre lui, durant de longs instants. Puis la voix de Rogue retentit dans l'enceinte du stade, et tous les élèves reçurent l'ordre de regagner leurs dortoirs. En tant que préfets, Hermione et Ron durent se séparer à contre cœur pour organiser le rapatriement des élèves de Gryffondor dans la tour.

Alors qu'elle se dirigeait vers un groupe de filles de 2ème année, elle entendit Ron murmurer pour lui-même, sans conviction :

- Ca va aller… Il va s'en sortir.


Un superbe Soleil rougeâtre se couchait sur les collines grasses d'Ecosse lorsque le professeur McGonagall pénétra dans la Salle Commune de Gryffondor. Elle réunit les 6 préfets et leur indiqua que le couvre-feu était levé et que le dîner serait servi dans une heure. Alors qu'elle tournait les talons, Hermione, Ron et Ginny l'interceptèrent.

- Professeur ! S'il vous plait ! Comment va Harry ? demanda Hermione

La vieille enseignante les regarda avec un sourire triste de compassion et leur dit :

- Vous voulez le voir ?

Les trois adolescents acquiescèrent et suivirent la vieille magicienne à travers les couloirs qui menaient à l'infirmerie.

- Harry vous a parlé du maléfice qui le frappe ? demanda McGonagall en chemin.

- Oui, répondit timidement Hermione, en évitant le regard de Ginny, qui n'était pas au courant.

Minerva McGonagall remarqua cette discrète allusion et poursuivit.

- Alors vous savez que l'une de ses crises sera tellement puissante qu'elle… -elle accélèra le pas et évita de regarder Ginny-, finira par l'emporter… conclut-elle.

Hermione sentit son estomac se contracter douloureusement, tandis que Ginny venait de s'arrêter au milieu du couloir.

- Quoi ? s'exclama-t-elle. Qu'est-ce que ça signifie "finira par l'emporter" ?

Ron revint vers elle et tenta de l'entraîner par le bras.

- Viens Ginny, dit-il à voix basse, sans entrain ni motivation. Pas ici.

- Le professeur Dumbledore vous en dira plus, assura McGonagall.

Ils reprirent leur marche en silence, la tête basse, les visages graves et finirent par atteindre l'infirmerie, dans laquelle se trouvaient déjà Pompy Pomfresh, Rogue et Dumbledore. Lorsqu'ils entrèrent, l'infirmière poussa un long soupir, Rogue resta stoïque à son habitude, et Dumbledore s'approcha, le visage plus vieux et fatigué que jamais. Hermione ne vit pas Harry, dans aucun des lits, mais distingua dans le fond de la pièce plusieurs personnes en blouse bleue.

- Professeur… commença Ginny.

Le directeur leva une main en signe de silence et prit la parole.

- Mrs Weasley, je sais que Harry ne vous a pas tenu au courant de son état, mais c'est son choix, aussi je vous demande de le respecter et de prendre sur vous. Mais je sais également que vous êtes tous trois ses plus proches amis, ceux à qui il serait prêt à confier sa vie. Aussi Mrs Weasley, je pense que vous avez le droit de connaître la vérité jusqu'au bout, au même titre que votre frère et Mrs Granger.

Dumbledore se mit alors à raconter à Ginny tout ce qui s'était passé depuis que Harry avait été attaqué en revenant du Ministère, quatre mois auparavant, et Hermione vit naître en la jeune fille le même sentiment d'effarement, d'horreur, que celui qui l'avait saisi lorsque Harry lui avait tout raconté, alors qu'il venait juste d'apprendre qu'il était condamné. Quand Dumbledore acheva son récit, ses yeux brillaient plus qu'à l'ordinaire.

- La crise que Harry a eu il y a quelques heures durant le match était d'une telle puissance qu'elle a trop endommagé son organisme pour que nous puissions intervenir. Une… -sa voix trembla légèrement- autre crise devrait survenir dans les 24 heures et…

Il n'eut pas besoin d'achever sa phrase pour que les trois adolescents en devinent la fin.

- Est-ce qu'on… peut… le voir ? demanda Hermione, la gorge nouée.

- Les chercheurs de Sainte-Mangouste qui sont ici viennent de le plonger dans un sommeil sans rêve, afin qu'il ne souffre pas demain et qu'il puisse "profiter" de sa journée…

"La dernière" ne put s'empêcher de penser tragiquement Hermione.

- Vous pouvez le voir. Mais pas plus d'une personne à la fois. Il se trouve dans l'antichambre derrière l'infirmerie.

Hermione se retourna vers Ginny, que Ron consolait maladroitement et croisa leur regard. Celui-ci lui fit signe d'y aller la première, et il entraîna doucement sa sœur hors de l'infirmerie. Sans un mot, Hermione se dirigea vers le fond de l'infirmerie. Le cœur lourd, tremblante, elle poussa la porte et pénétra dans la petite salle où dormait Harry. Elle le trouva allongé sur l'unique lit de la chambre, près de l'unique fenêtre. Il était recouvert d'un drap blanc remonté jusqu'à son cou. On lui avait ôté sa tunique de Quidditch, et seuls sa tête et ses bras dépassaient. Il semblait de porter aucune séquelle de sa vertigineuse chute, pas même quelques bleus. Les Médicomages de Sainte Mangouste avaient certainement fait le nécessaire.

Elle s'approcha lentement du lit et fut troublée par le calme qui régnait sur le visage de son meilleur ami. Il paraissait si serein, si posé, si paisible alors qu'il vivait là sa dernière nuit. Il ne rêvait pas, il ne faisait pas de cauchemar. Il dormait, simplement. Hermione réalisa alors que la personne qui était allongée devant elle n'était encore qu'un enfant. Les traits fins et lisses de son visage, le front recouvert par quelques mèches noires, il dégageait une incroyable sensation de pureté, d'innocence. Derrière ces paupières closes se trouvait un être déchiré entre l'innocence de l'enfance et la dure réalité du monde adulte, écartelé par son désir de rester insouciant et celui de découvrir le monde, ce nouveau monde. Au fond, il était à lui tout seul la personnification même de l'adolescence. La jeune sorcière posa alors son regard sur la fine cicatrice en forme d'éclair qui marquait le front d'Harry et, mue par une volonté supérieure, elle se pencha et l'embrassa. Durant l'instant où leurs lèvres furent en contact, Hermione sentit un étrange frisson la traverser avant de disparaître aussi subitement qu'il était survenu, lorsqu'elle se détacha d'Harry. Étrangement épuisée, elle saisit une chaise et s'assit au bord du lit, le regard toujours fixé sur cette cicatrice, ne comprenant pas tout à fait le pourquoi de ce qui l'avait poussé à faire ce geste.

Elle resta ainsi un long moment, immobile, assise au bord du lit d'Harry, à assister à la beauté de ce spectacle d'un enfant dormant. Elle trouva cette scène tellement belle et surréaliste qu'elle ne put retenir une larme, qui glissa lentement sur sa joue pour venir s'évanouir au coin de ses lèvres. Pas une larme de tristesse, ni de peine, mais une larme d'émotion, d'admiration. Elle prit la main d'Harry et fut frappé par sa froideur. Elle était glaciale, comme si la vie était en train de le quitter, le sang chaud refluant lentement de ses extrémités. Alors, comme pour lui insuffler un peu d'énergie, lui donner un peu de sa chaleur, de sa force vitale, elle l'enserra entre ses deux mains et posa sa tête sur son bras, s'assoupissant, restant près de lui, afin qu'il ne soit plus jamais seul…


Ce fut Dumbledore en personne qui vint réveiller Hermione quelques heures plus tard, et qui la fit raccompagner jusque dans la Salle Commune de Gryffondor. Alors qu'il était minuit passé, elle y retrouva Ron et Ginny, blottis dans les fauteuils près du feu, silencieux. La plus jeune des Weasley paraissait particulièrement ébranlée, et Hermione vint s'asseoir à ses côtés, le regard tourné vers le feu dont les dernières braises crépitaient paresseusement dans l'âtre.

- Il dort, dit Hermione à voix basse.

Ginny ne réagit pas immédiatement. Elle garda les yeux dans le vide, semblant ressasser d'anciens souvenirs douloureux. Hermione savait ce qui traversait son esprit. Elle devait se remémorer quatre ans auparavant, durant sa première année à Poudlard, lorsqu'elle avait hérité du journal de Jedusor. Elle devait voir le Basilic sortir de sa cachette pour aller agresser les élèves et fantômes et agir sans pouvoir contrôler ses gestes. Puis elle se sentait prisonnière de Tom Jedusor, ressuscité, puisant sa force vitale. Enfin, Ginny voyait Harry surgir, en sauveur, et la libérer de l'emprise de Lord Voldemort. Et aujourd'hui, il se retrouvait à la veille de sa mort, et elle, celle qu'il avait sauvée au péril de sa vie, se trouvait là, impuissante à l'aider, ne pouvant qu'assister à sa lente agonie. Le complexe du survivant. Hermione devinait parfaitement les sentiments qui s'emparaient de la jeune fille rousse.

Elle aussi était passée par cette phase de remords, de complexes de ne pouvoir aider son meilleur ami autant qu'il l'avait aidé, surtout à un moment où il en avait plus besoin que jamais. Elle s'était retrouvée à son tour incapable de trouver un remède, elle avait parcourue durant son temps libre des centaines de livres de la Bibliothèque, page après page, en compagnie de Ron. Durant des semaines ils n'avaient cessé leurs recherches que pour effectuer leur travail scolaire au minimum, se privant de vie et de loisirs pour tenter l'impossible, trouver le remède que tous les chercheurs à l'œuvre n'auraient pas décelé. Puis le temps était passé, les semaines s'étaient enchaînées, sans indice, sans piste, sans espoir. Harry leur avait demandé à contrecœur de l'aider dans ses recherches pour détruire Voldemort, mais ils avaient plutôt continué à consulter les livres médicinaux pour trouver des traces de vaccin, d'antidote. Les vacances de Noël étaient arrivées et l'éloignement, bien que provisoire, avec Poudlard lui avait finalement fait comprendre que même elle, Hermione Granger, celle que Severus Rogue et tous ses détracteurs aimaient à appeler Miss Je-sais-tout, ne pouvait rien contre cette force du Mal. Pour la première fois de sa vie, elle se trouvait face à une situation sans solution. Elle n'était pas plus forte, pas plus intelligente que le Seigneur des Ténèbres, ni que le plus grand Mage Blanc de cette époque.

Ces noires pensées l'avaient rongée au plus profond d'elle-même, jusqu'à ce que la raison finisse par reprendre le dessus. Si elle ne pouvait pas aider Harry à vaincre son mal, du moins pouvait-elle être à ses côtés, le soutenir et le décharger un peu du poids qui l'oppressait. Ce n'était pas facile de se reconnaître impuissant, mais la réduction de la fréquence des crises de Harry avait fini par la convaincre qu'elle ne pouvait rien faire de plus.

Elle leva les yeux vers Ginny qui avait toujours ses genoux repliés contre son menton, entourés de ses bras, et lui posa la main sur l'épaule.

- Je sais ce que tu ressens…

Cette fois la réaction de la jeune fille fut immédiate. Elle se leva, les yeux rougis par la peine et la colère, et se mit à crier, sans se soucier de briser le silence qui régnait au milieu de la nuit.

- NON TU NE SAIS PAS ! ET QU'EST-CE QUE CA PEUT FAIRE CE QUE JE RESSENS ! C'EST PAS LE PLUS IMPORTANT ! C'EST LUI ! LUI ! QUI EST LA-BAS, A L'INFIRMERIE, DANS CE LIT !

Puis, dans un sanglot, elle s'engouffra dans les escaliers menant au dortoir, bousculant au passage les quelques élèves endormis descendus voir qui faisait autant de bruit à cette heure-là. Hermione croisa le regard fuyant de Ron, soupira, posa sa main sur la sienne en lui souhaitant une bonne nuit et monta à son tour se coucher, et tenter de trouver le sommeil.


Dimanche 14 Février 1997.

Le Soleil glacial se levait sur ce jour synonyme d'Amour et de bonheur pour tous les amoureux de l'école. Mais au fond du dortoir des filles de 6ème année de Gryffondor, Hermione Granger s'apprêtait à vivre l'une des pires journées de sa vie. Le sommeil avait fini par avoir raison d'elle, mais ses songes s'étaient peuplés de cauchemars, dans lesquels elle voyait inlassablement Harry devant elle, silencieux. Il lui souriait, mais elle ne pouvait rien faire, ni bouger, ni parler. Il se retournait alors et s'éloignait lentement dans un interminable couloir. Elle essayait de toutes ses forces de se déplacer, de l'appeler, mais toute sa volonté ne suffisait pas à bouger son corps immobile. A ce moment elle voyait Voldemort surgir silencieusement derrière lui et pointer sa baguette dans le dos d'Harry. Elle hurlait, elle tentait de le prévenir par tous les moyens, mais elle était toujours incapable du moindre mouvement. Alors un puissant flot de lumière verte jaillissait de la baguette de Voldemort et frappait Harry de plein fouet, qui s'effondrait sans un bruit sur le sol, mort. Son assassin se retournait enfin et sa fine bouche blanchâtre s'étirait en un horrible sourire qui se transformait progressivement en rire suraigu et glacial.

A chaque fois Hermione se réveillait en sursaut, en nage, complètement affolée par la scène à laquelle elle venait d'assister. Il lui fallait quelques instants pour réaliser qu'il ne s'agissait que d'un rêve, et quelques autres de plus pour se rappeler qu'Harry était allongé dans un lit de l'infirmerie, prêt à vivre sa dernière journée. Alors, la mort dans l'âme, elle finissait par se rendormir, une désagréable sensation de crispation lui serrant le ventre et la gorge…

Lorsqu'elle se réveilla pour la 4ème fois suite à ce même cauchemar, le Soleil était levé et ses camarades de chambrée étaient déjà descendues prendre le petit déjeuner. Elle se leva avec difficulté, redoutant cette journée avec une appréhension et une sensation de malaise grandissantes. Après avoir pris tout son temps pour se laver et s'habiller, elle finit par descendre dans la Salle Commune en se demandant à quelle heure Harry se réveillerait. Quelques élèves encore somnolant traînaient en pyjama ou robe de chambre, mais Hermione ne vit ni Ron ni Ginny. En revanche, ce fut Parvati qui se jeta sur elle dès qu'elle l'aperçut.

- Hermione ! Je t'attendais ! Comment vas-tu ? demanda la jeune sorcière.

Parvati semblait de très bonne humeur, quoi qu'un peu angoissée. Hermione lui murmura un maigre "ça va" en guise de réponse.

- Comment va Harry ? poursuivit-elle. Tu as des nouvelles ?

- Non, rien de nouveau, mentit Hermione en évitant son regard. Il a passé la nuit à l'infirmerie.

- Oh… je vois, dit Parvati. J'espère que ça n'était pas trop grave. Tu me tiens au courant si tu as des nouvelles, n'est-ce pas ?

Hermione acquiesça silencieusement.

- Euh… reprit Parvati. Tu te rappelles ce qu'on avait dit à propos du devoir de Potions de demain après-midi ? T'es toujours d'accord pour qu'on le révise ensemble aujourd'hui ? Car avec tout ce qu'on a à faire en ce moment, si je dois tout comprendre toute seule, je n'aurais jamais assez de temps sans un Retourneur de Temps !

Elle avait lancé sa blague sur un ton léger mais Hermione savait bien qu'elle était inquiète. Parvati n'avait jamais été excellente en Potions et avec la difficulté croissante des examens de Rogue, elle n'y arriverait jamais sans son aide. De plus, McGonagall leur avait donné un devoir à rendre pour le Mardi, et Flitwick avait prévu un gros contrôle en classe Vendredi après-midi. Un Retourneur de Temps n'aurait pas été du luxe…

La solution surgit dans la tête d'Hermione comme une évidence d'une simplicité enfantine. Tous les éléments s'engrenèrent instantanément dans son esprit.

"Quelle stupidité ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé avant ?!"

Un grand sourire illumina aussitôt son visage resté terne depuis la veille, et Hermione se jeta dans les bras de Parvati.

- Merci Parvati ! Tu es géniale ! Je t'adore !

Sans ajouter un mot, elle tourna les talons et partit en courant à toute vitesse, bousculant les élèves pour passer la première devant l'entrée de la Salle Commune, laissant une Parvati complètement hébétée par le comportement de son amie.

Elle s'engouffra dans les escaliers aussi vite que ses jambes le pouvaient et enchaîna les longs couloirs, tout juste éclairés par un Soleil rasant qui traversait les vitres et venait illuminer d'un rouge jaunâtre le marbre du sol. En moins de deux minutes, elle avait descendu les six étages qui la séparaient de l'infirmerie et s'apprêtait à tourner au dernier coin lorsqu'une voix l'interpella. Du coin de l'œil, elle aperçut une grande silhouette pourvue d'une immense barbe blanche qui s'approchait vers elle.

- Où courez-vous si vite Miss Granger ? demanda Albus Dumbledore.

Hermione s'arrêta comme elle put, glissant dangereusement sur le sol, à hauteur de son directeur. Elle remarqua que les yeux du vieil homme brillaient bien moins qu'à l'ordinaire mais n'y prêta guère attention. Tout ça ne serait bientôt qu'un mauvais souvenir. Toutefois, une pensée traversa brièvement son esprit. "Il est surprenant que Dumbledore lui-même n'y ait pas songé auparavant."

- Je vous cherchais Professeur, répondit-elle. Je crois que j'ai trouvé le moyen de sauver Harry… poursuivit-elle, un regard de défi dans les yeux.

- Vraiment ? demanda Dumbledore, un regard de surprise polie sur le visage.

Hermione prit une grande inspiration, vérifia que personne ne se trouvait dans les couloirs alentours, puis se lança :

- Le Retourneur de Temps.

Elle continuait de fixer Dumbledore dans les yeux, mais cette fois, ce fut lui qui détourna le regard, l'air las, soupirant faiblement.

- C'est impossible…

Hermione ne se laissa pas décontenancer et insista :

- Avec un Retourneur de Temps, tout est possible professeur, poursuivit-elle, une lueur d'espoir au fond des yeux. Nous pouvons remonter le temps jusqu'avant l'agression de Harry et l'empêcher !

Le vieil homme releva la tête et sourit tristement à l'adolescente.

- Voyons Miss Granger, une personne comme vous est parfaitement au courant des lois qui régissent notre monde.

La colère commençait à monter dans les entrailles de la jeune fille.

- Qu'est-ce qui est le plus important à vos yeux, monsieur ? Respecter la loi, ou l'enfreindre pour sauver Harry ?

Le regard de Dumbledore se fit soudainement plus dur, et il fronça légèrement les sourcils.

- Miss Granger je crois que vous vous égarez dans des hypothèses peu saines. Croyez-moi si vous le voulez, Harry est peut-être la personne qui compte le plus à mes yeux, ce qui n'est pas peu dire je vous prie de me croire.

- Mais alors pourquoi ne tentez-vous rien ? Vous êtes la personne la plus puissante et la influente au monde ! Qu'est-ce qui vous empêche d'agir ?

Durant quelques instants, Dumbledore resta silencieux. Hermione savait qu'elle avait été trop loin, et qu'elle regretterait ses paroles par la suite. Le vieil homme barbu ne méritait certainement pas ces sous-entendus blessant sur sa loyauté envers Harry. Mais l'enjeu était trop important pour qu'Hermione se paie le luxe de rester calme et polie. Il fallait qu'elle convainque Dumbledore d'utiliser son plan.

- Je suis un homme de science et un homme de foi Miss Granger. Et ce n'est pas toujours facile de concilier les deux. Toutefois, aussi dur que cela puisse paraître, malgré les moyens dont nous disposons, il faut parfois savoir accepter l'inacceptable.

Hermione était sur le point de répliquer avec véhémence mais le vieux directeur lui fit signe de se taire et de l'écouter jusqu'au bout.

- Il est des règles tacites et communes à tous, de quelque bord que l'on soit, et quel que soit le conflit qui nous oppose. Il est des principes que personne ne violera jamais, parce qu'il sait que les conséquences en seraient inimaginables, dramatiques non seulement pour l'adversaire, mais aussi pour soi. Le Retourneur de Temps fait parti de ceux-là. C'est un objet contre-nature. Il n'aurait jamais du exister. Il est conservé pour pouvoir être utilisé dans certaines circonstances extraordinaires... Personne n'a le droit de changer le cours de l'Histoire. Qui serions-nous pour nous le permettre ?

- Mais, monsieur, ne put s'empêcher de répliquer Hermione. Il y a trois ans, c'est vous-même qui nous avez incités à utiliser le Retourneur pour sauver Buck et Sirius ! En quoi la situation est-elle différente aujourd'hui ?

Dumbledore parut désespérément las. Il poussa un long soupir.

- Sirius Black n'était pas censé mourir il y a trois ans, il n'avait pas encore accompli tout ce pourquoi il était là, poursuivit mystérieusement le directeur. Son destin était de guider Harry le plus longtemps possible, jusqu'à ce triste jour de Juin où il nous a quittés…

- Et Harry ? Est-ce que son destin lui dit qu'il doit mourir aujourd'hui ? répliqua sarcastiquement Hermione. Où est-il écrit qu'il ne mourra pas centenaire ? Où est-il écrit qu'il ne vaincra pas Voldemort ?

Toujours insupportablement calme, Albus Dumbledore continua son explication.

- Le destin de Harry ne se situe pas ici, pas parmi nous. Il n'est pas dit qu'il ne vaincra pas Lord Voldemort, il se peut même que la chute du Seigneur des Ténèbres soit imminente, mais vous ne sauverez pas Harry. Il doit partir, vous ne pouvez l'en empêcher.

Cette fois, la colère submergeait Hermione. Elle commençait à trembler, et aurait voulue partir en courant le loin plus possible. Mais elle tenta de garder le contrôle du mieux qu'elle pouvait durant cet instant.

- Bien sûr que je peux l'en empêcher ! Je peux prendre ce Retourneur et remonter ces quatre mois de malheur jusqu'à ce soir où il a été attaqué.

- Et que ferez-vous ensuite ? Une fois que l'Histoire aura été modifiée, vous disparaîtrez. Votre présent aura disparu à l'instant où vous empêcherez d'une manière ou d'une autre Harry de se faire attaquer. Le Retourneur peut fonctionner pour des évènements mineurs qui n'affectent que des éléments insignifiants de l'Histoire, sans conséquences sur son déroulement, tels vos cours de 3ème année. Ils ne touchent qu'un nombre très limité de personnes. Le sort de Harry va bien au-delà, il concerne un très grand nombre de gens, sorciers comme moldus.

Hermione parut un instant décontenancée.

- Je préfère mourir pour qu'il puisse vivre, répondit la jeune fille d'une voix sans timbre. Je lui dois bien ça. Nous le lui devons tous…

- Bien entendu vous êtes prête à vous sacrifier pour votre ami, et c'est bien compréhensible. Je serais peut-être même le premier à donner ma vie pour pouvoir changer ce qui s'est passé…

- Alors aidez-moi ! Ensemble, nous pouvons changer l'Histoire ! Si le sacrifice de nos vies peut permettre à Harry de continuer à vivre, qu'attendons-nous ?

La jeune fille était au bord des larmes. Elle sentait ses paroles sortir de sa bouche sans pouvoir les retenir, alors que le sens de ce qu'elle disait diminuait à chaque nouvelle phrase. Mais elle ne pouvait se résoudre à abandonner, pas après être passée si près de la solution, si près de la réussite…

Dumbledore soupira une nouvelle fois et secoua la tête.

- Vous ne comprenez toujours pas Miss Granger. A tête reposée, avec votre esprit d'analyse remarquable, vous saisiriez ce que je suis en train de vous dire. Vous ne pouvez pas changer le cours de l'Histoire, la grande, vous n'en avez pas le droit !

Mais Hermione n'en pouvait plus de voir ses illusions s'envoler au fur et à mesure qu'elle comprenait le sens des paroles de Dumbledore. Elle explosa d'exaspération.

- ET VOUS ? QUI ETES-VOUS POUR DECIDER DE QUI DOIT VIVRE ET QUI DOIT MOURIR ? DE QUAND IL FAUT SAUVER UNE PERSONNE DE LA MORT, ET DE QUAND ON DOIT L'Y ABANDONNER ?

Le vieil homme à la barbe argenté et aux lunettes en demi-lune ne répondit pas. Il se contenta de plonger son regard dans celui de la jeune et brillante étudiante. La vie d'Hermione fut à jamais transformée en pénétrant l'esprit d'Albus Dumbledore…


L'issue de sa discussion avec le vieil homme avait profondément troublé Hermione. Elle s'était rendue dans un état second à l'infirmerie, où Ron se trouvait déjà. Dépité, il lui avait appris qu'Harry avait déjà quitté les lieux avant qu'il arrive, et qu'il devait à présent se trouver quelque part dans le château. La jeune fille avait dû acquiescer d'un hochement de tête, mais elle ne s'en souvenait pas. Tout ce dont elle se rappelait, c'est qu'ils avaient regagné la Salle Commune dans l'espoir d'y croiser leur ami. A la fin de la matinée, bien que toujours perdue dans ses pensées, sous l'insistance de Ron, ils étaient partis à la recherche de Harry, arpentant les lieux où ils pensaient avoir le plus de chance de le croiser.

Mais le jeune homme restait introuvable. Hermione commençait enfin à chasser Dumbledore de son esprit, et un terrible sentiment de honte et de culpabilité la gagnait progressivement. Durant ces heures, qui comptaient parmi les dernières de sa vie, Harry avait peut-être été seul, et c'est ce qu'elle avait à tout prix voulu éviter. Et au lieu de tenter par tous les moyens de le retrouver, elle était restée, dans un état second, à ressasser ce qu'elle avait "vu" le matin même. Des choses dont elle aurait par la suite toute la vie pour y repenser. Alors cette énorme boule qui était apparue quand elle avait appris la terrible nouvelle resurgissait, plus dévorante et crispante que jamais. Mais ce qui comptait pour le moment, c'était Harry. Qui demeurait introuvable…

La matinée s'acheva, et, la mort dans l'âme, Ron et Hermione prirent le chemin de la Grande Salle, avec l'espoir insensé qu'Harry s'y trouverait. L'immense pièce résonnait de son brouhaha habituel, et personne ne semblait pour l'instant se soucier de ce qui était arrivé la veille à l'Attrapeur des Gryffondor. Avec une pointe d'amertume, la jeune sorcière remarqua l'absence de son ami, et rejoignit Ron et les autres 6ème année à la table.

Une demi-heure plus tard, sans avoir rien avalé, en ayant tout juste trempé ses lèvres dans son verre, Hermione quittait la Grande Salle pour reprendre ses recherches. Les couloirs défilaient, tous différents mais pourtant tous semblables. De longues allées sombres tout juste éclairées par quelques torches alternaient avec de vieux vitraux sombres et centenaires, à moitié ensevelis par l'épaisse couche de neige qui recouvrait le parc et le château. Il leur semblait avoir parcouru chaque couloir de chaque étage au moins trois fois, d'avoir ouvert chaque porte, ausculté chaque passage secret où Harry était susceptible de s'être réfugié, tout en connaissant la futilité de leur quête. Avec la carte du Maraudeur en sa possession, si Harry ne souhaitait pas être retrouvé, il ne le serait pas.

Au bout d'une éternité, éreinté après avoir monté les 8 étages reliant les sous-sols à la tour d'astronomie, Ron s'arrêta un instant reprendre son souffle. Hermione, le front en sueur malgré le froid ambiant, se retourna et le fusilla du regard.

- Qu'est-ce que tu fais Ron ? Dépêche-toi ! lança-t-elle, irritée par cette perte de temps.

- Hermione, haleta Ron, ça sert à rien. On arpente le château de long en large depuis ce matin, on a demandé à tous les gens qu'on a croisés, même aux Serpentard, on a été jusque dans les cuisines poser la question aux elfes de maison, et personne n'a vu Harry !

La jeune fille parut choquée.

- Quoi ? Et alors, on fait quoi ? On attend tranquillement au coin du feu qu'il revienne ?

Ron détourna les yeux, mais sa réponse ne faisait aucun doute. Hermione s'emporta.

- TRES BIEN ! Si Harry ne représente plus rien pour toi, alors va donc faire une partie d'échec avec Dean ou Seamus ! Va participer aux pronostics de Quidditch, faire une bataille de boules de neige dehors, tendre un piège à Rusard ! Après tout ce qu'il a subi, mène donc ta petite vie parfaite, sans problèmes, sans te soucier des autres ! Moi, je continue à le chercher !

Les yeux brillants de colère, Hermione tourna les talons et s'enfuit en courant dans le couloir, laissant un Ron totalement dépité, les yeux emplis d'une peine qui ne demandait qu'à s'écouler. Mais tout juste était-elle passée hors de vue de son ami qu'elle stoppa net et s'appuya contre le mur, se prenant le visage dans les mains, sanglotant silencieusement. Elle regrettait déjà ce qu'elle venait de dire, furieuse contre elle-même de s'être ainsi défoulée gratuitement sur la personne qui comptait le plus à ses yeux.

Elle sursauta lorsqu'une main maladroite vint se poser sur son épaule en signe de réconfort. Levant la tête, les yeux remplis de larmes, elle fixa Ron, mais n'y décela pas la moindre trace de rancœur, tout au plus une once d'amertume teintée de tristesse. Elle se jeta dans ses bras et le serra du plus fort qu'elle put, se vidant de toute la peur et l'angoisse qu'elle avait accumulée ces derniers mois. Elle finit par se calmer, son esprit logique et intelligent reprenant l'avantage sur l'émotion et les sentiments. Elle s'écarta de Ron, et n'eut pas besoin de mots pour se faire comprendre de son ami. Durant ces quelques instants dramatiques, les paroles ne leur étaient plus nécessaires. Ils s'engagèrent dans le couloir et, inconsciemment main dans la main, descendirent lentement les escaliers menant au hall.

Le grand hall de Poudlard était presque désert en ce début d'après-midi, mais Ron et Hermione se détachèrent tout de même l'un de l'autre sans oser se regarder. Quelques élèves se contentaient de traverser la grande pièce, mais aucun ne sortait ou n'entrait, une grande bataille de boules de neige ayant eu lieu le matin même. Seul Malefoy se tenait adossé au mur, scrutant sa montre et la grande porte de chêne. Sa baguette magique noire et presque lisse dépassait nonchalamment de sa robe de sorcier, et il la caressait du bout des doigts. Il les remarqua.

- Qu'est-ce que vous regardez tous les deux ? cracha-t-il avec mépris.

Ron, qui ne se sentait pas d'humeur à se disputer ou se battre avec Malefoy, se contenta de hausser les épaules et de continuer à descendre les escaliers. Mais Hermione, prête à tout pour retrouver Harry, se risqua à questionner le Serpentard.

- Tu n'aurais pas vu Harry par hasard ? demanda-t-elle gentiment.

Le dédain de Malefoy ne fit que s'accentuer, avant qu'il ne réplique avec une pointe de haine dans la voix :

- Ce lépreux de balafré doit sans doute se cacher quelque part pour ne pas imposer aux autres sa désagréable présence ! Et pour une fois, je dois dire qu'il a raison !

Le visage d'Hermione s'assombrit, mais elle garda pour elle sa réplique cinglante. Malefoy jeta un nouveau coup d'œil à sa montre avant de déclarer :

- Vraiment désolé de devoir vous laisser, mais il vous êtes en présence d'une personne en possession d'informations de la plus haute importance, et il serait dommage de faire attendre mon interlocuteur…

Exultant devant l'incompréhension manifeste de Ron et Hermione, il sortit un petit papier froissé et plié de sa poche et, le brandissant devant les deux Gryffondor, ajouta :

- Là-dedans, il y a quelque chose que vous ne pouvez même pas imaginer… Enfin, je vous comprends, ça ne doit pas être facile tous les jours de vivre dans une famille de Moldus ou dans une maison où personne n'a d'influence ni de contrôle sur rien…

Il ouvrit la grande porte de chêne, et avant de disparaître dans le parc enneigé, se retourna une dernière fois.

- Weasley, trouve toi un Niffleur à Potter, il suffira de lui laisser suivre l'odeur de mort qu'il dégage… A moins qu'il ne soit trop embrouillé par ta propre odeur, Weaslaid.

La porte de chêne se referma dans un grincement désagréable, laissant un Ron tiraillé entre le désespoir et la fureur, et une Hermione abattue, les lèvres pincées.


Harry se tenait devant elle, au milieu de la volière, probablement pour la dernière fois. Elle le savait, elle le sentait. Elle parlait à son meilleur ami, et cela n'arriverait sans doute plus jamais. Cette vérité la submergea subitement, sans qu'elle s'y soit préparée. Elle sentait Ron, présent derrière elle, et son silence n'en était que plus éloquent. Elle l'imaginait, blême et totalement dépassé par les évènements, contemplant ses pieds davantage que Harry. A côté, Cho semblait encore plus perdue, ne saisissant pas le drame qui était en train de se jouer, pouvant tout juste supputer les évènements en jeu.

Cette atmosphère oppressante, si lourde, était devenue trop accablante pour Hermione, et malgré ses efforts, elle ne put retenir ses sanglots, de grosses larmes de peine et de tristesse coulant sur ses joues roses, se perdant au coin de ses lèvres. Trois mois qu'elle se préparait, tant bien que mal, à cet instant, trois mois qu'elle imaginait le pire scénario, qu'elle se voyait, presque chaque nuit, debout face à Harry, à son chevet ou en train de l'apaiser, blessé qu'il était sur le champ de bataille. Elle s'était imaginée tous les scénarii possibles, du plus doux au plus infecte, du moins douloureux au plus insupportable. Dans ses pires cauchemars, elle voyait inlassablement Harry mourir devant ses yeux, et assistait impuissante à la crise qui était en train de l'emporter. Elle essayait de le sauver, elle était prête à tout sacrifier pour qu'il puisse vivre, jusqu'à sa vie, jusqu'à son âme s'il avait fallu, et si elle en avait eu la possibilité. Mais Harry finissait toujours par expirer, succombant inéluctablement à l'une de ses terribles crises. Et dans ces rêves si terriblement réalistes qu'on en vient à ressentir réellement ce que l'on y vit, la douleur et le tragique de cette scène la faisaient se réveiller en sursaut, en nage et le souffle court, tremblante de tous ses membres. Elle devait toujours prendre quelques instants pour se calmer, réaliser qu'elle venait de faire un cauchemar et que –maigre réconfort– ce jour n'était pas encore arrivé. Elle devait lutter à chaque fois contre la furieuse envie de courir vérifier dans le dortoir des garçons que tout allait bien, de pouvoir contempler, débarrassée de sa frayeur, le jeune homme en train de dormir paisiblement. Et à chaque fois, incapable de retrouver le sommeil, elle songeait à ce qu'elle devrait, à ce qu'elle pourrait lui dire le moment venu.

Mais trois mois de rêves agités n'avaient débouché sur rien de concluant, et à présent, elle était en train de vivre cet instant tant craint, attendu avec une appréhension à lui tordre les entrailles. Et elle ne savait pas quoi dire. Alors elle pleurait. Elle pleurait de ne pas avoir été capable de l'aider, de n'avoir pas pu, malgré ses prétendues connaissances infinies, trouver un remède, une potion ou un sort qui puisse ne serait-ce que ralentir l'effet de ce poison, de ce venin qui le rongeait de l'intérieur. Elle pleurait de cet échec, du plus cuisant échec de sa vie, et de ses conséquences. Mais ses larmes rageuses se révoltaient également contre cette injustice qui était sur le point de lui enlever l'un des êtres les plus chers qu'elle avait, un être qui avait souffert toute sa vie et qui continuait à subir cet acharnement, même aujourd'hui, aux portes de la mort. Elle pleurait sa haine envers ce monde, cette société déshumanisée, incapable de sauver l'un de ses enfants, celui qui lui avait permis de vivre dans la paix et la sécurité pendant treize ans, sans la crainte de rentrer chez soi et d'y découvrir la funeste Marque des Ténèbres. C'étaient toutes ces peines et ces peurs, ces regrets et ces colères, jusqu'à son propre sang qui roulaient au cœur de ces larmes sur ces joues scintillantes.

- Je dois y aller, dit Harry, le regard ferme.

- Aller où ? s'entendit demander Hermione, bien qu'elle connaisse déjà la réponse. Tu sais où se cache Voldemort ?

A nouveau, le regard déterminé d'Harry croisa celui désespéré d'Hermione. Evidemment qu'il savait où se trouvait Voldemort. Il était Harry Potter, il avait été marqué par le Seigneur des Ténèbres, et aujourd'hui, ce dernier s'apprêtait à lui voler sa vie. Il était hors de question pour le jeune sorcier de laisser les choses se passer sans intervenir. Il irait trouver Voldemort, où qu'il soit, pour l'affronter, enfin, face à face. Puisqu'il était condamné, il emporterait son ennemi juré avec lui dans l'autre monde.

- Oui.

Un souffle de panique s'empara d'Hermione. Pour une fois dans sa vie, elle laissa la peur et la crainte la submerger. Elle sentit une panique violente et incohérente, presque absurde, la gagner, hérisser ses poils sur ses bras, une panique qui la poussait à vouloir à tout prix protéger Harry, le préserver du mal qu'on lui voulait. Un raisonnement insensé, totalement déplacé par rapport à la situation, mais qu'elle ne pouvait contrôler. Elle s'entendit lui crier de ne pas y aller, de demander le soutien du Ministère, de Dumbledore, de n'importe quelle personne qui saurait quoi faire, afin de tout mettre en œuvre pour qu'Harry n'y aille pas lui-même.

Son esprit reprit le contrôle de son corps au moment où Harry secouait la tête.

- Non Hermione, tu n'as toujours pas compris.

Mais Hermione avait depuis bien longtemps compris qu'elle ne pourrait faire changer d'avis Harry. Elle avait pressenti, depuis le jour où il lui avait annoncé la Prophétie, la fin de cette histoire. Elle le connaissait suffisamment pour savoir comment il réagirait. Et chaque jour elle avait vu une volonté plus farouche grandir dans les yeux émeraudes de l'adolescent, chaque jour elle avait vu sa part d'humanité diminuer au profit d'une froide détermination. A présent il était prêt à accomplir son destin, prêt à débarrasser la Terre du Seigneur des Ténèbres, au péril de sa propre vie. Désormais, plus rien au monde ne pouvait détourner Harry Potter de son objectif.

La suite se passa comme un film pour Hermione, elle assistait de manière extérieure à la scène, au point de n'en conserver que des souvenirs flous. Il leur parla d'une lettre qu'il leur avait écrite. Elle se vit ensuite se jeter dans les bras d'Harry, le serrer contre elle, comme pour lui transmettre toute la force qu'elle avait. Puis il la repoussait lentement et s'éloignait. Il se lançait un sortilège de protection avant de se volatiliser en compagnie de Fumseck.

Un terrible silence s'abattit soudainement sur les trois jeunes gens. Cho, les yeux humides, cherchait toujours à saisir l'ampleur de ce qu'Harry s'apprêtait à faire. Elle se mit à leur poser mille et une questions, mais Hermione n'y prêtait pas attention. Elle entendait Ron dans son dos, une main posée avec délicatesse sur son épaule, répondre d'une voix caverneuse et vide aux interrogations de la Serdaigle, pendait qu'elle continuait de fixer l'endroit où Harry avait disparu.

Lentement, elle s'approcha, attirée par une force invisible. La main de Ron glissa lentement dans son dos avant de rompre le contact. Elle ne savait plus quoi ressentir. Son meilleur ami venait de disparaître devant ses yeux, elle venait peut-être de le voir pour la dernière fois, il allait dans les minutes à venir affronter le Seigneur des Ténèbres, Lord Voldemort en personne, et elle, Hermione Granger, elle ne savait même plus quoi ressentir. La tristesse l'avait quittée, tout comme la peur. Peut-être s'était-elle tellement préparée à cet instant qu'à présent il lui paraissait pour ainsi dire ordinaire.

Elle posa un genou à terre, effleurant de la main l'endroit où, un instant plus tôt, Harry se trouvait.

A sa grande surprise, elle se sentit tout d'un coup apaisée, étrangement calme. Après ces années de lutte, tout allait bientôt s'achever. Soit Harry triompherait et mettrait un terme au règne de Voldemort, soit ce dernier vaincrait et s'en serait fini du monde sorcier tel qu'ils l'avaient connu. Et Harry ? De toute façon, il ne reviendrait pas. Elle en était même soulagée pour lui, de savoir que l'apaisement et la délivrance le cueilleraient dans un avenir proche.

C'est alors qu'elle la vit. Brisée en deux morceaux tout juste reliés par les restes d'un ventricule de dragon, la longue baguette ébène brillait tristement aux rayons rougeoyants du Soleil écossais. Elle la reconnut instantanément, pour l'avoir vue mille fois tendue devant elle au bout de ce bras. Le bras de Drago Malefoy. Les rouages s'engrenèrent dans son esprit : la discussion avec Malefoy, sur ce qu'il possédait de tellement important. Elle n'avait pris ses déclarations que pour de la vanité, celle dont faisait quotidiennement preuve ce fils de Mangemort. Mais avec la disparition d'Harry durant l'après-midi, une énorme pièce du puzzle se mettait en place.

Elle se releva subitement, passa devant Ron et Cho et quitta la volière d'un pas précipité. Elle dévala les escaliers, Ron sur ses talons lui demandant où elle allait. Dix étages plus bas, elle pénétrait dans le grand hall à l'instant même où Hagrid franchissait les portes, un grand paquet dans les bras. Il avait l'air affolé de celui qui vient de découvrir quelque chose qu'il n'aurait pas du voir, qu'il aurait préféré ne pas voir. Son regard croisa celui d'Hermione qui s'était immobilisée au milieu des escaliers. A la lueur des torches, elle distingua le colis que portait le garde-chasse : une grande cape noire, brodée des armes de Poudlard et d'un serpent vert, de laquelle émergeait de longs cheveux blonds. On y distinguait également des reflets carmin brillant.

Hagrid s'était immobilisé et paraissait toujours autant terrifié. Hermione se hâta de le rejoindre alors que les quelques élèves de passage s'arrêtaient pour observer le demi géant, interloqués. Le corps dans ses bras bougeait faiblement, émettant de petits gémissements de douleur. Hermione tendit l'oreille et put percevoir quelques bribes de mots.

- Potter… Sale Potter… Mon père… va… me tuer… Je suis… déjà mort…

Ecartant avec délicatesse les plis de la robe qui enveloppait le blessé, elle put enfin observer son visage. Ce qu'elle vit lui retourna l'estomac, à tel point qu'elle dut plaquer sa main contre sa bouche. La peau lisse et blanchâtre de Drago Malefoy n'était plus que plaies et saignements, le sang du pauvre Serpentard recouvrant son visage défiguré. Affolée, elle leva les yeux vers Hagrid en y cherchant une autre réponse que celle qu'elle s'imaginait. Mais le regard du vieil homme ne trahissait pas le moindre doute.

Ce fut à ce moment que les professeurs Rogue, McGonagall et Dumbledore pénétrèrent en courant dans le hall, suivis d'un élève de Serpentard de 5ème année. Hagrid se tourna vers eux tandis qu'Hermione s'éloignait avec difficulté pour se laisser tomber sur une marche de l'escalier. Ron l'y rejoint, un œil sur le corps mutilé de Malefoy, l'autre sur son amie qui s'était plaqué le visage dans les mains. Il posa une main tremblante sur son épaule, tentant avec maladresse de réconforter la jeune fille. En face d'eux on s'agitait. Hagrid prit hâtivement le chemin de l'infirmerie, les trois professeurs sur ses talons. McGonagall semblait bouleversée, les mains plaquées contre ses joues, un sentiment d'horreur figé sur son visage. Dumbledore avait le regard extrêmement dur et un visage fermé et inexpressif qu'on ne lui connaissait pas. Ron pouvait deviner la tristesse et la douleur qui bouillaient à l'intérieur du vieil homme. Mais comme toujours Albus Dumbledore se montrait maître de la situation et ne se laissait pas submerger par ses émotions. Rogue fut le dernier à quitter le hall, après un dernier regard derrière lui, croisant celui de Ron. Le jeune homme y lut pour la première fois de sa vie ce qu'il aurait qualifié de compassion, bien qu'il doutait que le Maître des Potions ait déjà ressenti cette émotion.

Une fois les professeurs et Hagrid partis, un terrible brouhaha s'empara du hall, où des dizaines d'élèves étaient à présents rassemblés. Chacun commentait ce qu'il venait de voir, et de nombreuses personnes s'approchaient d'Hermione, submergeant de questions la seule qui ait vu qui se trouvait dans les bras du garde-chasse.

- Hermione ! Qui est-ce que Hagrid portait ? C'était Potter ?

- Il était blessé ? Il a été attaqué ? Tu crois que y'a des Mangemorts dans l'enceinte du château ?

Le tumulte ininterrompu des questions montait à la tête d'Hermione et elle sentait l'exaspération la gagner. Ron l'empoigna par le bras, l'aida à se relever et l'entraîna derrière lui vers les étages supérieurs. Parvenue en haut des escaliers du grand hall, elle se retourna et fit face à l'attroupement d'élèves qui continuait à se questionner et à se monter la tête. Il leur semblait désormais établit qu'Harry avait été attaqué dans le parc par des Mangemorts, qu'il se trouvait entre la vie et la mort et que l'assaut du château était imminent. La rumeur enflait et allait bientôt se répandre comme une traînée de poudre dans tout Poudlard.

- Viens Hermione, lui dit doucement Ron, la tirant légèrement par le bras.

Un air de dédain et dégoût sur les lèvres, la jeune Gryffondor tourna le dos à l'assemblée et s'engouffra dans les sombres couloirs du vieux château.


La lettre blanche tranchait sur le drap rouge vif couvrant le lit à baldaquin. Allongée sur le dos, Hermione contemplait les rideaux qu'Harry avait lui-même longuement du étudier durant ses cinq années et demie d'études à Poudlard. Elle pouvait sentir son parfum envahir ce lieu, presque enivrant. Mais la simple évocation du souvenir du jeune homme suffisait à la mettre face à la réalité et à tout ce qu'elle venait de perdre. Comme il est étrange de rester allongé sur un lit, quand on sait qu'au dehors, quelque part, quelqu'un se bat. Se bat non pas pour lui, mais pour tout un monde, pour ses valeurs, et pour qu'une nouvelle fois, le Bien l'emporte. Comme il est étrange de savoir qu'ailleurs, des gens meurent, souffrent, et que l'un d'entre eux est votre plus proche ami. Tout cela pendant que, bien à l'abri dans les dortoirs du château, on ne puisse rien faire d'autre que tenter de s'ôter cette terrible pensée de l'esprit.

Combien de temps avait passé depuis le départ de Harry ? Dix minutes ? Une heure ? Une journée ? Hermione était bien incapable de quantifier le temps qui s'écoulait dès lors qu'elle avait vu son ami disparaître devant ses yeux, ce puissant regard de détermination gravé au fond de ses prunelles. Il serait sans pitié, elle le savait. Elle l'avait compris dès l'instant où le visage mutilé de Drago s'était dévoilé à elle. Un frisson la parcourut à nouveau. Harry était en un sens devenu comme ceux qu'il combattait, prêt aux mêmes extrémismes pour parvenir à ses fins. Etait-il devenu un monstre ? L'avait-on déshumanisé à ce point ? Un puissant sentiment d'amertume envahit Hermione, qui fut aussitôt troublé par le sursaut de Ron dans le lit d'à côté. Il tenait dans ses mains la lettre d'Harry, qui n'était plus blanche.

Instantanément, Hermione se retourna et contempla son exemplaire. Une fine écriture noire s'y détachait :

« Cette lettre est destinée à Hermione Granger. S'il s'agit bien de toi Hermione, pose ton doigt ici. »

Une empreinte digitale dessinée par magie venait d'apparaître sous la ligne. Tremblant de tous ses membres, presque haletante, Hermione posa avec délicatesse son index à l'emplacement indiqué. Instantanément, l'encre s'effaça, et durant un instant, la jeune Gryffondor crut que rien de nouveau n'apparaîtrait sur le parchemin magique. Un nouveau texte apparut, que la jeune fille lut au fur et à mesure qu'il s'étalait, comme écrit à l'instant même de la main de Harry. Elle pouvait presque entendre le crissement de la plume.

Le dernier message de Harry Potter, presque son testament, était entre ses mains.

« Ma très chère Hermione,

J'ai longtemps songé à ce que je pourrai vous dire, à toi et Ron, le moment venu. Des heures et des heures passées à se remémorer tout ce que nous avons vécu, dans l'espoir de trouver la bonne phrase, la métaphore de circonstance. Un souvenir heureux, l'une de vos disputes qui se terminait toujours par une hilarante réconciliation, une crise de rire avec Fred et George ou devant la maladresse de Neville, ou même une aventure impressionnante que nous aurions vécue et qui se serait bien achevée. Et j'en ai trouvé de ces moments de bonheur que j'ai partagé avec toi, avec Ron… Mais ma vie ne se limite pas à ces bons moments, c'est beaucoup plus ! Ma vie, c'est aussi des cours inutiles, ennuyeux à mourir, des heures et des heures passées à rédiger les horribles devoirs de Potions pour Rogue, à tenter de rattraper les catastrophes d'Hagrid, à faire ces interminables séances d'entraînements de Quidditch sous la pluie glaciale, un Olivier Dubois intraitable sur le dos. Ma vie, c'est aussi les vacances d'été chez les Dursley, au Terrier, le Tournoi des Trois Sorciers, les cours de Divination, la Chambre des Secrets, les centaines de petits-déjeuners dans la Grande Salle, la Cabane Hurlante, le Poudlard Express, la Coupe du Monde de Quidditch, Pré-au-Lard, Gilderoy Lockhart, Buck, Sirius, Dolorès Ombrage, la fuite de Fred et George, les soirées à comploter au coin du feu… et ce cimetière…

Je ne suis pas parfait, tu le sais mieux que quiconque, et je n'ai pas l'envie de l'être. J'ai mes qualités, mes défauts, mes amis et mes ennemis. Je ne suis pas toujours vertueux, ni philanthrope, j'essaie juste de faire ce qui me semble juste. Avec parfois des échecs… Mais arrivé au bout de la route, tout cela n'a plus grande importance. On se retrouve toujours devant le même dilemme, la même interrogation : "Qu'est-ce que je vais léguer au monde ? Que restera-t-il de mon passage sur cette Terre ?" Tu ne peux pas imaginer à quel point cette question peut être envahissante, obsédante.

Je pense avoir finalement trouvé la réponse que je cherchais. Je léguerai au monde deux choses : la première dépendra de la réussite ou non de ma tentative, qui fera que je serai traité en héros martyr ou en traître hérétique. J'aurais droit à de grandes funérailles, ou bien on brûlera ma dépouille dans le premier bûcher venu. Mais ce qui compte le plus pour moi, c'est de partir en sachant que quelque part, quelqu'un, toi, tu sais que je ne suis pas celui qu'on décrit, celui dont on parlera dans les livres et les journaux. Tu sais que je ne suis pas un saint, pas un fou, pas un innocent. Juste un être humain, comme les autres, qui a juste su plus tôt que ses camarades quel était son rôle dans l'Histoire.

C'est ainsi que je souhaite qu'on se souvienne de moi, de la manière la plus naturelle possible. Juste un être humain…

Je pourrais encore te parler pendant des heures, j'ai l'impression qu'il y a des millions de choses que je ne t'ai jamais dites, j'ai parfois la sensation qu'au fond nous ne nous connaissons pas assez, jamais assez ; c'est terrible de se rendre compte au bout de tant d'années du nombre de petites choses qu'on s'est cachées, qu'on ne s'est jamais avouées. Elles font juste partie de nous, c'est tout.

Tu vas vraiment me manquer, là-bas, là-haut, comment savoir ?… Je ne sais pas ce qui m'attend après… Tout ce dont je suis certain, c'est qu'on se reverra un jour…

A un de ces jours, sur un autre quai…

Harry »