Note : Ce chapitre et les suivants sont un peu particuliers ; vous pouvez les voir comme une sorte d'interlude. J'avais prévu de tout regrouper en un seul chapitre, mais étant donné la longueur, j'ai finalement décidé de le découper en trois parties. J'espère donc que vous aimez Riku, parce que vous allez rester avec lui un moment !


Chapitre 13

...

C'était un bel après-midi de début d'automne. Le soleil brillait et une brise agréable parcourait les feuilles des arbres entourant le hameau. Assis sur la paille, adossé au plumage ocre et chatoyant d'un chocobo assoupi, Sora dormait d'un air paisible. Riku avait tout de suite deviné qu'il le trouverait ici. Il s'accroupit et le réveilla d'un léger tapotement sur l'épaule, sourire aux lèvres.

— Combien de temps encore tu comptes dormir ? plaisanta-t-il.
— Jusqu'à demain matin, ça aurait été pas mal, répondit son ami dans un bâillement.

Ils se relevèrent tous deux malgré tout, provoquant un piaillement mécontent du chocobo avec lequel Sora avait décidé de partager sa sieste. Par précaution Riku s'en éloigna de quelques pas ; contrairement à son meilleur ami, il n'était pas bien apprécié de ces oiseaux et ce n'aurait pas été la première fois qu'il se serait pris un coup de bec impromptu.

— C'est déjà l'heure ? demanda Sora en s'étirant. Je croyais que l'entraînement ne commençait qu'en fin d'après-midi.
— Ils ont dit hier soir qu'on aurait des séances plus longues à partir de maintenant, puisque les journées sont moins chaudes. Tu n'as rien écouté pendant le meeting ?

Sora passant devant lui en lui donnant une tape amicale sur l'épaule.

— Je devais probablement dormir !

Il se dirigea d'un pas joyeux vers la sortie du camp mais s'immobilisa vite. En le rattrapant, Riku comprit tout de suite ce qui avait attiré son regard. Au centre d'un petit groupe qui discutait un peu plus loin se trouvait Kairi, leur amie d'enfance. Lorsqu'elle remarqua la présence de Sora, elle détourna le regard et remit machinalement une mèche de ses cheveux rouges en place, un sourire discret sur ses lèvres.

Riku se plaça à côté de Sora et croisa les bras, se retenant de rire.

— Tu ne vas pas aller lui parler ?

Le visage du jeune brun devint soudain écarlate. Son attirance pour la jeune fille n'était un secret ni pour lui ni pour Riku ; il était amoureux d'elle depuis qu'ils étaient petits.

— Non, c'est bon, dit Sora en se détournant. Allez viens, on va être en retard à l'entraînement !

Riku leva les yeux au ciel, se gardant toutefois de faire un commentaire. Il ne manqua pas cependant de remarquer que le regard de Kairi s'était de nouveau tourné vers Sora dès lors qu'il eût le dos tourné. C'était presque touchant de les voir tous les deux ainsi, aucun n'osant faire le premier pas malgré les sentiments qu'ils partageaient de toute évidence l'un pour l'autre. Il arrivait à Riku d'avoir envie de secouer un peu son meilleur ami mais il finissait toujours par se dire que ce n'était pas la peine de les brusquer, s'ils avaient besoin de prendre leur temps.

Ils se pressèrent d'aller enfiler leurs armures d'entraînement, peu désireux d'avoir à subir les réprimandes qui attendaient inévitablement les retardataires. Riku, Sora et Kairi avaient tous les trois quinze ans, et comme tous les jeunes de leur âge vivant sur l'Ancien Continent, cela faisait à présent trois mois qu'ils avaient été enrôlés dans l'armée du Roi Mickey.

...

Ils étaient nés sur un petit archipel paisible à l'est du continent, que l'on appelait les Îles du Destin. Éloignés des guerres et des conflits, ils avaient tous les trois vécu une jeunesse paisible et insouciante jusqu'à ce qu'ils atteignent l'âge tant redouté par leurs parents où il serait temps pour eux de partir au combat. La guerre faisait des ravages depuis des années, au point que même les habitants de ces îles recluses commençaient à s'en inquiéter. L'armée du Roi ayant subi de lourdes pertes durant la longue bataille du Domaine Enchanté, dont la victoire in-extremis avait laissé à tous un arrière-goût amer tant le pays avait été ravagé suite à cela, il avait été décrété que tous les jeunes gens aptes au combat, filles et garçons, rejoindraient les troupes du Roi dès l'année de leur quinze ans.

Le jour de leur enrôlement avait fait lâcher des larmes à plusieurs habitants des Îles du Destin, mais les trois amis étaient partis leur cœur rempli d'espoir d'aventure et de mettre enfin terme à cette guerre qui durait depuis bien trop longtemps. Ils étaient encore jeunes, ils pensaient pouvoir changer le monde alors. Ils avaient pris conscience de la dure réalité six mois après être entrés dans les rangs, lors de leur première véritable mission.

Riku se souvenait de ce jour dans les moindres détails. Le ciel était sombre, couvert de nuages, comme pour les prévenir du danger qui les attendait. Ils avaient été envoyés, lui et ses deux amis ainsi qu'une vingtaine d'autres recrues, dans un petit village dans les campagnes à l'orée de la Forêt des Nains. Les troupes ennemies avaient envahi le pays depuis plusieurs mois et avaient établi des camps à divers points stratégiques ; la majeure partie de la population des villes avait pu être évacuée, mais bon nombre de fermiers et paysans vivant à l'écart n'avaient pas pu se résoudre à abandonner leurs maisons et leurs terres, et il n'était malheureusement pas rare que les soldats de Xehanort pillent ces villages afin de s'approvisionner.

Ce ne serait pas le premier combat de Riku et de ses amis, mais jusqu'à présent ils n'avaient fait face qu'à des monstres ou à des bandits. Ils n'avaient pas de réelle expérience face à d'autres soldats mais, trop confiants sans doute, ils s'étaient mis en route avec l'idée que cette mission-là ne serait pas si différente des précédentes. Prévenus à peine un peu plus tôt par un habitant du village qui était parvenu à s'échapper à temps et avait pu rejoindre leur campement, ils étaient partis sans aucun briefing, suivant seulement la procédure pour laquelle ils avaient été formés. Leur bataillon n'était pas très important, ils n'avaient pas assez de chocobos pour tous les soldats, aussi durent-ils se rendre à pieds au hameau.

Là-bas les attendait un village en flammes. Les maisons avaient été mises à feu, les habitants fuyaient en poussant des cris apeurés. À l'entrée du village, à quelques pas à peine des premières habitations, le cadavre d'un homme éventré gisait misérablement au sol. Aussitôt ils s'étaient lancés au combat, oubliant sous le choc de cette découverte les indications à suivre dans ce genre de situation et se séparant à travers tout le village. Serrant son épée dans ses mains, Riku dut se repasser en tête les mots de leur commandant juste avant leur arrivée. Ils n'étaient pas face à des bandits, il n'était pas question de faire des prisonniers. S'il tombait sur un soldat ennemi, il n'y avait qu'une seule option. Riku réalisa avec terreur qu'il s'était inconsciemment efforcé de ne pas y penser.

Au croisement d'une rue, il se retrouva face à face avec un homme en armure noire. Il s'immobilisa, de même que son adversaire, et pendant une ou deux secondes ils se fixèrent avec stupeur, comme si aucun des deux ne savait comment réagir. L'ennemi se reprit le premier : levant en l'air l'épée ensanglantée qu'il tenait, il fonça sur Riku en poussant un cri de rage.

Tout se passa si vite que Riku eut à peine le temps d'y penser, ses réflexes prenant le dessus pour le faire se baisser et planter son arme dans le ventre du soldat, juste dans l'espace entre les deux plaques métalliques qui n'était pas protégé. Il avait fait ce geste des centaines de fois pendant l'entraînement. Il savait exactement où viser, quel angle adopter, quelle force mettre dans son attaque.

Il ne connaissait pas la sensation de percer la chair et les os d'un être humain. Il ne savait pas quelle était l'expression d'un homme dont la vie quittait le corps, quelle terreur se lisait dans son regard avant qu'il ne se voile. Il n'avait jamais appris le poids d'un homme qui vous tombe dessus, qui tente de s'agripper à vous tandis que ses mains perdent leur force, que son corps s'alourdit, jusqu'à devenir lourd, rigide. C'était la première fois qu'il devait repousser de sa main tremblante un cadavre, le voir s'étaler face à lui, sentir son épée glisser hors du corps inerte et la voir recouverte d'une bouillie rouge et épaisse. C'étaient les choses qu'on ne lui apprenait pas à l'entraînement.

Il resta paralysé, comme si son corps ne lui obéissait plus. Le bruit des cris et des toitures en flammes s'effondrant autour de lui ne l'atteignait plus, il n'avait plus conscience du temps qui passe. Il se revoyait enfant, courant côte à côte avec Sora sur les plages de sable fin de leur île, agitant en l'air leurs épées en bois en criant qu'ils seraient de grands héros, les plus grands héros du monde entier.

Un sifflement près de son oreille le sortit de sa torpeur et il vit alors un homme face à lui qu'il n'avait pas senti approcher. Une flèche s'était logée dans son œil et l'autre le fixait sans comprendre jusqu'à ce que l'homme tombe au sol, percutant le cadavre de son compagnon. Riku se retourna alors et croisa le regard de Kairi, son arc toujours tendu devant elle. Dans ses immenses yeux bleus apparaissait la même horreur qu'il venait d'expérimenter, et ils se fixèrent pendant quelques secondes, compatissants car ils comprirent qu'ils partageaient la même détresse. Puis le visage de Kairi se raffermit le premier, attestant une fois de plus au jeune homme de la grande force mentale qui habitait son amie. Bandant son arc à nouveau, elle décocha une autre flèche vers une cible sur sa droite que Riku ne voyait pas, et elle partit en courant dans cette direction, disparaissant entre les cris et les flammes.

Riku raffermit sa prise sur son épée. Il ne pouvait pas se permettre de faire preuve de faiblesse, surtout après avoir vu Kairi ainsi. Il se remit à courir dans la direction opposée et tomba rapidement sur une femme du village, qu'il s'empressa de mener en sécurité. Le ciel était couvert et le crépuscule commençait à pointer.

Au final, l'affrontement dura plus d'une heure et il en fallut trois de plus avant qu'ils ne parviennent à contenir l'incendie. Seulement un quart des villageois et encore moins d'habitations avaient pu être sauvés ce soir-là. Riku avait tué trois personnes.

Lorsque les choses avaient fini par un peu se calmer, il avait aperçu Sora de dos. Éloigné des autres soldats et des villageois qui avaient été rassemblés à l'écart du village, il observait au loin, dans la lueur du clair de lune, une maison à l'écart qui finissait de se consumer. Riku alla le rejoindre, passant devant deux enfants qui pleuraient dans les bras d'un fermier. Une fois tout près de son ami, il se rendit compte qu'il ne trouvait aucun mot à lui adresser. Il attendit quelques minutes, regardant droit devant lui, quand Sora enfin lui parla d'une voix brisée.

— Je veux mettre fin à la guerre, Riku.

Le jeune homme le regarda, mais Sora restait dos à lui, continuant de fixer la maison en flammes.

— Pas juste dans ce pays, poursuivit-il. Je veux mettre un terme à toutes les guerres du monde entier. Je dois sauver tous ces gens.

Il se tourna enfin vers lui, une détermination nouvelle brillant dans son regard autrefois si innocent. Riku baissa les yeux et remarqua alors l'arme que tenait son meilleur ami dans sa main. Une épée en forme de clé au manche doré.

Ce que Sora avait vu ou fait cette nuit-là, Riku l'ignorait et il ne lui avait jamais demandé. Mais dans son cœur, silencieusement, il s'était fait la promesse de tout faire pour l'aider à réaliser son but et de toujours rester à ses côtés pour l'aider et le protéger.

...

Les mois avaient passé et l'hiver avait apporté une trêve dans les conflits qui mettaient le pays à feu et à sang. La reine qui dirigeait ces terres s'était apparemment soumise à l'armée de Xehanort, laissant délibérément ses troupes s'installer dans la cité qui abritait son château en échange de la promesse qu'elle-même et son entourage ne seraient pas attaqués et qu'une fois la guerre terminée elle pourrait conserver le contrôle sur une partie de ses terres, incluant la Forêt des Nains aux ressources abondantes. D'après la rumeur, la fille de l'ancien roi aurait dû monter sur le trône quelques années plus tard, et la reine avait agi ainsi afin de s'assurer qu'il n'en serait rien. Tout le monde ignorait ce qu'il était advenu de la pauvre fille, les rumeurs les plus folles prétendant qu'elle aurait fui au plus profond de la forêt où un groupe de nains l'abriteraient.

Le régiment dans lequel étaient Riku, Sora et Kairi avait rejoint une ville éloignée dans laquelle les soldats avaient pu profiter de quelques jours de repos bien mérité pendant que les hauts gradés discutaient du sort du pays et des batailles à venir. Le lendemain de leur arrivée, Sora avait été convié par leur commandant et il n'était revenu qu'en soirée, rapportant à Riku et Kairi qu'un sorcier de renom avait accepté de le prendre comme disciple afin de lui apprendre les bases de l'art de la magie. Bien évidemment, sa capacité à utiliser la Keyblade, l'arme de légende, avait fait parler beaucoup de monde lorsque cela avait été découvert, et il n'avait pas fallu beaucoup de temps avant que la rumeur courre qu'un jeune héros était apparu sur l'Ancien Continent.

Dans l'armée du Roi Mickey, les porteurs de Keyblade ne se comptaient que sur les doigts d'une main, et tous à l'exception du roi lui-même avaient péri dans les batailles précédent l'enrôlement de Riku et ses amis. Le jeune homme pouvait donc aisément comprendre pourquoi cela provoquait tant d'engouement autour d'eux.

Il était fier de son ami. Dès lors qu'il avait obtenu sa Keyblade, Sora avait fait preuve d'une aptitude exemplaire au combat et avait attiré toute l'attention sur lui à chacune de leurs batailles. Son courage et sa grande générosité l'avaient rendu célèbre dans tous les villages qu'ils avaient traversés et il était devenu normal que certaines recrues viennent lui demander de s'entraîner avec eux à la fin de la journée. Oui, Riku était réellement fier, c'était la vérité. Et pourtant…

Une part de lui qu'il refusait d'écouter ne pouvait s'empêcher de se demander « pourquoi pas moi ». Ils avaient grandi ensemble, ils partageaient le même passé, la même expérience. S'il devait y en avoir un meilleur que l'autre, c'était au contraire plutôt Riku. Quand ils s'entrainaient ensemble, Riku avait toujours le dessus, et presque à chaque fois qu'ils étaient en compétition le jeune homme l'emportait d'un rien. Ses performances à l'entraînement étaient également supérieures, et ce même depuis que Sora avait obtenu sa Keyblade. Alors pourquoi possédait-il cette arme et pas lui ? Il souhaitait tout autant en finir avec la guerre, pourtant.

Cette part d'obscurité avait continué de grandir et Riku avait continué de l'ignorer. Il adorait toujours Sora, c'était certain, mais il lui arrivait désormais de le regarder et de se sentir agacé. Il entendait les gens le complimenter pour des choses des plus banales et il sentait ses mains se crisper. Ou bien Sora venait lui demander un conseil, et Riku le rembarrait plus sèchement qu'il aurait dû. Il se sentait toujours affreusement coupable dans ces moments-là, et ce sentiment s'était mis à le ronger. Quand son ami était venu lui demander s'il pensait qu'il valait mieux qu'il accepte l'offre qu'on lui avait faite et qu'il aille s'entraîner auprès de ce fameux sorcier pendant quelques mois, Riku lui avait répondu oui sans réfléchir. Bien sûr c'était en partie parce que c'était ce qu'il y avait de mieux pour lui – si Sora avait l'opportunité de progresser, il fallait qu'il la saisisse, même si cela signifiait qu'ils allaient être séparés un moment – mais secrètement, il y voyait aussi l'occasion de prendre un peu de distance. Ne plus voir son ami constamment, il l'espérait, suffirait à lui faire oublier cette jalousie qu'il exécrait.

C'est alors qu'il se produisit quelque chose que Riku n'avait pas soupçonné. Il avait accompagné Sora jusqu'à la caserne de la ville, dans laquelle il allait rencontrer le fameux sorcier – un mage nommé Yen Sid dont on racontait qu'il avait plus d'une centaine d'années et qu'il avait formé le Roi Mickey en personne – et passer un examen qui montrerait s'il était apte à la magie ou non. Le quittant devant la porte où l'attendaient leurs supérieurs hiérarchiques, Riku s'apprêtait à sortir l'attendre à l'extérieur quand une personne dans le couloir l'interpella.

C'était une femme de grande taille, au visage pointu et creusé, affublée d'une longue cape noire qui lui donnait une certaine prestance. Elle tenait dans sa main un sceptre doré et était coiffée d'un bonnet noir qui donnait l'impression qu'elle possédait deux cornes sur la tête. Il était difficile d'estimer son âge avec précision, mais dans son visage sans ride et d'une grande beauté se lisait l'expérience d'une personne qui a beaucoup vécu.

— Viens par ici, mon garçon, lui dit-elle d'une voix douce.

Riku s'avança en titubant, gêné de se trouver devant une femme à l'air si important.

— Oh, hm, j'allais sortir, bafouilla-t-il. J'accompagnais juste un ami.
— Tu as bien quelques instants à accorder à une pauvre voyageuse, non ?

Il hésita et finit par la rejoindre. Elle le gratifia d'un sourire ; son expression avait quelque chose d'assez maternel.

— Comment puis-je vous aider ? demanda-t-il.
— Quel est ton nom, mon petit ?
— Riku.
— Riku… Je sens quelque chose en toi. Un certain potentiel.

Le jeune homme la regarda, confus.

— En moi ? Vous ne confondez pas avec l'ami qui était avec moi, juste avant ?

La femme secoua la tête, sa mine amusée.

— Non, dit-elle en riant. Ce garçon possédait certainement beaucoup de force en lui, mais c'est autre chose que je ressens en toi. Quelque chose de plus…

Elle marqua une pause, cherchant ses mots.

— De plus brut. Un pouvoir qui aurait besoin d'être raffiné. Vois-tu, j'habitais autrefois au Domaine Enchanté, avant qu'il ne soit détruit. J'étais considérée comme une des plus grandes magiciennes du royaume alors.

Son regard s'assombrit et elle leva les yeux en l'air, comme pour se remémorer un passé lointain et douloureux.

— Aujourd'hui, mes services sont de moins en moins requis par ce royaume. Rares se font les gens aptes à recevoir mon enseignement, et j'ai bien peur que mes talents ne finissent par disparaître avec moi un jour. Mais toi…

Elle posa une main sur la poitrine du garçon, un sourire sur ses lèvres peintes de noir.

— Oui, il n'y a pas de doute que je sens en toi le potentiel nécessaire pour apprendre le type de magie que j'enseigne.

Le cœur de Riku se mit à s'accélérer dans sa poitrine. Il avait du potentiel ? Quelque chose que même Sora ne possédait pas ?

— Si tu acceptais de m'accompagner quelques mois, reprit la femme, je suis certaine que tu pourras libérer tous ces talents enfouis.
— Vous accepteriez de me former ? s'empressa de demander Riku.
— Bien entendu. Et je ne te demanderai rien en retour, si cela te préoccupe. Comme je te l'ai dit, je cherche simplement à transmettre mon enseignement à quelqu'un, et à aider mon royaume en ces temps difficiles. Ne t'en fais pas non plus pour tes supérieurs et ta place à l'armée ; j'ai beau n'être qu'une vielle femme sans patrie, je peux encore me vanter d'une certaine renommée. Je n'aurais qu'à toucher deux mots à une de mes connaissances pour que tu sois suspendu de tes fonctions le temps de ton apprentissage.

Riku se mit à réfléchir. L'espoir s'était mis à jaillir en lui comme le sang qui bouillonnait dans ses veines ; c'était une opportunité en or. Mais cela voulait aussi dire s'éloigner quelques temps de l'armée. Il avait dit à Sora qu'il veillerait sur Kairi durant son absence…

Si Sora voulait veiller sur elle, il n'avait qu'à le faire lui-même non ? La pensée parcourut son esprit et aussitôt elle l'horrifia. Comment pouvait-il penser ça alors qu'il l'avait lui-même encouragé à partir ?

Comme si elle pouvait sentir son tourment, la femme au manteau noir posa une main attendrie sur son épaule.

— Les soldats capables d'utiliser la magie sont aussi rares que demandés, dit-elle de sa voix doucereuse. Au combat, c'est une aptitude qui fera souvent la différence entre un simple guerrier et un héros de guerre. Ne veux-tu pas mener ton royaume à la victoire, et mettre enfin terme à cette maudite guerre qui ravage ce continent depuis tant d'années ?

Riku ferma les yeux. Au fond, il n'y avait qu'une seule réponse envisageable. Rouvrant ses paupières, il fit part de sa décision à la femme, qui se mit une fois de plus à sourire.

— Tu fais le bon choix, lui dit-elle. Je vais informer tes supérieurs afin que tu puisses partir dès ce soir.
— Déjà ? s'étonna Riku.
— Il vaut mieux commencer ton entraînement au plus tôt. Si tu désires prendre plus de temps pour faire tes adieux à tes compagnons d'armes malgré tout, je peux…
— Non, l'interrompit Riku. Ce ne sera pas nécessaire. Je vous suis très reconnaissant de bien vouloir me prendre comme élève, Madame.

La femme hocha la tête d'un air satisfait.

— Mon impolitesse est impardonnable, reprit-elle. Je me rends compte que je t'ai demandé ton nom mais que je ne me suis même pas présentée. Je me nomme Maléfique. Je te retrouverai, ce soir, à la sortie du village et nous nous mettrons en route vers le lieu où ta formation aura lieu.

Riku s'inclina humblement en guise de salut et se précipita vers la sortie, le cœur battant et ses mains tremblant d'une joie incontrôlable. Il le savait ! Il savait qu'il avait lui aussi du talent, qu'il n'avait rien à envier à Sora ! À peine sorti, il se hâta d'aller préparer ses affaires. En tant que soldat ils devaient être prêts à être mobilisés ailleurs à tout moment, aussi il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour rassembler ses effets personnels et le nécessaire à son voyage. Il réalisa qu'il n'aurait pas le temps de dire au revoir à Kairi, qui avait été postée à la surveillance des portes de la ville pour la journée. Une pointe de regret emplit son cœur, mais il tenta de l'ignorer.

Il finissait de préparer ses affaires au campement – un simple balluchon contenant quelques livres et vêtements, en plus de son épée et d'une armure légère qu'il garderait sur lui durant le voyage – quand Sora fit irruption dans sa tente, son expression déconcertée laissant deviner à Riku qu'il avait appris la nouvelle.

— Je te cherchais, dit-il d'une voix inquiète. Quand j'ai demandé autour de moi, les autres m'ont dit que tu partais.

Riku resta de dos, faisant mine de vérifier le contenu de son sac pour ne pas avoir à regarder Sora dans les yeux. Il répondit par l'affirmative et Sora s'avança alors pour le saisir par le bras, le forçant à se retourner.

— Où est-ce que tu vas ?
— Et toi ? demanda Riku au lieu de répondre. Est-ce que tu as été accepté comme élève de Yen Sid ?

Sora lâcha son bras, une expression comme de la culpabilité sur son visage. Ou de la tristesse, peut-être.

— Ils ont dit que j'avais une aptitude pour la magie. Maître Yen Sid veut me garder pendant au moins une année, peut-être plus.
— C'est bien pour toi, dit Riku d'une voix sèche. Il se trouve justement que j'ai moi aussi reçu une invitation pour aller apprendre la magie.
— Toi aussi ?

Le ton étonné de Sora fit se crisper les épaules de Riku. Pourquoi fallait-il qu'il ait l'air si surpris ?

— Tu pensais être le seul à avoir du talent ?
— Hein ? Qu'est-ce que tu veux dire ? T'es pas comme d'habitude, Riku.

Et comment était-il, d'habitude ? Depuis qu'ils étaient tout petits, c'était toujours Riku le meilleur. Sora était tout juste bon à courir derrière lui, à l'admirer et à faire de son mieux pour essayer de le rattraper. C'était ainsi que les choses devaient être. Il ne pouvait pas laisser Sora le dépasser, hors de question.

— Tu ferais mieux de t'entraîner dur, dit-il avec un sourire de dédain. J'ai toujours été un cran au-dessus de toi, qui sait à quel point je serais devenu fort d'ici la prochaine fois qu'on se reverra ? Si ça se trouve, Kairi sera tellement impressionnée qu'elle tombera amoureuse de moi.

Il ne savait même pas pourquoi il disait ça. Il n'avait jamais été intéressé par Kairi de cette manière. Ou plutôt si, il savait exactement pourquoi : il voulait faire enrager Sora, et il savait qu'en tirant sur cette corde-là il y parviendrait. Aussitôt, la mine de son ami se renfrogna. Bingo.

— Ah ouais ? Tu vas voir, je vais devenir bien meilleur que toi !

Riku mit son sac sur son épaule et passa devant lui en lui adressant un signe de la main, conservant une expression condescendante jusqu'à ce qu'il soit sorti de la tente. Parfait, c'était ainsi que les choses se devaient d'être. Riku narguant Sora, Sora prenant la mouche et déclarant qu'il allait le surpasser. La prochaine fois qu'ils se verraient, Riku lui montrerait à quel point il s'était amélioré, et Sora geindrait en promettant qu'il le battrait la prochaine fois. Les choses pourraient revenir à la normale alors, et cette jalousie qui habitait Riku pourrait enfin disparaître.

Il quitta le campement sans se retourner, marchant d'un pas ferme vers la sortie de la ville où Maléfique l'attendait.