Prisonniers
Chapitre 13
Les deux amis passèrent un long moment dans l'eau. Depuis qu'ils avaient été coupés du monde extérieur, ils n'avaient plus aucune conscience du temps qui passait, ils n'auraient pas su dire combien de temps ils restèrent ainsi. Plusieurs minutes, plusieurs heures ? Ils nageaient l'un près de l'autre en silence, se frôlant parfois imperceptiblement, faisant brièvement naître une rougeur sur les joues de la jeune femme, chose qu'elle tentait confusément d'ignorer de son mieux et qui bien entendu amusait intérieurement Chaos, même s'il ne faisait aucun commentaire audible, histoire de ne pas se faire enguirlander à nouveau par Vincent. De temps à autre, ils se mettaient à flotter sur le dos sans rien faire, les yeux clos ou bien fixés sur le plafond de pierre de cette caverne maudite qui leur servirait bientôt de tombeau. Ils savaient bien que leurs jours, peut-être même leurs heures, pour Carolina, étaient désormais comptés. Celle-ci avait perdu tout espoir de s'en sortir vivante. Elle s'était murée dans un profond silence empli de tristesse et de désespoir. En temps normal, elle aurait été la première à s'amuser dans l'eau comme une folle. Elle aurait proposé spontanément une simple course, avec son enthousiasme habituel, ou bien aurait éclaboussé Vincent en riant, le regard malicieux, avec un sourire en coin espiègle digne de ceux que pouvait afficher son meilleur ami Reno. Mais les circonstances étaient différentes. Elle ne faisait rien, elle se laissait flotter, et c'était tout. Elle allait mourir. Elle le savait, et elle luttait sans cesse contre les larmes qui menaçaient de la submerger à tous les instants. C'était trop. Jamais encore elle n'avait vécu une chose pareille. À choisir, elle aurait cent fois mieux préféré partir durant un combat, au cœur de l'action, au cours d'une dernière bataille, plutôt que de se laisser dépérir ainsi à petit feu enfermée dans une grotte dont elle savait qu'elle ne sortirait plus jamais. Pourquoi elle, pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi maintenant ? Oui, Sephiroth et Aeris lui manquaient, c'était vrai, tout comme sa mère, bien entendu, mais elle n'était cependant pas si pressée que cela d'aller les retrouver dans la Rivière de la Vie…
Vincent se remettait à nager de temps à autre, mais restait la plupart du temps debout ou accroupi dans l'eau, à observer la jeune Turk d'un œil soucieux tout en discutant mentalement avec Chaos. Même s'il était supposé être immortel, il sentait lui aussi ses forces l'abandonner peu à peu, et cela l'inquiétait. Depuis sa transformation, bien des années plus tôt, il ne s'était encore jamais retrouvé dans un tel état de faiblesse. Il refusait obstinément de se laisser lui aussi aller au désespoir, malgré les commentaires pessimistes de l'entité, mais il savait aussi bien que Carolina qu'il n'y avait aucune solution. Seule la Déesse pourrait leur venir en aide, désormais. Tout comme la jeune femme, il avait du mal à réaliser ce qu'il leur arrivait. Aux côtés d'AVALANCHE, il avait combattu la Shinra, Sephiroth, Jénova, les Incarnés. Tout ce qui leur était tombé dessus ces dernières années. Il était resté en vie comme les autres, ne devant parfois sa survie qu'à un timing serré ou un énorme coup de chance, un coup mieux calculé que les autres. Malgré ses capacités exceptionnelles. Tout ça pour mourir ainsi, bêtement emprisonné dans une grotte qui avait autrefois contenu le corps cristallisé de sa bien-aimée ? Cela lui semblait aussi idiot que ridicule… mais dès que cette pensait lui venait à l'esprit, Chaos lui rappelait, aussi amer et douloureusement réaliste que lui, que c'était pourtant bien la réalité.
Au bout d'un long moment, peut-être plusieurs heures, Carolina se décida enfin à bouger et sortit de l'eau sans un mot, sans un regard en arrière pour Vincent. Celui-ci la suivit en silence, intrigué par son mutisme. Jamais elle ne restait si longtemps sans parler, comme c'était le cas actuellement. Alors qu'elle tentait vainement d'essorer par tous les moyens possibles se vêtements et ses cheveux dégoulinants, il s'approcha d'elle, indifférent au fait que lui-même était tout aussi trempé.
- Est-ce que tu te sens bien ?
Elle demeura silencieuse pendant de longues secondes, si longues que l'ex-Turk crut qu'il n'obtiendrait jamais de réponse de sa part. Finalement, elle rejeta ses cheveux humides en arrière d'un geste de la main, abandonnant sa lutte qu'elle savait pertinemment vaine, puis daigna se tourner vers lui. Ses yeux bleus ordinairement gais et pétillants étaient ternes, son regard était perdu dans le vide. Elle soupira d'une voix tremblante :
- Bof… on va mourir, alors… tu penses vraiment que je me sens bien, là, tout de suite, maintenant ?
« Bah, pourquoi pas ? »
- Oh toi, ferme-la, c'est vraiment pas le moment.
« Pff… »
Ils échangèrent un long regard, et Vincent put lire dans les yeux de cette jeune femme qu'il aimait toute la détresse et le désarroi qu'elle ressentait. Elle était perdue, à bout de forces et d'espoir, ne croyait plus en rien. Elle savait que la fin était plus proche que jamais, que la mort rôdait et se rapprochait d'eux inexorablement, de minute en minute. Une sourde envie de la prendre dans ses bras et de la rassurer de son mieux gronda soudainement en lui, oppressante, irrésistible, mais il connaissait Carolina et savait très bien que vu l'état dans lequel elle se trouvait actuellement, ce geste n'arrangerait rien. Alors il se retint. Ils tentèrent de se sécher durant un petit bout de temps, mais finalement, Carolina se rhabilla tout de même en décrétant avec mauvaise humeur qu'elle en avait marre. Elle ne s'adressait pas directement à lui, mais marmonnait des injures dans sa barbe. Vincent resta un moment torse nu, puis se décida enfin à l'imiter. Alors qu'après avoir enfilé son haut, il s'apprêtait à remettre sa cape, il remarqua du coin de l'œil que la jeune Turk n'avait vraiment pas l'air en forme et interrompit son mouvement.
- Carolina… tu trembles, constata-t-il.
- N… N'importe quoi, murmura-t-elle, le regard fuyant et les dents serrées pour les empêcher de claquer.
- Viens par ici.
Carolina grommela, mais obéit à son compagnon et s'approcha doucement de lui, visiblement à contrecœur. Elle trouvait fascinante et détestait à la fois cette incapacité qu'elle avait à lui résister. Enfin, en cet instant précis, elle la détestait, surtout. Elle savait très bien que ça n'allait pas, évidemment. Mais… elle voulait lutter. Se montrer forte, et résister encore un peu avant de perdre définitivement la bataille et de déclarer forfait à tout jamais. Vincent tendit le bras et passa un instant ses doigts sur sa joue avant de les glisser dans son cou. Elle fut surprise de trouver qu'il avait les mains agréablement tièdes… lui dont la peau était toujours si fraîche, habituellement… c'était étrange, comme sensation. Si étrange. Et inhabituel.
- Tu… t'as de la fièvre ? s'inquiéta-t-elle.
- Non. C'est toi.
- J'ai de la f… fièvre ?
- C'est plutôt l'inverse… répondit-il en secouant doucement la tête, inquiet. Tu es aussi froide que les glaces éternelles du Grand Glacier.
- M… Merci pour la c… comparaison, c'est joli…
« La vache, mais t'es gelée, ma vieille ! » s'exclama à son tour Chaos.
- Ah b… bon ?
Carolina s'était mise à trembler comme une feuille, sans plus pouvoir s'arrêter. Elle serra les dents de toutes ses forces pour les empêcher de claquer et sentit une larme salée et amère rouler le long de sa joue. D'un geste brusque, elle l'essuya rageusement. Elle n'était pourtant pas du genre à vouloir cacher ses sentiments, mais... pour une fois, elle ne voulait pas pleurer. Pas face à lui, même si elle savait que la mort les guettait. Une seconde larme parcourt le même chemin que la première. Elle allait la faire disparaître également, mais Vincent l'en empêcha, refermant en un éclair sa main de fer autour du poignet frêle de la jeune femme, tout en prenant bien garde de ne pas la blesser. La tête baissée et le regard fuyant, Carolina lutta un instant, mais il était bien plus fort qu'elle. Elle était trop affaiblie pour espérer tenir tête à son ami. Elle abandonna finalement et laissa son bras retomber tandis que ses larmes continuent leur chemin librement, inondant son visage. Sans un mot, Vincent glissa finalement une main dans sa nuque et l'attira doucement contre lui pour la prendre dans ses bras, compatissant, rassurant. Il savait à quel point c'était dur pour elle. Après tout, ils étaient tous les deux dans la même galère… Contre son épaule, perdue, désespérée, elle se laissa aller et se mit à sangloter.
- J'en… J'en ai assez, Vincent… j'en peux plus…
Ne pouvant pas y faire grand-chose, il se contenta de hocher doucement la tête, la serrant entre ses bras, passant lentement une main dans ses cheveux avant de se mettre à lui frotter le dos, tentant de lui transmettre par son étreinte un peu de sa chaleur, de son énergie. Tentant de lui transmettre tout ce qu'il pourrait lui donner. N'importe quoi, pourvu qu'elle survive. Qu'elle tienne… oui, mais jusqu'à quand ? De toute manière, ils étaient fichus. Seule la mort les attendait, désormais.
- Tu devrais repartir t'allonger.
- Oui, p… peut-être. Je… crois.
Il raccompagna la jeune femme près d'une des parois de la grotte. Il dut la soutenir car elle était à peine capable de marcher toute seule. Elle s'assit au sol, puis se roula en boule sur elle-même, en position fœtale, frigorifiée. Vincent s'installa près d'elle et la recouvrit de sa cape. Ce n'était pas ça qui la réchaufferait, mais c'était mieux que rien. Il se maudit intérieurement. Il n'aurait pas dû la laisser aller se baigner, et encore moins l'accompagner… Qu'est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ?
« Bah, elle en avait marre. Et toi aussi. »
Merci, Chaos…
« Roh, ça va, hein… regarde, elle dort déjà. »
Le vampire jeta un coup d'œil à Carolina. Effectivement, l'entité disait vrai : elle s'était assoupie, mais son sommeil semblait agité, et elle continuait de frissonner malgré tout. Il frôla de nouveau sa joue du bout des doigts, et la trouva toujours aussi froide. Il s'inquiétait pour elle… et il n'était pas le seul.
« Tu crois que ça va aller ? »
- Je n'en sais rien, murmura-t-il d'un ton sombre.
« Tu parles… trempée et gelée comme ça… elle va pas tenir bien longtemps. »
Vincent ne répondit rien. Même s'il refusait de l'admettre, il savait que Chaos avait raison. Si elle restait dans cet état, Carolina n'en avait plus que pour quelques heures à vivre, et encore… Il enrageait de ne rien pouvoir faire pour l'aider, mais c'était ainsi. Il sentait lui aussi ses forces diminuer. Grâce à Chaos, il pourrait survivre plus longtemps mais il finirait par mourir, lui aussi. Cette fois, c'était bel et bien fini.
« Tu peux rien faire pour l'aider ? »
- Non. Et toi non plus, avant que tu ne poses la question, ajouta-t-il.
Il y eut un long silence. L'ex-Turk s'adossa à la paroi rocheuse et ferma les yeux. Dans sa tête, il se repassa pour la centième fois au moins toutes les solutions envisageables, à la recherche d'une issue qu'ils auraient négligée, d'une possibilité qui leur serait passée inaperçue. Mais comme à chaque tentative, il les repoussa une par une et se retrouva bientôt à court d'idées. Dans son esprit, Chaos poussa un soupir ennuyé.
« J'ai pas envie qu'elle meure. »
Sans rouvrir les yeux, il fronça légèrement les sourcils, surpris par cet aveu aussi soudain qu'inattendu. Rencontrer Carolina et pouvoir communiquer avec elle avait définitivement déclenché quelque chose chez Chaos… Depuis qu'il avait quitté le Manoir Shinra pour rejoindre AVALANCHE, l'entité était calme. Ils cohabitaient, mais sans plus, parfois difficilement, c'était vrai. Depuis l'épisode des géostigmates et des Incarnés, ça allait un peu mieux, certes, mais au début ç'avait été compliqué. Alors que depuis que la jeune femme était arrivée dans sa vie, Chaos avait moins de difficulté à s'adresser à son porteur, et lorsqu'il lui parlait, ce n'était plus uniquement pour lui adresser moqueries ou commentaire désobligeants. Il se montrait… toujours aussi sarcastique, certes, mais également plus bavard, plus curieux, plus interrogateur quant à certaines choses qu'il trouvait étranges chez les hommes, ou bien qu'il ne comprenait tout simplement pas. Plus… humain. Il avait changé. En bien. Cela avait été une grande surprise pour Vincent… même s'il pouvait toujours se montrer assez agaçant par moments.
« Tu sais, parfois on a un peu discuté quand tu roupillais… C'est une fille bien. Franchement. »
- Tu ne m'apprends rien de nouveau, lâcha l'immortel en esquissant un demi-sourire teinté d'amertume.
« Je sais. »
Il y eut un moment de flottement, durant lequel il sentit très nettement l'hésitation de Chaos. Finalement, celui-ci souffla, l'air méfiant quant à la réaction de son porteur :
« J'aurais bien une idée pour essayer de la réchauffer un peu, histoire qu'elle survive plus longtemps. Mais je sais pas si ça va te plaire des masses. »
Vincent soupira. De toute manière, ils étaient condamnés. Tous les trois. Mais… on ne savait jamais. Peut-être la Déesse aurait-elle entendu leurs prières. Peut-être déciderait-elle de se montrer miséricordieuse envers eux. Il espérait seulement que son aide ne leur parviendrait pas trop tard.
- Dis toujours.
« Transformation. » lâcha seulement l'entité, sur ses gardes.
À ce mot, l'ex-Turk se crispa instinctivement, dans un mouvement involontaire qu'il ne put retenir. Les sourcils légèrement froncés mais ses yeux ambre toujours clos, il marmonna sombrement :
- Pourquoi ?
« Désolé, je sais bien que t'aimes pas ça… mais je vois pas d'autre solution. Ce sera juste le truc de base, hein, tu sais, la Bête Galienne ? Comme ça, ça te demandera pas trop d'énergie. »
Perplexe, le vampire finit cependant par comprendre les intentions de Chaos. Les autres transformations étaient en effet bien plus complexes, plus dangereuses, plus puissantes. Celle-ci était toute simple… Mais la créature qu'il deviendrait possèderait une épaisse fourrure. Parfaite pour réchauffer Carolina et l'empêcher de mourir de froid. Le seul problème était qu'il n'avait plus aucun contrôle de lui-même lorsqu'il se métamorphosait ainsi. Chaos aurait les pleins pouvoirs. Après quelques instants de réflexion, il finit par hocher la tête et se releva. Il avait décidé de faire confiance à l'entité. De toute manière, ils n'avaient plus rien à perdre…
- Ne lui fais pas de mal, c'est tout ce que je te demande.
« Tu rigoles ? Si je t'ai proposé ça, c'est pour l'aider, pas pour la bouffer. »
Un flash de lumière aveuglant éclaira la grotte pendant quelques secondes, ce qui ne réveilla nullement Carolina. Lorsque les lieux furent replongés dans leur douce pénombre bleutée habituelle, Vincent avait disparu. À sa place se dressait fièrement sur ses quatre pattes une bête immense au sombre pelage couleur aubergine. Elle secoua un instant sa tête, pourvue de deux grandes cornes noires et d'une crinière rouge, puis ouvrit ses yeux aux iris sanglants, signe que Vincent était relégué au second plan et que Chaos exerçait pour une fois un contrôle total. Il fallut un petit moment à celui-ci avant de se souvenir comment rétracter ses longues griffes noires et aiguisées (chose qu'il n'avait plus faite depuis… jamais). Puis il s'approcha de la jeune femme endormie, la poussa doucement de l'une de ses pattes puissantes et s'allongea auprès d'elle, s'arrangeant pour pouvoir la réchauffer au mieux grâce à son épaisse fourrure. La frêle humaine couchée contre son flanc, il posa sa tête sur ses pattes avant et lui jeta un regard en coin. Elle resta longtemps sans réaction, puis bougea légèrement et finit par se retourner pour venir se blottir contre lui. Chaos l'observa faire avec étonnement et poussa un petit feulement qui résonna longuement dans la caverne, où satisfaction et amusement se mêlaient. Il n'était pas habitué à ce spectacle… D'ordinaire, lorsqu'il était de sortie sous cette forme, les gens le craignaient et le fuyaient en poussant des hurlements de terreur. Cela s'était produit les premières fois, quand leur cohabitation n'était pas encore tout à fait au point, puis Vincent avait décidé de se transformer là où il ne pourrait plus effrayer quiconque. Mais jamais, au grand jamais, un humain ne l'avait pris ainsi pour une peluche vivante… Ça le changeait. Presque… agréablement ? Non, quand même pas…
Quoique.
« Tu vois, tout va bien. » songea-t-il à l'adresse de Vincent. « Je vais m'occuper d'elle, je gère. T'inquiète. »
Il n'obtint pas de réponse, mais sentit que son porteur était satisfait. Il ferma les yeux et soupira. Il avait bien envie de faire une petite sieste, lui aussi, tiens…
Je vais faire pareil. Évite de l'écraser dans ton sommeil, tu veux ?
Sans rouvrir les yeux, la Bête Galienne esquissa un sourire… qui ressemblait plus à un rictus menaçant et dévoila une impressionnante rangée de crocs pointus. Vincent allait dormir ? Ça alors…
« T'en fais pas. »
Et voilà, la rentrée est arrivée, et le chapitre 13 de "Prisonniers" aussi ! :) J'espère que vous avez passé de bonnes vacances et de bonnes fêtes, et je vous souhaite à tous une excellente année 2017 !
On s'engage dans la dernière ligne droite en compagnie de Carolina... normalement, au prochaines vacances, cette fic sera terminée.
En attendant, je vous remercie de votre lecture et vous souhaite un(e) bon(ne) matinée / après-midi / soirée / journée / nuit / week-end / semaine / année / anniversaire... (rayer la mention inutile xD)
