RATTRAPAGE
Lawrence ne pouvait pas prétendre que le retour à la normale se faisait en douceur, mais il faisait de son mieux pour réparer les pots cassés.
Il avait passé la journée entière avec sa fille, permettant ainsi à Alison de rendre visite à ses parents, sans avoir à se préoccuper de Diana. Elle semblait avoir eu une dure semaine au travail, et elle en avait visiblement besoin. Quant à lui, il était en congé pour une période de temps indéterminée. Il s'était donc donné pour mission de rattraper le temps perdu.
«Tu devrais te reposer...» avait protesté Alison, visiblement inquiète.
Il l'avait rassurée, lui promettant de ne pas s'exténuer. Il tenait vraiment à passer du temps avec sa fille, qui de son côté ne semblait pas s'en plaindre. C'était une priorité qu'il avait perdue de vue, aves les années. Une erreur qu'il ne comptait pas faire de nouveau.
Ensemble, Diana et lui avaient donc écouté la télévision, joué aux poupées, lu des histoires... Pour le dîner, il avait commandé une pizza, le repas préféré de sa fille. (Il le lui avait demandé.) Il savait aussi que sa couleur préférée était le rose, et que son animal favori était le chat. Des détails qui auraient pu sembler insignifiants, mais qui l'emplissaient d'un sentiment indescriptible. Comme une chaleur qui s'étendait dans sa cage thoracique, en songeant qu'il commençait enfin à mieux connaître sa fille.
Pourtant, il y avait bien un envers à la médaille. Son retour à la maison lui faisait certes le plus grand bien, et passer du temps avec sa fille l'emplissait de bonheur... mais il y avait toujours Alison. Il recommençait à sentir ce malaise entre eux, qui s'était dissipé après les événements, mais revenait maintenant à la charge. Lawrence commençait à comprendre que les choses ne s'étaient jamais réellement arrangées entre eux, que la violence des événements récents les avait simplement suffisamment bouleversés pour qu'ils oublient leurs problèmes, l'espace de quelques temps.
Mais plus maintenant. Le retour à la normale s'exerçait sur tous les plans, et la distance qui avait presque brisé leur mariage avant ces événements commençait de nouveau à s'installer. Ils étaient courtois, ne se disputaient pratiquement jamais, mais à quelque part, au fond d'eux-mêmes, invisible et hors de portée, un interrupteur s'était éteint, coupant le courant qui voyageait autrefois entre eux, mettant fin à une ère qui lui avait jadis parue si heureuse, si simple.
Pourtant, il l'aimait. Il l'aimait toujours, c'était certain! Lorsqu'il l'avait revue, à l'hôpital, il avait ressenti un tel soulagement, il s'était convaincu que toute cette histoire avait été la gifle dont il avait besoin pour remettre ses priorités en ordre et cesser de se plaindre des défauts de son mariage. Il aimait sa famille, et dorénavant, il serait un meilleur mari, un meilleur père. Un meilleur homme.
Cependant, maintenant qu'ils s'étaient remis de leurs émotions, Lawrence sentait que cela ne saurait tarder avant que les ardentes et venimeuses engueulades caractéristiques de l'ère pré-Jigsaw ne reviennent à la charge. Il craignait le jour où cela viendrait.
«Papa?» fit Diana, l'extirpant aussitôt du fil de pensées noires qui le préoccupait. «Est-ce que tu vas devoir retourner travailler?»
Sa voix semblait presque inquiète, et Lawrence sentit comme une aiguille se planter dans son cœur.
«Bien sûr, papa doit retourner travailler, un jour...» répondit-il doucement, un sourire se voulant rassurant aux lèvres. «Mais pas tout de suite. Papa doit se reposer, et il sera en congé pour encore un certain temps.»
Elle sembla évaluer cette réponse l'espace de quelques secondes, avant d'afficher un sourire satisfait. Son père lui répondit par un sourire attendri, en la voyant continuer de manger avec appétit.
Il redoutait aussi le jour où il retournerait au travail. Il avait tellement détesté son séjour à l'hôpital, il ignorait s'il aurait le courage d'y retourner. Il ignorait s'il arriverait à pratiquer son métier, sans que tous ces souvenirs ne lui reviennent sans cesse en tête.
Surtout avec ces cauchemars... Depuis qu'il était revenu chez lui, il faisait beaucoup de cauchemars, desquels il s'éveillait subitement et en sueur, et après lesquels il ne parvenait plus à se rendormir. La plupart du temps, il se levait silencieusement, ne souhaitant pas réveiller Alison, et allait boire un verre d'eau à la cuisine. Parfois, il essayait de revenir au lit, espérant naïvement se rendormir, mais ce n'était jamais le cas. Il finissait donc souvent dans son bureau, à feuilleter quelques livres, ou à surfer sur le net. En réalité, il ne savait pas vraiment quoi faire, dans ces circonstances. Il ne travaillait plus, tout le monde dormait...
«J'ai fini!» fit la fillette, désignant son assiette vide.
L'homme ne put retenir un sourire en la voyant si joyeuse. Elle s'était assez bien remise de ce qui s'était produit chez eux, étant assez jeune pour oublier, et Lawrence en était sincèrement reconnaissant. Il pouvait gérer ses propres démons, si au moins Diana pouvait continuer de mener une vie heureuse et simple.
«C'est bien.» fit-il. «Pourquoi n'irais-tu pas regarder la télévision, un peu? J'ai un appel à faire.»
Diana hocha la tête, avant de gambader jusqu'au salon. Son père la regarda faire, un sourire amusé aux lèvres, avant de se diriger vers le téléphone. Il prit le combiné et tenta de se rappeler du numéro.
Qu'est-ce que c'était, déjà? Il se creusa les méninges un bref instant, avant d'avoir une illumination. Il composa les chiffres, et attendit. La sonnerie se fit entendre de nombreuses fois, et il craignit qu'elle soit absente. Peut-être était-elle de retour au travail?
«Allô?» fit une voix féminine à l'autre bout du fil.
Il ne put retenir un soupir de soulagement. Elle était là.
«Oui, Marlene?» demanda-t-il quand même, pour être sûr.
«Lawrence?» fit la femme. «C'est bien toi?»
«Oui.» répondit simplement l'homme, heureux d'entendre la voix de sa camarade.
«Ah! Je suis heureuse de te parler!» avoua la femme.
«Oui... moi aussi.» dit l'homme. «Je ne t'ai pas vu à l'hôpital, avant de partir.»
«Oh, oui. Je suis en congé pour quelques semaines.»
«C'est ce que les infirmières m'ont dit.»
Ils restèrent un certain moment en silence, attendant chacun que l'autre brise la glace.
«Alors? Tu vas bien?» demanda finalement Marlene.
«Oui. Ça va mieux. Je m'habitue difficilement à la prothèse, mais ça s'améliore.»
«Je suis heureuse de l'entendre.»
«Et toi?»
«Oh, pas trop mal. Je crois que j'ai frisé le burn out. Ça fait du bien, de se reposer.»
«Oui, je suppose.»
Cela lui faisait tellement de bien de lui parler. Auparavant, il n'avait jamais réalisé à quel point il tenait à son amitié avec Marlene. C'était une autre chose qu'il avait négligée.
«Comment va ta fille?» demanda la femme.
«Oh, elle va bien. Je crois qu'elle s'est bien remise de l'incident. J'essaie de passer plus de temps avec elle.»
«C'est une bonne résolution. Et Alison?»
Lawrence réfléchit un instant. Il préférait ne pas parler des malaises et tout...
«Elle va bien. Elle est chez ses parents, présentement. Je crois qu'elle a encore un peu de difficulté à se remettre de tout ça, mais sinon... je crois que ça va.» dit-il.
«C'est bien...»
«Et toi? Ta famille?»
«Oh... Les enfants vont bien. Ils sont assez étourdissants, mais ça fait du bien de les voir.»
«Je suppose.» fit l'homme, en riant.
«Quant à Damon, il est plutôt distant ces temps-ci. Je crois que le travail le préoccupe beaucoup ces temps-ci.»
«Un gros contrat?»
La femme soupira, et Lawrence pouvait presque la voir lever les yeux au ciel et soulever les épaules. «Bof, tu connais Damon, il n'est pas très bavard. Je ne peux que supposer.»
«Ça doit te préoccuper aussi, j'imagine.»
«C'est certain, mais bon, tu sais ce que c'est, la vie de famille. Pas de le temps de s'en faire.»
«Oui, c'est vrai! »
Il avait franchement sous-estimé les bienfaits de parler à une amie. Il se sentait beaucoup mieux. Leur conversation se poursuivit encore un instant, portant sur tout et sur rien. Le simple fait de communiquer semblait leur faire le plus grand bien. Ce ne fut qu'avec grands regrets que Marlene dût finalement raccrocher; son plus jeune avait besoin d'aide pour un devoir. Dès qu'il eut raccroché, il jeta un bref regard dans la direction du salon, où Diana était toujours plongée dans le visionnement d'une quelconque émission de dessins animés. Peut-être devrait-il aller la rejoindre...
Il posa ses yeux sur le téléphone à nouveau, semblant en plein conflit intérieur avec lui-même. Depuis son retour, qu'il en avait envie, mais aurait-il le courage de le faire?
Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas parlé à Adam...
Il prit le combiné dans sa main, pour réaliser qu'il ne connaissait pas son numéro. Il agrippa le bottin sur le comptoir et le feuilleta rapidement. Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver «Faulkner, Adam.». Il reprit le combiné, toujours incertain de son geste. Il composa les trois premiers numéros, avant de jeter un regard à sa fille. Il composa deux autres chiffres, puis raccrocha.
Peut-être une autre fois...
