Je suis inexcusable pour le délai je sais c horrible, plusieurs moi…je ne sais même plus combien ! Bref voila la suite, un peu plus calme que e dernier je vous préviens…Mais bon, commentaires attendus !!!!

..La mélodie du Bonheur ne m'appartient (hélas) pas…..

XIII /Il pleure sur la ville

Il pleure sur mon cœur

Comme il pleut sur la ville

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?

Paul Verlaine

Maria referma la porte de son appartement. Étrangement lasse, elle posa clés, sacs et manteau sur le canapé. La petite pièce avait un ait singulièrement rébarbatif ce soir. La ville et ses lumières dehors ne lui semblaient aucunement féeriques, bien plutôt hostiles et froides. Elle tourna l'interrupteur d'une main hésitante dans l'obscurité. Le déclic sec se fit entendre et la lumière jaillit, crue et aveuglante après la pénombre de la cage d'escalier.

Gênée, la jeune femme ferma rapidement les rideaux, rangea ses quelques affaires et se dirigea d'un pas mal assuré vers sa chambre. Étalés sur la grande courtepointe blanche, jupe et chemisier de l'après midi gisaient sans vie. D'un geste las, elle les écarta et ils glissèrent sur le sol dans un bruit de frottement à peine perceptible.

Elle se déshabilla lentement. En face d'elle, dans le miroir vitré de la fenêtre, une autre jeune femme blonde accomplissait les mêmes gestes. Elle descendit la fermeture de sa robe, et la fit glisser. Sa longue chemise de nuit blanche l'attendait immobile pendue dans l'armoire. D'un geste machinal, elle l'enfila, et boutonna les quelques boutons sur sa poitrine.

Même tamisée, la lumière de sa lampe de chevet la faisait cligner des yeux. Les objets autour d'elle s'esquissaient trop crûment, le désordre de vêtement sur le sol l'agressait. Alors pour ne plus voir ce fouillis, Maria éteignit d'un geste sec la lampe. L'obscurité emplit la pièce.

Tomber sur son lit, s'enfouir dedans et disparaître pendant dix longues heures au moins, ne refaire surface que lorsqu'elle se réveillerait de ce cauchemar !

Liesl tendit son front au baiser rituel de son père, et après un bonsoir chuchoté, monta silencieusement les escaliers. Le tapis étouffait ses pas tandis qu'elle gravissait une à une les marches. Ses sœurs dormaient paisiblement, du moins ainsi en jugea-t-elle.

Elle se changea rapidement dans la chambre qu'elles partageaient, attentive à faire le moins de bruit possible. Débarrassée de ses chaussure et vêtements, à son aise dans la chemise ample, elle hésita un instant avant de se diriger vers la fenêtre. Elle rejoindrait son lit plus tard, et ouvrit sans bruit les persiennes. Un léger grincement lui arracha une grimace, mais dans le silence revenu, seules les respirations régulières de ses sœurs lui étaient perceptibles.

La jeune fille se faufila entre les battants de la fenêtre et s'accouda sur le manteau de pierre de cette même fenêtre d'où, quelques heures auparavant, il lui avait semblé reconnaître une voix si familière.

Liesl serra ses mains jusqu'à en faire blanchir les jointures. Elle n'avait pas été abusée par une illusion, alors. Il s'agissait véritablement de Maria, de leur Maria. L'extraordinaire enchaînement de circonstances qui les avaient réunis ce soir l'étourdissait encore. Pourquoi ? Comment ?

Georg referma la porte de sa chambre derrière lui. La grande pièce était partiellement éclairée par la lune blafarde perçant derrière les nuages. D'un geste rapide, il enleva sa veste et la posa sur un fauteuil qu'il devina dans l'obscurité. Il marcha lentement jusqu'à la fenêtre, et écarta les rideaux à demi entrouverts.

Un courant d'air froid passait à travers les battants même soigneusement fermés, et pénétra sa chemise.

A travers toute cette soirée, il lui manquait quelque chose. Un élément lui échappait pour que le puzzle se mette en place.

Il avait, en quelques heures, traversé plus que ces derniers mois n'auraient pu lui apporter. Il avait ouvert les yeux sur lui-même, il avait cessé de se prétendre inconscient de ce vide que seule Maria était en mesure de combler. Il avait tenté de lui ouvrir les yeux à elle aussi. Elle l'avait charmé, elle l'avait amusée, elle l'avait exaspéré, elle l'avait défié et mis hors de lui-même comme personne ne l'avait fait depuis bien longtemps.

Face à la vitre, il voyait par intervalles son reflet obscurci, tandis qu'il défaisait lentement sa cravate. Les deux bouts de soie noire pendaient maintenant de part et d'autre de son cou. Il ouvrit les deux premiers boutons de sa chemise, et respira plus largement.

Trop de temps avait passé pour eux. Trop d'évènements, trop de gens dans leur vie. Liesl, Elsa, et ce jeune américain, Larrey quelque chose. Plus jeune, plus dynamique.

D'un geste brusque, Georg referma les rideaux sur la nuit.

Maria arrêta le feu sous la casserole et versa le lait chaud dans une tasse. Elle traversa la cuisine à petit pas, le carrelage glaçant ses pieds nus, et s'assit en face de la petite table carrée.

Dans un roman, il y aurait eu un ciel chargé d'orage, des éclairs illuminant la route pluvieuse, ou bien au contraire, une nuit étoilée, reflétant l'inverse de son état d'esprit.

Dans la vraie vie, celle qu'elle menait, il n'y avait rien de tout cela. Il y avait eu seulement le long retour chez elle, dans un taxi empestant le cigare à travers une nuit ni hostile ni clémente.

En plein milieu de la nuit, elle s'était réveillée, gênée et sans pouvoir retrouver le sommeil. Un reflex, presque instinctif, lui avait fait avaler une double dose de somnifères. Et elle s'était réveillée dix heures plus tard, la tête lourde et brumeuse, pour découvrir que midi était passé depuis longtemps.

Étrangement et pour la première fois depuis son séjour ici, elle avait rejeté hors de son esprit taxis, horaires, hôpitaux, Larrey et conduites. Même la date. Quelle pouvait elle être, elle n'en avait aucune idée et ne désirait pas savoir.

En fait, à l'instant présent, Maria ne sentait qu'une écrasante migraine caractéristique des lendemains de soirée, et un vide immense.

Il lui était impossible de repenser à ce qui s'était passé la veille au soir. Elle savait pourtant qu'elle allait le revoir. Elle s'était crue prête à lui faire face à nouveau, comme avant. Et comme avant, il lui avait suffit d'un regard, d'une pression de main pour que toutes ses résolutions s'envolent, pour qu'elle se retrouve plus faible et démunie que jamais devant lui.

Maria avala une gorgée brûlante de café, se brûla, et reposa la tasse sur la table.

Repenser à tout cela, encore et encore, la conduisait dans un tourbillon inextricable de migraines, de regrets et de « et si… ».

La jeune femme plongea son visage dans ses mains, et mécaniquement, se massa les tempes, espérant en chasser la douleur lancinante.

A cet instant précis, il n'y avait qu'une seule chose qu'elle désirait faire : se replonger dans son lit, encore engourdie par le somnifère, une tasse de lait chaud à portée de main et un bon roman à côté d'elle.

Maria était sur le point de mettre ce plan brillant à exécution, lorsque une idée, confuse d'abord, puis de plus en plus dangereusement claire, se fraya dans son esprit embrumé.

Elle avait promis …Seigneur comment avait elle pu ? À Liesl de leur « faire signe » rapidement.

Toute la question était le « rapidement ». Elle imaginait aisément six enfants surexcités après que Liesl leur ait rapporté les évènements de la veille. Elle se revoyait aussi, follement inconsciente, fixer une date…une date très rapide. Aujourd'hui même, en fait.

Quinze heures, si cela vous va Fräulein ?

Il était quatorze heures quinze.

-'S êtes certaine que j'vous escorte pas ?

-Non ça ira, je vous assure. Merci beaucoup !

Courageusement, Maria ouvrit la porte du taxi et s'engouffra dans la tourmente de neige dure. Parce qu'il neigeait, avait-elle réalisé. Les premiers flocons tombaient comme elle sortait de chez elle. Le temps de leur course en taxi, et les flocons s'était transformé en véritable blizzard.

-On approche de la campagne, Miss, avait expliqué le chauffeur.

Ah ! s'était contenté de répondre Maria, amusée par cette définition de la campagne.

Il était cependant vrai qu'on s'éloignait de la mer, et maintenant prise dans ce flot blanc, Maria ne riait plus. Le taxi l'avait laissé en haut de la rue, sur sa demande.

Avec prudence, la jeune femme fit quelques pas, puis s'enhardissant, accéléra sa marche.

Elle avançait contre le vent, et sentit soudainement un froid intense monter jusqu'à son genou droit. Pesant intérieurement, Maria se dégagea de la congère de neige qu'elle n'avait pas vu et continua sa route, glacée.

Le souffle court, elle s'approcha de la porte de bois sombre. Numéro 25, lut-elle.

C'était ici, elle était arrivée.

Pour couper court à d'autres hésitations vaines, la jeune femme pressa résolument la sonnette, et puis se baissa, tentant d'arranger sa tenue passablement désordonnée.

-Attendez ici, s'il vous plaît, Miss.

Maria obtempéra tandis que la femme s'éloignait sans bruit.

La maison était belle. L'impression de grand , d'immense, qu'elle avait eu à Aigen avait laissé ici la place à un agencement discret mais raffiné de boiserie délicates. A travers deux portes entrouvertes, elle aperçut plusieurs fauteuils joliment arrangés, et recouvert d'un tissu de soie.

Le silence était cependant oppressant. De part et d'autre du petit salon dans le quel la femme l'avait fait entrer, deux autres pièces étaient plongées dans la pénombre. On ne vivait visiblement pas à cet étage. Des housses recouvraient les meubles ; aucune trace de vie tant soit elle n'était visible. Aucune trace de poussière n'était cependant perceptible, remarqua l'oeil exercé de la jeune femme. Une maison à moitié déserte, certes, mais entretenue.

Le silence devenait oppressant. Sept enfants vivaient ici? Les mêmes que ceux qu'elle avait connus?

-Si vous voulez bien me suivre, Miss?

La femme était revenue sans bruit. Maria sursauta, mal à l'aise soudainement dans cette ambiance feutrée.

En silence encore, elle obtempéra et regagna l'entrée. Sur les pas de la femme concierge? Cuisinière? Intendante? Maria gravit rapidement les marches d'un grand escalier faiblement éclairé. Un tapis rouge sombre écrasait leurs pas, mais par endroit une lame de parquet était visible et le talon de Maria résonnait alors étrangement avec un bruit sec.

Un bruit effrayant se fit soudain entendre, tandis qu'une cavalcade de pas dévalaient les marches suivantes.

-Fraülein Maria!

-Moi d'abord!

-Attendez moi!

Maria eut toutes les peines du monde à prendre appui sur la rambarde tandis qu'elle était à moitié renversée par deux enfants exubérantes. Elle étendit son bras rapidement, sauvant in extremis Gretl d'une chute non désirée dans le reste de l'escalier.

Un choc la fit se retourner tandis que les deux petites se pendaient à sa jupe. Kurt avait atterri de manière fort peu élégante sur le tapis de l'escalier, deux marches au dessus de la jeune femme. Réprimant un sourire, Maria lui tendit sa main par dessus les deux petites têtes tressées.

Deux bras se refermèrent autour de sa taille, et baissant les yeux, Maria rencontra ceux, brillants d'excitation, de Brigitta. Elle serra alors de son bras valide l'enfant contre elle, surprise de retrouver immédiatement cette chaleur familiale qu'elle croyait disparue.

Dégageant sa main de l'enchevêtrement de tresses et de robes dans laquelle elle s'était prise, elle la leva d'un coup sec, remettant enfin Kurt debout.

Louisa et Friedrich descendaient aux aussi, tentant visiblement de garder un minimum de dignité tout en courant dans des escaliers glissants. Liesl suivait derrière, plus calmement, une main sur la rambarde. Mon Dieu, qu'est ce qu'ils avaient grandi tous!Louisa avaient relevé ses cheveux,accusait dix huit ans et non quinze. Friedrich, surtout, avait dû prendre dix centimètre au moins; il la dépassait d'une tête!

-Mon doigt!

La petite voix enfantine tira Maria de sa courte rêverie et elle s'agenouilla, précairement, sur la marche.

-Oh Gretl excuse moi! Je suis désolée, montre moi ça. Comment t'es tu blessée?

-Il s'est coincé!

-Quoi, ton doigt? Où ça?

-Dans les dents de Friedrich!

Un éclat de rire général suivit cette déclaration.

Maria se releva, tenant tant bien que mal de garder son équilibre sur une marche d'escalier glissante occupée par cinq personnes.

Ce faisant, et au milieu du concert de rires et de paroles, elle perçut le regard réprobateur de l'intendante qui s'étant écartée à temps, l'attendait toujours. Pas de dignité, pas de tenue, du bruit et des cris ; depuis quand cette maison avait elle connu un chaos pareil ?

Partagé entre l'amusement et la nostalgie, la jeune femme monta lentement les marches, Gretl et Marta accrochées à ses jupes.

-Nous avons tellement de choses à vous raconter !

Ils avaient atteint le palier.

-Je m'en doute bien !

-La première de toutes et la plus importante, c'est que nous allons à une école anglaise.

-Tous ? Maria feignit l'ignorance, échangeant un regard complice avec Liesl.

-Même moi, renchérit Gretl.

La jeune femme sourit devant la fierté manifeste de l'enfant.

Maria leva la tête, et aperçut, au-delà d'un autre tronçon d'escalier, le départ d'un couloir chichement éclairé au bout duquel un rai de lumière passait de sous une porte.

-Restez pour goûter, Fraulein, s'il vous plait ?

-Avec grand plaisir Kurt, si cela ne dérange personne chez vous.

D'un ton aussi détaché que possible, elle s'enquérit rapidement :

-Votre père est ici ?

Liesl lui jeta un regard rapide avant de répondre :

-Nous ne l'attendons pas avant l'heure du dîner.

-Oh, je vois. Où travaille-t-il ?

-Au port, l'informa Marta. Avec un uniforme et des bottes, sur un bateau, et il nous a promit de nous y emmener.

-Père est officier dans la marine américaine, compléta Friedrich.

-Asseyez-vous, Fraulein.

Liesl lui désigna un fauteuil rouge sombre. Maria obtempéra, goûtant toute l'ambiguïté qu'il y avait à se retrouver au rang d'invitée parmi ces enfants qu'elle avait apprit à considérer comme les siens.

Un à un, ils prirent place autour d'elle, et Gretl s'assit d'autorité sur ses genoux. Bientôt des pas se firent entendre dans le corridor et la femme qui avait ouvert à Maria reparut, poussant devant elle un chariot roulant chargé de friandises dégageant de délicieuses odeurs.

-Des schnitzels ! s'exclama Maria, contente de retrouver ces gâteaus « du pays .

Un silence bienheureux s'installa rapidement tandis que les friandises disparaissaient, emportées par des petites mains d'une dextérité surprenante. Passablement étourdie par le bavardage des enfants autour d'elle, Maria promena son regard autour d'elle. Les murs tendus du blanc crémeux offraient une surface immobile et parfaitement lisse à l'exception de des tableaux imposants, visiblement des oeuvres signées. Le rouge sombre des fauteuils s'harmonisait sans peine avec les quelques meubles dont le bois foncé brillait doucement par endroit. Une impression générale de chaleur discrète et de comfort aisé se détachait de l'ensemble de la pièce, isolant jalousement ceux qui s'y trouvaient. Un mouvement à sa droite ira Maria de ses pensées. Gretl tirait avec insistance sur sa manche, réclamant son attention.

-Fraulein Maria, comment êtes vous arrivée en Amérique?

-Je suis venue rendre visite à...un membre de ma famille, très malade, et à qui je tiens beaucoup. Je ne suis arrivée ici qu'au début des vacances, en prenant l'avion d'abord, le bateau ensuite.

-Toute seule?

-Non, un ami m'accompagnait.

Les enfants s'étaient peu à peu rapproché en cercle autour d'elle, visiblement étonné de découvrir que leur Fraulein n'avait pas cessé d'exister parce qu'elle avait disparu de leur vie ; qu'elle avait vécu, rit, dormi, mangé, parlé, loin d'eux, qu'ils n'avaient pas été au centre de son attention pendant ces quelques mois.

-Vous allez rester ici ?

Maria esquissa un sourire.

-Non Marta, je rentre à Salzburg dans quelques jours. Je m'occupe d'une classe d'enfants, un peu plus âgés que Gretl.

-Vraiment ?

-Depuis quand ?

-Que leur apprenez vous ?

-Combien sont ils ?

L'exclamation avait fusé de tous côtés. Amusée, Maria considéra le petit groupe en face d'elle. Alors qu'elle avait pu les suivre en pensée, qu'elle avait peu à peu tenté d'assembler les pièces, et d'imaginer ce qu'il était advenu de la famille, elle réalisa brusquement qu'il ne pouvait en être de même pour ces enfants. Elle avait disparu de leurs vies le soir où elle avait regagné l'abbaye. Aucun mot, aucune nouvelle, aucune visite n'avait rompu la monotonie de leur vie. Fraulein Maria était simplement sorti de leur existence, aussi soudainement qu'elle y était entré.

Alors patiemment, Maria tenta de relater les derniers mois aux enfants, choisissant ses mots avec précaution tout d'abord, tentant de ne pas laisser fuser une question dont la réponse lui serait pénible. Peu à peu elle s'animait, prenant plaisir à évoquer ainsi sa vie de tous les jours, le monde qu'elle s'était reconstruit, les gens qui l'entouraient.

La curiosité des enfants était insatiable. Chaque réponde amenait une nouvelle, futile, petite, insignifiante semblait il, mais qui prenait à leur yeux une importance capitale alors qu'ils essayaient d'imaginer la vie de leur gouvernante pendant ces quelques mois. Un nom, une date, un mot, un chant marquait leur attention. Ils rirent au récit drôle des prouesses écolières de certains petits ; ils s'enthousiasmèrent à l'évocation du spectacle monté par Maria pour Noël avec sa classe.

-Mais ce sont nos chants Fraulein ! sursauta Gretl indignée, comme Maria énumérait les différentes chansons de leur représentation de Noël.

Maria sourit, souleva la fillette dans ses bras et l'assit sur ses genoux.

-Ils me faisaient penser à vous, expliqua-t-elle. Et beaucoup d'entre eux sont des chants autrichiens, Gretl. Je ne les ai pas inventé de moi-même.

L'après midi s'écoulait lentement. maria se sentait doucement glisser dans une douce somnolence, ses yeux alourdis par le manque de sommeil perdant peu à peu de leur acuité.

Le bavardage des enfants l'environnait comme un doux murmure, une berceuse qui l'emmenait plus loin que cette pièce rouge et chaleureuse, qui l'endormait progressivement. Elle avait cependant le vague pressentiment de vivre un répit, une simple trêve au fond même de son inconscience. Mais la sensation d'avoir brusquement fait tomber le fardeau de ses épaules, ne serait ce que momentanément, à la porte de ce salon, était trop la bienvenue pour qu'elle y renonce de son plein gré. Aussi une exclamation confuse la fit elle se redresser brusquement, la tirant de son demi sommeil bienfaisant, tous ses sens en éveil. Peu à peu la voix de Louisa lui parvint, expliquant rapidement et avec excitation que leur père le Capitaine avait dû reporter son voyage dans le Vermont suite au mauvais temps et qu'il venait de regagner la maison ; n'avait elle pas entendu claquer la porte ? Sans doute allait il les rejoindre pour le goûter.

-Marta, Gretl, remettez ces livres en place. Kurt, range ce jeu d'échec ; Brigitta, aide moi à réarranger ces coussins correctement s'il te plait.

Les interpellés s'exécutèrent. Gretl glissa des genoux de Maria et s'affaira à la suite de ses frères et sœurs. Brusquement désorientée, les mains vides, étrangère à cette agitation de rangement, Maria se leva, puis se rassit. Elle joignit ses mains d'un geste machinal. Elles étaient moites.

Les enfants s'activaient dans la pièce, redressant qui un coussin, qui un livre, une lampe. Malgré son désarroi, l'œil exercé de Maria remarqua bien vite que Marta comme Gretl, bien que pleines de bonne volonté, ne faisaient que se fourrer dans les jambes de leurs aînés et qu'une querelle ne saurait tarder. Aussi appela-t-elle les deux petites, et se recula près de la cheminée. Un peu en retrait, elle s'agenouilla entre les fillettes, et attirant Gretl sur ses genoux, elle leur parla rapidement à l'oreille.

Reconnaissante, Liesl sourit à l'éclat de rire vite étouffé de Marta. La pièce avait repris un air correct, impeccable et rangé. Brigitta reprit alors son livre, et Louisa et Friedrich retournèrent à leur partie d'échec. Le seul murmure de Maria et des deux plus petites troublait le silence. Une certaine tension régnait pourtant dans le groupe ainsi assemblé. Il était évident que les enfants guettaient de toutes leurs forces le moindre bruit dans la maison. Une porte claqua en bas ; et des pas secs et rapides se firent entendre, montant les escaliers. Une excitation générale s'empara des enfants. Des murmures se firent entendre derrière la porte, puis des pas plus légers nota Maria s'éloignèrent. Enfin la porte s'ouvrit et les enfants se levèrent précipitamment, posant leurs livres et jeux en bonne place cependant, et accoururent à leur père.

-Bonsoir Père, dit Brigitta, la plus proche, qui reçut la première une caresse de son père.

Kurt et Freidrich s'étaient approchés eux aussi, et rapidement un bruit de voix s'éleva, aucun éclat cependant n'en jaillissant.

-Oh Père, s'exclama enfin Louisa, un peu en retrait, vous ne devinerez jamais à quoi nous avons employé notre après midi !

-Hm ? Non chérie, à quoi donc ?

-Fraulein Maria nous a rendu visite, annonça-t-elle avec une nuance de défi triomphant dans la voix ; et dans le même temps, elle fit un geste rapide avec sa main, se tournant vers Maria.

Alors que les deux fillettes avaient couru vers leur père, Maria était resté immobile, attendant que pouvait elle faire d'autre ?

Du coin de l'œil, Georg avisa alors la jeune femme. Aucun signe de la surprise qu'avait pu faire naître cette vision ne transparut.

Il se dégagea légèrement du groupe enfantin.

-Bonsoir Fraulein.

Maria hésitât un instant devant la main tendue, puis la saisit.

-Bonsoir Capitaine.

La pression fut légère ; seule Liesl remarqua le geste de défense à peine esquissé de Maria lorsqu'elle retira rapidement sa main.

Un silence lourd tomba alors sur la pièce ; chacun des enfants sentant confusément que leur père ou leur gouvernante aurait du parler, dire quelque chose, après six mois de séparation. Liesl parla alors, un peu haut, un peu fort, proposant des sièges, sonnant pour une collation. Peu à peu le verbiage des petites se fit à nouveau entendre ; Gretl et Marta s'étant d'autorité réinstallées sur les genoux de Maria, qui avait eu soin de prendre un siège légèrement en retrait.

Seule, tandis que des banalités se disaient, Liesl avait noté une tension passagère entre son père et Maria. Alors qu'ils se tenaient debout, à quelques mètres l'un de l'autre, une lueur étrange avait traversé les yeux du Capitaine. Bien vite elle s'était éteinte effort de volonté sur lui-même ? . Quant à Maria, rien n'aurait pu dénoter dans son attitude apparente une quelconque gêne ; si ce n'est son obstination à ne pas croiser le regard du Capitaine. Elle lui avait rapidement serré la main, trop rapidement, se dit Liesl. Une sorte de duel semblait s'être joué entre ces deux mains ; les jointures de son père étaient tendues ; une fraction de seconde, Maria avait paru répondre à la pression exercée sur sa main droite ; mais elle l'avait retirée bien vite. Et maintenant ; assise sur le sofa à côté de son père, Liesl observait attentivement la scène. Que cherchait son esprit aux aguets ? Confirmation d'une vague supposition ? Réponse à des questions…laissées trop longtemps sans réponses ? Ces répondes, elle les avaient longtemps voulues ; un temps même, la jeune fille en avait voulu à Maria de les avoir quitté de manière si abrupte. Mais aujourd'hui étrangement, elle se sentait presque solidaire de la jeune femme. Elle remarqua que le regard de son père l'effleurait souvent, parfois presque dur, parfois étrangement doux ; elle remarqua que Maria tentait de se soustraire à ce regard bleu d'acier, baissant la tête vers Marta et Gretl. Elle remarqua aussi qu'aucune conversation ne s'établissait entre les deux adultes.

-Fraulein Maria ?

La voix de Gretl interrompit le cours des pensées de Liesl.

-Oui chérie ?

La fillette s'était redressée, et murmura quelques mots à l'oreille de Maria.

Face au fauteuil occupé par Maria, Georg embrassa d'un coup d'œil les quelques secondes de ce tableau charmant, formé par l'enfant au petit corps tendu et la jeune femme maternellement penché vers sa fille à lui et son regard s'adoucit.

Maria, incertaine leva les yeux vers lui rapidement, puis se leva, prenant les mains de Marta et Gretl dans les siennes.

-Nous allons lui montrer notre chambre, expliquèrent les deux petites toutes excitées à leur père. Celui-ci sourit, et le petit groupe quitta la pièce.

La chambre jaune était brillamment éclairée ; non pas par le soleil, qui avait disparu depuis longtemps à cette heure ci, mais par des jeux de lumières et par la belle couleur des murs.

Assise sur une chaise d'enfant, Maria regardait, amusée, Marta et Gretl déballer leurs trésors devant elle. Trésors bien pauvres par rapport à leur belle chambre en Autriche ; mais petits objets que l'on affectionnait visiblement et dont on était fières. Là, une poupée drôlement habillée ; ici, un livre d'image en anglais, d'autres en allemand ; des poupées encore…Chaque jouet avait son histoire ; Maria en reconnut quelques uns, précieux trésors rescapés de ce « là bas » qui disparaissait peu à peu dans l'imagination des petites filles. Il fallait jouer à la dînette, se recevoir et prendre le thé « comme avant », décrétèrent les enfants. Maria se plia sans effort à leur jeu, heureuse au fond de se retrouver dans ce milieu enfantin qu'elle aimait ? Maintenant seulement, réalisait-elle que sa décision d'aimer les enfants des autres, en devant maîtresse, venait d'un trop plein d'amour et de la blessure qu'avait laissé en elle ces enfants qu'un temps, elle avait presque été amenée à considérer comme les siens. Elle goûtait ainsi la sensation de ces petits corps tous frais qui se pressaient autour d'elle, parce qu'elle savait être bien plus qu'une gouvernante, ou qu'une maîtresse, pour ces enfants ; elle leur redonnait un semblant d'affection maternelle et ils avaient besoin d'elle ; tout simplement.

-Marta ? Gretl ?

Tirée de ses pensées, elle sursauta. La haute silhouette du Capitaine s'encadrait dans l'embrasure de la porte.

-Il se fait tard, Fraulein Maria va sans doute nous quitter dans peu de temps . Retournez au salon pour aider à le remettre en ordre.

Les deux petites obéirent sans discuter et descendant lestement des genoux de Maria, elles quittèrent la pièce.

Maria fit un geste pour les retenir ; ou du moins les suivre, mais les deux enfants avaient déjà filé. Le Capitaine n'avait pas bougé. Droit, sans s'appuyer au chambranle de la porte, il la regardait. Brusquement ce décor enfantin qui l'avait tant reposée exaspéra Maria. Elle s'était élevée, et se tenait debout, au milieu de quelques jouets brillants qui gisaient à terre, sans âmes hors des mains de leurs petites propriétaires. Les chaises d'enfant semblaient ridiculement petites maintenant ; la lumière, trop crue.

Agacée par ce regard qui ne la quittait pas, Maria avait doublement conscience de l'ambiguïté du moment présent. Elle était face à l'homme dont l'image avait hanté ses souvenirs des mois durant ; et qu'elle avait passionnément embrassé la veille au soir ; à qui elle avait dévoilé son amour de brèves secondes durant et qu'elle s'était juré de ne plus revoir.

Elle esquissa un mouvement vers la porte ; et passa devant le Capitaine, les yeux fixés au sol, avec un rapide

-Excusez moi capitaine.

Mais elle sentit une main la retenir par le bras.

-Maria.

Que pouvait elle faire ? Il la troublait ; il n'allait pas la laisser s'effacer devant lui et jouer la comédie de l'indifférence après ce qui s'était passé la nuit dernière. Elle leva les yeux, et croisa pour la première fois depuis la nuit dernière, son regard. Alors ses défenses durement élevées se fendirent oh, de manière infime ; mais ses yeux perdirent de leur opacité ; et une étrange nuance les habita soudain.

-Capitaine, je vous en prie…

Tous les non dits, tous les mots et les pensées refoulées depuis ce début d'après midi semblaient d'être concentrées dans ces quelques mots qui rompaient enfin un silence qu'aucun n'avait su briser face aux enfants.

Maria n'avait plus rien de sa froideur apparente. Elle suppliait, elle implorait. Qu'il la laisse avant qu'elle ne cède encore ; qu'il ne lutte pas avec elle.

Il desserra sa prise ; Maria ne s'éloigna pas. Tout d'un coup elle pris conscience de la proximité à laquelle ils se trouvaient ; seuls dans un coin de couloir, environnés de silence. Alors au fond d'elle, le même combat se déroula: partir ou rester.

- Je ne vous poursuivrais pas ainsi éternellement, n'ayez crainte, dit Georg avec une sorte d'amertume ironique. Vous m'avez quitté hier soir une fois de plus mais les jeux n'étaient plus les mêmes. Quelques soient les motifs qui peuvent vous amener à agir de cette manière, je les respecte bien que je ne les comprenne pas.

Elle avait baissé les yeux, durant ces quelques secondes. A nouveau elle les releva ; esquissa un mouvement rapide de la main, comme pour s'appuyer sur l'épaule si proche d'elle ; mais il continua :

-Je ne vous comprends pas. Les enfants non plus ne comprendraient pas si vous disparaissiez une fois de plus ; alors sur leurs instances je vous demande de vous joindre à nous pour Noël. Faites-le…pour eux.

Pourquoi jouait il ainsi avec elle ? Elle ne pouvait pas passer une journée au milieu d'eux tous, elle ne pouvait pas se comporter avec ses enfants à lui comme s'il n'existait pas ; elle n'ignorerait pas sa présence, son regard, sa voix. Et elle devrait s'asseoir en face de lui ; partager le repas de Noël avec eux, rire avec eux et les voir déballer leurs cadeaux comme si elle était leur mère ; et puis rentrer une fois de plus seule chez elle, comptant les jours qui la séparaient encore du retour ; avec amertume et résignation, mais sans impatience.

-Je…d'accord, s'entendit elle répondre. Je viendrais. Merci.

Malgré son frère auprès de qui elle veillerait la nuit entière et qui pouvait avoir besoin d'elle ; malgré Larrey qui ne comprendrait pas ; malgré elle-même qui tenterait de trouver une explication plausible pour tous.

Il s'écarta légèrement, la laissant passer. Maria ne bougea pas, et ils restèrent immobiles dans la demi pénombre du couloir. Une immense fatigue l'envahissait brusquement. Elle était seule ; et cet homme lui avait offert hier soir ce qu'elle avait un jour rêvé d'entendre. Il était maintenant si proche d'elle ; il ne tenait qu'à elle de poser sa tête sur cette poitrine, pour sentir ses bras l'entourer ensuite. Pourquoi pas ?

-Merci, redit elle moins brusquement, avec un sourire.

Son regard à lui s'adoucit. Maria prit alors conscience du trouble dangereux de leurs positions respectives. Il se rapprocha d'elle.

-Je vous en prie Capitaine, redit- elle, ne me retenez pas.

Ils se dirent au revoir dans le hall ; au milieu des enfants. Liesl tendit son manteau à la jeune femme.

-Vous n'avez pas besoin de voiture ?

-Je me débrouillerai avec un taxi, merci. Au revoir les enfants ; bonsoir Capitaine.

Georg se tenait sur le palier, les trait de son visage plongés dans l'ombre.

-Au revoir Fraulein.