Chapitre douze

Lori se regarda dans le miroir, satisfaite. Le docteur Crusher avait fait des merveilles avec son visage. Elle retrouvait la cicatrice que lui avait laissée le jeune cardassien Toch, mais, ce détail mis à part, elle se reconnaissait enfin.

Ses traits cardassiens étaient fortement atténués par le sang humain qui coulait dans ses veines, malgré cela, elle possédait des attributs caractéristiques de la race.

Ses yeux étaient surmontés d'une légère déformation osseuse qui se dissipait progressivement au milieu du front. Sur son nez saillait une fine arête qui révélait un profil bien plus aquilin qu'avant.

Le changement le plus impressionnant selon elle venait de son cou, que les écailles reptiliennes dont il était couvert rendaient beaucoup plus large et imposant. Son teint grisâtre donnait à sa peau une apparence brillante et trompeuse, comme si elle était composée de plusieurs couches.

Elle passa en revue le moindre détail, ayant l'impression de se redécouvrir au fur et à mesure de son exploration attentive et minutieuse.

- Cela vous convient-il, Lori ?

La Cardassienne se retourna et, avisant le docteur Crusher tout sourire, elle hocha la tête d'une façon convaincante.

- C'est parfait, docteur. Il ne manque rien.

- J'ai noté que vous ne possédiez pas de crête centrale comme les autres Cardassiens…

- Ca, docteur, c'est ma marque de fabrique. C'est ce qui me permet de me souvenir que je suis également humaine.

- Je vois. Dans ce cas, j'ai bien fait de ne pas y toucher…

Data observait la scène en silence depuis le fond de l'infirmerie, attentif à tout ce qui se disait. Il avait craint que l'opération ne modifie entièrement le visage de Saint-James, mais, ses nouvelles ossatures sourcilières saillantes mises à part, il était agréablement surpris de constater qu'elle n'avait pratiquement pas changé.

Lori s'approcha de l'androïde.

- Qu'en penses-tu ?

- Tu avais raison.

- A quel propos ?

- Tu ressembles à une Cardassienne.

Elle inclina la tête en avant et fit une petite révérence.

- Merci.

Il leva timidement une main et effleura doucement ses arcades proéminentes.

- Le commander Riker me fait dire que nous sommes en approche de la station 116.

Lori acquiesça.

- C'est la fin du voyage pour moi…

Beverly s'approcha.

- Excusez-moi, Data, vous avez dit le commander Riker ?

- Exact, docteur. Il a le contrôle de la passerelle.

- Et où se trouve le capitaine ?

Data fronça les sourcils.

- Je l'ignore, docteur…

Lori et Data virent Beverly se retourner, suspicieuse, et demander à voix haute :

- Ordinateur, localise le capitaine Picard.

Le timbre féminin lui répondit aussitôt :

- Le capitaine Picard se trouve dans le Holodeck 1.

Sans en écouter davantage, le docteur Crusher sortit de l'infirmerie.

- Crusher à Picard.

Une voix mal assurée se fit entendre via le commbadge.

- Heu… Oui docteur ?

- Vous allez m'entendre, Jean-Luc !

- Qu'est-ce que le docteur a contre le Holodeck 1 ? demanda la Cardassienne en suivant Beverly des yeux.

- Je ne suis pas sûr, répondit Data, mais je crois que ça a quelque chose à voir avec l'équitation et les problèmes de dos du capitaine.

- Aaah… Vieillesse ennemie, commenta Lori sans savoir qu'elle partageait les mêmes connaissances littéraires que Numak.

Elle reporta son attention sur Data.

- Et maintenant ?

L'androïde cligna rapidement des yeux.

- Nous arriverons aux abords de la station dans quatre minutes.

- Qu'avez-vous fait de Toch ?

- Nous l'avons remis aux mains d'Evek, de même que le corps de Numak.

Lori baissa la tête.

- Alors c'est fini.

- Oui, répondit Data sur le même ton. C'est fini.

Elle soupira.

- Et que fais-tu dans les quatre prochaines minutes ?

- J'ai reçu l'ordre de t'escorter jusqu'au téléporteur. Le capitaine Picard nous y rejoindra. A condition, ajouta-t-il en levant son index, que le docteur Crusher ne l'ait pas trop abîmé.

- Tu n'as pas fini de m'étonner… affirma Lori d'une voix pleine de tendresse.

- De cette façon, nous sommes quittes, répliqua Data avec un large sourire.

Elle se mordit légèrement la lèvre, faisant une moue qu'il connaissait bien. Elle n'aurait jamais soupçonné que Data fut aussi taquin.

Il y avait tant de choses qu'elle ignorait encore sur lui…

Le commbadge de l'androïde bipa, sortant la Cardassienne de sa mélancolie.

- Monsieur Data, nous arrivons à la station. Etes-vous prêts pour la téléportation ?

- Nous sommes en chemin, commander.

Lori acquiesça et, ensemble, ils sortirent de l'infirmerie pour se diriger vers la salle de téléportation.

Ils y retrouvèrent le capitaine Picard, qui les accueillit dans une tenue fort peu réglementaire. La jeune femme remarqua, amusée, qu'il avait caché sa selle derrière la console et qu'il tentait de leur dissimuler sa cravache en maintenant ses mains jointes dans le dos.

- C'est ici que nos chemins se séparent, Saint-James…

- Nador, capitaine. C'est mon vrai nom.

Jean-Luc grimaça.

- Ne soyez pas vexée, mais j'étais habitué à Saint-James.

- Alors appelez-moi Lori.

- Un prénom humain ?

- Je ne suis qu'à moitié Cardassienne, capitaine. Il est normal que mon nom le soit aussi.

- Je suppose… Vous marquerez les mémoires de l'Enterprise, Lori.

- En bien ou en mal ?

- Un peu des deux, sans doute.

Elle hocha la tête d'un air entendu.

- Alors il vaut mieux que je parte.

- Pour le moment, oui, répliqua franchement Picard.

- Capitaine, je ne me fais pas d'illusions sur les sentiments de l'équipage à mon égard, cependant… dites-leur… (elle hésita) Vous savez, dites-leur que je regrette que tout ceci se soit passé si mal…

- Je le leur dirai.

Picard haussa les épaules.

- Lorsque cette mission aura été digérée, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous reveniez à bord. Si toutefois vos supérieurs vous y autorisent…

- Ce sera avec joie, capitaine.

- Bien… (le capitaine se dirigea vers la porte et, l'ouvrant, jeta un coup d'œil dans le couloir) Je vais laisser le commander Data s'occuper de votre transfert, j'ai… j'ai quelque chose à faire…

Il se retourna et regarda la Cardassienne.

- Lorsque vous m'avez dit l'autre soir qu'un traité de paix pourrait être signé bientôt entre Cardassia et la Fédération, vous étiez sincère ?

Lori se gratta le menton, embarrassée.

- Euh, non, j'ai menti. Désolée…

- Je m'y attendais, répondit Picard sans réel étonnement. Une dernière chose : si le docteur Crusher vient ici, faites-moi une faveur et dites-lui que je suis en ingénierie.

- Bien sûr, capitaine.

Picard ramassa sa selle et, sortant de la pièce, prit la direction du Holodeck 1.

Data haussa les sourcils, se demandant confusément comment son capitaine parviendrait à se rendre en ingénierie en prenant le chemin opposé, puis cessa d'y penser, refusant de mettre en doute le sens de l'orientation du capitaine dans son propre vaisseau. Il songea toutefois que s'il voyait le docteur, il serait peut-être préférable de lui dire que le capitaine pouvait avoir du retard en ingénierie, attendu qu'il se dirigeait plutôt vers le Holodeck au moment de partir.

Il approuva discrètement son raisonnement et se focalisa sur Lori et son départ imminent, cherchant quel était le meilleur comportement à adopter face à cet événement.

Ce fut elle qui rompit le silence.

- Tu vois, j'ai toujours pensé que ma vie était simple, dit-elle en évitant de regarder l'androïde. Trouver Numak, et quand je l'aurais trouvé, le tuer.

- Et ce n'est pas si simple ? anticipa intelligemment Data.

Elle sourit tristement.

- Quand je suis allée le voir avant que Toch ne le tue, c'était comme si tout ce en quoi j'ai cru toute ma vie, toute ma haine vis-à-vis de lui, mon désir de vengeance, comme si tout ça n'était finalement pas si important. J'ai consacré ma vie à la recherche de cet homme, et maintenant qu'il est mort, je me sens vide. Sans but. C'est peut-être pour ça que je n'ai pas réussi à le tuer, dit-elle, songeuse. Parce que je savais que sans lui, ma vie n'aurait plus aucun sens. Paradoxalement, il était mon unique raison de vivre…

Elle soupira.

- C'est bête à dire, mais je crois qu'il va me manquer… (elle planta ses yeux dans ceux de Data) Mais garde ça pour toi. Si cela venait à se savoir, je pense que je perdrais quelque peu ma crédibilité…

Data se pencha vers elle.

- Tu sais garder un secret ?

- Oui.

Il se redressa, fier comme un paon.

- Moi aussi.

Lori se serra tendrement contre lui, conquise par sa candeur.

- Tu va me manquer, murmura-t-elle.

Il se recula et, saisissant le visage de la jeune femme dans ses mains, l'embrassa doucement sur les lèvres.

Ils restèrent quelques instants ainsi dans les bras l'un de l'autre, puis Lori se dégagea et monta sur la plate-forme de téléportation.

- Allons-y, dit-elle, ou je vais me mettre à pleurer. Je déteste les adieux.

Data acquiesça et s'installa derrière la console. Il appuya sur son commbadge.

- Commander, nous sommes prêts pour la téléportation.

- Entendu, monsieur Data.

L'androïde commença les manipulations et la pièce s'emplit d'un léger vrombissement.

La Cardassienne ne le quitta pas des yeux, et, au moment où il entamait les procédures de téléportation, demanda en élevant la voix :

- Data, pourquoi es-tu gaucher ?

L'androïde regarda droit devant lui et répondit d'un ton sobre :

- Je l'ignore. Peut-être que j'aime utiliser la main du diable.

Lori eut l'impression que le dernier mot se dissociait en particules infinies qui résonnèrent longtemps dans sa tête tandis que le flot bleuté du téléporteur l'emportait loin de l'Enterprise et de son équipage.