Questions existentielles

Tout était noir comme l'encre autour de Djidane, oppressant, irréel. Il lui semblait qu'une éternité s'était écoulée et il ne voyait toujours rien, pas même son propre corps, comme s'il était enfermé à jamais dans sa propre âme noire. Il ne pouvait se raccrocher à rien d'autre qu'à ses sombres pensées. Il ne pouvait rien faire d'autre que ressasser les révélations de Garland. Comment toute sa vie n'était que mensonge, comment il avait été conçu comme un facteur de chaos et de destruction, comment il faisait partie du grand plan qui visait à tuer tant de gens innocents.

Comment son âme elle-même était une falsification, une expérimentation, la construction malveillante d'un génie retors.

Il se souvint d'une pièce de théâtre de Lord Avon que Djidane, le jeune brigand insouciant qu'il était jadis, jouait avec la troupe des Tantalas, et d'une tirade marquante qu'il avait plusieurs fois déclamé : « être ou ne pas être, telle est la question ». En effet, telle était la question.

— Qui suis-je ? murmura-t-il.

Il revit apparaître, au cœur de l'obscurité, le visage de son étrange sœur, génome anonyme, blonde au visage lisse, réceptacle sans avenir propre.

— Tu ne sais rien, lâcha le visage avec mépris, comme elle le lui avait déjà dit à son arrivée sur Terra.

— Non, c'est vrai, je ne sais rien, répondit-il.

Le visage disparut, les ténèbres l'environnèrent à nouveau. Une voix s'éleva alors dans la nuit, qui l'appelait.

— Djidane !

Qui donc l'apostrophait ?

Et, dans un moment d'égarement, il se demanda aussi : « Pourquoi ce nom ? » avant de se reprendre.

— C'est vrai, beaucoup de gens m'appelaient comme ça, marmonna-t-il pour lui-même. Parce que c'est mon nom, même si je sais pas ce qu'il signifie.

Au-delà de son nom, il ne savait plus trop s'il devait avoir confiance en sa propre personnalité. Après tout, elle était fabriquée de toutes pièces. Il n'existait pas, il n'était qu'une enveloppe remplie de mensonges.

Dans un nouveau délire, les silhouettes de tous ses compagnons d'aventure apparurent, d'abord indistinctes, puis de plus en plus nettes.

— Djidane, t'arrêtes pas de frimer ! railla Eiko de sa petite voix sarcastique.

— C'est pas faux… répondit-il.

Était-ce un trait de caractère forgé par Garland ? Ça paraissait peu probable. Les autres personnages parlèrent également, tour à tour, sans lien les uns avec les autres.

— Espèce de vaurien insouciant ! gronda Steiner.

— T'as raison.

Comment aurait-il pu être un ange de la mort efficace avec un tel tempérament ?

— Mais dans les moment importants, tu ne nous as jamais déçus, nota Freyja.

— Ha bon ?

— J'ai appris tellement de choses à tes côtés, Djidane, assura Bibi.

— J'ai rien à vous apprendre.

— Tu m'as appris qu'il y avait plus important que manger, miam, objecta Kweena.

— Mais tout ce que je croyais savoir… rien que des mensonges.

— Même ce que tu appelles amitié ? demanda Tarask à point nommé.

Le visage blafard du grand guerrier le toisait avec un sourire ironique sur le visage. Cette fois-ci, il ne répondit rien. Il se tourna vers la silhouette de Dagga qui avançait à son tour au premier plan, tandis que les autres s'effaçaient progressivement.

— Djidane ! appela-t-elle.

— Qui suis-je ? se lamenta-t-il.

Elle était campée devant lui, les poings sur les hanches, dans son attitude de grande sœur pleine de remontrances autant que d'affection.

— Djidane, tu as toujours été là pour moi. Toujours. Si je ne t'avais pas connu, qui sait ce que je serais devenue ?

Le présence de sa chère Dagga l'empêchait de sombrer tout à fait, mais il était fatigué… si fatigué.

— Je suis un réceptacle… vide…

— Vide, vraiment ?

Dagga le regardait, plus nette que jamais.

— Djidane ?

Une voix l'interpellait à nouveau, comme venue d'ailleurs. La silhouette de son aimée disparut brutalement et tout son champ de vision devint moins sombre, plus réel.

— Djidane, réveille-toi ! insista la voix.

Il ouvrit brusquement les yeux.

ooo

Une luminosité pâle l'éblouit tout d'abord, par contraste avec son cauchemar ténébreux. Ensuite, il constata qu'il se trouvait attaché dans un fauteuil de pierre, dans une petite pièce chargée de vapeurs nauséabondes produites par des sortes de courtes cheminées, an rang sur les côtés de la pièce. Les gaz lui faisaient tourner la tête, il se sentait étrangement vide. Il réalisa enfin que, à ses côtés, deux enfants s'escrimaient sur les liens qui le maintenaient assis.

— Bibi ? Eiko ?

Eiko défit enfin la dernière attache.

— Les chimères soient louées, tu es vivant !

Il se redressa, encore hagard.

— Je…

Sa tête lui faisait horriblement mal, il avait des difficultés à fixer ses pensées. Il se concentra sur ses deux compagnons. Ses amis.

— On était très inquiets, dit Bibi en l'aidant à se relever. Pourquoi t'es parti tout seul ?

— Qu'est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il dans un râle à peine audible.

— À ton avis ? s'étonna Bibi. On est venu te sortir de là, bien sûr.

— Tout seuls ? s'exclama Djidane.

Eiko le tira par le bras.

— Bien sûr que non. Viens.

En effet, à présent qu'il prenait davantage conscience de son environnement, il entendait des bruits de combat. Il y avait une porte devant lui, et l'on se battait quelque part au-delà. Lui, de là où il se trouvait, ne distinguait guère qu'une obscurité bleutée. Il s'avança jusqu'à l'ouverture. Sa tête lui tournait encore et il avait quelque difficulté à marcher droit.

Enfin, il sortit et prit une profonde inspiration, d'un air frais et non vicié par les vapeurs à l'intérieur. Ses idées s'éclaircirent et son mal de crane reflua un peu. Il se retourna à nouveau et regarda avec mépris les tuyères qui déversaient les miasmes délétères dans sa cellule. Garland avait voulu le droguer ou même bien pire. Il songea à son étrange rêve. Il avait eu l'impression de se perdre lui-même, mais le souvenir de ses amis, et Dagga en particulier, l'avait maintenu en prise avec sa réalité.

Avaient-ils, en fait, sauvé son âme ?

— Garland, murmura-t-il pour lui-même, tu as échoué. Je vais pouvoir tenir ma promesse. Je serai ton ange de la mort personnel.

Il réalisa que les deux enfants le regardaient toujours, dans l'expectative.

— Laissez-moi seul, leur dit-il.

Eiko écarquilla les yeux.

— Pardon ?

— J'ai quelque chose à faire, qui vous concerne pas.

— Enfin, Djidane ! protesta Bibi.

Il se retourna à nouveau et avança de quelques pas au-dehors. Les bruits de lutte avaient cessé. Il émergeait au pied d'un sinistre bâtiment, sa prison. Tout autour, un paysage désolé de roches noires découpées et meurtries. Sur le côté, un autre édifice, bien plus haut, se perdait à la vue. Un étrange pont de lumière reliait un étage supérieur du premier à l'autre, ce qui signifiait qu'il allait devoir trouver une autre entrée aux cachots qu'il venait de quitter, pour atteindre ce pont et ainsi pénétrer dans la tour principale. Car sans doute Garland se trouvait-il tout en haut. En levant les yeux, il vit aussi des créatures qui volaient en escadrille, nombreuses autour des hauteurs. Sur sa droite, un chemin légèrement en pente longeait le mur de son bagne.

— Toujours à faire le brave, railla Eiko derrière lui. Écoute, Djidane, tu te trompes. Ça nous concerne tous.

— Allez, Djidane, ça te ressemble pas, renchérit Bibi.

Djidane soupira.

— Fermez-la, stupides gamins !

Il partit en courant, laissant ses deux amis interloqués.

ooo

Freyja extirpa sa lance du corps d'un dragon d'argent. La créature fuselée, aux ailes majestueuses, s'était détachée de son groupe et avait fondu sur eux tandis qu'ils s'approchaient de la demeure de Garland. Elle n'était d'ailleurs pas la seule et la rate s'inquiétait pour ses compagnons qu'elle avait perdus de vue. Tarask, seul à ses côtés, éructa bruyamment et flanqua un coup de pied au monstre vaincu.

— Cochonnerie, maugréa-t-il. J'avais cru comprendre que toute vie avait disparu de Terra. On dirait qu'il reste quand même ça, mais on s'en serait bien passé.

Freyja se remémora la première fois qu'il avait vu Kuja. Ça se passait au palais de Bloumécia, sa patrie détruite par la folie des hommes. Djidane et elle avaient été vaincus, après quoi Kuja s'était hissé le long de l'encolure d'une telle créature.

— La monture de Kuja… marmonna-t-elle.

— Au moins, il en avait de rechange, répliqua Tarask en levant les yeux.

Une nuée de dragons tournait toujours autour du château de Garland, inlassablement. De temps en temps, l'un d'entre eux plongeait en piqué vers une cible au sol. Ainsi avaient-ils été attaqués alors qu'ils cherchaient Djidane dans ces environs. Ils ignoraient où étaient leurs autres compagnons car ils avaient occupé le monstre pour leur laisser le temps de poursuivre leur chemin.

Freyja regarda la silhouette massive du château, entouré de coteaux et saillies de pierre noire, sinistres et traîtres. Elle se souvenait que le capitaine Steiner avait mené les autres en direction de la muraille d'un bâtiment secondaire, au-delà d'un passage dans les rochers. Elle fit signe à Tarask et ils se mirent en route.

Quelques minutes plus tard, ils rejoignaient Eiko et Bibi.

ooo

Djidane progressait sur le chemin qui longeait la paroi, plus déterminé que jamais. Autour de lui, un paysage apocalyptique s'étendait, tout de roches noires tranchantes et d'étroits défilés. Penser que ses amis avaient traversé ces dangers pour venir le tirer de là renforça sa détermination. Il devait retrouver Garland et lui faire payer ses méfaits. Une manière pour lui, sans doute, de racheter l'erreur de sa propre existence.

Il maugréa. Il ne pouvait pas faire prendre plus de risques à ses compagnons, en particulier les deux plus jeunes d'entre eux. Il était pleinement responsable de la situation et devait la régler avant qu'il ne soit trop tard. Avant que la fusion ne soit achevée et que son monde d'adoption ne soit englouti dans le néant.

Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas le dragon qui plongeait vers lui. Une puissante rafale de vent, provoquée par deux ailes argentées qui battaient l'air avec force, le projeta contre le mur, l'assommant à demi.

Il se redressa en grimaçant et lorgna vers le monstre qui s'était posé non loin devant lui. Le dragon aux plumes argentées poussa un rugissement strident. Djidane porta la main à son flanc pour dégainer mais ne rencontra que le tissu de sa tunique.

— Mes dagues, gémit-il.

Bien sûr, on l'avait désarmé quand on l'avait enfermé. Djidane serra les poings. Le monstre avança vers lui à pas pesants pour l'acculer contre la paroi derrière lui. À l'extrémité de ses pattes avant, de longues griffes luisaient d'un éclat métallique et écarlate et semblaient tranchantes comme des rasoirs.

Soudain, une masse indéterminée tomba sur le cou du dragon qui commença à balancer la tête de droite et de gauche pour désarçonner son assaillant. En dépit des mouvements rapides de la créature, Djidane distingua la chevelure tressée et flamboyante de Tarask. Le guerrier planta les lames de ses cestes de part et d'autres des cervicales de sa cible, le faisant hurler de douleur. Dans un mouvement réflexe, le dragon releva haut la tête. Pendant que Tarask, incapable de garder son équilibre, tombait à la renverse, Freyja se propulsa d'un bond fantastique, lance en avant, dans la gorge du monstre. Ce dernier s'effondra dans un râle. Tarask se releva et épousseta ses chausses dans un geste faussement désinvolte.

— C'est quand même plus facile quand on a attrapé le coup, nota-t-il à l'adresse de Freyja.

— Celui-ci était plutôt maigrichon, comparé aux autres, rétorqua-t-elle en regardant le ciel avec appréhension. Feins-tu de l'ignorer ?

Elle se tourna vers Djidane, non loin d'elle.

— On a parlé avec les petits, ajouta-t-elle à son intention. C'était idiot de ta part de partir seul.

Il ne répondit pas. Pendant ce temps-là, Tarask s'éloigna de la carcasse du dragon et les rejoignit.

— Tu es un hypocrite, Djidane, lança-t-il. Tu parles d'amitié et d'entraide, mais ton naturel revient finalement : égoïste et solitaire.

Djidane écarta l'argument d'un revers de la main.

— Cette affaire concerne que moi. Elle a toujours concerné que moi. Restez par ici, protégez les enfants. C'est à moi de régler ça là-haut.

Obstiné, il commença à se remettre en route, dépassant et ignorant Tarask.

— On est là avec toi, donc ça nous concerne, objecta Freyja derrière lui d'une voix aigre. Et puis, quand tu m'as accompagnée à Bloumécia au début de la guerre, ça ne te concernait pas vraiment, n'est-ce pas ? Pourtant, c'était naturel qu'un ami veuille m'accompagner et m'aider.

Djidane soupira et força le pas sur le chemin dont la pente s'accentuait. Non loin, une nouvelle ouverture permettait de pénétrer dans le bâtiment. Hélas, il vit un autre dragon plonger et se poser, barrant le passage de sa masse argentée. Bien plus imposant que le précédent, le monstre poussa un hurlement strident et le lorgna avec un regard mauvais.

Il entendit des bruits de course derrière lui et serra les poings. Il n'avait pas d'autre choix que d'accepter de l'aide : il était toujours désarmé. Il se tourna à demi, tout en gardant dans son champ de vision le dragon qui ruminait et trépignait, prêt à attaquer. Steiner et Kweena arrivaient à hauteur de Freyja, accompagnés des enfants. Le kwe lança quelque chose dans sa direction. Il reconnut ses dagues qui firent un arc de cercle dans les airs, produisant un chuintement tourbillonnant, avant de se planter dans le sol à quelques mètres derrière lui.

À cet instant, le dragon bondit vers lui. Djidane s'esquiva d'un salto arrière pour atterrir à côté de ses armes et les saisir d'un mouvement leste. Seulement, sa captivité et les vapeurs nauséabondes avaient altéré sa vivacité. Le monstre était déjà sur lui et leva une patte pour le fouetter de ses griffes. Il eut juste le temps de se jeter au sol sur le dos et de parer, lames croisées. La deuxième patte avant se souleva à son tour.

Elle fut bloquée par la longue épée de Steiner qui se ruait lui aussi au combat. À coups de grands moulinets rageurs, il parvint à faire reculer l'animal, permettant à Djidane de se relever.

— Coriace, ces bêtes-là, maugréa le capitaine en se mettant en garde.

— Ça…

Djidane allait encore dire que ça ne le concernait pas, mais il comprenait de plus en plus la vacuité d'une telle affirmation. De toute manière, le chevalier le coupa et le prit de court.

— Je n'ai pas encore pris ma décision, brigand, dit-il en gardant le regard braqué sur le dragon qui rugissait de plus belle.

Ils chargèrent en même temps, chacun en direction d'une patte griffue qu'ils tentèrent de lacérer. Ils portèrent leurs coups et Djidane battit en retraite aussitôt, hors de portée. Pendant ce temps, Steiner bloquait un coup massif avant de s'éloigner à son tour.

— Je n'ai pas encore décidé si tu étais digne de Sa Majesté, poursuivit-il, les mâchoires contractées. Ton attitude présente me donne encore des doutes.

— Je mérite aucun d'entre vous, répliqua Djidane avec amertume.

Le dragon commença à battre des ailes et décolla, ses pattes suintant à peine de sang. Sur place à quelques mètres du sol, il fouetta l'air de plus en plus vite, provoquant un vent violent qui se mua bientôt en une tornade mugissante, menaçant d'emporter tout sur son passage. Djidane et Steiner grimacèrent.

Tout à coup, un halo scintillant apparut autour d'eux, dôme protecteur qui dévora et réduisit à néant la colère du vent. En lançant un regard en arrière, Djidane vit sa chère Dagga qui avançait, le visage concentré, tenant son bâton de magie fermement brandi devant elle. Elle porta son autre main sur sa poitrine.

Le ciel s'assombrit brusquement. Au-dessus du brigand, un vortex se forma, d'où s'extirpa une forme noire, toute d'ailes et de cuir. Celle-ci fondit sur le champ de bataille en poussant un rugissement tonitruant. Djidane se figea et esquissa un pas en arrière. Steiner, à ses côtés, gardait les yeux écarquillés et la bouche légèrement entrouverte.

— C'est… Bahamut ?

Muscles déliés, ailes membraneuses, gueule grimaçante, le noir roi des reptiles vint se placer au-dessus des deux combattants, toisant son cousin argenté. Trouvant un adversaire à sa mesure, l'autre se désintéressa des petits êtres qui l'importunaient et partit dans un grand arc de cercle pour foncer sur son ennemi. Les mâchoires de Bahamut se mirent alors à luire d'un éclat violacé tandis qu'il concentrait son énergie destructrice, qu'il projeta en un rayon meurtrier sur le dragon qui fondait sur lui. Le monstre s'embrasa, explosa, disparut au milieu d'une fournaise aveuglante, tout en continuant de foncer de manière erratique. Transformé en boule de feu incontrôlable, il alla s'écraser un peu plus loin dans le craquement sinistre des roches dévastées qu'il éventrait au passage. Djidane avança vers le rebord du chemin et vit le corps calciné qui continuait de se consumer sans plus de mouvement.

Un final presque décevant, sans grosse explosion ni hurlements. Mais terriblement efficace.

Le brigand se retourna vers son amie. Au-dessus d'elle, Bahamut se dissipa. Elle baissa son bâton de magie pour désactiver son sortilège de protection. Le silence retomba sur les alentours.

La reine Grenat s'avança vers Djidane, le souffle court. Convoquer une chimère était toujours une expérience éprouvante pour elle, car elle devait fournir une partie de son énergie à la créature. Bahamut, à l'évidence, en demandait beaucoup.

— Dagga… commença Djidane.

— Tu voulais partir seul ? Nous laisser là, comme si nous comptions pour rien ? Comme si je comptais pour rien ?

Le regard de la jeune femme était chargé de reproche. Il baissa les yeux.

— Je voulais pas vous impliquer dans quelque chose qui est de ma responsabilité et vous mettre en danger.

— Ne sommes-nous pas tes amis ? répliqua-t-elle d'une voix dure.

Il releva la tête. Son visage s'anima.

— Je veux que ce soit le cas ! C'est ce que j'ai toujours…

Il s'interrompit. Ses autres compagnons commençaient à se regrouper autour d'eux. Djidane songea qu'il ne servait à rien de tergiverser. Aucun d'entre eux ne pourrait comprendre son dilemme, ni accepter son attitude, sans connaître la vérité. Surtout pas elle. Il s'approcha de sa bien-aimée et lui prit la main dans une attitude de supplique.

— Écoute… Je suis pas originaire de Héra, je viens d'ici, de Terra. Et à un cheveu près, c'était moi qui était chargé de détruire Alexandrie et tout le reste. Alors je suis pas sûr de mériter l'amitié. Pas tant que j'ai pas réparé certaines choses.

Elle resta un instant songeuse, puis secoua lentement la tête.

— Si c'était à un cheveu près, alors c'est ce cheveu qui fait toute la différence. Tu nous as protégés, tu nous as toujours protégés, sans rien attendre en retour. Ne te blâme pas pour ce que tu aurais dû être, car tu as pris un autre chemin, et ce chemin a illuminé nos vies.

— Je dois affronter Garland, sinon tout ça n'aura eu aucun sens.

— C'est pour ça qu'on y va tous, rétorqua Freyja.

Avant qu'il ne puisse protester, Grenat reprit la parole.

— Tu nous as protégés et nous t'avons protégé. Nous avons surveillé tes arrières pendant que tu défendais les nôtres. Nous croyons en toi comme tu crois en nous. Et aujourd'hui, ça n'a pas changé.

Il regarda tour à tour ses compagnons. Chacun avec son attitude caractéristique, ils acquiesçaient à l'évidence énoncée par la reine d'Alexandrie. Même Tarask, le plus en retrait, inclinait imperceptiblement la tête.

— L'honneur d'un chevalier impose de toujours porter assistance à un compagnon d'armes, approuva Steiner.

Djidane se gratta la tempe et hocha la tête.

— Je suis désolé… vous avez peut-être raison.

Il se tourna vers la dépouille du dragon d'argent non loin. À l'évidence, il avait eu besoin d'aide.

— Tu nous laisses plus derrière ! s'exclama Bibi.

Le malandrin sourit faiblement.

— D'accord, capitula-t-il. Promis.

ooo

Le groupe franchit la porte déjà remarquée par Djidane et avancèrent dans un bâtiment lugubre et désert. Des couloirs aux murs sombres succédaient à des salles vides, nimbées d'une lumière maladive produite par des orbes sur des piédestaux.

— Ça me rappelle Euyevair, marmonna Freyja.

Rien d'illogique à cela. Ils continuèrent à avancer, grimpèrent un escalier, trouvèrent une sortie et se retrouvèrent devant le pont de lumière qui rejoignait la tour principale. Ils levèrent les yeux. Au-dessus d'eux, les innombrables dragons continuaient leur ballet autour de la demeure de Garland. Cependant, ils avaient peu à craindre : l'éclat qui les nimbait les masquait sans doute à la vue des prédateurs.

En effet, ils franchirent le pont sans encombre et pénétrèrent dans le bâtiment au sommet duquel demeurait Garland. L'intérieur était tout aussi froid et sans âme, mais avec en plus un aspect glauque et presque malade que Djidane avait déjà remarqué la première fois qu'il s'était introduit dans le château de son ennemi. Les murs se paraient de rouge sombre, des excroissances minérales tordues apparaissaient de loin en loin sur les parois. Une odeur de renfermé régnait également, persistante, incommodante. Ils ne s'attardèrent pas et trouvèrent rapidement un ascenseur en direction du sommet de l'édifice.

ooo

La plate-forme monta le long d'un précipice que Djidane avait déjà contemplé depuis le dessus. Tout autour d'eux, les protubérances étranges et torturées se multipliaient sur les parois, donnant l'impression de remonter le long de l'œsophage d'un animal mourant. Finalement, ils émergèrent à l'étage supérieur, au pied de la forêt de champignons de pierre que Djidane avait parcourue avec son créateur. Ils montèrent l'escalier et, une fois en haut, ils restèrent un instant là, saisis par le décor. Au-delà d'une large plate-forme de pierre qui formait le toit de l'édifice, le ciel bleu sombre s'étendait à perte de vue au-dessus de la forêt fongique. À portée de regard, l'observatoire de Terra, d'où Garland contrôlait l'avancée de son plan pour Héra, se détachait. Ils avancèrent de quelques pas sur le toit, à la fois fascinés et révulsés par le spectacle.

Alors, le maître des lieux apparut dans un souffle, non loin d'eux. La gemme rouge qui brillait dans sa poitrine étincelait de plus belle, pulsait comme un cœur de pierre. Il lorgna tour à tour ses visiteurs avant de se fixer sur Djidane.

— Tu es parvenu jusqu'ici, mon ange de la mort.

— Oui, acquiesça gravement Djidane. J'ai une promesse à tenir.

Garland hocha la tête.

— C'est possible, dit-il, même si je suis immortel. Comme toi, je suis une création artificielle conçue pour mettre en œuvre le plan du peuple de Terra. Mais, je ne suis sans doute pas indestructible. Alors, oui, il est possible que tu tiennes ta promesse. Mais, réfléchis bien.

Djidane n'avait pas encore dégainé ses lames. Garland poursuivit.

— Je comprends que ce que nous avons préparé ici te semble abject, toi qui as été élevé par erreur sur Héra, déclara-t-il d'une voix sentencieuse. Cependant, c'est la loi de la vie. Les êtres vivants tuent d'autres formes de vie pour survivre, parfois même leurs propres semblables. Ils détruisent, ils mangent…

— Pour toi, ça justifierait la mort complète d'un monde entier ?

Le vieillard détourna le regard et haussa les épaules.

— La vie, la mort… ce n'est qu'un cycle. Et ce peuple que nous comptons sauver, celui de Terra, a bien plus de maturité. Ils pourront tirer les leçons de leur passé et transcender la vie et la mort. Pendant ce temps-là, les habitants de Héra en sont encore à apprendre à jouer avec des engins de destruction !

Grenat s'avança, furieuse. Toute sa détresse passée, les ravages causés par les agents de Terra, tous ces hommes et ces femmes qu'elle avait vus mourir, tout lui remontait en mémoire en cet instant.

— Mais nous savons bien des choses que vous ignorez, pauvre vieil homme. Nous sommes imparfaits, nous sommes faibles, mais nous nous entraidons, nous connaissons l'amitié et l'amour.

Garland dévisagea la jeune femme. Un mince sourire étirait ses lèvres.

— Eh bien, dans ce cas, mademoiselle, montrez-moi cette entraide.

À ce moment-là, Djidane tomba à genoux, la tête dans les mains et hurla. Des ondes de douleur terribles se diffusaient dans son crâne. Des douleurs comme il en avait déjà fait l'expérience face à Garland auparavant.

Autour de lui, tous glapirent de surprise et de crainte, et se rassemblèrent autour de lui. Eiko saisit sa flûte et s'attela à un sortilège de soin, mais il semblait que rien ne pouvait apaiser la souffrance du malandrin. Steiner brandit son épée et s'avança, bientôt suivi par Freyja, Tarask et Kweena, vers le vieillard. Ce dernier leva une main, simplement, et les quatre guerriers se figèrent, immobilisés. Tout juste pouvaient-ils battre des paupières avec frénésie. Derrière, Djidane hurlait toujours.

— J'ai créé Djidane, gronda Garland en s'avançant vers ses victimes. Bien sûr, j'ai gardé un contrôle sur lui. Quant à vous, vous n'êtes que des contretemps mineurs.

Eiko et Grenat eurent la même idée en même temps et portèrent leurs mains sur leurs pierres d'invocation, mais Garland, d'une geste désinvolte, les projeta par la seule force de sa pensée contre un champignon de pierre, coupant leurs souffles et leurs incantations.

Voyant tous ses compagnons vaincus, Bibi se redressa et empoigna son bâton, prêt à faire tout ce qui était en son pouvoir pour aider ses amis. Garland s'approcha de lui, menaçant.

Bibi se figea. Une ombre venait d'apparaître au-dessus du vieillard. L'homme n'en avait cure et continuait à avancer, le regard déterminé.

Une silhouette tomba derrière Garland. Surpris, celui-ci commença à se retourner mais, avant qu'il n'ait pu achever son geste, il tomba en avant dans un râle.

ooo

Derrière lui, Kuja se dressait, ses cheveux d'argent flottant derrière lui. Il avait une expression de jubilation moqueuse sur le visage et le cœur synthétique écarlate du vieillard scintillait dans sa main.

Garland leva les yeux vers lui, stupéfait.

— Kuja…

Le génome renégat lorgna vers son ancien maître, puis il serra le poing et fit éclater la gemme rouge. Il se tourna ensuite vers Bibi et ses compagnons.

— C'est gentil à vous d'avoir fait diversion pour moi, ricana-t-il.