« Je ne suis plus seul »
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« …Vraiment ? »
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« Parce que parmi la multitude de moutons électriques, un existe qui me ressemble, ce serait la fin de la solitude ? »
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Makishima songe, en attendant que Kaoru s'éveille. Il sombre dans ses pensées au lieu d'agir, comme il aurait fait s'il n'avait pas eu cet enfant pour l'arrêter.
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Il aime trop ce jeu qu'est la vie pour préserver la sienne.
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Et, au fond, il a l'impression de n'avoir jamais eu de véritable partenaire. Kogami le comprend, dans tous les sens du terme. Comme cette goutte d'eau et cette larme d'encre sur une joue pâle, un après-midi d'art… les deux hommes sont résolument différents, mais indissociables maintenant qu'ils sont enfin entrés en contact; purs, chacun de leur façon… dans le translucide ou l'obscurité opaque.
Mais si Kogami le comprend, Kaoru le… pense.
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On ne l'avait jamais pensé. Le système Sybil lui-même ne peut le juger; et, ici-bas, c'est comme si on lui avait refusé une véritable existence.
« Nous vivons avec la présomption que nous pensons alors qu'il est tout aussi possible que nous soyons pensés… »
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Il caresse le front un peu trop grand de la jeune fille toujours inconsciente.
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« C'est elle, c'est elle qui me pense. Qui pense tout cet univers. Les yeux fermés, elle nous aperçoit tous; clouée dans un fauteuil, elle parvient jusqu'à nous… Le monde est volonté et représentation et le véritable sujet, c'est elle. »
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Makishima ne s'était jamais senti aussi excentré. Il parvient à un sentiment profond, qu'il nomme aussitôt : extase.
Une extase quasi religieuse.
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Lui aussi, on le prend parfois pour un ange. C'était par jeu qu'il s'était teint les cheveux en blanc.
Couleur de la pureté… Ou couleur de deuil, pour ceux qui n'avaient pas oublié l'ancien Japon.
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Il continue d'effleurer le visage de l'adolescente, qui tressaille soudain. Ses lèvres s'entrouvrent –ces dents d'ivoire au milieu de tout cet incarnadine, ce rose arraché à une pâleur maladive… Quelque chose la tourmente.
Elle retombe peu à peu dans le sommeil, sans avoir ouvert les yeux.
Alors, un peu sombrement, Makishima songe :
« Dieu a aussi son Enfer. C'est son amour des hommes. »
…
« Me voilà véritablement aliéné. »
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Kaoru ouvre les yeux.
Elle tourne la tête, et, croisant le regard de Makishima, demande aussitôt :
« - Où est Nao ? »
Puis :
« - Pourquoi avez-vous tué Oryou ? »
Elle s'arrête, ses mots secouant des souvenirs en l'air -alors seulement elle se souvient des jours passés hors de l'académie –elle a revu Nao- et d'autres personnes sont mortes- et les mensonges-
La jeune fille râle en cachant son visage entre ses mains.
Après quelques respirations heurtées, constatant que Makishima l'écoute sans un mouvement, elle souffle :
« - Alors, voilà ce que vous vouliez ? Le sang et la violence à n'en plus finir ?
- …
- Tout ça… pour ça ? »
Elle s'arrête, gorge nouée.
« - Quel gâchis… Quel immense gâchis… »
Ses yeux se plissent :
« - Vos grandes phrases sont des cache-misère. Si vous méprisez tant la vie des autres, c'est qu'elle a plus de valeur que la vôtre et cela vous est insupportable ! »
Makishima éclate de rire. Kaoru s'empourpre.
« - Excuse-moi… Les interprétations psychologiques moralisantes me font toujours rire. Je méprise ma vie autant que celle des autres, vois-tu… Mais, des « autres », il n'y en n'a pas tant que cela… Je n'ai pas de semblables. Dans une ville de robots et de moutons…. Ah ! Cela me fait penser au titre d'un excellent livre-
- Pourquoi avez-vous tué Oryou ? Yuki était sur votre chemin, et elle était citadine, ce qui suffisait, à vos yeux.. Mais Oryou ? Elle ne vous gênait pas….
- Elle m'a grandement déçu.
- …C'était une artiste…
- Je ne te savais pas si attachée à elle. Tu aimais ses œuvres ?
- … Je ne sais pas, mais-
- Je vais te montrer ses chefs d'œuvre... ceux qu'elle ne te montrait pas. »
Makishima se lève aussitôt et disparaît dans l'ombre. Kaoru prend alors le temps de regarder autour d'elle. Elle ignore tout à fait où elle se trouve; elle est immobilisée sur un grabat, dans ce qui paraît être un de ces logements meublés désaffectés, à l'ère des appartements holographiques…
Comment sont-ils arrivés ici ?
Kaoru tente de se redresser, sans succès. Elle fronce les sourcils. Elle ne sent plus ses jambes, et tout son corps lui paraît engourdi…
Alors qu'elle tente à nouveau de se mouvoir, une morsure douloureuse au bras attire son attention.
Elle a une trace de garrot et une vilaine trace de piqûre au poignet.
C'est vrai, il y a eu les émeutes, la tour, puis Nao-
La voix de Makishima vibre soudain :
« - Tu as perdu beaucoup de sang… J'ignore ce que les médecins de Sybil comptaient faire de toi. »
Perdue, Kaoru retombe sur le dos, les yeux au plafond.
Alors, Makishima place un écran devant ses yeux. La jeune fille a du mal à se concentrer sur l'image haute définition.
Il lui faut plusieurs secondes pour réaliser.
Puis elle crie-
« - Marie ! »
Les yeux démesurément écarquillés, elle scrute les multiples détails de la photographie-
Les roses, des épines dans la chair livide, le soleil couchant ses lueurs pourpre dans les yeux-
Les yeux-
Des sanglots s'échappent de la bouche de Kaoru, qu'elle couvre pour ne pas vomir-
« - Marie… »
C'est une des premières jeunes filles à avoir disparu de l'académie- Elle a été découpée en morceaux.
Les jambes sont tordues de chaque côté d'un pilier où s'entrelacent les roses, qui se croisent sur un torse pâle, du bas duquel jaillissent les bras, mutilés par les épines.
Et, dans les mains croisées, attachées l'une à l'autre par des ronces noires, la tête décapitée de la jeune fille
Ses yeux-
Kaoru ne peut détacher son regard-
« - C'est l'œuvre d'Oryou. Une de ses premières à être exposées dans la ville… au milieu d'une fontaine holographique. Des centaines de personnes sont passées devant, sans voir. Tu en as fait partie, d'une certaine manière…
- C'est- c'est à cause de vous que- oh, que-
- C'est grâce à moi que Oryou a pu réaliser ses sculptures, oui. Je lui ai fourni le matériel nécessaire, avec l'aide de Choe Gu-Sung. Mais c'est elle l'artiste.
- Arrêtez de…
- Je te dis la vérité. J'ai repéré Oryou -et je l'ai délivrée de ce qui l'empêchait de se réaliser vraiment, voilà tout. Elle a tué elle-même ces jeunes filles, les a plongées dans la cire, puis les a découpées, a
- Arrêtez. »
Makishima ne se tait que pour mieux observer Kaoru. Elle analyse toujours la photographie, sans détourner les yeux malgré sa respiration irrégulière.
« - Je.. Je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez tué Oryou. Elle suivait votre volonté, non ? Elle.. Elle réalisait ses… »
Un soupir.
« - …Ces… œuvres.
- Les trouve-tu belles ?
- L'art n'est pas toujours beau.
- Tu ne réponds pas à ma question.
- C'est Marie torturée, comment voulez-vous que-
- Penses-tu que Marie aurait pu atteindre, un jour, ce stade de beauté ?
- Elle était belle, vivante-
- Elle n'était pas une œuvre d'art. Penses-tu vraiment que sa morne existence de femme au foyer, soumise à son mari et au système Sybil, vaut plus qu'une telle œuvre transcendant toute la futilité sévère de ces vies dictées ? »
Kaoru doit lutter contre les larmes, mais elle affirme :
« - Je pense que Marie était une œuvre d'art en elle-même. Pas besoin de dispositif spécial : juste un regard pur pour l'apprécier. Et c'est parce que vous êtes incapable d'avoir un tel regard que nos vies vous paraissent mornes, et que vous préférez vous griser de concepts abstraits et de grands mots comme la liberté.
- Car cette Marie était libre, selon toi ?
- Même un chien peut choisir quel maître suivre… »
Kaoru s'interrompt brusquement :
« - Ce n'est pas ce que je voulais dire… »
Puis, d'une voix lasse :
« - Pourquoi avez-vous tué Oryou ?
- À cause du même sentiment qui m'a fait te jeter.
- … Le désintérêt ?
- Ah ! Tu es si sévère avec toi-même. Si vous ne m'intéressiez plus, c'est que vous l'aviez fait un jour.
- Un jour maudit où votre lueur accroche le regard d'un homme, et il vous poursuit, draine votre âme jusqu'à ce qu'il se lasse et vous jette… Je vous retourne une question que vous me posiez, Makishima : pensez-vous vraiment avoir fait plus de bien que de mal à ces jeunes filles ?
- C'est grâce à moi qu'elles ont pu s'épanouir, révéler leurs véritables couleurs…
- Non. Ce sont les maladies qui se sont épanouies grâce à vous. La violence… était sûrement en Oryou avant qu'elle vous rencontre. Mais… vous avez soufflé sur les braises !
- Sinon, elles se seraient éteintes, et l'âme d'Oryou aurait été ensevelie dans les cendres.
- Non.. Non… Elles auraient permis à Oryou de… d'utiliser son regard d'artiste pour révéler la beauté de celles qui l'entouraient, à l'académie. Leur vraie beauté, pas un éclat factice et cireux et figé et… assassiné ! »
Puis, plissant les yeux, se détournant de sa propre colère, Kaoru souffle soudain à l'homme à ses côtés :
« - Vous devez être tellement seul. »
Makishima sourit, d'un visage si confiant et comme auréolé de puissance ambigüe, que Kaoru a l'impression de se tromper… elle qui croit ressentir la souffrance d'un être que les autres ignorent tant il brille, pour ne pas se brûler les yeux ou alors qui sont attirés comme un papillon par la flamme… comme elle.
Elle pensait avoir douté, s'être aventurée dans les bas-fonds du système... mais elle n'a sûrement jamais sombré comme l'a fait Makishima, ne reculant devant aucun Léviathan.
L'homme susurre, en penchant la tête :
« - Et toi ?
- Mais… je n'ai jamais été seule. »
Il réfléchit cette étonnante affirmation, avant de répliquer :
« - Je te croyais plus penchée vers le solipsisme…
- Oh ! »
Kaoru a un éclat de rire sec, qui se transforme en quinte de toux. Puis elle lance, reprenant son souffle entre les mots :
« - Je ne nie pas l'importance de la pensée… Mais je m'agace de ces grands mots et théories qui ne signifient rien. Je me suis abreuvée de langage… qui déforme notre vision du monde. Il nous étourdit, nous sépare des autres, nous fait sentir puissants alors que nous n'avons jamais été aussi faibles… Pire que l'alcool ! Alors ce que j'ai senti –avec mon corps mais aussi avec mon âme, vous pouvez rire- c'était vrai. C'était réel et c'était vrai. »
Elle répète :
« - C'était vrai. Je n'étais pas seule. Et je refuse de blesser les autres pour les atteindre. Il y a tant de meilleurs moyens. »
Les yeux de Makishima se plissent.
« - Alors… Tu accepterais la fusion ? L'harmonie des êtres, c'est ce à quoi tu aspires ? Tu as conscience que cela signifie la fin de l'individu au profit de la masse ? »
Elle s'agite.
« - Je n'aspire pas à la négation de l'individu.
- Mais tu vises une société meilleure. Illusion ! La société tire ses bénéfices de la négation de l'individualité de ses citoyens, quand ces derniers profiteraient au contraire de l'expression de leur conscience, de ce qui les caractérise… Ce qui fait d'eux des vraies personnes, et qui élève l'homme au-dessus de toutes les autres créatures.
- Et si toutes ces individualités étaient synergiques. Si l'expression de chaque individualité participait à… l'harmonie de l'ensemble.
- Il s'agirait d'accepter tous les extrêmes en même temps, ce qui les nuancerait, c'est cela ?
- L'harmonie… »
Kaoru s'agite à nouveau. Le regard de Makishima, comme le canon du pistolet sur sa tempe. Pourquoi s'est-il à nouveau intéressé à elle ? Quelque chose a dû modifier les règles du jeu…
Pour ne pas laisser le silence s'éterniser, elle marmonne :
« - L'harmonie, ce n'est pas un accord parfait continu. C'est… la science de l'enchaînement des accords. Même si plusieurs sont dissonants. »
Simple résurgence des cours de musique ?
Makishima demande soudain :
« - Qu'as-tu entendu de mon altercation avec la Directrice du Bureau ? »
Kaoru se fige.
« - Des coups… Y avait-il autre chose à entendre ? »
Ils se considèrent une seconde, en silence. Puis Makishima lâche :
« - Tu es libre. »
Il se lève aussitôt et fait mine de partir, mais Kaoru s'exclame :
« - Attendez ! »
Étonnamment, il s'arrête.
« - Tu as peur de ne pas savoir te relever ?
- Vous cherchez Kogami, n'est-ce pas ? »
Cette fois-ci, il se retourne et la regarde. Nouveau rictus :
« - Ne me dis pas que tu es jalouse… »
Kaoru rougit, malgré elle, puis se compose un visage malicieux et susurre, presque moqueuse malgré sa voix tremblante :
« - Et vous ? »
Le silence pèse sur la scène avant de laisser place aux mots, peu à peu, comme le rideau qui se lève :
« - Je l'avais, moi, ma tragédie… »
Faiblement, elle désigne ses jambes, avant de lâcher :
« - Je crois bien que Nao m'a tiré dessus, dans la Tour… »
Elle rit comme on sanglote :
« - C'était de bonne guerre, je venais de lui sauter dessus pour prendre sa place !... Alors, chacun enviera le rôle de l'autre dans cette mascarade, pas vrai ? Et l'on manipule les personnages secondaires, et l'on veut se venger, et l'on prend des grands airs… Ah ! Au fond, ce n'est qu'une façon élégante de se suicider. »
Elle serre les lèvres, mécontente de s'être laissée aller. Puis elle attend.
Va-t-il rire, se moquer d'elle ? Ou l'ignorer, simplement ?
Non, il cite, de sa voix splendide :
« - Enfin la vérité froide se révéla… »
Il lance les mots comme autant de bouées à la mer, d'étoiles dans un ciel d'encre -mais Kaoru se noie, il ne la regarde même pas se débattre et continue en s'éloignant définitivement :
« - …J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. - Eh quoi ! n'est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j'attendais encore. »
