Julie : très bonne analyse de la dynamique Gauvain-Mithian, tu es un chef ! Sinon, j'ai ENFIN été voir le Hobbit, j'ai adoré ! Mais je ne peux pas shipper slash sur le Hobbit, c'est mon livre d'enfance, je l'ai lu quand j'avais 7-8 ans ! J'ai un regard très môme dessus, c'est les héros de quand-j'étais-gamin-à-l'époque-où-je-ne-savais-même-pas-que-les-slash-existaient. Lol. Donc pour moi ils sont juste copains quoi.
Lena : très belle scène, "je suis le roi du monde" ;). Rooo, le final de Lost. J'ai kiffé Lost mais à un moment même moi j'ai eu du mal à comprendre ! En fait ils sont tous morts, l'avion est symbolique et l'Ile est une espèce de purgatoire. Ils réécrivent les scénarios avec les personnes qui leur ont été chères dans leur vraies vies jusqu'à ce qu'ils aient atteint une fin assez satisfaisante pour être prêts à monter au ciel tous ensemble (c'est shématique, hein, mais en gros c'est ça). Avec du whisky, le Camelot Special's ;). C'est une invention de Gauvain et Gauvain est Ecossais ;). Je me disais bien que Mithian la rebelle allait séduire quelques lectrices ;). N'est-ce pas, Valir ? Je vois que vous adhérez au côté barman-guitariste, je trouvais que ça lui allait tellement bien.
Ma : yess ! Léon, Perceval et Elyan sont encore à venir (pas encore pour tout de suite ceci dit). Je peux d'ores et déjà vous dire que vous reverrez Uther, aussi, et qu'il aura une discussion intéressante avec ses deux enfants.
Allié 1207 : non mais le jour où ça va finir par flasher entre Merlin et Arthur vous allez le sentir quoi XD. Je garde le meilleur pour la fin ;)
Sabrinabella : tu as bien vu, c'est ça le plan... tout le monde se retrouve d'un côté, pendant que Merlin et Arthur... merthurisent lol. En fait je suis obligé de faire comme ça pour laisser la relation entre Merlin et Arthur prendre la place qu'elle mérite, si je commence à les mettre en contact avec les autres maintenant, ça les distraira... laissons leur le temps de se retrouver, quoi XD
Tonksinette : moi aussi je vanne beaucoup et j'aime ça ;). Aaaah c'est comme ça que tu étudies le Moyen Age, toi ;). Hé bé on est pas rendus comme dirait l'aut' ;)
Edi : merci pour ce premier com ! En plus tu as un chat écrivain... J'adore les disserts, donc n'hésite pas ;). Et puis les encouragements, c'est toujours utile ! Demande à LoLOW si ça m'embête les pavés XD. Pour ce chapitre, c'est focus sur Morgane ;)... et je suis vraiment content que tu apprécies Gwen !
Legend : ah non, pas les deux ! XD. 1 sur 2, c'est déjà pas mal. Fier d'avoir remonté le moral de ma Legend vivante à coups de Gauvain... c'est déprimant à ce point-là, le lycée, ou c'est un vil stratagème ? (à propos, pour toi... c'est l'année du bac ?)
LolOW : je n'arrive pas à croire que tu aies fini Camlann. Tu l'as dévoré ! 2 pages word... o_o. Je vais te contre-reviewer en mp. Rejoins-nous par ici!
Merci aussi à Miharulaboulette pour ses coms dans le dragon rouge ;)
Dans ce chapitre vous allez retrouver Morgane... et deux nouveaux invités, dont un qui était attendu ;). J'espère que vous apprécierez le traitement que j'en ai fait. Petit avertissement pour le sujet évoqué (drogue dure) qui est assez hard quand même. Vous allez vous rendre compte que les magiciens souffrent dans un monde où la magie n'existe plus (pour l'instant). Le ton est un peu plus sombre, mais vous allez découvrir pas mal de choses au sujet de Morgane (de sa double vie, et de ce qu'elle sait). J'espère que vous aimerez.
Dans le prochain chapitre, après avoir longuement hésité... je pense vous ramener en Ecosse, pour suivre les aventures de Gwen, Mithian et Gauvain, avant de vous refaire un Merthur pour le chapitre 14 ;)... qui sera suivi, si vous êtes sages, de la première rencontre Merlin/Morgane.
CHAPITRE 12
Morgane enfila son long manteau noir, puis passa son bonnet, son cache-nez et ses gants, s'équipant méthodiquement contre le froid. Une longue nuit s'annonçait. Elle tenait une piste sérieuse, pour la première fois depuis des mois, et il lui faudrait plusieurs heures pour la vérifier. Mais elle était certaine que, si elle s'en donnait la peine, elle trouverait enfin ce qu'elle cherchait. Cette pensée suffisait à vaincre sa fatigue, et à lui donner du courage quand elle pensait au fait qu'elle ne fermerait probablement pas l'oeil avant l'heure où il lui faudrait partir au travail demain matin.
Elle prit la clé du coffre-fort qui était caché derrière la plus grande des tapisseries du salon, et l'ouvrit. Elle saisit l'arme de poing qui se trouvait à l'intérieur et vérifia ses cartouches, puis, elle fourra le revolver dans la poche de son manteau. Elle en aurait certainement besoin, là où elle allait. Les hommes qui hantaient les lieux qu'elle sillonnait la nuit n'étaient pas des enfants de choeur. Mais elle non plus. S'ils avaient su à quel point, même les plus dangereux d'entre eux auraient sans doute eu peur...
Elle se pencha pour ramasser son sac de sport, en se demandant si elle n'avait rien oublié.
Le nouveau sac de couchage isotherme qu'elle avait déniché chez Décathlon dans l'après-midi était à l'intérieur. Avec les bottes d'hiver, et les trois paires de chaussettes en laine. Elle avait hésité avant de prendre la parka d'alpiniste. Son salaire du mois n'y survivrait pas. Si elle l'achetait, elle allait devoir se refaire en acceptant de faire des livraisons de marijuana pour Brahim, et elle avait pris la résolution d'arrêter avec ce genre de trafics. Mais c'était l'hiver, et Morgane se faisait toujours du souci en hiver.. alors elle avait cédé à la tentation, et acheté la parka. Le reste des affaires qu'elle transportait incluait un sandwich, un thermos de café brûlant, et une liasse de billets qui représentait toutes ses économies, pour payer son informateur. Et en principe... elle devait avoir pensé à tout.
-Morgane ?
Elle leva la tête dans un sursaut.
Arthur se tenait sur le seuil de sa chambre, en pyjama, le visage chiffonné, les yeux brillants d'inquiétude. Elle se maudit en silence. Elle croyait pourtant avoir été silencieuse...
-Où est-ce que tu vas ? demanda son frère mal réveillé, d'une voix effrayée.
-Je sors, lui répondit-elle doucement. Retourne te coucher.
-Il est minuit passé, dit Arthur, bouleversé.
-Ne t'inquiète pas... Je ne serai pas longue, promit-elle.
Elle vit la peur s'inscrire sur son visage, et, bon sang, elle détestait qu'il ait peur pour elle.
Si elle avait pu, elle l'aurait si bien protégé qu'il aurait vécu dans une bulle, une bulle d'amour, de chaleur et de tendresse.
Son regard bleu se teinta de détresse.
-Morgane, tu ne vas pas...
-Non, promit-elle fermement. Non. J'en ai terminé avec ça. Crois-moi.
-Alors, tu n'es pas obligée de sortir, reprit Arthur, en faisant un pas vers elle. S'il te plaît... reste. Je ferai des pop corn, si tu veux.
Pourquoi fallait-il qu'il soit si adorable ?
-Arthur, dit Morgane, en secouant la tête. Non. Je dois y aller.
-Pourquoi ? dit Arthur, d'un air malheureux.
Il baissa la tête.
-Je déteste quand tu fais ça. J'ai toujours... tellement peur qu'il t'arrive quelque chose... Tu sais que le quartier est dangereux la nuit. Tu pourrais tomber sur des crackés, et quand les gens prennent du crack, ils deviennent incontrôlables, et...
-Arthur.
Elle marcha jusqu'à lui, et le prit dans ses bras.
Il eut un long frisson contre elle.
-N'aie pas peur pour moi, mon soleil, lui souffla-t-elle, tendrement. Il ne peut rien m'arriver. Je te le promets. Retourne te coucher. Nous nous verrons demain.
-Je t'aime, Morgane, murmura-t-il.
-Je sais, Arthur, répondit-elle.
-Ne fais rien de stupide, supplia-t-il.
-Tu as ma parole. Tout ira bien.
Il retourna vers son lit comme un somnambule, et rabattit la couette sur sa figure.
Elle attendit qu'il soit endormi, puis, elle se faufila par la porte pour sortir.
Arthur avait raison, le quartier était dangereux la nuit.
Mais Morgane n'avait pas peur. Elle connaissait bien les risques auxquels elle s'exposait, et, dans le pire des cas, elle savait qu'elle n'hésiterait pas à utiliser l'arme de poing qu'elle avait dans la poche de son manteau pour se défendre. C'était précisément pour ça qu'elle l'avait achetée, quelques années plus tôt...
Elle n'avait jamais eu besoin de s'en servir jusqu'à présent, et elle espérait que ça continuerait toujours de la même manière. Mais quels que soient les dangers, il y avait certaines choses dont elle devait s'occuper, parce que personne d'autre ne pouvait s'en charger à sa place.
Elle descendit rapidement les marches de l'immeuble.
Il y avait des dealers dans la cage d'escalier, en bas du bâtiment D, mais elle les connaissait tous.
-Salut, Morgane, dit leur chef, un beau garçon hâlé, aux cheveux coiffés en arrière et à la joue ornée d'une cicatrice, quand elle le dépassa d'un pas vif.
-Salut, Brahim, répondit-elle, avec un hochement de tête pour son ancien fournisseur.
-On dirait que tu as de nouveau la bougeotte, fit-il, avec un sourire.
-On pourrait dire ça, oui, acquiesça-t-elle.
Elle gagna la rue, et elle se dirigea vers le Squatt, pour y retrouver son informateur. C'était le repaire des héroïnomanes du quartier, qui se trouvait à plusieurs rues du bâtiment D, et elle marcha d'un bon pas dans la nuit glacée pour ne pas perdre de temps, croisant au passage quelques prostituées des pays de l'Est surveillées par leurs maques, les gars du gang des Nigérians qui étaient en train de manger des döners en fumant de l'herbe, et un ou deux crackés solitaires qui parlaient tout seuls.
Ils étaient tous habitués à ses allées et venues. Ils savaient qui elle était. : Morgane Pendragon, du bâtiment D, dealeuse occasionnelle pour Brahim Tarmek. Ils savaient aussi que personne n'était censé toucher à son frère, Arthur Dubois, le beau blond en uniforme qui était aussi le seul gars de tous les Lilas à ne tremper dans aucun buisness, parce qu'Arthur était sous la protection de Morgane, que Morgane était sous la protection de Brahim, et que Brahim, en tant que chef des Pakistanais, avait assez de gars à ses ordres pour aller tabasser à mort quiconque déciderait de marcher sur ses plates-bandes. Ca faisait partie des arrangements que Morgane avait mis en place quelques années plus tôt, parce qu'elle tenait à la tranquillité d'Arthur. Bien qu'il n'en sache rien, elle savait, qu'elle pouvait dormir sur ses deux oreilles parce que personne au quartier ne chercherait jamais à s'en prendre à lui. Elle n'aurait jamais pu vivre dans la peur perpétuelle qu'il se fasse agresser, ou qu'il lui arrive quelque chose...
Elle atteignit le Squatt après dix minutes de marche. C'était un immeuble désaffecté qui attendait la démolition. Les portes et les fenêtres étaient fracassées. Des feux étaient allumés dans des tonneaux devant l'entrée. Tous les drogués et tous les SDF des environs se rassemblaient là en hiver, pour lutter contre le froid.
Mais il y avait quelqu'un qu'elle ne trouverait pas à l'intérieur. Quelqu'un qui détestait trop les murs, et les toits, pour se réfugier dans quelque bâtiment que ce soit même quand il gelait à pierre fendre.
Elle jeta un coup d'oeil aux visages des toxicomanes qui se tenaient à moitié avachis sur les marches du Squatt, les yeux révulsés, afin de vérifier qu'elle ne reconnaissait pas l'un d'entre eux, mais ce soir, aucun visage ne lui évoquait de souvenirs troublants.
Alors, elle commença à faire le tour de l'immeuble... et bientôt, comme prévu, elle entendit une voix familière s'élever sous les étoiles.
-La magie est morte ! La magie est morte ! C'est moi qui l'ai tuée !
(oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooooooooooo ooooooooooooooooooooo)
Morgane arriva à temps pour voir le garçon qui criait à la lune se faire bousculer sans ménagements par un petit groupe de dealers agacés.
-Oh, le fou ! Dégage d'ici, tu nous casse les oreilles ! dit l'un des caïds, en levant la main dans sa direction pour le faire décamper.
Le garçon tituba sur ses jambes, sans paraître perturbé par la menace, et continua son chemin en soliloquant. Il portait des vêtements sales et troués, un bonnet en laine était enfoncé sur sa tête, et il avait la figure crasseuse. S'il n'avait pas eu l'air aussi misérable, et aussi toqué, il aurait ressemblé à un ange, avec ses yeux bleu clair et ses traits fins. Mais en cet instant, il semblait surtout... fou, comme les autres s'en étaient aperçus.
-J'ai survécu à la fin du monde, et je suis maudit pour l'éternité ! Mère, laisse-moi revenir dans ton ventre ! Ne me condamne pas à l'enfer sur terre ! Laisse-moi me transformer en étoile. Je te promets de briller pour toi !
Morgane soupira en s'approchant de lui.
-Bonjour, Mordred, dit-elle, avec douceur.
Le garçon la regarda avec des yeux bleus hallucinés, qui clignèrent en signe de reconnaissance.
-Est-ce que tu as faim ?
Il ne répondit pas, se contentant de la dévisager avec stupeur.
-Je t'ai apporté un sandwich, dit Morgane, en fouillant dans son sac pour lui tendre son présent.
Mordred regarda l'emballage en aluminium et réagit aussitôt en passant de la léthargie à l'agitation extrême.
-Je ne vais pas manger ça ! s'exclama-t-il. C'est un piège des extra-terrestres ! Ils vont venir m'emporter pour me torturer avec leurs machines de guerre ! Ils veulent connaître le secret de la destruction de la planète ! Si je leur dis, tout le monde va mourir à cause de moi !
Morgane pesta en elle-même de n'avoir pas pensé à sa réaction instinctive à l'aluminium et défit rapidement l'emballage pour le faire disparaître.
-Là. Tu vois ? dit-elle, d'un ton apaisant. C'est un sandwich humain, pas un sandwich martien. Je ne sais pas dans quel film tu as vu que les martiens mangeaient des sandwichs, de toutes façons... à part celui que tu te fais dans ta tête... mais... tiens... prends.
Elle lui attrapa la main et lui fourra le sandwich à l'intérieur. Si elle n'avait pas resserré ses doigts autour, il l'aurait sans doute laissé tomber par-terre.
Il se mit à danser nerveusement, déplaçant son poids d'un pied sur l'autre en continuant à l'étudier avec inquiétude.
-Est-ce que tu es un docteur ? dit-il avec méfiance. Je n'aime pas les docteurs. Ils sont tous méchants. Ils font semblants de vouloir être mes amis, et ensuite, ils me donnent des pilules qui font dormir. Je déteste les pilules. Je déteste dormir. Les docteurs travaillent pour les extra-terrestres. Est-ce que tu es un docteur ?
-Mais non, soupira Morgane, avec lassitude. Je ne suis pas un docteur. Tu pourrais faire un effort, Mordred, tu sais ? Tu me demandes ça à chaque fois... et je te réponds toujours la même chose.
Elle savait qu'elle ne pouvait pas lui en vouloir de reposer la question.
La plupart du temps, il ne se rappelait pas d'elle d'une fois sur l'autre. Du moins, pas consciemment... Mais elle savait qu'il y avait... quelque chose, entre eux, et qu'il devait la reconnaître malgré tout, parce qu'elle était la seule personne à qui il s'adressait directement. Quand les autres lui parlaient, leurs propos glissaient sur lui, sans qu'il les entende, sans qu'il y réponde, et il continuait à monologuer... comme s'il vivait seul dans sa bulle, très loin du monde réel. Quand elle s'adressait à lui, il l'écoutait toujours, même quand il ne lui répondait pas. Il le montrait en clignant des yeux, et elle savait que quelque part, elle arrivait encore à le toucher, à travers la maladie, à travers la confusion, à travers le vide intérieur qui le mettait au supplice.
C'était le seul résultat qu'elle ait jamais réussi à obtenir, même après avoir tout essayé.
Oh, bien sûr, au début, elle n'avait même pas eu envie d'essayer. Elle avait pensé : il n'a que ce qu'il mérite, et elle avait passé son chemin. Mais ensuite... à force de le croiser, elle avait changé d'avis, parce qu'il aurait vraiment fallu qu'elle soit sans cœur pour ne pas avoir pitié de lui. Il avait assez payé, il ne pouvait pas continuer à le faire éternellement. Mais elle n'avait pas pu lui offrir la paix qu'elle avait espéré lui apporter. Peut-être que personne ne le pouvait... puisque les méthodes traditionnelles, et modernes, avaient toutes échoué.
Morgane se souvenait bien de la manière dont le premier psychiatre qu'elle l'avait amené consulter, après l'avoir trouvé errant sans but dans le quartier, lui avait décrit son cas de schizophrénie aiguë. Sûr de son analyse, le brave homme avait claironné qu'avec les neuroleptiques, il se stabiliserait. Et il l'avait fait hospitaliser dans la foulée. Mais pour le le cas présent, les neuroleptiques n'avaient rien stabilisé du tout. Ils avaient juste plongé Mordred en plein épisode dépressif, et l'infirmière du service de psychiatrie l'avait découvert en train d'essayer de se taillader les veines avec un trombone. Il avait terminé en chambre d'isolement, avec la camisole de force.
Le voir ainsi, attaché, les larmes coulant sans fin le long de son visage malheureux, avait été le coup de grâce pour Morgane. Elle sentait le lien qu'ils avaient partagé exercer à l'intérieur d'elle un insupportable tiraillement, l'emplissant de culpabilité et de tristesse. Elle avait plus de raisons que n'importe qui d'autre de lui en vouloir, mais, au final, elle savait ce qu'elle lui avait fait (le don qui t'a été offert à ta naissance t'a été retiré pour toujours), elle savait à quel point cette condamnation était terrible, et elle ne supporterait pas qu'en plus de tout le reste, il finisse enfermé ainsi, à dépérir jusqu'à plonger dans un état végétatif.
Au diable les neuroleptiques, avait-elle pensé, et dès qu'il était sorti de la chambre d'isolement, elle l'avait aidé à s'échapper du service de psychiatrie. Il était revenu à la rue, et à ses délires. Elle le préférait fou, que désespéré. Il ne faisait de mal à personne en vagabondant sous la lune. Il y avait une sorte d'innocence enfantine dans sa folie.
-Tu as l'air d'être un docteur, insista Mordred. Tu parles comme eux. Toi aussi, tu fais semblant de vouloir être mon amie.
-Je ne fais pas semblant. Je suis ton amie. Est-ce que quelqu'un d'autre t'apporte des sandwichs ? lui répondit Morgane, en haussant un sourcil pour le mettre au défi de la contre-dire.
Il baissa les yeux sur le sandwich, avec l'air de ne pas savoir quoi en faire.
-Regarde-toi : je suis sûre que tu n'as encore rien avalé aujourd'hui, dit-elle, d'un ton désapprobateur. Et j'aimerais bien savoir... ce que tu fais encore à la rue.
Elle l'avait déposé au foyer du Samu social la semaine dernière. Elle le faisait toujours à l'époque de la mise en place du plan grand froid. Ils lui avaient donné une chambre, bien sûr. Mais croire que Mordred daignerait y rester était trop espérer. Il ne semblait tolérer l'existence que quand il était libre d'errer en criant sous les étoiles. La magie est morte ! C'est moi qui l'ai tuée ! Morgane aurait bien voulu pouvoir expliquer à ses psychiatres que Mordred n'était pas aussi fou qu'il en avait l'air... Mais alors, c'était elle qui aurait terminé en cellule capitonnée, et elle avait trop de choses à faire pour ça.
-Je n'aime pas le foyer, dit Mordred en fronçant le nez. La chambre est toute petite. L'éducateur veut que j'aille voir le docteur. Le docteur veut me donner des pilules. La porte est fermée à clé la nuit et je n'ai pas le droit de partir en balade.
-Il fait trop froid pour les balades. Est-ce que tu ne peux pas rester au chaud l'hiver et te contenter de te balader pendant l'été ? dit Morgane, découragée.
Mordred fronça le nez, comme si le concept lui était étranger.
-Mange ton sandwich, renonça Morgane. Il est au saucisson, comme tu aimes.
-Je ne veux pas retourner à l'hôpital, s'exclama Mordred.
-Je sais, dit Morgane, avec sympathie.
-Je ne suis pas fou, insista Mordred.
-Peut-être, mais les pompiers vont finir par te ramasser par-terre si tu te laisses mourir de faim, menaça-t-elle. Et ensuite, le docteur te mettra en chambre d'isolement, et tu ne pourras plus te balader nulle part, parce que tu seras attaché au lit. Sans compter que tu seras forcé d'avaler toutes les pilules qu'ils te donneront. Alors fais un effort...et mange, si tu ne veux pas que j'appelle les pompiers.
-Non, non, pas les pompiers !
Il mordit résolument dans son sandwich, et elle déballa les affaires qu'elle lui avait rapportées.
-Ton sac de couchage, dit-elle. Essaie de ne pas te le faire voler cette fois-ci.
C'était au moins le septième qu'elle lui achetait, en l'espace de quatre ans. Il était infernal. Il les oubliait, ou il se les faisait racketter. Comme les vestes. Et les chaussures. Une fois, elle l'avait retrouvé à errer pieds nus. Heureusement que c'était l'été... Elle s'était fait une raison depuis longtemps sur le fait qu'elle fournissait en équipement les trois quarts des SDF du quartier quand elle l'approvisionnait lui. Elle avait tenté de l'habituer à la tente Quetschua pour dormir, vu qu'il ne supportait pas de rester entre quatre murs. Mais elle avait vite renoncé à ça aussi, parce que, si ça l'amusait de l'envoyer voler dans les airs pour la regarder se déplier toute seule, il ne l'utilisait qu'une seule fois avant de la laisser où elle s'était posée, ne voyant probablement pas l'intérêt de se donner du mal pour la replier.
Morgane avait des obligations financières, bon sang. Elle ne pouvait pas dépenser toutes ses économies en tentes Quetschua à usage unique.
-Tends les bras, ordonna-t-elle.
Il s'exécuta et elle lui enfila la parka. Il se laissa faire, sans mot dire. Elle lui enroula l'écharpe autour du cou, et elle lui enfonça le second bonnet sur la tête.
Puis elle lui dit d'un ton machinal :
-Chaussures.
Il se mit en équilibre sur un pied, et elle lui retira ses chaussettes trouées avant de lui enfiler l'une sur l'autre les trois nouvelles qu'elle lui avait achetées. Elle lui mit sa botte. Il reposa le pied par-terre et souleva la deuxième jambe de lui-même pour qu'elle répète l'opération, de l'autre côté. Elle lui passa la bandoulière du sac de couchage sur l'épaule pendant qu'il avalait ce qui restait de son sandwich en tripotant son écharpe d'un air satisfait. De temps en temps, il lui adressait un regard souriant. Après un moment de plus à tirer sur son écharpe, il affirma d'un ton réjoui :
-C'est doux.
-C'est de la laine, dit Morgane, incapable de réprimer son sourire. Bien sûr que c'est doux. Tiens, je t'ai apporté du café.
Elle lui servit un gobelet dont il s'empara en hâte. Il poussa un cri quand il se brûla à vouloir boire trop vite, et renversa la moitié du gobelet sur sa parka. Elle leva les yeux au ciel. Soixante quinze livres sterling détruites en l'espace de cinq secondes, c'était si typiquement Mordred.
A une époque, elle avait pensé le ramener à la maison pour s'occuper de lui. Mais elle ne pouvait pas faire ça. Pas avec Arthur dans la même pièce, c'était impossible. Et puis, elle savait que même si elle avait essayé, il ne serait pas resté. Parfois, elle pensait qu'il se punissait lui-même. Souvent, elle se disait que ce n'était que justice. Et pourtant, elle trouvait que cette justice était bien dure.
Elle le regarda. Il avait terminé son café, et il avait oublié sa présence. Il se dirigea jusqu'au mur de l'immeuble, et commença à suivre du doigt les graffitis qui se trouvaient là, d'un air fasciné.
-Ce sont des runes, dit-il, en posant sa joue sur la pierre, et il se mit à rire comme un idiot.
Avant de recommencer à crier tristement :
-La magie est morte ! La magie est morte ! C'est moi qui l'ai tuée !
Morgane soupira. C'était tout ce qu'elle obtiendrait de lui ce soir. Il venait de se retrancher dans son monde...
Faisant demi-tour, elle repartit vers l'entrée du Squatt, où devait l'attendre son informateur.
(oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooo)
Une Mercedes noire était garée devant l'immeuble désaffecté.
Morgane se dirigea vers la voiture, et la vitre fumée s'ouvrit.
-Morgane Pendragon.
-Monsieur Kensington.
L'homme qui se tenait au volant était un rasta Jamaïcain avec de très longues locks et deux dents en or, qui portait un costume Armani impeccablement coupé. C'était aussi l'un des bras droits du principal fournisseur d'héroïne des quartiers de Londres, et, étant donné les responsabilités qui lui incombaient dans le buisness, il ne s'abaissait jamais à venir jusqu'au Squatt en personne pour se mêler aux consommateurs du quartier.
Pourtant, il était là, cette nuit, pour voir Morgane.
C'était la deuxième fois qu'ils se rencontraient, à trois semaines d'intervalle.
Elle avait mis longtemps avant de remonter aussi haut dans la pyramide du trafic, mais elle savait qu'elle n'avait pas le choix : elle ne pouvait pas fouiller elle-même les repères de tous les drogués de Londres pour trouver la personne qu'elle cherchait. Et passer par le sommet était le seul moyen pour lancer un avis de recherche efficace parmi les héroïnomanes de la ville.
-Montez, ordonna-t-il.
Et elle s'exécuta, prenant place sur le siège passager.
Il lui tendit le portrait exécuté au crayon qu'elle lui avait remis lors de leur première entrevue, un peu chiffonné.
-Cet homme-là, dit-il.
-Avez-vous pu le retrouver ? demanda-t-elle, le cœur battant.
-Ca a pris du temps, mais il a été reconnu par un de nos intermédiaires, il y a trois jours, dans la banlieue Sud de Londres.
-Dieu merci, souffla-t-elle, en fermant les yeux.
-Un ami à vous ?
-Un ami très cher, murmura-t-elle.
-Avez-vous apporté votre paiement ?
Elle hocha la tête et sortit de sa poche l'enveloppe qu'elle avait préparée avant de sortir de chez elle.
Daniel Kensington recompta rapidement, et la glissa dans la poche de sa veste, en affirmant :
-Le compte est bon. Je vais vous conduire jusqu'à lui.
Morgane resta silencieuse pendant qu'ils traversaient la cité endormie. La Mercedes roulait à toute allure, doublant les quelques véhicules qui roulaient sur la N25. Ils prirent la sortie Brigstone, et se retrouvèrent dans les quartiers mal famés de la banlieue Sud. Après quelques croisements, Daniel Kensington immobilisa son véhicule devant une maison abandonnée, dont la porte était clouée par des planches, et les fenêtres sans vitres, protégées par des morceaux de carton et de plastique.
-Vous le trouverez à l'intérieur, dit le trafiquant.
-Merci.
-Bonne chance.
Elle sortit de la Mercedes, qui démarra à vive allure, et passa le portail branlant. Puis elle monta les marches du perron, et se baissa pour passer les planches qui barraient l'entrée. L'intérieur de l'habitation sentait la moisissure et l'humidité. Le carrelage était brisé, de la terre et des plantes avaient envahi le vestibule.
Morgane avança avec précautions, sa main, serrée sur la crosse du revolver qui se trouvait dans sa poche, et elle pénétra à l'intérieur du salon où un canapé renversé par-terre recevait l'eau qui gouttait du plafond. Puis elle avisa un corps, recroquevillé sur le sol, près de la fenêtre. Son cœur bondit dans sa poitrine, et, toute réserve oubliée, elle se précipita jusqu'à la silhouette immobile. Elle s'agenouilla à côté du jeune homme, vérifiant qu'il respirait, puis, avisa la seringue qui se trouvait à côté de lui, et détacha le garrot qui comprimait son bras grêlé de piqûres. Délicatement, elle le retourna, pour voir son visage. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux quand elle distingua ses traits.
C'était lui. Ses yeux étaient à demi révulsés, il respirait péniblement, mais c'était lui, et elle n'était pas arrivée trop tard. Il était en vie. Elle l'avait trouvé.
-Wildor, souffla-t-elle, d'une voix qui vibrait d'émotion, en lui relevant la tête.
Il gémit, et son regard papillonna.
Elle toucha ses joues, et inclina son front contre le sien.
-Wildor, regarde-moi.
Son regard se fixa sur elle. Elle lui sourit, avec tendresse.
-C'est moi, Wildor. C'est moi. Tu n'es plus seul. Je suis là. Je te tiens.
Ses pupilles se dilatèrent, et il se mit à trembler. Il tremblait si fort que cela ressemblait presque à des convulsions. Elle le tint serré contre elle, sans détacher son regard du sien. Elle savait ce qui était en train de se passer et, pour l'avoir vécu elle-même, elle connaissait la violence de l'expérience. Wildor avait été son fils spirituel dans leur précédente vie, le plus talentueux, le plus fidèle, le plus loyal de ses disciples, ce qui rendait la connexion à ses souvenirs encore plus brutale. Les flash qu'il visionnait maintenant lui faisaient revivre sa précédente existence en accéléré, le reliant à une part de lui-même qu'il avait profondément enfouie, lui faisant revivre des traumatismes qu'il aurait sans doute préféré oublier...
Les larmes roulèrent sur les joues du jeune homme. Ses mains se tendirent, et il s'accrocha à Morgane, désespérément, tanguant de droite à gauche. Puis, il se mit à sangloter dans ses bras. Il sanglotait si fort qu'il semblait être sur le point de se briser. Elle le tint, sans faiblir, jusqu'à ce qu'il s'apaise, jusqu'à ce que le moment soit passé... comme elle en avait tenu tant d'autres, avant lui, dans ses bras. Quand il finit par s'apaiser, il frissonna, puis, il leva sur elle un regard lucide et plein d'espoir, et il dit :
-Ma Dame. Ma Dame. Est-ce que c'est vous ? Est-ce que c'est vraiment vous ?
-Oui, Wildor, répondit-elle, avec un sourire. C'est vraiment moi. Viens. Allons-nous en d'ici.
(oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooooooooooo ooooooooooooooooooooo)
Quand le taxi vint les chercher, Wildor réussit à tituber jusqu'à la voiture, et il s'assit en frissonnant, un bras serré autour de son corps comme pour s'empêcher de tomber en morceaux.
Morgane donna l'adresse de leur destination au chauffeur, puis, elle saisit la main de Wildor entre ses doigts gantés pour lui faire savoir qu'elle ne le lâcherait pas, et ils restèrent assis côte à côte, en silence, pendant un long moment, à regarder la route qui défilait par la fenêtre. Le jeune homme était encore en état de choc. Plus de dix minutes s'écoulèrent avant qu'il ne se mette à parler.
-Je vous demande pardon. Je n'ai pas réussi... Je n'ai pas réussi à les protéger...
-Wildor, souffla Morgane, pour l'interrompre avant qu'il n'en dise davantage.
Elle savait qu'il parlait du massacre de l'Ile. Et elle savait aussi que ce n'était pas le moment pour ce faire. Elle secoua la tête, et lui adressa un regard plein d'émotion.
-Non. S'il te plaît. Nous aurons du temps pour ça... plus tard.
-C'était mon rôle, dit-il, en soutenant son regard, les yeux brillants de larmes, les mâchoires serrées. En votre absence, j'étais le gardien du Sanctuaire, et je devais les protéger. J'ai échoué, ma Dame... J'en suis tellement désolé.
-Ne te blâme pas pour ça, je t'en prie, dit-elle, en lui serrant l'avant-bras. Tu n'es pas responsable pour ce qui s'est passé sur l'Ile. Ta magie ne pouvait pas lutter contre celle de Mordred. Moi même, je ne pouvais rien contre lui. Il était devenu beaucoup trop puissant. Emrys était le seul à pouvoir l'arrêter...
Wildor eut un long frisson.
-Aithusa..., dit-il, d'une voix tremblante.
-Aithusa savait, dit simplement Morgane. Je ne veux plus que tu penses à tout ça maintenant. C'est le passé, Wildor. Il nous faut regarder vers l'avant, et non en arrière, si nous ne voulons pas devenir fous.
-Avant de vous voir... , souffla-t-il, alors que d'autres larmes se répandaient sur son visage. Avant de vous voir... je ne me souvenais de rien. Je savais juste... que quelque chose me manquait, et que ce manque... m'était insupportable.
-C'est l'absence de la magie, que nous ressentons tous de cette manière, murmura-t-elle.
-Je m'en veux tellement... regardez ce que je suis devenu... je suis un drogué, dit-il, écoeuré.
Elle toucha son visage, avec tendresse, et elle se souvint combien il avait été fort autrefois. Il l'avait veillée quand ses cauchemars troublaient son sommeil, il s'était tenu à ses côtés pour défendre l'Ancien Culte à l'heure la plus sombre. Il avait donné sa vie pour défendre celle d'Aithusa. Elle n'aurait pas dû être étonnée de le retrouver en vie. Même si elle avait craint... ces derniers mois, de ne jamais arriver à mettre la main sur lui. C'était à cause du sentiment d'urgence qu'elle avait commencé à éprouver, qu'elle avait sollicité Daniel Kensington pour l'aider à le retracer. Elle savait qu'elle n'avait plus le temps d'hésiter, si elle voulait le revoir.
-Tu es loin d'être le seul magicien à avoir trouvé refuge dans ce genre d'addiction, lui dit-elle tristement. Dis-toi... que c'est grâce à ça, que j'ai pu te retrouver.
-Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-il, confus.
Elle lui fit un sourire énigmatique.
-Que tu es loin d'être le premier que j'aie retrouvé.
-Est-ce que... les autres..., dit Wildor, avec espoir.
-Pas tous, dit-elle, en secouant la tête. Pour beaucoup... hélas. Je suis arrivée trop tard. L'héroïne ne pardonne pas. La mortalité par overdose est très fréquente parmi les nôtres. Mais pour ceux que j'ai réussi à retrouver à temps... les choses vont un peu mieux, maintenant. Nous attendons.
-Nous attendons, répéta Wildor.
Morgane hocha la tête.
-Nous attendons qu'Emrys vienne nous sauver.
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La voiture s'immobilisa, quartier des Lilas, bâtiment J. Morgane paya le chauffeur, et ouvrit la porte.
-Nous sommes arrivés. Tu viens ? dit-elle à Wildor.
Il acquiesça, et la suivit alors qu'elle se dirigeait vers l'entrée d'un vieil immeuble. Elle emprunta les escaliers, le soutenant dans l'ascension des marches qu'il avait un peu de mal à négocier. Les flash avaient supprimé quelques uns des effets de l'héroïne... mais pas tous. Maintenant, Wildor se sentait surtout sale... et épuisé. Ils s'arrêtèrent au deuxième étage. Morgane prit une clé dans sa poche et ouvrit la deuxième porte à droite dans le couloir. Wildor pénétra à l'intérieur de l'appartement spacieux où elle l'avait introduit, et fit quelques pas dans le salon, stupéfait.
-C'est un F5, dit Morgane, en posant les clés sur la table. Il y a deux toilettes, et deux douches, quatre chambres.
Wildor plissa les yeux en voyant les matelas dans le couloir.
-L'organisation est un peu..., disons, complexe étant donné qu'il y a vingt-cinq occupants à l'intérieur de l'appartement à l'heure actuelle, mais nous avons sept travailleurs de nuit, ce qui permet d'utiliser les lits en alternance. Evidemment... par rapport au Sanctuaire, c'est un peu basique. Mais je n'ai pas pu trouver mieux. Cette époque a certaines contraintes...
Il la dévisagea avec étonnement.
-Les loyers sont chers, précisa-t-elle. Les salaires sont bas. Et, manifestement. On ne peut pas élever des poules pour nourrir les gens.
Il rit, malgré lui, et les lèvres de Morgane se retroussèrent dans un sourire.
-La règle est que les anciens déménagent dès qu'ils ont pu trouver un travail stable pour laisser la place au nouveaux arrivants, mais il nous faut tout de même un quota de salariés ici pour subvenir aux besoins des autres. Et il est rare que ceux qui viennent tout juste d'être retrouvés aient un emploi. La plupart sont... comme toi.
-Morgane... qui avez-vous retrouvé ? demanda-t-il, le cœur battant.
-Est-ce que... tu veux leurs noms ?
Il hocha la tête. Ils s'assirent tous les deux sur le canapé, dans la pénombre, et elle commença sa liste. A chaque nom qu'elle donnait, il sentait son cœur s'éclairer un peu plus. Elma. Adèle. Marika. Jaïr. Dorian. Grèse. Blanche. Séléné. Thomas... Il allait les revoir. Revoir les visages de ses frères, et de ses sœurs dans la magie. Entendre leurs rires à nouveau. Il pourrait vivre auprès d'eux, il pourrait les sentir, les toucher. Le bonheur qu'il éprouvait était si intense... si profond. C'était comme de retrouver un trésor perdu. C'était comme une renaissance. Avant que Morgane ait terminé de lui énoncer les noms de tous ceux qu'elle avait sauvés, il pleurait. Mais de joie, cette fois-ci... Toutes ces années, passées à errer, en proie à une souffrance sur laquelle il était incapable de mettre un nom, trouvaient leur justification dans ce moment.
Grâce à elle.
Elle était très différente de la grande prêtresse qu'elle avait été autrefois. Plus pâle, plus maigre, plus échevelée et bien plus épuisée. Mais l'expression de son regard était la même. Teintée de cet amour farouche qu'elle avait toujours eu pour eux, ses enfants. C'était la même femme qui l'avait sauvé des flammes du bûcher, dans son autre vie, celle qu'il aurait suivie jusqu'au bout du monde, parce qu'il avait foi en elle, celle qui lui avait offert une éducation, un foyer, une famille. Qu'importait que, dans cette vie-là, ils aient le même âge. Morgane était sa mère spirituelle. Il n'avait pas seulement l'impression de s'être retrouvé lui-même... il avait l'impression d'avoir retrouvé sa famille.
-J'ai eu tellement peur, Wildor, confessa-t-elle enfin, après un long moment. J'ai eu tellement peur de t'avoir perdu.
Il lui saisit les mains, et les serra dans les siennes.
-Il y en a tant, pour qui je n'ai rien pu faire.
Elle secoua la tête, retenant ses larmes.
-J'ai passé des années à te chercher, murmura-t-elle.
-Je suis là, maintenant, ma Dame, dit-il, avec ferveur.
Elle acquiesça, son regard rivé au sien.
-Est-ce que les autres peuvent... est-ce que vous... est-ce que la magie...
-Non, dit-elle, fermement. Aucun d'entre nous ne le peut.
-Ca fait mal, souffla Wildor, en portant une main à son coeur. De ne plus sentir la Source. C'est à cause de ça que... l'héroïne...
-Nous en sommes tous passés par là, l'interrompit-elle. Mais il ne faut pas perdre espoir. Les choses ne seront pas toujours comme aujourd'hui. La magie... n'est pas morte, Wildor. Elle est juste... endormie. Elle vit, même si nous ne pouvons plus la toucher, même si nous ne pouvons plus la sentir. Et quand Emrys reviendra, il la fera revivre. Alors, nos tourments s'achèveront, enfin...
Wildor lui pressa les mains, les yeux pleins de larmes.
Elle cligna des yeux, et se retourna vers lui..
-Wildor... ?
-Oui ?
-J'ai besoin que tu te souviennes d'une chose pour moi. D'une chose que toi seul peux te rappeler. Parce que cette tâche... c'était à toi qu'Aithusa l'avait confiée.
-Oui, murmura-t-il.
-Les œufs, dit Morgane, le souffle court. Où les as-tu cachés ?
Les pupilles de Wildor se dilatèrent, et il fut plongé dans l'effroi, l'espace d'un instant. Il revoyait le moment du sortilège... sur l'île des Bénis... juste avant l'arrivée de Mordred. Mais ce moment était brouillé, dans son esprit, par la confusion et par la peur. Et la réponse à cette question... il ne pouvait pas la lui donner, parce que...
-Je ne sais pas, dit-il en frissonnant.
-Wildor. Ce n'est rien, lui dit-elle, d'un ton rassurant. Tu as du temps devant toi. Tu n'es pas obligé de me répondre maintenant. Va prendre une douche... allonge-toi, et dors. Je reviendrai te voir demain, et nous reparlerons de tout ça.
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Il était cinq heures trente quand Morgane rejoignit enfin le bâtiment D. Elle ne repassait à la maison que pour déposer son arme au coffre avant de partir au travail. Et elle était troublée. Malgré la victoire de cette nuit, malgré la joie d'avoir enfin réussi à retrouver Wildor, elle ignorait toujours où étaient les œufs d'Aithusa. Et elle ignorait aussi pourquoi Merlin n'était pas encore venu la voir. Elle savait que ce n'était pas à elle de décider du moment de leur rencontre. Il était le maître. Il était la magie. Toutes les autres retrouvailles, elle avait pu les rechercher, les provoquer. Mais pas celle-là. Elle devait attendre. Attendre qu'il soit prêt, attendre qu'il vienne à elle, attendre qu'il lui pardonne. Pour l'avoir enfermé dans l'Antre de Cristal, pour l'avoir sauvé et pour avoir laissé Arthur mourir. Il lui semblait parfois qu'elle endurait cette attente, depuis si longtemps. Mais peut-être méritait-elle cette longue agonie, cette expérience du vide qu'elle faisait chaque jour de sa vie.
-Hé, Morgane, dit Brahim, en l'arrêtant, dans la cage d'escalier. Tu as l'air d'avoir eu une sale nuit.
Elle le regarda avec lassitude, puis, elle hocha la tête.
Il fit apparaître entre ses doigts un sachet de poudre blanche, et lui adressa un sourire.
-Ca fait longtemps, pas vrai ? lui dit-il, du ton de la séduction. Mais je n'arrive pas à croire que tu aies arrêté... de chasser le dragon complètement...
Elle regarda la poudre, avec horreur, avec envie. L'héroïne. La drogue des magiciens sans pouvoirs. Le baume qui permettait d'oublier ce qui avait été perdu, et de fuir... dans un autre monde, apaisant la torture qu'infligeait l'absence de pouvoirs, même si ce n'était que pour quelques heures, même si ce n'était que pour un monde d'illusions.
La tentation était terrible. Morgane désirait tellement... rien qu'une fois encore... s'évader, s'envoler, oublier le manque de la Source... plonger dans la luminosité éclatante qui s'emparait d'elle quand la substance toxique coulait dans ses veines, comme une pâle imitation de la manière dont la magie l'aurait fait.
Non, pensa-t-elle, fermement. J'ai promis. J'ai promis à Arthur de ne pas recommencer.
Arthur, son frère, son soleil, l'amour qui comblait le vide qu'avait laissé la magie quand elle avait disparu.
Je t'aime, Morgane, l'entendait-elle encore murmurer.
Elle ferma les yeux. Arthur comptait sur elle. Ses je t'aime étaient censés lui rappeler, qu'il avait besoin d'elle, et qu'elle ne devait pas succomber à la tentation. Elle savait que sa plus grande peur était de la retrouver morte, à côté d'une seringue vide. Elle s'était toujours efforcée de le protéger de cette vision affreuse, celle d'une sœur droguée. Mais il l'avait retrouvée en piteux état. Une ou deux fois, de par le passé. Jamais au point de devoir appeler l'ambulance... mais tout de même. Quand elle ne s'était pas montrée assez prudente. Quand elle avait craqué... Pas dans les débuts, non... parce qu'elle avait été à la place d'Arthur, et qu'elle voulait lui épargner ce qu'elle avait enduré avec Morgause, quand elle était plus jeune. Mais ces dernières années... l'attente était devenue plus difficile, et il lui était arrivé de plonger. Comme tous les autres. Elle n'était ni meilleure, ni pire qu'eux tous. Elle avait juste eu la chance de se souvenir plus vite, et de pouvoir s'accrocher à l'espoir qu'ils seraient sauvés d'autant plus fort.
Maintenant, les images dansaient dans sa tête.
Elle se souvenait de Morgause, avec un garrot autour du bras, assise dans la cuisine, sa seringue à la main. Elle se souvenait de la manière dont elle la suppliait de ne pas se piquer, parce que ça ne résolvait rien. Je t'aime, Morgause. Elle revoyait les yeux noirs, implorants de sa sœur qui lui soufflait : pardonne-moi, avant d'enfoncer l'aiguille dans sa chair, parce qu'elle souffrait trop. Combien d'entre eux avaient succombé à la même tentation ? Combien, comme Morgause, avaient fini sur un lit d'hôpital, alors que tombait le verdict : overdose.
Morgane savait qu'elle en avait perdu beaucoup. Beaucoup trop. Elle le savait parce que, certains jours, malgré toute sa foi, elle était tentée de renoncer, et de se perdre elle-même... C'était dur. Plus dur qu'elle ne l'aurait jamais pensé, de vivre sans magie. Cela devenait de plus en plus dur, au fil des années qui passaient.
Mais Merlin est là, maintenant..., pensa-t-elle. Et Wildor...
Comme elle avait eu peur de ne jamais réussir à retrouver Wildor. Parce qu'il était le seul à savoir où étaient les dragons. Les véritables dragons. Les seuls que Morgane aurait dû chasser. Il ne lui restait plus qu'à espérer qu'il se souviendrait.
Il récupèrera ses souvenirs, et nous retrouverons les œufs d'Aithusa.
Aithusa...
Morgane ressentit un éclair de souffrance, et regarda la poudre blanche, avec envie.
Je n'en ai plus besoin. Je n'en ai plus besoin, se répéta-t-elle.
-Je t'offre cette dose, lui dit Brahim, avec gentillesse. En souvenir du bon vieux temps.
-Merci, répondit-elle, comme dans un rêve.
Et, que la Source lui pardonne... elle prit ce maudit sachet. A cause des images qui dansaient, dans sa tête. Parce que certains jours, la douleur était juste trop forte, et qu'aujourd'hui était un jour comme ceux-là. Un de ceux où le mot « overdose » flottait dans son esprit. Un de ceux où elle se souvenait du bruit qu'avait fait la fermeture éclair quand elle avait été appelée en urgence pour reconnaître le corps de sa sœur à la morgue. Un de ceux où elle avait assez peur de retrouver Mordred mort de froid pendant la nuit pour se demander si elle ne devait pas alerter les urgences psychiatriques même en sachant à quel point il détestait les docteurs. Un de ceux où trouver un autre de ses disciples magiciens-nés dans un squatt avec de l'héroïne plein les veines lui rappelait qu'un magicien n'était rien sans magie, et que cela valait aussi pour elle.
Viens chasser le dragon, lui murmurait la poudre tentatrice.
Elle était blanche... si blanche... blanche comme les écailles d'Aithusa, qu'elle avait retrouvée morte, le cœur arraché à sa poitrine dans le Sanctuaire, Aithusa qu'elle avait perdue, Aithusa à qui elle avait juré d'être fidèle, Aithusa pour qui elle avait promis : je ne connaîtrai pas de repos avant que la magie soit sauvée.
