- Dana ?
Ricky vient de débouler dans la salle et me regarde avec de grands yeux interrogateurs.
- Tu… Euh, je crois que ce ne sera pas nécessaire… ahem… d'aller plus loin.
Dieu merci ! Il y en a quand même un pour garder la tête froide !
- Nous sommes en réunion ! Sortez d'ici immédiatement ! gueule Freeh.
- Vous n'avez pas répondu à sa question, lui rétorque Ricky en ignorant superbement sa remarque. Auriez-vous l'intention de laisser l'un de vos agents se dévêtir pour devoir se défendre d'une calomnie ?
- Non ! Le directeur vire pivoine. Agent Scully, rhabillez-vous !
Je bénis mon amoureux d'enfance et referme mon chemisier.
- Et vous, poursuit-il à l'attention de Ricky, fichez le camp !
- Non, répond tranquillement Richard en me souriant et à cet instant, je sais qu'il a réussi l'infaisable. Non, en fait, j'ai bien l'intention de m'incruster et je ne repartirai qu'après vous avoir fait entendre… ceci !
Il s'approche de Skinner et lui fait signe qu'il aimerait accéder au portable. Notre supérieur se tourne vers moi, désemparé. D'un hochement de tête, je le rassure : il peut faire confiance à ce prince balafré, c'est un allié et quel allié ! Ricky sort une clé USB de sa poche, l'introduit dans le port et dans un silence solennel, lance un fichier audio.

Lorsque les voix s'élèvent résonnant dans toute la pièce, tout le monde oublie instantanément l'intrusion. Ils ont reconnu Clayton et Stiletti et tendent l'oreille comme jamais.

Voilà. Je regarde Mulder. Je le vois serrer les dents en découvrant l'échange entre les deux connards. Kim affiche un air dégoutté. Skinner a les épaules rentrées : il se pince le nez et je vois ses poings petit à petit former une boule de colère prête à frapper. Et Richard me regarde, avec un sourire serein, comme s'il voulait me dire : « N'écoute pas ça. Ce sont des conneries. On sait ce que tu vaux.». Ça me touche. Je lui renvoie son sourire.
La bande défile. Accablante.
Et lorsqu'enfin, elle se clôt sur un classieux et définitif «On va la baiser cette salope! », je sais, comme chacun ici autour de cette table, que les jeux sont faits et que les sanctions vont faire mal.
Stiletti fuit mon regard, celui de tout le monde en fait. Il s'est tassé dans son fauteuil. Mais Clayton me toise avec mépris - c'est tout ce qui lui reste et il le sait déjà certainement -. Il esquisse un rictus satisfait comme pour me signifier qu'il reste convaincu de ce qu'il vient de prononcer dans l'enregistrement. Soit. Je ne détourne pas les yeux. Sur ces lèvres, il articule à nouveau l'injure.
Grand bien lui fasse.
Il y a encore une dernière chose que je dois dire :
- Il y a un peu plus d'un an, ces deux hommes ont usé des mêmes procédés pour nuire à un policier du district : Gary O'Connor…
Ricky me regarde, surpris.
- A ceci près qu'après avoir fait rire grassement, ces faux ont tellement rongé l'agent O'Connor que celui-ci s'est… suicidé…
Freeh se lève. Le visage fermé, il crache :
- Inutile d'en rajouter. Les sanctions seront exemplaires.
Vu la haine qui habite ses yeux, je ne doute pas qu'elles le seront. Même si je mets ma main au feu qu'elles le seront bien plus parce que les deux coupables l'ont mis lui dans une posture humiliante et que c'est ça qu'ils vont payer. En toute objectivité !
Richard m'adresse un signe de tête en remerciement. Pour n'avoir pas oublié Gary.
Je crois que cette affaire est bien finie. Les gens commencent à se lever.

- Stop ! rugit Skinner.
Ils se figent ! Tous ! Et moi avec !
- Ils ont oublié quelque chose on dirait, commente Mulder qui semble enfin se réveiller avec un clin d'œil vers notre supérieur.
- Je ne vous le fais pas dire ! tonne notre chef. Alors vous convoquez une femme arbitrairement, vous l'humiliez, vous l'agressez verbalement et maintenant vous allez tous partir comme si de rien n'était ? !
Je rêve ! Il est littéralement en train d'exploser !
Mon compagnon enchaîne et suggère posément avec un sourire calme mais un brin menaçant tout de même.
- Je suis d'accord… Je pense que… des excuses seraient appropriées !
Freeh le mesure de la tête aux pieds en pinçant les lèvres. Mon petit doigt me dit, en fait, que les excuses, selon l'expression consacrée, ça lui écorcherait probablement la gueule !

Je sais qu'ils ont raison et que ce serait la moindre des choses que de me présenter des excuses. Mais je ne connais aussi que trop bien cette loi non écrite qui pose que tout homme qui se sent un jour humilié à cause de vous devient dans la seconde votre ennemi le plus dangereux.
Et à vrai dire, je trouve que j'ai suffisamment d'ennemis comme ça.
A quoi me serviraient des excuses à corps défendant si ce n'est à asseoir devant tous un pouvoir dont je n'ai nul besoin ?
Un pouvoir dont je n'ai que faire parce que je n'appartiens définitivement pas à cette grande caste des crétins qui jouent à celui qui a la plus grosse quand ce n'est pas celui qui pisse le plus loin.
Je pose une main sur l'avant-bras de mon partenaire.
- Ça ira, Mulder. Puis je me tourne vers le directeur. Je souhaite juste un communiqué officiel qui reconnaîtra explicitement la manipulation d'image et les manœuvres de messieurs Clayton et Stiletti pour entacher ma réputation. Et je veux que soit clairement précisé que preuve a été faite de la totale vacuité des accusations formulées à mon encontre.
Freeh saute sur l'occasion de ne pas perdre la face.
- Mademoiselle Pilgrim produira un court (il insiste sur ce mot en fixant Kim sévèrement) procès-verbal de cette commission disciplinaire et vous passerez la signer dans mon bureau dès qu'elle sera prête.
- Très bien.

Fin du spectacle donc…

- Hum… Excusez-moi…
C'est un type que je n'avais pas remarqué jusque là. Il est adossé au mur, coincé parmi d'autres subalternes. En fait, sa tête me rappelle vaguement quelque chose…

Porter ! L'enfoiré !
Il est venu se rincer l'œil ! Ça ne lui suffisait pas les blagues à deux balles sur « maîtresse Scully » !
Je ricane.
Au moins, il en aura eu pour son argent !
- Quoi encore ? ! Qui êtes-vous ? éructe Freeh qui a épuisé toutes ses réserves d'amabilités depuis… depuis toujours en fait !
- Agent Porter, monsieur le directeur ! Du service de protection des témoins.
Ouais ! Avec des protecteurs comme ça, les poules seront bien gardées, tiens ! Il continue.
- … Elle dit qu'elle a démontré la manipulation d'images mais… et la vidéo ?

La vidéo ? ! C'est nouveau ça !
Je jette un œil vers Dana. Manifestement, elle ne comprend pas plus que moi.
Porter s'avance vers l'ordinateur à son tour profitant de la stupeur générale. Il se glisse devant Skinner trop abasourdi pour réagir et insère à son tour une clé USB dans le matériel.

- Là, j'ai une pensée tout à fait déplacée pour ce port qui aura été enfilé trois fois en moins d'une heure et je me fais la remarque que si un jour il existe du porno spécial hardware, ce port-là a toutes ses chances pour devenir une star ! … Oui, je sais. Je suis lamentablement en manque… Vous pouvez tirer ! Coupable ! ! ! -

Sur le grand écran, on voit apparaître des dossiers jaunes aux noms aussi adéquats que « fesses en chaleur » ou « Cul XXX ». Porter semble réaliser que tout son bureau numérique est exposé et s'empresse en rougissant de cliquer sur un « XXX-Files » qui me semble de très mauvais augure…
Une image de vidéo-surveillance s'affiche. C'est pris d'un coin d'une pièce, en hauteur. Les lieux me sont furieusement familiers mais je n'arrive pas à les remettre instantanément.
Scully a été plus prompte que moi à en juger par le martyr qu'inflige sa main à mon bras. Elle est en train de broyer mes os ! Je me tourne vers elle et, à ses yeux atterrés, mon malaise monte d'un cran. Je reviens vers la vidéo.
- C'est dans le bureau du directeur adjoint Skinner, prévient Porter avec un gloussement.

Bordel de merde !
Ça y est ! Je remets bien là !

Sur la vidéo, je me vois m'asseoir sur le large fauteuil de Skinner. Scully est de dos.
Certes l'image n'est pas parfaite mais nous sommes reconnaissables à l'allure à défaut que l'on puisse réellement distinguer nos traits précis.
Mon double maléfique – celui qui est désespérément inconscient des convenances – vient de ceinturer la rouquine, la ramène sur ses genoux, lui roule un putain de patin – il est bon le gars ! - et entame des caresses fâcheusement suggestives.
Je suis forcé d'affronter la réalité : je suis en train de mater, avec une cinquantaine d'autres gaillards, la vidéo-surveillance secrète du bureau de Skinner ! Et plus exactement, l'enregistrement de l'heure qui a suivie cette foutue réunion d'où tout est parti. Le jour où… nous avons dû payer sur nos propres deniers du mobilier tout neuf à notre supérieur bien aimé pour cause de toucher de fesses !

On est morts ! ! !

Soudain, sans prévenir, Skinner attrape le portable, arrache la clé et projette l'outil par terre le visage déformé par la colère.
- Agent Porter, voulez-vous que MOI, je vous colle à VOUS une commission disciplinaire pour échange de fichiers pornographiques sur votre lieu de travail !
- Mais monsieur, elle prétend que -…
- Fermez-la Porter ! Etes-vous si stupide pour vous imaginer que je permettrais à deux de mes agents de s'envoyer en l'air dans MON bureau ? ! ! ! C'est encore un faux et, à ce titre, je vous signale que vous êtes donc un receleur en plus d'être inconséquent et dépravé ! Si je revois ne serait-ce qu'une fois ce film circuler sur le réseau, j'entame des poursuites contre vous pour trahison à la nation !
- Quoi ? ! ! ! !
- Chercher à discréditer ainsi le bureau, c'est clairement un procédé de terroristes !
Skinner dit des idioties, mais il a l'avantage et je n'ai pas le cœur de tenter de le contenir. Je surprends un regard de Kim vers notre chef et je sursaute : elle le déshabille littéralement des yeux et d'ailleurs, notre ami Walter semble tout juste s'en apercevoir !
Il bombe le torse et avec superbe, il s'arroge le privilège du président de séance et congédie tout le monde au nez et à la barbe de Freeh d'un magistral :
- … Et si l'un d'entre vous a encore des pièces à conviction à exposer dans cette affaire, je n'ai qu'une chose à dire : qu'il aille se faire foutre ! Et ailleurs qu'au bureau ! Maintenant messieurs, fichez le camp et remettez-vous à ce pour quoi vous êtes payés : au boulot !

Je ne voudrais pas dire mais si j'en crois le langage universel de la langue sensuellement passée sur des lèvres pulpeuses, je paris à vingt contre un qu'un certain directeur adjoint va goûter à des plaisirs coupables dans les prochaines minutes sans avoir eu le temps de quitter nos honorables locaux ! ! !