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Suzanne Marlowe avait vraiment atteint le summum de l'hypocrisie. Après avoir inventé une liaison entre Terry et Karen Kliss, sa partenaire de Roméo et Juliette, elle raconta à Candy qu'un jour il avait eut une crise de fureur et frappé à coups de marteau son harmonica puis lui avait interdit d'écouter de la musique sur le gramophone dans l'appartement. Candy l'écouta en se retenant de lui sauter à la gorge mais elle se doutait que cette femme trop mauvaise mais aussi maligne cherchait à être sûre que son ancienne rivale était bien autant de son côté qu'elle le prétendait.
Alors Candy s'exclama encore son dégoût d'un tel homme et pour donner le change, lui vanta d'autres mérites de son fiancé. Elle lui parla de sa carrière dans l'industrie, de ses talents pour le piano, de sa passion pour le tennis où il excellait et de ses qualités mentales, vraies pour certaines, inventées pour d'autres. Elle eut un peu honte de se servir de Philip ainsi mais les limites étaient sans cesse repoussées dans sa tête pour faire innocenter et libérer Terry de cette punaise. Désormais, elle ne pensait à lui qu'en certitudes et voulait récupérer la place que cette femme lui avait volée perfidement il y a trois ans. C'est elle qui aurait dû porter son nom, qui aurait géré son foyer, qui lui aurait offert de l'amour et du bonheur et lui aurait vraiment donné un enfant. En imaginant comme ils auraient été heureux depuis, elle donna à son récit vantant la joie de se marier bientôt avec Philip, une authenticité remarquable. Car pour l'actrice, être capable de jouer aussi bien un rôle n'était évidemment pas possible pour cette stupide infirmière gauche et naïve.
C'est à cause de son défaut de se croire supérieure en mensonges que Suzanne signa sa première grande erreur et Candy s'en sentit fière. Elle devait repartir pour Chicago demain, elle était un peu moins inquiète de le faire désormais même si l'idée d'être loin de Terry trois jours la répugnait. Elle regarda Suzanne en lui souriant naïvement puis lui reposa la question.
- Vous êtes sûre Suzanne ?
- Oui Candy. Je voudrais qu'il puisse vous entendre parler ainsi de votre merveilleux fiancé, vous verriez alors comme il est vraiment. Il ne pourrait pas se retenir de hurler sa haine, sa jalousie, sa colère d'avoir été remplacé par quelqu'un de bien mieux que lui. Etant imbu de lui-même, il considère être inoubliable, il vous l'a prouvé en venant vous demander de renoncer à vous marier pour lui alors qu'il n'a rien d'honnête à vous offrir. Alors s'il entendait ce que vous pensez de lui maintenant alors qu'il croit que vous l'aimez pour toujours, il exploserait et prouverait vraiment qui il est.
- Oui mais il est en prison, il a avoué, il sera jugé, pourquoi s'acharner ? Moi je n'aime pas me venger, je ne veux plus le voir, je ne l'aime plus mais je ne le déteste pas. Il est bien puni de son sale caractère et ne peut plus faire de mal à personne en prison.
- Oui mais il faut être réaliste Candy, ils ne vont pas le garder pendant des années juste pour m'avoir frappée même en étant enceinte. Imaginez la crainte que j'ai s'il sort et décide de revenir vivre ici, car c'est son droit si la justice le libère !
- Pourquoi ne pas demander le divorce avec les torts qu'il a ?
- Mais je ne peux pas divorcer Candy ! Il doit payer toute sa vie pour le prix de ma jambe et l'humiliation !
- Mais et si vous rencontriez quelqu'un de bien mieux à aimer, imaginez ?
- Oh ! Pour ça ! Un amant ça me suffit bien.
- Vous en avez un ? Demanda Candy en rougissant mais lui montrant aussi un peu d'amusement en elle.
- Non ! Oh ! Candy ! Je suis mutilée vous le savez bien, je n'intéresse guère les hommes !
- Allons ! Vous êtes belle comme le jour Suzanne ! Tous les hommes ne sont pas des mufles comme Terry ! Il doit bien y en avoir au moins un qui vous a aimé sincèrement !
- Oh ! pas vraiment mais… oui j'ai quand même eu un prétendant récemment mais je suis fidèle de nature !
- Mais maintenant vous n'avez plus de raisons de l'être, vous pouvez envisager un avenir amoureux si le cœur vous en dit !
- On verra mais une chose est sûre, Terry doit assumer ses erreurs jusqu'au bout pour que je puisse au moins regagner la paix.
- Vous croyez qu'il devrait rester en prison très longtemps Suzanne ?
- Je crois qu'il est trop violent pour tout le monde, il doit être surveillé constamment. Mais si vous préférez ne plus jamais le revoir je comprends !
- Disons que j'aurais préféré mais… si je veux être certaine qu'il ne va pas tôt ou tard venir me harceler encore pour que je n'épouse pas Philip… peut-être qu'il serait prudent de lui dire le fond de mon cœur vraiment !
- je crois sincèrement que oui Candy.
- Mais il est en prison, je repars bientôt pour Chicago, c'est impossible !
- Vous n'avez qu'à aller voir sa mère, elle paiera sa caution et on le fera sortir !
- Eléonore Baker ? Pourquoi ne l'a-t-elle pas déjà fait ?
- J'imagine que monsieur est trop fier pour avoir demandé l'aide de sa mère. Il est plus obstiné qu'un âne, il a l'orgueil bien trop mal placé. Mais Eléonore paiera croyez-moi ! Pas parce qu'elle adore son fils non ! Elle l'a abandonné enfant à son père et n'a guère montré d'intérêt pour lui depuis qu'il m'a épousée et je ne parle même pas de moi qui n'existe pas pour elle alors que j'ai sauvé son fils ! Mais par peur du scandale, elle paiera, surtout si vous lui dites que je vais donner une interview bientôt pour raconter tout ce qu'est son fils !
- C'est du chantage ça ! Vous n'allez pas le faire Suzanne ?
- Non, sauf si elle refuse de payer ! Enfin… pas tout de suite !
Quand Candy sortit de l'immeuble, elle dut marcher longtemps pour arriver à calmer ses nerfs à vif et cette nouvelle douleur d'avoir appris qu'Eléonore Baker n'était pas la mère qu'elle croyait. Elle l'avait si longtemps idéalisée, elle avait poussé Terry à lui pardonner, mais elle comprenait maintenant mieux sa souffrance, sa solitude. Pourtant elle ne pouvait penser complètement qu'elle se fichait de son sort. Il fallait qu'elle aille la voir avant de partir à Chicago même si elle n'avait pas besoin d'elle pour payer une caution déjà payée. Heureusement la libération de Terry était encore secrète, grâce à Albert et ses relations. La presse ne l'avait pas apprise et il n'y avait pas eu de nouvel article ces jours. Mais vu la menace de Suzanne, il urgeait de faire fuser la vérité. Hélas, elle ignorait l'adresse d'Eléonore Baker. Evidemment, il serait aisé de l'avoir en la demandant à Terry. Mais elle se doutait qu'il n'allait pas accepter facilement de mêler sa mère à sa vie s'il avait été encore récemment déçu par elle. Elle ne voulait pas le contrarier pour l'instant alors qu'il allait enfin mieux mais restait fragile, surtout par l'angoisse de son départ demain. Elle préféra aller demander à Albert de se renseigner vu qu'il semblait très influent. Hélas, il n'était pas rentré encore. Terry écrivait dans sa chambre, elle lui dit juste qu'elle avait encore une course à faire puis repartit à la succursale de la banque André voir si Albert y était. Il n'y était pas mais son fondé de pouvoir appela une connaissance et lui donna très vite l'adresse d'Eléonore Baker.
Candy partit donc en taxi à cette adresse située à Greenwich Village et sonna chez l'actrice. La bonne lui dit que madame ne recevait pas sans rendez-vous, Candy lui demanda de préciser à l'actrice que c'était Candy André qui voulait lui parler de son fils Terrence. Cinq minutes après, on la fit entrer et on l'emmena dans un salon riche de décorations. Candy reconnut en cette belle femme se levant d'une méridienne pour venir vers elle et qui ne faisait vraiment pas son âge, la mère de Terry.
- Bonjour madame Baker. Nous nous sommes vues il y a quelques années en Ecosse, je ne sais si vous vous rappelez de moi mais…
- Parfaitement mademoiselle. Vous êtes Candy, vous êtes la jeune fille qui avez encouragé mon fils à me pardonner il y a cinq ans, l'amie de Terry.
- Oui madame et je le suis toujours.
- C'est étonnant que vous veniez me dire que vous êtes encore son amie alors qu'il a avoué il y a peu s'être mal comporté vis à vis de sa femme !
Candy avala sa salive, elle voyait de ses yeux que l'actrice doutait encore de son fils. Elle leva le nez et confirma avec assurance :
- Oui madame, je suis encore son amie et même bien plus car je suis certaine qu'il est innocent de ces accusations, quoi qu'il ait avoué par désespoir !
Elle vit alors les yeux bleus saphir identiques à ceux de Terry s'éclairer un peu.
- Alors il est vraiment innocent ? Dieu merci !
Candy se sentit un peu rassurée de sa réaction et poursuivit :
- Bien sûr qu'il l'est, c'est Suzanne Marlowe qui a inventé ces accusations pour le détruire, elle le déteste car il n'a pas pu l'aimer comme elle l'aurait voulu.
- Suzanne ? Ainsi je ne m'étais pas trompée en ne réussissant pas à l'aimer moi non plus, à ne pas croire en ce mariage et à la folie de Terry de se croire en dettes avec elle et sa mère. Oh ! Racontez-moi tout Candy s'il vous plait car je me fais un sang d'encre depuis que Terry m'a raccroché au nez puis que j'ai lu sur le journal ses aveux et son arrestation !
Candy l'observa, elle semblait bien inquiète mais elle lui posa une question avant d'en dire plus.
- Pourquoi n'êtes-vous pas allée payer sa caution, madame Baker ?
- Parce que je savais qu'il m'enverrait encore balader, même devant témoins, sans penser au scandale ni à sa carrière.
Elle comprit alors qu'Eléonore Baker était bien partagée entre l'amour filial et la peur du déshonneur. Elle n'était pas la mère idéale, elle était un peu plus égoïste qu'il aurait fallu mais en même temps, elle était sa mère, sa seule mère et elle avait encore le droit à une chance de réussir à le devenir plus avec le temps. De toute façon, ce n'était pas à elle de décider mais à Terry seulement et si elle pouvait encore essayer de les réunir, elle devait le tenter.
Elle lui raconta alors tout, y compris sa décision de rompre ses fiançailles par amour pour Terry. Celle-ci comprit alors que son fils n'avait pas choisi le devoir pour les mêmes raisons que son père mais par grandeur d'âme et elle versa des larmes de regrets puis avoua à Candy :
- Je regrette maintenant de n'avoir pas été plus active dans la vie de mon fils. Seulement, il y avait tant de distance entre nous, il est si introverti, si secret et fier. Quand j'ai appris qu'il allait épouser Suzanne, je lui ai demandé s'il était sûr de le vouloir, il m'a répondu qu'il devait payer sa dette. Je lui ai bien dit qu'il ne devait pas épouser quelqu'un par dette, il m'a rappelé que je n'avais pas trop la notion de devoir pour comprendre. Vexée, je lui ai dit qu'il était bien comme son père, il m'a répondu que les chiens ne faisaient pas des chats mais que lui n'avait pas abandonné compagne et enfant pour aller se marier selon les convenances de la noblesse. Alors je n'ai pas insisté et j'ai essayé de garder un lien paisible avec lui et sa futur épouse. Seulement, je n'étais pas enchantée d'avoir pour belle-fille, la fille d'une femme qui m'avait détestée dans ma jeunesse parce que j'avais obtenu un rôle qu'elle visait. Charlotte Marlowe n'avait pas réussi à faire carrière, moi si et nous avions divers griefs entre nous. Mais j'ai essayé d'oublier que Suzanne était sa fille, j'ai assisté au mariage, j'ai offert au couple une partie des frais pour s'installer puis j'ai tenté de faire partie de leur famille. Seulement, la fille me semblait bien ressembler à sa mère. D'instinct je ne l'aimais pas, elle me semblait fausse et dangereuse. Apparemment je ne me suis pas trompée mais par peur de me mêler de ce qui ne me regardait pas, je n'ai pas cherché à en savoir plus. J'ai vu ensuite qu'il n'était pas heureux puisqu'il buvait à nouveau mais je n'ai rien fait par incapacité à oser encore lui faire des reproches. J'ai fermé les yeux et j'ai continué à rester la mère qu'il savait avoir, bien imparfaite et indigne de l'être. Mais c'est trop tard, je l'aime mais je ne sais pas lui prouver ni le faire passer avant ma carrière. Je n'en suis pas fière mais j'en ai conscience.
Candy fut triste de l'entendre mais elle lui dit sincèrement :
- Même si vous ne savez pas être une mère parfaite madame Baker, vous êtes sa mère et il vous aime, même s'il ne sait pas non plus bien le montrer. Alors, essayez juste de reprendre contact avec lui s'il vous plait, ça lui prouvera déjà que vous ne l'avez pas abandonné, ce qu'il croit hélas à nouveau.
- J'aimerais vraiment Candy, croyez-moi. Mais je suis déjà soulagée de savoir que vous êtes revenue dans sa vie. Les seuls moments vraiment heureux que j'ai vécu avec lui, c'est grâce à vous, vous aviez une bonne influence sur lui. Je ne savais pas qu'il était amoureux de vous depuis tout ce temps, je comprend maintenant pourquoi il a été un si sublime Roméo.
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Albert rentra avec Georges que Terry reconnut, c'est lui qui avait accompagné Candy en Angleterre sur le RMS Mauretania. Il rencontra aussi l'avocat qu'Albert avait contacté. Il lui parut honnête et intelligent, il fit confiance à Albert pour qu'il le représente pour défendre ses droits. Il répondit donc sincèrement à ses questions puis écouta le rapport du détective qui surveillait Suzanne. Celui-ci avait remarqué qu'elle allait tous les matins voir le médecin qui lui avait posé sa prothèse. Terry ne trouva pas ça anormal mais vu que c'était cet homme qui avait fourni le certificat de fausse couche et de constatation de coups et blessures, il fallait comprendre pourquoi il avait fourni des preuves mensongères à Suzanne en sachant ce qu'il risquait si ça s'apprenait. Candy surprit Terry en disant qu'elle pensait que cet homme était amoureux de Suzanne. Lui qui n'avait jamais trouvé dans la beauté fade de Suzanne le moindre attrait même avant de découvrir son âme perfide, avait du mal à imaginer possible ce scénario. Puis il se souvint qu'il n'avait jamais rencontré cet homme mais qu'il lui avait parlé longtemps au téléphone et que le docteur semblait beaucoup admirer Suzanne. Candy regretta de n'être pas allée voir ce médecin pour juger de son honnêteté mais le détective le faisait surveiller et il serait toujours possible qu'elle le fasse à son retour.
Quand l'avocat repartit, ils dînèrent tous en ne parlant plus de cette affaire mais de leurs aventures de jeunesse, ce qui détendit Terry qui avait du mal à avaler son assiette ce soir. Ensuite, Albert jugea que Terry et Candy avaient besoin d'intimité et il emmena Georges pour aller à une soirée organisée par son fondé de pouvoir.
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A suivre...
