POV inédit jusqu'à présent.
J'espère que ça continuera à vous plaire.
Et regardez comme soudainement tout n'est plus si noir.
...
Croyez-vous que ça pourrait finir sans bain de sang ?

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Premier sauvetage

Je ne sais pas quoi dire, quoi faire. Il y a un temps, j'aurais dû réagir différemment, j'aurais dû prendre mon courage à deux mains et accepter de voir la réalité en face, j'aurais dû comprendre ce qui avait vraiment de l'importance pour moi au lieu de détourner le regard, j'aurais dû tendre la main en haussant les épaules face à mes préjugés. Il y a un temps, j'ai clairement eu le choix d'agir comme un lâche ou comme un ami. Je croyais être le deuxième, je n'ai réussi qu'à devenir le premier, sans un remord.

J'aimerais dire que je n'ai pas saisi l'ampleur de la gravité de la situation, mais je l'ai fait. J'ai pris la fuite, j'ai fermé la porte à double tour alors que j'aurais dû la laisser grande ouverte. J'ai pris le masque du traître en clamant haut et fort qu'ils étaient les seuls coupables, mais n'est-ce pas le rôle d'un ami de savoir être là dans n'importe quelle situation ? Il n'y avait pas mort d'homme, il n'y avait qu'amour. Je n'y ai vu que vice.

Ce jour-là, Gustav et moi nous sommes tout pris en pleine poire, c'est vrai. Jamais au grand jamais nous n'aurions pu penser que les jumeaux s'embrassaient dès qu'on tournait la tête, qu'ils nous évitaient pour se faire l'amour, qu'ils nous cachaient un secret si brûlant. Nous n'aurions pu penser et le temps nous manquait pour qu'on puisse bien y réfléchir avant de choisir l'irréparable.

Regardez-moi, regardez comme je suis hypocrite. Regardez comme je suis faible et méprisable, à tout de suite me chercher une excuse. Temps ou pas, j'aurais sûrement tourné le dos, tellement j'en avais envie depuis longtemps, tellement ils m'insupportaient. Evidemment que j'étais jaloux, rajoutez ça sur ma liste et jetez-moi aux loups. Rouez-moi de coups, tuez-moi, lapidez-moi, je m'en veux tellement, à présent.

Et à quoi ça sert d'avouer ça maintenant ?

Je suis parti, nous sommes partis, laissant Bill au sol les yeux révulsés et Tom désemparé, les pupilles dilatées, drogué de l'insouciance qui se brise en mille maux. J'ai pris la poudre d'escampette et je n'ai plus rien tenté pour eux, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent à terre, totalement brisés, jusqu'à ce que je sois sûr qu'ils ne se relèveraient jamais. Je suis ignoble, je suis l'ami fourbe qui se révèle ennemi. Je suis ignoble et je le regrette.

J'ai témoigné au tribunal, puisqu'on me l'a demandé, puisque pour une fois c'était moi qui étais sur le devant de la scène, pendant mon heure de gloire ridicule. J'ai dit non, je n'étais au courant de rien, non, je n'avais rien vu venir et pourtant, mon dieu, ça aurait été tellement évident si j'avais su déchiffrer tous les indices, non je ne les couvrais pas j'étais choqué, comme tout le monde, et jamais je ne pourrais accepter leur inceste. Contre nature. C'était contre nature. C'était dégoûtant, voilà ce que j'ai dit, et je leur ai demandé de ne pas avoir de pitié, puisqu'ils n'en avaient pas eu pour nous, à céder à leurs pulsions malsaines en faisant fi du groupe.

J'aurais dû fermer ma grande gueule, on les tuait assez de tous les côtés sans que je n'aie besoin d'en rajouter. J'aurais dû, j'ai fait le contraire, et depuis, chaque fois que je croise un miroir, je détourne les yeux. Je ne peux plus me faire face.

Je me souviens du premier jour où je les ai vu jouer, je le savais qu'ils avaient un charisme de fous furieux, je savais qu'ils allaient prendre la route du succès, ça ne pouvait en être autrement et je voulais les y accompagner, je voulais ça comme je n'ai jamais rien voulu d'autre. Et la communion qu'ils avaient tous les deux était un truc si fort, si dément, que je me suis dit que ces jumeaux ne devraient pas filer sous mon nez. J'ai pris ma basse et j'ai joué comme jamais je n'avais joué. Ils n'y avaient qu'eux pour me pousser à donner le meilleur de moi-même. Ce n'étaient que sous leurs notes que je pouvais me sentir vivant, moi qui ressemblais à un vieux tas de cendres dégueulasse.

Je me souviens de nos conneries de gamins, de leurs railleries moqueuses sans jamais être méchantes. On pouvait tout se dire, on pouvait tout se faire, on savait qu'on ne se laisserait pas abattre, qu'on allait gravir les échelons ensemble, soudés quoiqu'il advienne. Je me souviens des sourires de Tom qu'il m'adressait à chaque fin de morceau et de la voix de Bill, divine, collée sur nos accords, ajustés tous ensemble au rythme de Gustav. Je me souviens de tout ça, je m'en suis aussi souvenu ce jour-là et je les ai abandonnés. Malgré tout.

Je le savais, pourtant, qu'ils tenaient à moi, plus qu'on aurait su le dire, qu'on était les quatre inséparables, potes à la vie à mort, je le savais, je le croyais et j'ai pris la perche tendue vers la porte de sortie de leur monde sans une seule hésitation.

Je ne sais pas quoi dire, quoi faire. Je ne voudrais pas remonter le temps, je me connais, je referais sûrement les mêmes erreurs. Je pense qu'ils ne me pardonneront jamais et je m'en fous, c'est surtout moi qui ne me pardonnerai jamais. Moi qui me hais, qui m'insupporte, moi qui mériterais qu'on me crache à la figure, j'aimerais tellement me racheter à leurs yeux que c'est devenu une idée fixe qui me hante sans répit.

Regardez comme je suis abject. C'est moi que je veux aider. Je veux pouvoir me regarder dans un miroir sans avoir envie d'y envoyer mon poing, à force je ne pourrais plus jamais jouer tellement mes doigts seront défoncés. Je veux retrouver le lien qui nous unissait, je veux revenir à ces jours passés même si je sais que je ne le pourrai jamais.

Tout ça est terminé, c'est vrai. Ça fait cinq ans, cinq longues et douloureuses années, on ne doit même plus les reconnaître à présent. Ça fait cinq ans, et c'est aujourd'hui que je me réveille. J'ai entendu quelque part quelqu'un qui disait qu'il vaut mieux tard que jamais, et que rien n'était perdu pour toujours.

D'aussi loin que je me rappelle, je pensais que Bill et Tom étaient deux forces de la nature qui ne pourraient jamais crever, en aucun cas, qu'ils étaient comme des phénix, des créatures à demi humaines, à demi démoniaques ou angéliques, sans tomber dans les clichés. Je pensais qu'ils reviendraient toujours, quelques soient les coups qu'ils se prendraient, le sourire aux lèvres, bras dessus bras dessous. Je n'avais pas tort, seulement c'était ensemble qu'ils pourraient le faire, certainement pas séparés.

Alors, cette fois, c'est moi qui ferai revivre le phénix de ces cendres, même si je dois en crever. Vous allez voir.

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