Chapitre 13 : Orchidée
Juillet 2003
Ce matin-là en arrivant au manoir Malefoy, Blaise était persuadé que cette énième journée serait sans importance. Qu'elle se déroulerait comme toutes les autres. Une mission de surveillance avec Drago, fouiller des maisons vides, ce genre de choses. Encore des heures à prendre son mal en patience et à juguler sa frustration sur son absence totale de pistes. Il n'aurait pu se tromper davantage.
Il s'était aperçu que quelque chose clochait avant même de pénétrer à l'intérieur de la bâtisse. La porte d'entrée, grande ouverte, laissait entendre des bruissements de conversations surexcitées. L'endroit semblait bourdonner d'activité.
La première chose qu'il vit en entrant dans le hall, ce fut le large sourire triomphant de Bellatrix. Ce simple fait l'inquiéta. Ce ne fut qu'ensuite qu'il avisa le reste de la pièce. Au pied des escaliers de marbre, encadrés par une bande de Mangemorts satisfaits, étaient agenouillées une dizaine de personnes, au teint sale et aux vêtements déchirés. Blaise pouvait sentir l'odeur du sang de là où il se tenait.
— Zabini, pépia Bellatrix d'une voix haut perchée. Ta présence est la bienvenue !
Elle s'approcha de lui en sautillant presque, un sourire dément peint sur le visage. Blaise fit de son mieux pour ne pas frissonner, ni regarder les prisonniers apeurés.
— Notre contre-attaque menée dans le quartier où a grandi Granger n'a pas été un total échec après tout, lui expliqua-t-elle d'un air béat. Nous n'avons certes pas réussi à mettre la main sur ses parents, mais nous avons trouvé ces vermines de Nés-Moldus. Ils s'étaient cachés au bout de la rue, chez des Moldus partis en voyage.
Elle semblait tout à fait extatique, comme un enfant qui aurait ses cadeaux de Noël avant l'heure.
— Nous nous sommes déjà répartis les interrogatoires, poursuivit-elle en jubilant. Mais nous n'avions personne pour nous occuper de celle-là, on peut donc dire que tu tombes à pic, pour une fois.
Elle montrait du doigt une femme minuscule recroquevillée en bout de file, son visage caché par ses longs cheveux noirs. Blaise hocha mécaniquement le menton. Bellatrix tapa dans ses mains, souriant de plus belle. Puis elle fit signe aux autres Mangemorts de les emmener au sous-sol. La bouche sèche, il les suivit tel un automate. Le trajet lui sembla bien plus court que d'habitude.
La Née-Moldue dont il devait s'occuper fut violemment empoignée par les cheveux et jetée sans ménagement sur le sol de sa cellule. Blaise sentit plusieurs personnes lui taper l'épaule, lui souhaiter de bien s'amuser. Il se contentait d'un bref sourire, réprimant l'envie de vomir qu'il ressentait. Il ne voyait Drago nulle part, et cela n'était pas pour le rassurer. Néanmoins, il n'eut pas le choix. Il s'enferma dans l'étroite geôle, prenant soin de refermer la porte.
A ses pieds, la jeune Née-Moldue sanglotait, les genoux ramenés contre sa poitrine. Poussant un soupir tremblant, il s'accroupit et se pencha vers elle prudemment.
— Regarde-moi, chuchota-t-il. Je ne te ferais pas de mal.
Cette promesse lui arracha la gorge, mais il y mit toute la persuasion dont il était capable. Il n'était pas sûr d'avoir le choix quant à cette décision, mais il souhaitait au moins qu'elle passe ses derniers instants plus rassurée qu'elle ne l'était. Il voulait lui éviter des terreurs inutiles.
Elle lui obéit lentement. Il ne pouvait voir que ses yeux. Aussi bleus que ceux de Daphné et emplis de peur. Ses longs cheveux noirs masquaient le reste de son visage. Son regard se porta sur la porte lorsque les cris commencèrent à provenir des cellules voisines. Elle se mit à trembler. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Pris de pitié, Blaise entoura la pièce d'un bouclier ne laissant passer aucun son.
— Comment t'appelles-tu ? demanda-t-il.
Elle le défia du regard, toujours silencieuse. Il soupira et évita ses prunelles accusatrices. Il s'assit, le dos contre la porte et la considéra longuement, attendant qu'elle cède. Plus les minutes passaient, plus il voyait son hésitation et sa peur se transformer en assurance devant son manque évident d'agressivité. Il ne pouvait décemment pas lui dire qu'il faisait partie de l'Ordre, mais il ne souhaitait pas non plus lui faire de mal. Ce n'était plus lui. Cela ne l'avait jamais été d'ailleurs.
La jeune femme se redressa en position assise, ses bras nus lacérés de profondes entailles tremblant sous son poids. Elle rejeta ses longues mèches noires derrière son épaule, dévoilant son visage jusque-là caché. Et Blaise comprit pourquoi, malgré son corps attrayant et son jeune âge, elle n'avait pas été choisie par les autres Mangemorts. Elle était défigurée par trois sanglantes balafres, qui s'étalaient du haut de sa pommette droite jusqu'au coin gauche de sa lèvre supérieure. Son nez avait été arraché par la blessure violente, ses lèvres étaient déchiquetées. Et pour ceux qui n'auraient pas encore compris, une morsure sanguinolente à la base de son cou complétait le tout. Blaise retint le jet de bile qui remontait le long de sa gorge.
— Tu as été mordue…, murmura-t-il dans un souffle dont il ne put cacher l'horreur.
— Greyback, acquiesça-t-elle dans un râle.
Son élocution était difficile, hachée. Une fois de plus, Blaise retint son envie de vomir. Lentement, la jeune femme se mit sur ses pieds, le moindre de ses muscles tremblant sous l'effort.
— Tu as choisi le camp des lâches, cracha-t-elle avec fiel, un filet de sang coulant le long de son menton.
Elle ne s'en préoccupa pas, pas plus que de sa lèvre déchirée ou des lambeaux de peau qui gênaient sa prononciation.
— Ma vie est finie. Si tu n'as pas le courage de me torturer, sois au moins assez intelligent pour me tuer.
Blaise ne s'en aperçut pas tout de suite, mais il secouait la tête, refusant inconsciemment de prendre une énième vie humaine. La haine dans ses yeux disparut et se transforma en lassitude. Elle baissa le menton, serra les poings.
— S'il te plaît, supplia-t-elle. Tue-moi. Je préfère une mort rapide qu'une longue torture inutile. Je veux mourir décemment.
Elle l'implorait du regard, l'atteignant au plus profond de son cœur. Lentement, Blaise se leva, se tenant à la porte, chancelant. Il leva le sortilège assourdissant d'un geste. Il entendait déjà certaines cellules s'ouvrirent. Des rires tonitruants provenaient du couloir. Il n'avait plus beaucoup de temps.
Il affronta ses prunelles larmoyantes, qui le suppliaient en silence. Il tenta de se persuader que c'était ce qu'elle voulait. Que ce serait mieux pour elle. Qu'elle connaîtrait la mort avant de la fin de journée de toute façon, de sa main ou de celle d'un autre. Et lui avait au moins le pouvoir de la faire partir tranquillement.
Réfrénant son envie de vomir, Blaise leva sa baguette, la pointant vers le cœur de la jeune femme. Celle-ci sourit, l'air soulagé. Elle le remercia silencieusement du regard.
— Je m'appelle Melinda, chuchota-t-elle dans un souffle.
Elle ferma les yeux, attendant la mort. Blaise, la vue trouble, la main tremblante, se concentra sur le sourire tranquille de Melinda. Puis, dans un murmure presque inaudible, il prononça les deux mots maudits. Un éclair vert fendit l'air et frappa la malheureuse en plein cœur. Voir le corps inanimé de la jeune femme, bien qu'elle sembla en paix, eut raison de lui. Il régurgita son petit-déjeuner sur le sol. Il eut à peine le temps de s'essuyer la bouche d'un revers de main que la porte s'ouvrit derrière lui, lui frappant le dos.
— Terminé Zabini ? demanda la voix tranquille de Bellatrix. Quelle infection ! Sortez là d'ici !
L'ordre avait à peine été formulé que deux Mangemorts entraient pour emmener le corps de la défunte. Alors qu'elle quittait son champ de vision, Blaise vit une tache de couleur incongrue dans le bas de son dos. Le tatouage d'une fleur bleue stylisée, joliment ornementée. Cela lui donna une fois de plus envie de vomir. Mais il se retint, Bellatrix étant toujours présente. Celle-ci le regarda avec satisfaction.
— Je ne pensais pas que tu avais ça en toi Zabini. Peut-être pourrais-je faire quelque chose de toi finalement.
Elle tourna les talons et le laissa seul dans la minuscule cellule puante. Ne souhaitant pas rester dans cet endroit une seule seconde supplémentaire, Blaise la suivit précipitamment, le cœur toujours au bord des lèvres.
Une fois dans le hall, il ignora le rassemblement bruyant de Mangemorts qui parlaient d'aller fêter ça pour foncer à la salle de bains du rez-de-chaussée. Il régurgita le peu de nourriture qu'il lui restait dans les toilettes, puis une fois son estomac vide, une giclée de bile qui lui brûla la gorge. Une fois sa crise terminée, il s'assit sur le sol froid, tremblant, tentant de reprendre ses esprits.
Il ne comprenait pas pourquoi cela l'atteignait autant. Il n'était pas fier de l'admettre, mais ce n'était pas la première fois qu'il tuait. C'était une tache presque quotidienne lorsqu'on était Mangemort. Alors pourquoi cette mort lui semblait-il tellement importante, si traumatisante ?
La réponse s'imposa presque d'elle-même. Cela ne lui était pas arrivé depuis des mois et des mois. Il avait cru cette période de sa vie derrière lui, ou tout du moins en train de s'estomper, avec l'espoir presque a porté de mains d'une vie sans Voldemort. Il avait relâché sa vigilance. Il avait cru qu'être maintenant avec l'Ordre lui permettrait de rester blanc. Mais il avait eu tout faux. C'était à lui de faire le sale boulot, à lui de se salir les mains. A lui de tuer des innocents dont le visage allait hanter ses nuits pendant encore de nombreuses années.
Et il n'avait pas fini de faire le larbin. Son faux Gallion vint chauffer dans sa poche, lui rappelant que c'était même loin d'être fini. Las, il le sortit pour consulter la tranche. Théo lui rappelait leur rendez-vous de ce matin. Un bref coup d'œil à sa montre lui indiqua qu'il n'avait plus beaucoup de temps devant lui pour le rejoindre.
Il se hissa difficilement sur ses pieds, puis se nettoya sommairement dans l'évier, effaçant les dernières traces de sa faiblesse de son visage. Il évita de croiser son regard hanté et son teint pâle dans le miroir devant lui et quitta le manoir à pas rapides. Heureusement pour lui, la joyeuse bande de Mangemorts, ainsi que Bellatrix, avaient disparus. Il put partir sans avoir à prétendre s'amuser de la situation.
Il transplana vers le Chemin de Traverse, où il ne s'attarda cependant pas. Il gagna l'Allée des Embrumes, trop plongé dans ses pensées pour s'apercevoir qu'il était suivi. Il n'eut pas le temps de faire dix pas dans l'étroite et sombre ruelle qui séparait les deux rues commerçantes qu'un sortilège éclatait à quelques centimètres de sa tête. Il n'eut pas le temps de prononcer le moindre sortilège de défense. Sa baguette lui fut arrachée des mains quelques secondes à peine après qu'il l'eut dégainée.
Il ne vit pas le visage de son agresseur, qui lui décocha un coup de poing violent dans la mâchoire. Sonné, Blaise tomba sur le pavé, le sang envahissant sa bouche. Il ne put réagir. Un coup de pied vicieux dans l'estomac lui fit étouffer un juron. Il se recroquevilla par réflexe pour encaisser les coups, l'esprit tourmenté de questions. Qui pouvait avoir le courage de s'en prendre à un Mangemort ? Pourquoi lui ? Il eut malheureusement rapidement la réponse à ces interrogations.
— On fait moins le malin Zabini, maintenant, ricana une voix où perçait sans aucun doute l'euphorie.
— Avery, gronda-t-il en sentant la colère enfler en lui.
Il tenta de se redresser, mais sans succès. Un coup de talon dans son coude le fit de nouveau heurter le sol avec un bruit sourd.
— Je ne pensais pas que cela serait aussi drôle, jubila la voix de Sykes. Doloris !
Blaise ne put retenir un hurlement de douleur surpris lorsqu'il fut touché par le sortilège. La torture s'arrêta cependant aussi vite qu'elle avait commencé.
— Tu es fou, siffla Avery à son ami. Tu sais ce qu'on risque si on se fait prendre ! Il est sous la protection des Malefoy ! Personne ne doit l'entendre.
Sykes grommela, pas désolé le moins du monde. Blaise tenta une fois de plus de se relever, mais Avery le frappa violemment au menton. Il roula sur le dos en gémissant, humilié et le corps douloureux. Il ne put faire un geste de plus que les coups pleuvaient. Se recroquevillant de nouveau, il attendit qu'ils se lassent. Les longues et pénibles minutes semblèrent se fondre en un patchwork de sensations cotonneuses et bruits désagréables. Il n'eut pas immédiatement conscience qu'ils avaient cessé de le frapper. Il n'émergea que lorsqu'Avery chuchota quelques mots à son oreille :
— Tu ferais mieux de rester tranquillement à ta place, Zabini. Ou la prochaine fois ce sera la jolie Daphné qui aura droit à un traitement de faveur.
La rage le fit bondir. L'adrénaline bouillonnant dans son corps, il se releva aussi vite que son corps perclus de douleur pouvait le faire. Mais lorsqu'il fut debout, ils avaient disparu depuis longtemps, laissant pour seul souvenir sa baguette sur le pavé ensanglanté.
La fureur lui brûlant encore la gorge, il se pencha difficilement pour récupérer son dû. Il fut contraint de s'appuyer contre le mur en briques de longues minutes pour reprendre son souffle. Il tenta de faire l'inventaire de ses blessures, précautionneusement. Ses côtes étaient douloureuses, il était fort possible que certaines soient fêlées. Son nez et sa lèvre saignaient. Il avait très probablement un œil au beurre noir. Et son épaule droite était déboîtée. A part cela, il était quasiment certain que son corps était couvert de bleus et de contusions. Cela aurait pu être pire.
Grâce à ses maigres connaissances en Médicomagie, il put au moins guérir son épaule. Il ne put empêcher un cri sourd de sortir de sa gorge. Pour le reste, il ne pouvait pas faire grand-chose. Prenant soin de se déplacer lentement pour ne pas brusquer ses côtes, il se rendit au lieu de rendez-vous, où Théo devait sûrement se faire un sang d'encre.
Effectivement, son ami, présent au lieu désigné, semblait nerveux. Debout devant la vitrine d'un commerçant d'ingrédients de potions normalement interdits sur le marché, Théo jetait des coups d'œil inquiets tout autour de lui, malgré sa large capuche qui dissimulait son visage. Blaise le rejoignit en retenant ses gémissements.
— Salut Théo, souffla-t-il en le rejoignant, faisant mine de s'intéresser au venin d'Acromentula exposé en vitrine.
— Blaise, répondit-il sur le même ton, manifestement soulagé. Que t'est-il arrivé ?
— Rien d'important, je suis tombé sur de vieux ennemis.
Théo lui jeta un regard inquiet, mais il lui fit comprendre que ce n'était pas le moment. Ils n'avaient pas beaucoup de temps. Son ami sembla le comprendre et approuver, car il soupira et laissa tomber le sujet.
— Comme je te l'ai promis, lui chuchota-t-il, je t'apporte un moyen efficace pour tuer Nagini.
Après avoir vérifié que personne ne les épiait, il plongea la main dans ses capes et en ressortit un long objet recourbé, enrobé de tissu noir. Blaise s'en empara et le glissa à l'intérieur de sa propre cape.
— Manipule-le avec précaution, lui conseilla Théo sans le regarder. C'est un crochet de Basilic, mortel et sans antidote.
Blaise se raidit, sa curiosité se transformant en répugnance de porter un tel objet sur lui.
— Comment avez-vous réussi à vous le procurer ? s'étonna-t-il.
— Aucune idée, soupira Théo. Potter m'a dit qu'il avait réussi à pénétrer dans Poudlard grâce à une aide intérieur, et c'est tout ce que je sais. Je ne veux même pas en savoir plus.
Blaise frissonna. Lui non plus n'était pas friand de détails. Il ne souhaitait pas savoir comment Potter avait pu trouver un crochet de serpent géant dans leur école.
— Tu ne dois pas t'en servir tout de suite, lui rappela Théo. Attend mon signal.
— Je sais.
Il ne put gommer l'agacement dans sa voix. Il ne le regretta pas cependant. Il en avait assez d'être considéré comme de la chair à canon, un parfait petit soldat qui ne faisait qu'obéir aux ordres. Il n'était pas stupide. Il comprenait l'importance de ce qu'il avait à faire, inutile de le lui répéter cinquante fois.
— Des nouvelles sur le plan de Voldemort ? demanda Théo sans relever la sècheresse dont il avait fait preuve.
— Pas la moindre, même pas l'ombre d'une piste, s'assombrit Blaise. Je pense que seuls ses plus proches Mangemorts sont au courant. Il me sera difficile d'avoir des informations en avant-première.
Il fit une pause brève avant de reprendre.
— Je croyais que vous surveilliez la zone où Granger avait grandi, dit-il calmement.
— C'est le cas, nous avons pu évacuer la plupart des Moldus avant l'attaque.
— Ils ont capturé un groupe de Nés-Moldus clandestins, fit remarquer Blaise en se tendant à cette pensée. Ils ont tous été tué ce matin.
Le silence s'installa entre eux. Théo posa brièvement sa main sur son bras. Si Weasley avait été à sa place, il se serait fait traiter de tous les noms pour ne pas les avoir sauvés. Mais son ami comprenait ce qu'il vivait. Il avait été à sa place.
— Je dois y aller, dit soudain Blaise, voyant du coin de l'œil une sorcière qui les regardait de travers.
— Je te recontacterais.
Il approuva d'un hochement de menton bref avant de quitter les lieux le plus rapidement possible, autant que ses côtes blessées le lui permettaient, l'esprit à présent focalisé sur une seule chose. Il avait une vengeance à accomplir. Il était hors de question qu'il laisse Avery s'en sortir comme ça. Surtout pas après les menaces proférées à l'encontre de Daphné. Il lui ferait payer son arrogance.
Il retourna au manoir Malefoy, les dents serrées sous la violence du transplanage. Il avait le désagréable pressentiment qu'il lui faudrait au moins une semaine pour se remettre totalement de ce passage à tabac. Cette réflexion ne fit qu'exacerber sa colère, et il se dirigea directement vers le petit salon sans réfléchir davantage. Comme il s'y attendait, il y trouva Narcissa buvant tranquillement son thé, ainsi que Lucius, plongé dans des documents à l'apparence officielle, les sourcils froncés.
— Mr et Mrs Malefoy, puis-je me joindre à vous ? les salua-t-il avec déférence.
Narcissa plissa légèrement les yeux et lui fit aimablement signe de s'installer face à elle. Son mari ne releva pas la tête, se contentant d'une réponse convenue à peine audible.
— Vous semblez mal en point, Blaise, commença Narcissa avec un large sourire, feignant une politesse extrême.
— Un accident inattendu, répéta-t-il sur le même ton, les épaules droites et le menton levé. Des chiens mal dressés.
— Cela est fâcheux, j'espère que cela ne se reproduira plus.
— Je l'espère également. Cela ne serait même jamais arrivé si leur maîtresse les avait tenus en laisse.
Il s'autorisa un sourire presque insolent, ignorant la douleur qui irradiait dans sa mâchoire. Face à lui, Narcissa perdit sa façade courtoise, saisissant parfaitement l'allusion.
— Il me semble dans tous les cas, poursuivit Blaise, qu'une punition serait adaptée dans ce genre de situations. Ils doivent comprendre qu'il serait tout à fait regrettable de recommencer.
La mère de son amie serra les dents, et il vit ses longs doigts fins se crisper sur l'anse de sa tasse de porcelaine. La rigidité de sa posture criait son désaccord. Il sut qu'il allait devoir insister un peu. La pousser dans ses retranchements.
— J'ai retrouvé d'anciennes affaires d'école appartenant à ma mère, l'autre jour, lança-t-il d'un ton affable, retenant un sourire lorsqu'il croisa son regard furieux. Elles étaient rangées avec un tas d'autres babioles, au grenier. J'ai été surpris de voir que vous vous connaissiez, n'est-ce pas Mr Malefoy ?
— Connaître qui ? demanda ce dernier d'un ton absent.
— Doraleen Zabini, ma mère, vous étiez à Poudlard en même temps qu'elle si je ne m'abuse ?
Les mains de Lucius se figèrent et il releva brusquement la tête, le fixant de ses prunelles circonspectes. Blaise fit de son mieux pour arborer une mine polie et curieuse, sourcils levés à l'appui. Il pouvait presque sentir les ondes de rage émaner de Narcissa. De son côté, il s'amusait follement.
Lucius n'eut cependant pas le temps de répondre. La porte s'ouvrit sur Bellatrix, qui n'avait pas perdu sa belle humeur. Elle semblait tellement joyeuse — enfin, autant qu'une personne comme elle pouvait l'être —, qu'elle ne fit même pas attention à sa présence. Elle s'adressa directement à sa sœur, un large sourire peint sur la figure.
— Aujourd'hui est vraiment une excellente journée, annonça-t-elle. Yaxley vient de m'apprendre une nouvelle capture, au sud de Londres. La récolte a été excellente paraît-il !
Narcissa eut un sourire tordu, comme si elle avait mangé quelque chose de trop acide. Blaise la fixa du regard d'un air persuasif, croisant les doigts pour que sa petite tentative d'intimidation ait fonctionné. Lorsqu'il la vit plisser les yeux, il pressentit le pire. Il pouvait lire la haine dans ses yeux, l'envie qu'elle avait de le dénoncer. Mais après tout, il ne s'en prenait pas à elle. Il voulait juste que Sykes et Avery soient punis pour ce qu'ils avaient fait, et elle avait le pouvoir de le faire, d'une manière détournée.
— Dis-moi Bella, articula-t-elle d'une voix doucereuse, ses prunelles froides toujours plantées dans celle de Blaise, je peux savoir où en sont les missions du côté loups-garous ?
Son aînée sembla perdre toute sa bonne humeur, son visage s'assombrit en quelques secondes. Blaise jugula son excitation. Il ne voulait pas se réjouir trop vite, ou que cela soit trop évident sur son visage.
Le sujet loup-garou était un point sensible. Depuis la victoire de Voldemort, ces derniers n'avaient cessé de demander plus et toujours plus. Il était difficile de maintenir leur folie sanguinaire. Le Seigneur des Ténèbres avait décrété dès le début être bien trop supérieur à ces créatures pour s'occuper de leurs requêtes. Il avait donc chargé Bellatrix de gérer le problème. Et elle avait elle-même délégué le fardeau à d'autres.
Depuis plusieurs mois, de nombreux groupes avaient été envoyés en territoires loup-garou, pour maintenir un semblant d'ordre. Certains avaient fini mordus, d'autres avaient disparus, volatilisé dans la nature. Le reste était revenu en petits morceaux. Mais Bellatrix ne s'était jamais découragée. Elle n'avait jamais voulu s'y rendre en personne, clamant qu'elle avait plus important à faire. Elle se contentait d'envoyer des troupes, les jeunes engagés dont on pouvait se débarrasser à la pelle sans que cela soit embêtant.
— Les derniers émissaires n'ont plus donné de nouvelles depuis presque deux mois, marmonna-t-elle, morose. Je vais sûrement devoir me déplacer dans les prochains jours pour régler le problème moi-même. Avec le remue-ménage créé par l'Ordre, cela ne peut plus durer. Sans compter qu'ils doivent être mis au courant de ce que le Seigneur prévoit de faire.
Elle se tut brusquement et jeta un regard méfiant à Blaise, comme si elle en avait trop dit et qu'elle se rappelait soudain des soupçons qu'elle avait à son égard.
— Je ne pense pas que tu aies besoin de te déplacer en personne, répliqua Narcissa avec assurance. Il te suffit d'envoyer des Mangemorts du cercle restreint, cela aura le même impact.
— Aucun ne sera d'accord avec ça, répliqua Bellatrix d'une voix cinglante.
— Ils sont techniquement sous tes ordres concernant ce sujet, le Seigneur l'a dit lui-même. Ils seront obligés de s'y rendre si tu le leur demande expressément.
— Qui proposes-tu ? l'interrogea son aînée. Ils nous sont tous indispensables, ce sont les seuls capables de se battre correctement sur un champ de bataille.
— Avery et Sykes me paraissent tout indiqué, ils pourront mener une équipe de membres plus jeunes, lâcha Narcissa dans un murmure, comme si cela lui arrachait la gorge.
Blaise retint un sourire satisfait. Le goût de la vengeance était agréable. Bellatrix sursauta presque devant la proposition.
— Tu es folle ! protesta-t-elle. Ils font partis de nos meilleurs combattants !
— Raison de plus, appuya Narcissa, grinçante, ses yeux flamboyants ne quittant pas les prunelles brillantes de malice de Blaise. Cela n'aura que plus d'impact.
Bellatrix se mit à faire les cent pas, les sourcils froncés, plongée dans une profonde réflexion. Sa cadette, d'une rigidité glacée, fusillait Blaise du regard. Ce dernier s'empêchait de jubiler trop clairement de toutes ses forces. Lucius était le seul à suivre silencieusement des yeux les allers-retours de sa belle-sœur, attendant la sentence. Celle-ci fut longue à arriver. Bellatrix prit tout le temps qu'il lui fallait pour sa réflexion. Après d'interminables minutes, elle finit par s'arrêter, les yeux fixés sur le tapis persan.
— Tu dois avoir raison Cissy. Ce sera sûrement le choix le plus judicieux. Je leur ferais parvenir ma décision dans les plus brefs délais.
A ces mots, Blaise s'empressa de prendre congé. Il sentit les prunelles de Narcissa, brûlantes, peser sur son dos jusqu'à sa sortie. Il y aurait des conséquences, il le savait. On ne forçait pas la main d'une Mrs Malefoy de cette façon. Mais à l'instant même, il s'en fichait. Il laissa un sourire victorieux fleurir sur ses lèvres, puis sortit du manoir pour rentrer chez lui, oubliant presque ses nombreuses blessures et la douleur qu'il ressentait.
Celle-ci ne revint s'imposer à lui que lorsque son regard effleura un bosquet de fleurs bleues. Il se figea sur place, au milieu de la large allée, la vision d'un corps traîné par terre se superposant à celle qui s'étalait sous ses yeux. Il s'approcha lentement, et frôla du bout des doigts les larges pétales. Il sentit sa gorge se serrer lorsque ses pensées s'égarèrent vers Melinda. Il revoyait comme dans des flashs aveuglants son visage déchiqueté, sa détermination, sa dépouille inerte. Et surtout, ce tatouage qui se détachait si bien sur sa peau si claire. Cette fleur bleue, qui ressemblait à s'y méprendre à celle qu'il avait sous les doigts.
Alors, comme s'il avait été brûlé par ce souvenir, il retira vivement sa main. Il tourna les talons et s'enfuit le plus vite que ses blessures le lui permettaient, fuyant le fantôme de la jeune femme. Il était tellement préoccupé qu'il n'entendit pas l'appel inquiet de Drago depuis une fenêtre du premier étage.
Derrière lui, les orchidées bleues s'agitaient doucement dans le vent léger, inconscients de la marque au fer rouge qu'ils venaient de provoquer.
