Chapitre 12 : La malédiction qui avait un visage

Ce fut depuis le siège de la poupe que Barett Bonden et elle-même assistèrent à l'incident entre Joseph Nagle, l'assistant charpentier, et M. Hollom. Les rumeurs sur Jonah étaient devenues insupportables, et l'assistant crut que bousculer l'officier au lieu de lui adresser un salut lui permettrait de s'affirmer auprès de ses collègues. La manœuvre était risquée et foncièrement stupide. Fran grinça des dents lorsqu'elle vit que Hollom n'avait aucunement l'intention de répliquer, laissant un acte d'insubordination impuni et ruinant sa réputation par la même occasion. L'intervention outrée de Jack lui donna des frissons. Furieux, il ordonna que Nagle soit jeté aux fers auxquels elle avait elle même échappé grâce à Maturin lors de son arrivée, et il s'en fut dans sa cabine, faisant demander l'officier Hollom à voix basse. Consciente que Jack n'avait pas eu le choix étant donné sa position de commandant, elle savait que son intervention risquait cependant de discréditer son officier à jamais.

La jeune femme n'était pas particulièrement attachée à ce dernier, surtout depuis qu'elle avait failli mourir à sa place dans la tempête du cap Horn, mais elle n'était néanmoins pas du tout satisfaite de la tournure que prenaient les choses. Hollom n'était pas fait pour être en mer, c'était un être sensible et artistique qui se serait plu dans les milieux huppés de Londres et y aurait probablement été facilement intégré. Malheureusement, sa stature frêle, sa peur du vide et son manque d'autorité faisaient de lui un piètre membre de l'armée britannique. Il était bien difficile de faire sa place quand on était taillé dans un copeau de cure dent et timide comme un Ewok.

Décidant que l'incident n'était pas de son ressort, la jeune femme retourna s'asseoir et reprit le fil de ses cours là où elle en était. Cependant, son élève était fort distrait et elle le laissa bientôt s'échapper. La jeune femme descendit dans son antre et trouva un Stephen très agité balayant la surface entre sa cabine et l'infirmerie. Ses épaules voûtées pour ne pas heurter le plafond, il docteur parcourait la pièce à grand pas, marmonnant des choses incompréhensibles en catalan.

- Que pasa ? demanda-t-elle, esta bién ?

- Joseph Nagle will be flogged tomorrow morning, répondit-il d'un ton glacial, annoncant la sentence d'un air sombre

- Oh… fit Fran d'un ton détaché, ouch…

- Ouch? That lad is going to be publically humiliated and hurt and that's all you have to say?

- Stephen, what would you have me do? Jump in front of the guy and fight to the death?

Le ton sur lequel elle avait prononcé ces mots l'arrêta net dans son élan, et le docteur la regarda avec une expression suprise.

- I'm sorry Frances, répondit-il en sombrant dans un hammac, I just feel like we're no better than any tyrant…

- Do you think that Jack is no better than Napoléon? demanda-t-elle en se placant près de lui, devinant ce qui tracassait la conscience du docteur.

- I don't know anymore, sometimes I admire him but… a veces parece que es del siglo antes…

- Pero es del siglo antes Stephen… Listen to me, I know that you are looking forward for the next century, but we are at war and there is not a lot that keeps this ship safe right now…

Stephen eut un mouvement brusque, et regarda soudain la jeune femme avec méfiance. D'un ton sarcastique, il attaqua son argumentaire :

- So strange, Jack told me the exact same thing a few hours ago…

- Then it might be true if both your friends agree on the subject, don't you think?

La douceur avec laquelle elle avait répondu à son agression le rappela à l'ordre, et il décida d'écouter ce qu'elle avait à dire.

- In my community, there were laws, like there are on this ship. It is a tough equilibrium, and it was far from being perfect. The punition when somebody didn't respect it usually was confinment, in proper conditions. If you do not punish a transgressive behavior, then poeple will think that laws do not have to be respected, and you will get more and more people bypassing the law.

- What if the crew does understand the laws because they are fair to them and they know it's their own interest? interrompit-il

- You mean changing the rules and educate people so that the laws are naturally respected?

- Yes…

- That a fantastic idea. Could be a solution. That however means reviewing the whole system, and making education well before those poeple even set a foot on board…

- But that would be possible!

- Yes and no. I'm sure that after the tremendous effort has been done on a big political scale, and you have found rules that satisfy every body, which is less than probable in times of wat, you might have 98% of people respecting those laws. But what happens next? You still have to deal with the ones that don't…

- Then have them pay a fine, or something…

- Why not…fit Fran, pensive. But still that means that rich people can transgress the law more often. But that's a good point

Stephen lui lanca un petit sourire. A ceci Fran répondit :

- Ok so now we've changed the world let's get back to now and here if you please.

- Sure

- Nagle has been disrespecful and violently collided with officer Hollom, failing to salute at the same time. This is obviously provocation. Today the rules are harsh, because we are at war. You can't afford to get a disorganised ship because it could be the death of us. There are not many options, the punishment must be strong enough and unfortunately public…

- Why why why! fit Stephen déséspéré d'en revenir au fouet

- Because this could lead to mutiny…

- Ah, mutiny, again! s'écria Stephen en se redressant, You are so fond of this word, both of you…

Le docteur était de nouveau furieux. Il se sentait trahi que son amie prenne le parti de Jack, c'était comme s'ils avaient décidé de faire front contre lui. Il ne comprenait pas cet amour malsain pour le pouvoir et l'ordre. Fran, de son côté, se sentait rassurée que le capitaine ait tenté d'expliquer les choses de la même manière, mais elle craignait de n'arriver à rien. La dernière fois que Stephen l'avait boudé lui avait fait du mal, et elle ne comprenait pas son blocage sur le sujet du pouvoir. Parfois Fran avait eu à mener les choses, et réalisé qu'elle ne tenait pas à détenir le pouvoir, mais qu'il était nécessaire que quelqu'un se saississe du fardeau et prenne les décisions. La democratie n'était pas une option sur un man-o-war. Certes Stephen n'avait pas tort, le pouvoir menait asiément à la corruption, mais ce n'était pas seulement ça…

- Ok ok, so let's go, mutiny happens because people think they can outpower the commandement and make things better. Still following me?

- Sure, fit Stephen d'un ton cynique

- Obvisouly there is a struggle between the officers and the midshipmen or others because some are still loyal to the present captain. The captain is jailed or killed, Blackeney, Calamy, Pullings… god knows…

Stephen blanchit à l'idée de voir Jack tué par ses propres hommes. Suspendu aux lèvres de la jeune femme, il attendait la suite.

- It is likely that people struggle among themselves to take command, or they agree on one head, or it the best case scenario they form some kind of council where they take common decision with a vote

- Democracy, murmura Stephen

- Yes… so now three choices. You can have a strong and loved commander, in this case I don't see the difference with today. The commander can be weak and permissive, which will lead to another mutiny at a point, and then power swaps again. Or you get the miraculous council solution. The ship is attacked, the time the council debates how to lead this war everybody is probably dead…

Le silence retomba dans la pièce tandis que Stephen se creusait les méninges pour détourner l'argumentaire de la jeune femme. Certes il y avait des milliers de solutions mais à chaque fois il retombait sur un des trois cas connus.

- If Jack flogs Nagle, it will hurt for sure. But there shouldn't be any dead people. The lesser of two weevils uh… If he weakens, he opened the lead for something way different. At war you can't afford to hesitate, and I trust the captain regarding sailing and battling. Don't you? Do you see anybody else that would ensure the safety of this ship better than him?

- No, I don't, admit Stephen

- In doing this he's keeping you safe, and myself too…

- Don't you think there are other solutions than violence to keep poeple in straigh line?

- I do my dear doctor, and this is not the way I would educate my children if I get some, but the context does not allow a lot of latitude here. We're at war, stuck in a ship with two hundred men, not the best place to discuss all night long about stategy uh… The reason why all of this is so stupid is because of war… urgency

- But in keeping that chain of command, all our lives depend on one and single man then, fit remarquer Stephen

- Then imagine what a weight this might be on his shoulders… fit Fran, pensive. I am glad that Lucky Jack is the captain of this ship, because I feel like my life could be in no better hands in this world…But I agree, we depend on only one man, and it would be freaking me out were it not for Jack, and I am happy we do not belong to a crazy hyperegoistic captain because he could get all of us killed in the blink of an eye

- Jack said I am the ony rebel he can afford on board, lui dit Stephen en souriant à demi

- Of this I have no doubt, répondit la jeune femme, you will be the hell of a husband…

- What? s'écria Stephen, cherchant les yeux de Fran

- Never mind, fit elle avec un geste de la main, éclatant de rire à l'idée qu'une femme puisse un jour devoir gérer le docteur Maturin.

Fran laissa son ami perdu dans ses pensées et s'installa dans le fond de la pièce avec un livre, jetant parfois un œil au docteur, toujours assis dans le hammac de l'entrée.

Le lendemain eut lieu la punition de Joseph Nagle, aide charpentier. Tous étaient habillés de manière formelle, et la tension était palpable. Jack n'avait pas demandé à ce que Fran soit présente, respectueux de sa condition de femme. Cependant, l'ensemble du navire se devait d'être là, et elle considéra que sa présence porterait du crédit au capitaine du navire, montrant qu'elle respectait son autorité. Elle se tint près du docteur, qui se protégeait des regards tout autant du soleil grâce à son chapeau. La mine sombre, Maturin regarda Nagle encaisser les coups de fouets sans broncher. Jack n'avait pas dit un mot. Sa machoire crispée, il ne prit pas la peine de paraître humain. Joseph avait coupé les dernières cordes qui retenaient Warley à la vie, et l'aurait probablement envoyée en enfer elle aussi si elle n'avait pas réagit à temps. Le matelot avait aveuglément suivi son capitaine et il se trouvait à présent couvert de lacérations, humilié devant l'ensemble de l'équipage qu'il avait sauvé en sacrifiant son ami. Le sort était parfois bien ironique…

La journée fut morose, et le pauvre M. Hollom ne semblait pas avoir appris la leçon. Se glissant furtivement le long du bastingage, l'officier se mortifiait d'avoir été la cause des souffrances de Nagle. Le dit Nagle ne se privait pas de conspirer dans le dos des lieutenants, et Fran remarqua que le groupe qui l'avait poussé à l'insubordination s'était renforcé. Pas un souffle d'air ne secouait le navire, ce qui laissait aux hommes beaucoup trop de temps pour échanger des ragots. En fin d'après midi, Fran ne fut pas suprise de voir Blackeney se précipiter dans la cabine principale, arguant que M. Hollom ne se sentait pas bien. Sa curiosité l'emportant sur la bienséance, la jeune femme rejoignit Blackeney qui fut heureux de relater le peu qu'il avait entendu. D'après lui, l'officier avait accouru dans leurs quartiers, en sueur et essouflé, et il semblait très malade. La colère qu'elle ressentait vis-à-vis du sous officier menaçait de la gagner. Non seulement il avait obligé le capitaine à punir sévèrement un homme qui avait envoyé un collegue à la mort sous ses ordres, mais il envenimait la situation encore plus. Malheureusement pour lui, son attitude lui avait fait perdre le peu de respect qu'il lui restait.

Lorsque Fran apparut dans l'infirmerie, Jack et Stephen se tenaient côte à côte, les bras appuyés sur la poutre supérieure, le docteur murmurant son diagnostic à son ami. Supris en pleine conversation, les deux hommes rivèrent leur regard sur la jeune femme, qui se sentit soudain toute petite. Elle n'avait jamais été la cible de deux regards aussi perçants en même temps. Fran avala la boule qui se formait dans sa gorge, et se redressa. 'Stand your ground' se dit-elle, ne voulant pas paraître lâche.

- I am sorry, I just wanted to make sure that mister Hollom would be all right. Do you wish me to leave ? demanda-t-elle alors que seul le silence lui répondait

- No, that will be fine, fit Jack, reprenant aussitôt sa conversation avec Stephen

Fran s'installa un peu plus loin et ouvrit un livre, écoutant avec attention ce qui se disait.

- Jack, he thinks he's cursed!

- Sailors can abide a great deal, but not a Jonah, fit doucement Jack

- My God. You believe it too, murmura Stephen horrifié

- Not everything is in your books, Stephen, répliqua Jack avant de franchir le seuil de la porte sans un regard en arrière

Le docteur se tourna doucement vers la jeune femme, l'air abbatu, et l'interrogea du regard. Fran espérait qu'il n'avait pas compris qu'elle les avait espionnés et lui retourna un regard qu'elle espérait très innocent, de type buffysien du genre 'biche dans les phares d'une voiture'.

- Can you believe that? lui demanda-t-il

- So much for innocence… fit elle gênée d'avoir été aussi peu discrète. Well… I'm not sure

- What do you mean? fit-il déséspéré, do you believe in that legend too?

- Uh Stephen, we already discussed legends and all of that. I believe that he's right about everything not being in your books, actually it's a fantastic wise statement but… I think that it wasn't applied to the proper subject…

Soulagé que la jeune femme ne prenne pas le parti de Jack une fois encore, Stephen parcourut la distance qui les séparait et vint s'asseoir auprès d'elle. Le hamac tangua dangereusement, arrachant un petit rire à la jeune femme qui ne pouvait stabiliser le morceau de tissu, ne touchant plus le sol du fait de la présence de Stephen. Le pied définitivement peu marin du docteur causa une oscillation violente qui manqua de les jeter par terre, et Fran poussa un petit cri de détresse tout en s'acrochant à la forme plus stable du docteur. Par réflexe, ce dernier entoura la jeune femme de son bras droit, et les deux amis se mirent à rire tandis que l'amplitude des oscillations diminuait. Honteuse de partager ce moment de bonne humeur alors qu'un officier était si mal en point, la jeune femme se redressa et réprima son hilarité.

- Hum, I'm afraid this curse story might generate some bad deeds, fit-elle, de nouveau sérieuse

- So am I, soupira Stephen en retirant son bras des épaules de la jeune fille. Anyway, I will try to give him something for anxiety, dit Stephen en se levant.

Alors qu'il s'éloignait du hamac de la jeune femme, le docteur se retourna soudain et fixa son regard sur elle.

- So what do you think is not in my books, Frances?

- Fancy an exemple ?

- I would like that very much, fit il intrigué

- Love isn't, répondit-elle de but en blanc

Les yeux bleus délavés de Stephen rencontrèrent les siens, et l'étonnement qu'elle put y lire lui donna des frissons. Il était beau lorsqu'il était songeur, et seul le sujet des femmes pouvait ainsi le confondre. Pendant un instant Fran crut qu'il allait ajouter quelque chose, mais il brisa le contact et s'en fut…

Le lendemain l'équipage tint un office pour la mort de l'officier Hollom, qui s'était suicidé dans la nuit. Sa mort avait du être atroce, et Fran garda le silence toute la journée, refusant de parler à qui que ce soit. La cloche résonnait inlassablement dans ses pensées de la même manière que celles de sa grand-mère l'avaient hantée. Elle se sentait coupable de n'avoir pas essayé de parler au jeune homme qui avait préféré s'ôter la vie que porter malheur à ses compagnons. Son statut de femme lui aurait sans doute permis de discuter plus librement avec l'officier, et Fran s'en voulait de ne pas lui avoir tendu la main. Elle avait jugé l'homme faible et s'en était détourné comme tous ses compagnons d'équipage. Le seul qui ne l'eut pas fait était Blackeney, et sa détresse était visible.

Les deux compagnons se retrouvèrent une fois la nuit tombée, réunis de nouveau dans la peine comme lors de l'amputation du jeune officier. La jeune homme fut la seule personne à qui elle accepta de parler ce jour là, à la grande détresse du docteur. Fran ne parvenait pas à comprendre comment une légende pouvait être plus importante que la vie. Blackeney lui expliqua en détails ce qu'il avait vu, et ce qu'un Jonah représentait dans la marine. Avec moult détails, le jeune officier tenta de faire la lumière sur les sentimens qui avaient du hanter Hollom pour qu'il décide de se jeter par-dessus bord avec un boulet. Fran frissona à l'idée qu'il ait du lutter contre son inctinct pour ne pas lâcher le boulet de fonte lorsque l'oxygène avait commencé à manquer. Elle ne pouvait appréhender une telle envie de mourir, l'instinct de survie l'ayant toujours poussée à se battre même dans les moments déséspérés. Fran ne parvenait pas à savoir si un tel effort de volonté dans le but de mourir était stupide ou courageux. Lui qui n'avait eu aucun courage dans la vie pouvait il en avoir dans la mort? Se battre pour abandonner la lutte ne faisait aucun sens à ses yeux, mais Hollom avait cru sauver les membres de l'équipage en se donnant la mort… Le casse tête hantait la jeune fille, et Balckeney fut sa bouée de sauvetage dans les ténèbres de ses pensées.

Jack avait refusé de lire la bible et prononcé un discours émouvant sur le pardon. La sensibilité qui avait transparu dans ce discours avait beaucoup touché les deux compagnons, qui louaient à présent le comportement de leur guide. Le matin les cueillit à la poupe du navire, endormis l'un contre l'autre dans l'espoir se te tenir compagnie dans ces moments sombres. Fran constata qu'on les avait couverts contre l'humidité de la nuit.

Le vent avait ironiquement repris quelques secondes après la fin du discours du capitaine, corroborant les croyances bibliques des matelots. Fran avait juré dans sa barbe que Dieu était un salop, et récolté un regard outragé de son voisin officier des marines. Le lendemain, alors que le Surprise faisait voile vers les Indes, la pluie s'invita à la fête, et ce fut le chaos. Les hommes se jetaient des seaux remplis d'eau au visage, et se battaient joyeusement sous la pluie, trempés jusqu'aux os. L'air maussade, Fran profita d'un seau pour laver ses cheveux et les tresser de nouveau, pensant au camarade qui devait reposer au fond des abysses. La jeune femme avait toujours détesté la pluie, mais elle resta cependant perchée sur sa vergue glissante comme une âme en peine pendant des heures, rendant un dernier hommage à Hollom avant de se concentrer sur la suite de sa mission.