Chapitre 13 – War Sweater

New York is dangerous, littered with thieves
And we've got no morals here, we just do as we please
But I don't wanna go home where they all stare at me
Cause I'm tattoed, and fired up, and drunk, and obscene

Cause you wear your religion like a war sweater
You ask for the truth, but you know you could do so much better

And you sat on your fences, you've screamed no retreat
So, what will your legacy be ?

-Wakey! Wakey! "War Sweater"


New York

- Tu n'es pas sérieuse ? demanda Max d'un ton stupéfait.
- Bien sûr que si, dit Tess avec un petit rire. On est à New York, autant en profiter, non ? Et puis, si j'avais passé une minute de plus avec Lonnie et Rath, j'en aurais tué un des deux. Ou les deux.

Le trajet en voiture avait été infernal, les doubles de Michael et Isabel n'ayant pas de punk que la tenue, ils en avaient aussi l'attitude. Le volume de la radio n'avait pas bougé d'un iota – Tess en avait toujours les oreilles qui sifflaient – et la conduite de Rath laissait fortement à désirer… Elle s'était demandée plus d'une fois comment ils pouvaient n'avoir pas encore les flics aux fesses vu la vitesse à laquelle ils roulaient – le bon coté, c'était qu'ils étaient arrivés ici beaucoup plus vite que prévus – quand leur chance avait tourné peu avant leur arrivée, au beau milieu de leur traversée du New Jersey, quand un shérif avait arrêté leur voiture. C'était l'intervention rapide de Max qui avait empêché que ce pauvre homme se retrouve enterré quelque part au bord de la route lorsqu'il avait 'osé' demander à Rath son permis de conduire. Tess s'était ensuite chargée d'effacer leur petit quatuor de sa mémoire.

A la seconde où ils étaient descendus de voiture à l'aube, Max avait prétexté une envie pressante de se dégourdir les jambes et ils s'étaient séparés en se donnant rendez-vous à deux heures tapante devant Macy's. Et Tess en avait profité pour le traîner à Times Square, puis à Central Park, avant qu'ils ne redescendent la Cinquième Avenue. Et maintenant, ils étaient debout devant le Rockefeller Center. Au sommet duquel sa chère épouse était présentement en train de le persuader de monter.

- Tess…
- S'il te plaît, on a encore une bonne heure avant de retrouver Bonnie & Clyde, je t'assure que la vue qu'on a de là-haut vaut le coup d'œil, insista-t-elle avec une moue suppliante.

Il soupira.

- Combien de temps vous avez vécu à New York, Nasedo et toi déjà ? demanda-t-il en levant les yeux vers le ciel, essayant d'avoir une idée du nombre d'étages qu'ils devraient grimper pour atteindre le sommet.
- On s'en fiche, il y a un ascenseur, dit Tess, répondant à sa question muette. Et on est resté ici deux ans, dit-elle. C'est la ville idéale pour disparaître – tu descends du train et tu te noies dans la masse. On avait le FBI aux fesses en Californie, alors il a choisi de nous emmener le plus loin possible…

Max lui jeta un regard perçant.

- Comment est-ce qu'ils vous avaient retrouvés ?

Elle haussa les épaules.

- Aucune idée. Nasedo était probablement à la recherche de quelque chose – ou de quelqu'un, ajouta-t-elle avec un regard entendu dans sa direction, et il n'a pas assez bien couvert ses traces. Cela n'aurait pas été la première fois. Mais il ne me parlait pas de ce genre de choses.

Elle arbora un sourire railleur.

- Apparemment, je n'étais pas assez grande pour comprendre.
- Mouais…
- Alors, on monte ou pas ?

Il soupira à nouveau.

- Oui, on monte.
- Génial !

Il la regarda avec amusement applaudir avec enthousiasme avant de le traîner à l'intérieur du bâtiment. Et alors qu'ils faisaient la queue et montaient dans l'ascenseur qui menait au sommet, son esprit ne put s'empêcher de revenir à la réunion qui les attendait. Il faudrait qu'ils reviennent à New York une autre fois, il n'avait pas vraiment la tête à faire du tourisme en ce moment…

- Arrête d'y penser, dit Tess à coté de lui.
- Je ne peux pas m'en empêcher, tout ça me stresse, répondit-il à voix basse, essayant de ne pas faire profiter des gens qui s'entassaient autour d'eux de leur conversation. J'ai l'habitude de ce genre de réunions – la guerre, la paix, la politique, c'est familier, tout ça – mais là, je pars à l'aveuglette. Je ne sais pas ce qu'ils veulent, on ne vit plus dans ce monde depuis des lustres, comment je vais pouvoir être d'une quelconque efficacité ? Sans compter…

Il baissa encore d'un ton en voyant le regard curieux que lui lançait son voisin.

- Sans compter Rath et Lonnie. Ça sent le coup fourré à des kilomètres.
- Et bien, on avisera le moment venu, dit simplement Tess, alors que le 'ping' émis par l'ascenseur annonçait leur arrivée à destination.

Alors qu'ils sortaient dans le hall et que Max se dirigeait vers la terrasse qui surplombait la ville, Tess le retint en lui prenant la main.

- Pas ici, on monte.
- Encore ?
- Il y a trois étages en terrasse, c'est au dernier qu'on a la plus belle vue.

Elle le traîna vers les escalators en exigeant qu'il ne regarde pas la ville tant qu'ils n'étaient pas arrivés au sommet. Il se retint de lever les yeux au ciel, son amusement prenant le pas sur son exaspération. Il savait que, malgré les circonstances, elle était ravie d'être ici, de lui faire découvrir une partie de ce qui avait été sa vie ces dernières années. Ici, ils étaient un couple ordinaire, ils n'avaient pas à se cacher. Ils pouvaient s'embrasser ou se tenir la main sans attirer de commentaires et elle avait visiblement l'intention d'en profiter. Il devait admettre que cela ne lui déplaisait pas non plus.

- Tu peux regarder, on y est, dit-elle enfin.

Il ouvrit les yeux et, l'espace d'un instant, eut le souffle coupé devant la vue qui s'étendait devant eux.

- Seigneur…
- Je te l'avais dit !

Ils surplombaient Central Park et New York à leurs pieds semblait à la fois gigantesque et minuscule de là où ils se trouvaient, couvert d'un léger manteau blanc. Quelques flocons recommençaient à tomber et Max se félicita d'avoir écouté Tess lorsqu'elle lui avait recommandé de s'habiller chaudement. Ils étaient plus résistants au froid que les humains, mais c'était New York en décembre, pas Roswell.

- Ta place est là, Max, dit Tess après un long moment passé à apprécier la vue en silence. Au sommet, avec le monde à tes pieds, tel un Roi.
- Je suis le Roi du monde, dit-il avec un sourire amusé.
- Oui, tu es le Roi. Mais, tu règnes sur un autre monde…

Ils échangèrent un regard avant qu'il ne l'attire à lui. Ils restèrent là pendant ce qui leur sembla une éternité, blottis l'un contre l'autre, jusqu'à ce que Max jette un regard sur sa montre.

- Il faut qu'on y aille, murmura-t-il en posant un baiser sur sa tempe. Ils vont nous attendre.
- Je sais, dit Tess, déçue.

Ils redescendirent en silence, rejoignant la rue. Tess jeta un regard de regret en direction de la patinoire installée sur le Rockefeller Plaza et le gigantesque sapin de Noël qui la surplombait et soupira. Nasedo et elle n'avaient jamais fêté Noël – ou aucune autre de ce que son protecteur avait toujours appelé "ces stupides festivités terriennes" d'ailleurs – mais chaque année, Tess ne pouvait s'empêcher de regarder l'agitation des fêtes avec envie. Noël était particulier. Noël lui rappelait la maison, surtout à New York, où tout était plus… Plus. Plus grand. Plus coloré. Pus animé. Les décorations, les lumières, l'agitation, tout lui rappelait les cérémonies de Beseth, elles aussi noyées sous la neige une année sur deux.

Les cérémonies de Beseth où l'on rendait hommage aux êtres aimés et perdus…

- Tess ?

Elle sursauta et réalisa qu'ils s'étaient arrêtés de marcher et que Max la fixait d'un air inquiet. Il avait senti son changement d'humeur.

- Je vais bien, j'ai juste… Je suis juste remontée dans le temps pendant une seconde. C'est l'ambiance, je suppose, ajouta-t-elle avec un sourire triste.

Max la comprenait. Lui-même s'était surpris à penser plus d'une fois à leur planète ces dernières heures. Avant que ses souvenirs lui reviennent, il n'avait jamais réalisé à quel point Noël était similaire aux célébrations d'hiver sur leur planète. Et ici, à New York, l'atmosphère était vraiment particulière. Il commençait à penser que l'obsession reconnue d'Isabel pour Noël allait bien plus loin qu'un simple attrait pour un bonhomme en rouge. Peut-être que son subconscient recherchait inconsciemment des souvenirs profondément enfouis, qui sait… Vilandra avait toujours adoré les fêtes de Beseth.

- Oui, je suppose, dit-il simplement.

Il se demanda intérieurement s'il pouvait s'arranger pour qu'ils grappillent quelques heures supplémentaires ici après le sommet, avant le retour à Roswell et à la réalité du quotidien, cette réalité où sa femme et lui étaient obligés de garder leurs distances.

Il soupira et, bras dessus, bras dessous, ils repartirent en direction de Times Square.


Ava sortit de l'eau et soupira avant de s'allonger dans l'herbe fraîche, laissant les rayons du soleil la réchauffer. De là où elle était, elle entendait les jumeaux tenter de se noyer mutuellement dans le lac, malgré les protestations peu convaincantes de sa 'belle-sœur'. Elle soupira en réalisant que la demoiselle en question n'était pas prête de disparaître du paysage.

Elle se demanda un instant ce que Kahil pouvait bien trouver à Telora Martay, avant de soupirer à nouveau. Qui essayait-elle de leurrer ? Telora était belle à couper le souffle. Avec ses yeux bleus et ses longs cheveux blonds, elle ressemblait beaucoup à sa propre sœur, Soli. De plus, elle était loin d'être bête et pouvait être drôle. Parfois. Quand elle n'exerçait pas son humour à ses dépends. Mais ce que la jeune femme ne semblait pas réaliser, c'était qu'Ava tolérait les plaisanteries de ses frères parce qu'ils étaient ses frères et elle n'appréciait pas que la petite amie de Kahil semble croire que le meilleur moyen de se faire accepter dans la famille était de joindre le mouvement. Elles n'étaient pas sœurs, elles n'étaient pas encore officiellement des belle-sœurs et elles n'étaient certainement pas amies, donc Ava n'appréciait pas son attitude. Elle s'était déjà mordue les lèvres à plusieurs reprises pour ne pas remettre vertement la jeune femme à sa place et seule la certitude qu'il ne s'agissait vraiment que de taquineries innocentes et non de franches moqueries l'avait retenue.

Mais il y avait aussi la façon qu'elle avait de mettre en avant ses 'relations', en particulier à la Cour, qui lui déplaisait. Kahil venait d'obtenir un poste auprès du Grand Tribunal et c'était là qu'ils s'étaient rencontrés – ils fréquentaient les mêmes cercles. Ava avait parfois l'impression que Telora la regardait d'une façon qui lui donnait envie de lever les yeux au ciel, comme si elle la plaignait, imaginant sans doute la vie terne et monotone qu'elle devait mener au Temple et la vie toute aussi terne et monotone qu'elle risquait de mener à la fin de ses études. Après tout, ce n'était pas parce que les places au Temple, peu nombreuses, étaient très convoitées que cette vie était le rêve de tout le monde… Certains comme Telora – ou encore Soli – préféraient de loin une vie mondaine à un travail passionnant, en particulier lorsque la richesse, la position ou l'aristocratie de leur famille leur permettait le luxe de se contenter d'un très bon mariage.

Ava avait des idées différentes, mais peu importait son avis sur la question. Son père avait appris la nouvelle de la relation entre son fils et la jolie blonde avec enthousiasme – Telora était un très beau parti et lui et le patriarche de la famille Martay étaient des amis de longue date. Elle sentait approcher une annonce de fiançailles à vitesse grand V et se résignait avec fatalisme à accueillir la jeune femme dans la famille. De toute façon, elle la voyait rarement, Kahil et elle ayant une vie sociale suffisamment bien remplie pour que le temps passé au sein de la maison familiale se limite au minimum, et elle-même retournait à Antara pour entamer sa deuxième année au Temple dans deux semaines. Il était plus que temps.

Zan lui manquait. Ils n'avaient eu aucun contact ces dernières semaines. Elle avait compris à demi-mots lorsqu'ils s'étaient vus pour la dernière fois qu'il avait l'intention de garder ses distances pendant ces quelques semaines de vacances, pour la laisser… respirer. Réfléchir à tout ça sans qu'il ne vienne influencer sa décision. Et elle n'avait toujours pas la plus petite idée de ce qu'elle allait faire de tout ce qu'elle avait appris avant son départ. Pourtant, les choix n'étaient pas si nombreux.

Elle pouvait décider que tout ceci, cette vie à la Cour, cette vie avec Zan, était ce qu'elle voulait et plonger là dedans tête baissée. Elle savait que, si c'était son choix, sa vie au Temple deviendrait vite très compliquée. En plus de ses cours, elle allait commencer un autre genre d'apprentissage, plus poussé, plus complexe et beaucoup plus important. Zan ne lui avait pas menti – ce serait dur. Il faudrait qu'elle assimile leurs traditions, leurs rites, leur protocole… Cela l'effrayait. Mais ce qui l'effrayait le plus, c'était le regard des gens. La façon dont ils allaient la scruter lorsqu'ils comprendraient enfin quel était le rôle qu'elle s'apprêtait à endosser dans l'Histoire de leur planète.

Aujourd'hui, peu de monde connaissait la nature exacte de ses liens avec l'héritier du Trône. L'Och'ra Baes évidemment. Zan avait aussi laissé entendre qu'il n'avait rien caché de leurs rencontres à ses parents, même si l'idée d'être le sujet d'une conversation entre le Roi, la Reine et leur fils lui donnait le vertige. Elle supposait que les quelques personnes qui l'avaient aperçue dans la Grande Salle qui abritait le Granilith avaient des soupçons, mais elle ne doutait pas que la Grande Och'ra leur avait intimé de garder le silence. Un ou deux de ses camarades les avaient aperçu tous les deux à un moment ou à un autre, mais elle avait à chaque fois imputé ces rencontres sur le compte du hasard et ils l'avaient crue sans trop d'efforts de sa part – après tout, elle-même devait parfois se pincer pour réaliser le tour qu'avait pris sa vie, alors comment eux pourraient-ils imaginer qu'une de leur camarade de classe se retrouvait soudain avec le potentiel d'une future Reine ?

Elle pouvait accepter cette destinée là, une vie aux cotés de Zan qui, elle le savait, malgré les contraintes et les obligations inhérentes à sa position, pourrait la rendre heureuse. Parce qu'il l'aimait, elle n'en doutait pas. Il le lui avait dit et elle l'avait cru, tout simplement parce qu'elle le sentait à chaque minute passée en sa présence. A sa façon de la regarder. A sa façon de lui sourire…

Mais il y avait aussi l'autre alternative, celle de refuser cette vie trop lourde à porter et de reprendre là où elle s'était arrêtée avant qu'il ne vienne bouleverser son quotidien. Elle pourrait finir ses études, trouver une place de guérisseuse au Temple, rencontrer quelqu'un d'autre et tomber amoureuse – peut-être – se marier et avoir des enfants qui seraient libres de choisir leur vie, vivre dans une maison simple au lieu d'un Palais, auprès d'un homme qu'elle ne partagerait pas avec une planète toute entière…

A cette idée, elle sentit son estomac se nouer, les yeux verts de Zan flottant dans son esprit, pleins de tristesse et de regrets. Serait-elle vraiment capable faire une croix sur lui ? De faire le choix d'une vie plus simple et le regarder en choisir une autre, même si ce n'était pas par amour, mais par obligation ? Leurs destins étaient liés, elle le savait, elle l'avait senti depuis le début. Lui-même le lui avait avoué lorsqu'il lui avait fait découvrir le Granilith. Mais était-elle prête à s'engager dans cette voie qui semblait déjà toute tracée pour elle ? Que se passerait-il si elle refusait ?

Elle sentit une main fraîche glisser dans ses cheveux et ouvrit les yeux pour découvrir le visage de sa mère, assise juste à coté d'elle.

- Tu as l'air très songeuse, ces derniers temps, fit doucement remarquer cette dernière.

Ava lui offrit un sourire embarrassé.

- Je sais, désolée. J'ai juste… beaucoup de choses qui tournent dans ma tête en ce moment.
- Tu veux en parler ?

Ava se mordit la lèvre, hésitante, avant de se redresser sur l'herbe.

- Tu ne m'as jamais dit comment papa et toi, vous vous étiez rencontrés, dit-elle soudain.

Sa mère lui jeta un regard surpris.

- Et bien, cela n'a rien de particulièrement extraordinaire, commença-t-elle. Il y avait un bal, on a dansé, on s'est plu…

Alenor sourit d'un air rêveur.

- J'avais ton âge à peu près et je me souviens d'avoir pensé qu'il était le plus bel homme que j'avais jamais rencontré…
- Tu ne penses pas que c'est trop jeune ? demanda Ava. Je veux dire, rencontrer quelqu'un et juste… savoir que c'est lui, alors qu'on a encore si peu d'expérience dans la vie ?

Sa mère prit son temps avant de répondre, posant sur elle un regard pensif, sentant confusément qu'elles ne parlaient plus seulement de son mari et elle.

- Je pense que lorsqu'on rencontre la bonne personne, on le sait, finit-elle par dire. Certains ont la chance de le croiser très tôt, d'autres très tard, mais cela ne change rien aux sentiments qu'on éprouve…

Ava détourna les yeux.

- C'est juste que… Vous êtes tellement différents, tous les deux. Je l'aime, c'est mon père, mais il faut bien admettre qu'il peut parfois être… froid et cassant, avoua-t-elle.
- Il n'a pas toujours été comme ça, lui apprit sa mère. Pendant les premières années de notre mariage, il ressemblait beaucoup à tes frères.

Elle regarda un long moment ses fils, toujours en train de chahuter dans le lac.

- Et puis, nous avons grandi, il a assumé de plus en plus de responsabilités et l'insouciance à disparu peu à peu, continua-t-elle. C'est dans l'ordre des choses, les gens évoluent – pas toujours de la façon qu'on imaginait, mais ce n'est pas toujours une mauvaise façon.
- Et tu n'as jamais eu de regrets ? demanda Ava. Tu ne t'es jamais dit que tu aurais pu mener une autre vie que celle d'épouse d'Ambassadeur ?
- Non, répondit immédiatement Alénor. J'ai fait mon choix lorsque je l'ai épousé et j'ai choisi de rester à ses cotés, même dans les moments difficiles. Je ne sais même pas si c'était vraiment un choix, au final… Tout ce que je sais, c'est qu'il est arrivé un moment où, à chaque fois que j'imaginais mon avenir, je le voyais à mes cotés.

Ava resta silencieuse, intégrant peu à peu ce qu'elle venait d'entendre.

- Pourquoi toutes ces questions, Ava ? lui demanda soudain sa mère. Cela ne m'ennuie pas d'y répondre, mais j'ai l'impression que tu cherches quelque chose de précis, je me trompe ?

La jeune fille resta silencieuse un long moment.

- J'ai rencontré quelqu'un, à Antara, dit-elle enfin, remarquant l'éclair de surprise qui passait dans les yeux de sa mère.

Si Alénor avait été en train de parler avec Soli, elle aurait probablement levé les yeux au ciel et murmuré un "encore", mais il s'agissait d'elle. Ava la discrète. Jamais encore elle n'avait parlé de garçons autrement que de façon hypothétique, comme d'une chose dont elle se soucierait un jour, lorsqu'elle se sentirait prête, alors elle comprenait son étonnement. Mais ce qui lui mit du baume au cœur, c'était que sa mère comprit tout de suite que, si elle lui en parlait, c'était que c'était important – qu'IL était important – alors elle ne fit pas de commentaires et attendit patiemment qu'elle continue.

- Il est important pour moi. Spécial, ajouta Ava.
- Est-ce que je le connais ?

Ava hésita un instant avant de secouer la tête.

- Pas vraiment, non, finit-elle par dire. C'est… compliqué. Il… Sa vie est… compliquée. Je vais avoir des décisions à prendre en ce qui le concerne et cela m'effraie un peu.

Le front d'Alenor se barra d'un pli soucieux.

- Chérie, si tu as des problèmes…
- Non ! l'arrêta précipitamment sa fille. Non, pas du tout. Comme je te l'ai dit, c'est juste… compliqué. La situation est compliquée.

Sa mère lui lança un regard perçant.

- Et tu ne veux pas m'en dire plus ?
- Non, je… Pas maintenant, c'est trop tôt, ajouta Ava, secouant la tête.
- Tu l'aimes ?

Le silence se prolongea entre elle et le regard d'Ava se posa sur son frère et Telora, en train de s'embrasser tendrement au bord de l'eau, seul dans leur petit monde.

- Je sais que lorsque je ferme les yeux et que j'imagine mon avenir, je le vois à mes cotés, dit-elle enfin.


En tournant à l'angle de la 34ème rue, ils se séparèrent machinalement, marchant en direction de Lonnie et Rath qui faisaient les cent pas un peu plus loin.

- Alors, vous avez vu ce que vous vouliez voir ? les accueillit Lonnie.
- On n'a pas eu le temps, il y a tellement de choses, dit Max.
- On va à notre repaire ? proposa la punk.

Max et Tess échangèrent un regard.

- D'accord, dit Max.

Les deux punks se mirent en route et les entraînèrent vers la bouche de métro la plus proche, descendant au sous-sol et sautant par-dessus les tourniquets du métro sans sourciller. Max et Tess les suivirent, débloquant ces mêmes tourniquets d'un geste de la main, essayant de rester le plus discret possible – cela commençait à devenir difficile, vu l'attitude des deux autres.

Et les surprises ne s'arrêtèrent pas là… Un fois arrivés sur les quais, au lieu d'attendre le métro comme Max et Tess s'y attendaient, les deux punks sautèrent sur les rails et disparurent dans le tunnel. Ils échangèrent un regard inquiet – où est-ce qu'ils pouvaient bien les emmener ?

Avec un haussement d'épaules, Max sauta à son tour sur la voie et aida Tess à le suivre. Réalisant, qu'ils étaient en train de se faire distancer, ils accélérèrent le pas, longeant le tunnel sur quelques centaines de mètres avant que celui-ci ne s'élargisse en un renfoncement un peu éloigné des rails. Ce qu'ils découvrirent alors leur laissa une sensation de malaise certain.

C'était là, au beau milieu des tunnels du métro new-yorkais, que leurs doubles s'étaient aménagé leur chez-eux. Incrusté dans le mur en face d'eux se trouvaient quatre incubateurs vides identiques à ceux qui étaient conservés dans leur grotte à Roswell. L'espace d'un instant, Max eut pitié des quatre autres… Il se souvenait encore de la peur qu'il avait ressenti lorsque Michael, Isabel et lui étaient sortis des cocons et avaient découvert l'immensité du désert du Nouveau-Mexique – et encore, ils étaient trois. Tess était seule, mais Nasedo était là à sa sortie, il l'avait attendue et s'était occupé d'elle. Mais leurs doubles…

La première image qu'ils avaient eue de la Terre avait été la noirceur des tunnels du métro. La première odeur qu'ils aient sentie avait été celle des relents d'égouts et de la moisissure de cette terre battue et de ce béton suintant qui ne voyaient jamais le soleil. Ils s'étaient retrouvés livrés à eux-mêmes à l'âge de six ans, dans le labyrinthe des sous-sols new-yorkais. Avaient-ils jamais été pris en charge par un adulte ? Avaient-ils jamais vécu dans une vraie maison ? Avaient-ils jamais été à l'école ? L'espace d'un instant, il se sentit coupable de ne même pas avoir pensé à leur poser des questions sur ce qu'avait été leurs vies avant qu'ils ne les retrouvent à Roswell.

-Pas étonnant qu'ils vivent comme bon leur semble, lui envoya silencieusement Tess. Ils ne respectent pas les règles car personne ne les leur a jamais apprises. Ils doivent vivre en marge de la société depuis toujours…

Un peu plus loin, Lonnie était assise, complètement affalée sur un vieux canapé défoncé. Une musique de fond pulsait autour d'eux et Rath, debout de l'autre coté de la salle, un club de hockey dans les mains, s'amusait visiblement à frapper dans des balles de golf pour passer le temps.

- C'est pas un quatre étoiles, hein ? railla Lonnie.
- C'est là que vous êtes nés, alors, commenta Max pour la forme.
- Et oui, comme des grands… On a viré la membrane, on est sorti des poches et on a fait nos premiers pas dans les égouts !
- Et maintenant, vous habitez ici ? demanda Tess en regardant autour d'elle, essayant désespérément de trouver quelque chose – n'importe quoi – à se raccrocher pour rendre le tableau qui s'affichait sous leurs yeux un peu moins glauque.
- Ouais, Manhattan, c'est super ! dit Rath.

Elle savait Nasedo froid et insensible, mais jamais elle ne l'aurait cru capable d'abandonner leurs doubles – des enfants ! – dans les égouts d'une ville. Même s'ils n'étaient que ça, des doubles, ils étaient également de sang royal, d'une certaine façon. Et même si cela n'avait pas été le cas, personne ne méritait de grandir de cette façon.

Un métro passa un peu plus, le bruit des roues sur les rails se répercutant sur les murs de la pièce en un vacarme infernal.

-Le militaire a dit à Michael qu'il y avait deux extraterrestres, lui envoya soudain Max, une fois que l'écho se fut un peu calmé. Peut-être que Nasedo n'a rien à voir là-dedans. Peut-être qu'il était sensé se charger de nous et l'autre extraterrestre de nos doubles…

Cela avait du sens, après tout.

Un gigantesque miroir posé sur le sol à un mètre de Tess explosa, touché par la balle dans laquelle Rath venait de taper, et elle se rapprocha instinctivement de Max.

- Pourquoi votre protecteur a-t-il amené les incubateurs à New York ? Et ici, dans les égouts ? demanda-t-elle.
- Il était obligé de changer d'apparence pour vivre, mais tu le sais déjà, ça, dit Lonnie.
- Le protecteur a veillé sur moi pendant plus de dix, insista Tess. Il s'appelait Nasedo et il ne m'a jamais laissé seule. Il n'était pas sensé nous laisser seuls.

Les protecteurs étaient sensés veiller sur eux en attendant leur retour sur leur planète, cela avait toujours été le plan.

- Et ça veut dire quoi, ça ? dit Rath, levant un sourcil moqueur.

Une nouvelle balle décolla et passa tout près de sa tête. Elle eut un mouvement de recul.

- Tu ne peux pas regarder un peu où tu tires ? dit sèchement Max en la poussant derrière lui pour l'éloigner de la trajectoire.
- Pourquoi ? rétorqua Rath.
- Parce que je te le demande. Et on est là pour parler du sommet, reprit calmement Max. C'est quand ? C'est où ? Et qu'est-ce qu'on…
- Oh, arrête… Chaque chose en son temps ! râla Rath en levant les yeux ciel.
- Je ne veux plus attendre.

Rath leva sa crosse un frappa une nouvelle balle dans leur direction. Rapide comme l'éclair, cette fois-ci, Max leva la main et l'intercepta à quelques centimètres de son visage, sans même ciller, son regard froid vrillé sur Rath. Il vit un éclair de surprise traverser les yeux du double, avant que celui-ci ne se reprenne et n'avance vers lui.

- Tu me cherches là ou quoi ? le provoqua Rath.

Max arbora un sourire moqueur et Tess posa une main apaisante sur son bras. Elle sentait que Max ne se maîtrisait plus qu'à grand peine et la tension qui l'habitait et qui s'était accumulée ces derniers jours était en train d'atteindre le point de rupture. Ils avaient besoin de Rath et de Lonnie pour aller à cette réunion et, vu son degré d'énervement, elle doutait que Rath s'en tire sans dommages s'il décidait qu'aujourd'hui était le bon moment pour affronter son époux.

- C'est bon ! intervint la voix exaspérée de Lonnie. M'obligez pas à me lever de ce canapé…

Rath et Max se toisèrent un moment et Rath finit par éclater de rire. Il rejoignit sa compagne et posa sur Max et Tess un regard qui les mit mal à l'aise. Ces derniers s'assirent à leur tour sur l'autre canapé qui 'meublait' la pièce, se résignant à faire preuve de patience.

- Tu es comme Zan, dit soudain Lonnie. Et vous deux, vous en êtes où ? Tu sais pas comment faut faire ? On peut te montrer si tu veux, railla-t-elle.
- Le sexe à l'extraterrestre, commenta Rath d'un air rêveur. Ça peut pas s'imiter, ça ! Aoouuh, wow ! aboya-t-il, la tête renversé sur le dossier du canapé.

Lonnie rit et Max serra les poings.

- Parlez-nous du sommet, recadra-t-il tranquillement.
- Avant le sommet, faut voir l'émissaire, mais y a un test à passer, lâcha enfin Lonnie.
- Un test ? répéta Tess.
- Pas toi. Que lui, ajouta-t-elle avec un geste du menton en direction de Max. Ils veulent être sûrs que tu es bien le Roi. Mais t'inquiète pas, tu vas réussir.

Max fronça les sourcils. Jamais d'émissaire n'avait été envoyé aux réunions des cinq familles, c'était nouveau, ça.

- Et quand je serai avec ce…, reprit-il.
- Ça suffit, trancha Lonnie en levant les yeux au ciel. T'inquiète pas, tu seras à l'heure à l'église.

Elle tendit la main vers la chaîne hifi posée sur la petite table à coté du canapé et augmenta le volume de la musique au point qu'il leur devint impossible de s'entendre penser. Une seconde plus tard, Rath et elle s'embrassaient à pleine bouche sur le canapé, se montant presque l'un sur l'autre, sans la moindre gêne et sans se soucier le moins du monde d'avoir une audience.

Max et Tess échangèrent un regard exaspéré. Déterminé à terminer leur conversation, Max décida qu'il en avait assez. Il tendit la main vers la chaîne hifi et celle-ci explosa. Une fois que l'écho finit de glisser sur les murs, un silence de mort retomba sur la salle alors que les deux punks les regardaient, bouche bée. Finalement tiré de sa torpeur, Rath sauta sur ses pieds, fou de rage.

- Tu… Tu… Tu… Espèce de fumier, je vais t'éclater la tête ! explosa-t-il.
- Tu vas poser tes fesses sur ce canapé et la boucler, dit Max d'une voix tranchante. Le sommet, qu'est-ce qui va s'y passer ?
- Il n'y a rien à dire de plus que ce qu'on t'a déjà dit ! rétorqua le punk, toujours en colère, mais visiblement sur la réserve.

S'insinuant dans sa tête, Tess réalisa que le petit numéro que venait de faire Max l'avait déstabilisé. Les doubles avaient débarqué à Roswell en espérant trouver un Zan bien propre sur lui, ignorant de leur passé et aisément manipulable, et ils étaient en train de se rendre compte que les choses étaient un peu plus compliquées dans la réalité.

Le Granilith. C'était ce qui tournait dans la tête de Rath à cet instant. Il avait besoin que Max leur donne le Granilith, parce que Lonnie voulait le Granilith. Pour rentrer chez eux. Et Rath était prêt à tout pour Lonnie.

-C'est elle qui mène la danse, envoya Tess à Max. Lonnie. Il ne sait rien des détails, juste que cette réunion a un rapport avec le Granilith.
-On s'en doutait un peu…

- Tu veux savoir quoi ? dit soudain Lonnie.
- Tout ce que vous, vous savez, répondit Max. C'est ça ou vous vous pointerez là-bas sans moi.

Ils se défièrent du regard un moment avant que Lonnie ne fasse un signe de tête à Rath. Le punk soupira et tira de derrière le canapé un carton sur lequel il dessina grossièrement quelques points.

- Ça, c'est notre système solaire. Ce n'est pas le même soleil que la Terre, mais ça fonctionne de la même façon, commença Rath.
- Notre système ? répéta Max, essayant de le pousser à en dire plus.
- Ouais – cinq mondes, deux soleils, trois lunes.

Max pointa un des points du dessin.

- Et là… C'est chez nous, se fit-il préciser.
- Ouais, chez nous, confirma Rath. Chaque monde envoie un émissaire pour le représenter et toi, tu viens pour Antar.
- Ils vont tous venir ici ? demanda Tess, perplexe, se demandant pourquoi les quatre autres familles se préoccupaient soudain du sort du Granilith.

Rath la regarda comme si elle était stupide avant de secouer la tête.

- Je sais pas si t'es au courant, mais heu… l'univers, c'est un truc qui est pas petit, se moqua-t-il, passant complètement à coté du pourquoi de sa remarque. Les mecs ont autre chose à faire que se déguiser et tailler la route comme dans Star Trek.

Il soupira.

- Ils ne feront aucun chemin, ils restent chez eux. Ils doivent être sur Terre, donc ils utilisent ceux qui sont déjà sur place – les humains. C'est comme un pantin ou une poupée… Ils veulent des humains, c'est ici qu'ils les prennent. Les représentants entrent en liaison avec leurs pensées et les contrôlent. Ils deviennent comme des automates et font tout ce que les représentants veulent qu'ils fassent.
- Je vois, dit Max.

Il connaissait ce type de contrôle à distance, mais il n'aurait jamais pensé que cela puisse fonctionner entre la Terre et leur système, vu les millions de kilomètres qui les séparaient.

- Ouais, on dirait un truc à la Linda Blair, continua Rath avec un petit rire. De toute façon, les humains, ils y comprennent rien, ils croient toujours qu'ils ont été enlevés…
- Pour que quelqu'un revienne ici en personne, il faudra qu'il y ait une raison, intervint soudain Lonnie.
- Nous ramener chez nous, par exemple, dit Rath. A condition que lui…

Il fit un geste en direction de Max.

- … il signe un accord au sommet.

Il alla s'asseoir à coté de Lonnie, se calant profondément dans le canapé avec un sourire satisfait.

- Quel accord ? demanda Max, content de voir qu'ils en venaient enfin à la partie intéressante.
- Un accord pour ramener la paix chez nous, dit Lonnie.
- En ce moment, tout le monde tape sur tout le monde, expliqua Rath. Et Khivar, celui qui t'a viré ? Le peuple le déteste…
- Notre mère a envoyé nos poches sur Terre pour nous sauver, en espérant qu'on revienne, enchaîna Lonnie.

Max serra les dents – entendre cette sœur de pacotille parler de sa mère après qu'elle lui ait brisé le cœur lui retournait l'estomac.

- Et c'est maintenant que ça se joue ! s'enthousiasma Rath. Il parait que Khivar en a marre et qu'il signera n'importe quoi…
- Et qu'il acceptera qu'on rentre – enfin, je veux dire, sur notre planète, précisa Lonnie.
- Et qu'en est-il de Michael et Isabel ? se demanda Max.
- Et Ava ? ajouta Tess.
- La famille royale, c'est pas une famille nombreuse, fit remarquer Lonnie en levant les yeux au ciel.
- Je ne partirai pas sans Michel et Isabel, dit calmement Max.

Lonnie se leva pour s'approcher de lui.

- Ce n'est ce que je veux dire, attends… C'est juste que, franchement, ils ont l'air tellement heureux dans votre belle petite ville perdue au milieu du désert…

Elle lâcha un petit rire avant de lui tapoter le bras avec un sourire que, pour la milliardième fois depuis ces trois derniers jours, il eut furieusement envie de d'effacer de son visage.

- Fais pas la tête, ça se passera bien, tu verras, dit-elle. Il faut y croire. Le seul souci, c'est s'ils nous parlent du Granilith, ajouta-t-elle avec un air de ne pas y toucher.

On y est, pensa Tess. Ils en ont mis du temps…

- Le Granilith ? répéta Max en s'efforçant de maintenir un visage le plus neutre possible.

Rath se leva à son tour pour les rejoindre.

- Ouais, c'est un truc religieux qui prend bien la tête, dit-il.
- Notre protecteur comparait ça au Saint Graal, expliqua Lonnie. Là, c'est une pierre et y a des gens de notre planète qui croient qu'elle a des pouvoirs…

Max secoua la tête.

- C'est la première fois que j'en entends parler, dit-il en fronçant les sourcils d'un air faussement perplexe. C'est sensé ressembler à quoi ?
- A une pierre, j'en sais rien ! commença à s'énerver Lonnie. Tu es sûr que tu connais pas ?
- Non, désolé.
- Tant pis, c'est dommage, dit Rath après avoir échangé avec sa compagne un regard nerveux. Mais ça aurait pu servir que tu saches où il est…
- C'est pas grave, t'inquiète pas, dit sèchement Lonnie. Sûrement qu'ils en parleront pas.

Elle soupira.

- Allez, faut qu'on décolle, la réunion commence dans une heure. Autant prendre de l'avance…

Elle se dirigea vers la sortie, Rath sur les talons. Le trajet se fit dans un silence pesant, Max et Tess suivant à quelques pas les deux punks dont l'attitude ne cessait de les consterner. Ils avançaient comme si la rue leur appartenait, bousculant ceux qui avaient le malheur de se trouver sur leur passage et insultant les autres. Mais Tess ne put s'empêcher de remarquer que leurs pas et leurs sarcasmes n'étaient pas aussi léger que d'habitude. Pour la première fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés, elle détectait chez eux une certaine nervosité et cela la fit sourire intérieurement.

-Et Lonnie, qu'est-ce qu'elle pense de tout ça ? lui envoya soudain Max.
-Je ne sais pas, tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de mal à lire ta sœur. Lonnie est mentaliste, elle sait comment faire barrage. Et elle sait de quoi je suis capable, elle ne prendra pas le risque de baisser sa garde avec moi dans les parages… Mais elle n'est pas aussi sûre d'elle qu'elle le laisse croire.
-Je crois qu'elle réalise que tout ne se passera pas aussi facilement qu'elle l'imaginait…
-Quelque chose dans ce goût là, oui.

A ses cotés, Max soupira.

-Une idée de l'endroit où ils nous emmènent ? demanda-t-il.
-On descend vers Wall Street et les quartiers d'affaires, lui apprit-elle après avoir déchiffré la plaque à l'angle d'une rue. Mais en dehors de ça…

Ils continuèrent à marcher pendant une bonne demi-heure, parcourant Manhattan jusqu'à sa pointe sud, avant de s'arrêter en près des bâtiments désaffectés du Fulton Fish Market qui bordaient la baie.

- On y est, lâcha Rath avant de se tourner vers Max. Tâche d'assurer…

Ils pénétrèrent dans le bâtiment et découvrirent un espace gigantesque et complètement vide, excepté pour une table et deux chaises posées en plein milieu où les attendait un petit homme en costume-cravate.

D'une bourrade, Lonnie poussa Max en direction de l'inconnu. Il s'approcha et s'assit sur la chaise vacante, laissant l'homme l'observer en silence pendant de longues minutes. Soudain, ce dernier se leva et Tess le vit placer sa main derrière la tête de Max et projeter une micro-onde qui sembla traverser son crâne. Elle vit Lonnie et Rath rester bouche bée devant ce qui se passa ensuite.

Projetée par l'esprit de Max, une représentation en trois dimensions du système de Naven – leur système – se mit à flotter dans l'espace autour d'eux, chaque lune et chaque planète représentée à son exacte place par un halo bleuté. Tess étouffa un hoquet auquel Max fit écho alors que son poignet gauche se mettait à la brûler. Remontant sa manche, elle réalisa qu'était en train de ressortir à cet endroit la marque familière qu'elle portait depuis le jour de son mariage, le V caractéristique de leur lignée, l'argent du point représentant Antar ressortant un peu plus que les autres sur la blancheur de sa peau. Elle l'effleura du bout des doigts, réalisant à quel point tous ces petits détails qui définissaient ce qu'elle était lui manquaient, et pour la première fois depuis que les doubles avaient débarqué à Roswell, elle se sentit sereine.

Peu importe ce qui se passeraient ici, ils s'en sortiraient. Ils étaient Zan et Ava d'Antar, ils avaient survécu à la guerre et à leur propre mort. Ils étaient toujours là. Et ils avaient toujours la Conscience Collective et les Anciens avec eux, cette marque en était le testament.

Elle échangea un regard avec Max, qui lui sourit lorsqu'elle posa les yeux sur son poignet à lui et réalisa qu'il avait aussi retrouvé cette marque qu'il portait depuis sa venue au monde.

L'émissaire se rassit à sa chaise et lui tendit une feuille de papier.

- Signez ici… Votre Altesse, dit avec révérence, alors que Max s'exécutait.

L'homme lui témoigna une nouvelle fois son respect d'une inclinaison de la tête, avant de glisser la feuille dans son attaché-case, qu'il referma avec un bruit sec. Puis, il se leva et disparut.

Max entendit Rath s'approcher de lui d'un pas nonchalant.

- Alors, comme ça, c'est toi le Roi, hein ? commenta le punk.
- Apparemment, commenta Max avec un sourire amusé.

Il n'avait pas réalisé qu'il aurait à prouver son identité, mais après tout, c'était logique… Il se demanda l'espace d'un instant ce qui se serait produit si cela avait été son double qui avait passé le test. Le résultat aurait-il été le même ou bien Punk-Zan se serait-il fait mettre à la porte sans ménagement ? Jusqu'à quel point étaient-ils vraiment identiques ?

Rath lui donna une claque sur l'épaule et Max ressentit une brève bouffée de haine envers ce type, ce pauvre type incapable de réaliser que la femme qu'il aimait se servait de lui comme d'un tremplin pour retrouver sa grandeur passée, ce pauvre type dont la main qui venait de lui frapper l'épaule avait aussi envoyé son jumeau vers une mort certaine.

- C'est parti, mon pote ! s'écria joyeusement Rath, ignorant les pensées qui s'agitaient dans la tête de Max.

C'est à ce moment-là que Max remarqua une porte au fond de la salle, une porte vers laquelle l'entraînaient Lonnie et Rath.

- Si ça tourne mal, tu nous regardes et on intervient, lui dit soudain Rath.

Tess leva les yeux au ciel, lassée de son attitude paternaliste.

- Il se débrouillera très bien sans vous, lui dit-elle sèchement.
- Hey, je t'en pose des questions, l'attardée ? rétorqua Rath d'une voix cinglante.

Max s'arrêta net. D'accord, là, il dépassait les bornes. Et Tess n'était pas la seule à en avoir plus que ras-le-bol de ce comportement. Il se tourna vers Rath.

- Ok, ça suffit, dit-il calmement. Il y a une chose que je veux tirer au clair, et tout de suite – celui qui donne les ordres ici, c'est moi, et si tu continues comme ça, je te jette dehors sans le moindre problème, pigé ?
- C'est toi le Roi, y a aucun souci, temporisa précipitamment Lonnie.
- Et elle, elle s'appelle Tess, reprit Max, fixant Rath d'un regard glacial. Et ce n'est pas une attardée. En fait, si j'étais toi, j'essaierais de ne pas l'oublier parce que tu n'as aucune envie qu'elle te montre ce dont elle est capable, crois-moi.

Les deux hommes s'affrontèrent du regard un long moment avant que Lonnie se place entre eux.

- Rath, emmène Tess, je voudrais parler à Max deux minutes, dit-elle à son compagnon.

Rath s'exécuta, non sans avoir jeté à Max un regard noir. Une fois qu'ils se furent éloignés, Tess gratifia le punk d'un sourire narquois.

- Quoi ? aboya-t-il. Pourquoi tu te marres ?

Elle secoua la tête.

- Toi, dit-elle simplement. Tu es tellement persuadé d'être celui qui mène la danse que tu ne réalises même pas ce qui se passe juste sous ton nez – ta copine qui n'attend qu'une chose, mettre la main sur le Granilith pour te larguer quelque part et courir retrouver l'amour de sa vie, Max qui pourrait t'écraser comme on écrase une mouche… Et moi ? Moi, je lis en toi comme dans un livre ouvert.
- Evite de faire ta mariole, rétorqua-t-il avec un rictus méprisant. Tu n'es qu'une pièce rapportée dans cette histoire.
- Et toi, tu es encore moins que ça, fit-elle remarquer. Tu n'as accédé aux plus hauts postes sur Antar que parce que tu étais quelqu'un de valeur et le plus proche confident de Zan. Aujourd'hui, tu n'es plus que le larbin d'une princesse des égouts qui te trahira à la première occasion, et la seule personne qui aurait pu te soutenir à ce moment-là, tu l'as poussée sous les roues d'une voiture il y a moins d'une semaine.

Elle vit Rath pâlir alors qu'il réalisait que leur précieux secret n'était plus un secret depuis longtemps. Elle arbora un sourire mauvais.

- La Reine Ava était l'une des meilleures mentalistes de notre planète, Rath. Penser que vous pourriez me cacher ça était incroyablement naïf. Mais laisse-moi deviner, cela fait partie de toutes ces choses dont ta chère et tendre a fort opportunément oublié de te parler lorsqu'elle a décidé de t'éduquer sur notre passé, pas vrai ? dit-elle calmement. Ça et tellement d'autres choses… Pas trop mal pour une attardée, hein ? ajouta-t-elle en levant un sourcil railleur.

Elle le toisa un instant en silence avant de sourire, interceptant ce qui se passait dans sa tête.

- Cela n'arrivera pas, dit-elle, répondant à son questionnement intérieur. Tant que cette petite réunion n'est pas terminée, tu ne lui diras rien.
- Et qu'est-ce qui te fait croire que tu vas m'en empêcher ? rétorqua Rath d'un ton faussement assuré.

Mais cela n'abusa pas Tess une seconde – le punk agressif et flamboyant d'i peine cinq minutes s'était dégonflé comme un ballon de baudruche. Parce que Rath avait beau être un crétin, il n'était pas stupide et il avait compris à la seconde où elle s'était mise à parler qu'il avait trouvé plus fort que lui.

- Parce que je t'ordonne de ne pas en parler, assena Ava en plongeant les yeux dans les siens, plantant sa suggestion bien profondément dans un recoin de sa tête, un petit tour de passe-passe qu'elle avait toujours détesté pratiquer. Tu rentres là-dedans et tu te tais. Je ne vais pas te lâcher d'une semelle tant qu'on n'en a pas terminé ici et tu peux être certain que Max ne laissera pas la plus petite opportunité à sa 'sœur' de recommencer le numéro qu'elle nous a fait par le passé, alors il vaudrait mieux pour toi si tu veux repartir en un seul morceau que tout ceci ne soit pas un coup fourré.
- Tess ? l'appela Max un peu plus loin.
- Bouge, dit-elle à Rath, avec un mouvement de tête en direction de leurs compagnons respectifs.

Le punk se mit en marche sans protester, comme assommé.

-Tout va bien ? lui envoya Max lorsqu'ils les rejoignirent.
-Oui. Qu'est-ce que Lonnie te voulait ? chercha à savoir Tess.

La voix sarcastique de Max résonna dans sa tête.

-Elle voulait me dire qu'elle était fière de moi et que j'étais le frère qu'elle n'avait jamais eu.

Tess ne put s'empêcher d'éclater de rire.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sèchement Lonnie, se demandant visiblement ce qui pouvait la faire rire alors que personne n'avait ouvert la bouche.
- Rien, juste… une blague entre nous, répondit Max avec un sourire.

Du coin de l'œil, Tess vit Rath se renfrogner encore un peu plus, ouvrant la bouche pour parler avant de la refermer aussitôt, Lonnie lui jetant un regard à la fois exaspéré et perplexe. Tess secoua la tête avant de suivre Max, qui franchit la porte qu'ils avaient découverte un peu plus tôt d'un pas décidé.

Quatre personnes, en apparence humaines, les attendaient là, assises face à face de chaque coté de la table – deux hommes et deux femmes – et Max et Tess échangèrent un regard surpris en réalisant que l'une d'entre elles leur était familière.

- Brody ? tenta Max d'une voix hésitante.

Son patron cligna des yeux inexpressifs pendant un instant, avant de sembler réaliser que c'était à lui qu'il s'adressait.

- Oh… En fait, mon nom est Larek. Es-tu Zan ? demanda-t-il.

Larek. Max avait maintenant cette certitude que cette fin d'après-midi allait devenir surréaliste. Parce que parler à l'un de ses plus vieux amis utilisant le corps d'un de ses nouveaux amis, alors qu'il était lui-même dans la peau de quelqu'un d'autre, c'était définitivement surréaliste. Il sentit la partie terrienne de sa personnalité se mettre en retrait pour laisser la place au Roi que tout le monde attendait ici.

- Oui, c'est moi, dit-il enfin.

L'une des femmes assises autour de la table, une rousse à la carrure imposante, le dévisagea de la tête aux pieds.

- Comment être sûr qu'il s'agit de la bonne personne ? demanda-t-elle enfin.
- Comment puis-je être sûr que vous êtes bien celle que vous prétendez être ? rétorqua Zan du tac-au-tac. La méfiance marche dans les deux sens, croyez-moi.

Larek reprit la parole.

- Tout ceux qui sont ici ont été homologués par l'émissaire, il n'y a pas d'erreur possible. Kathana, Sero, Hanar et moi, nous représenterons chacun notre monde. Zan représentera le sien.

Le nom de Sero était familier à Zan – elle avait été l'une des ambassadrices de la planète Zenka à une lointaine époque – mais il était incapable de dire de laquelle des deux femmes il s'agissait. Les deux autres étaient pour lui des inconnus.

Larek se rassit à son siège au moment où une autre porte, au fond de la pièce, s'ouvrait. Une autre silhouette familière s'approcha de leur petit groupe, un sourire narquois vissé aux lèvres, et Zan ferma les yeux sous le coup de la frustration alors que le nouveau venu approchait.

Nicholas.

Il ne passerait même pas une seconde à se demander comment une telle chose était possible après qu'Ava et lui aient réduit ce nabot en cendres. Ils auraient dû le voir venir…

- Je vous signale que Khivar parle pour tous ces mondes, lâcha négligemment l'adolescent en se glissant dans le fauteuil en bout de table. Et je parle pour Khivar.

Khivar parlait pour les cinq mondes ? Depuis quand les quatre autres planètes étaient-elles devenues une annexe d'Antar ? Il remarqua l'air mécontent des quatre représentants et réalisa que Nicholas s'avançait probablement beaucoup sur ce point. Jusqu'à preuve du contraire, les cinq planètes du système de Naven étaient autonomes et chacune prenait ses décisions toute seule.

-Tu crois qu'ils lui ont mis un rehausseur pour que son menton dépasse le plateau de la table ? ironisa Ava dans son dos.

Zan réprima un sourire en s'asseyant face à Nicholas, alors que ce dernier la foudroyait du regard.

- Très drôle, la blondasse, cracha-t-il.
- Désolée, s'excusa-t-elle d'une voix faussement innocente. Mes pensées m'échappent quelque fois…
- Pouvons-nous commencer ? les interrompit poliment Larek.

Lonnie se pencha à Zan pour lui murmurer à l'oreille.

- Tu connais ce type ?
- Pas toi ? répondit-il d'un air faussement surpris.

Parce que si elle espérait ne serait-ce qu'une seconde lui faire avaler qu'elle, Vilandra 2.0, n'était pas au courant qu'il serait présent aujourd'hui, elle était encore plus stupide qu'il le pensait.

- Nous sommes ici dans un souci de réconciliation, reprit Larek. Pas question de ressasser le passé ou d'essayer de rechercher des coupables.
- Alors, allons à l'essentiel ! trancha Hanar, le seul homme de l'assemblée que Zan ne connaissait pas. Nous sommes là pour mettre un terme à cinquante ans de misère et de souffrance dans notre système. Votre planète attaque Khivar, ajouta-t-il en jetant un regard noir à la femme assise à coté de Larek, Khivar attaque les Galeniens et les Galeniens m'attaquent, c'est sans fin… La situation est absolument intolérable !
- C'est vrai, nous devons trouver une solution, approuva la rousse qui avait parlé un peu plus tôt.
- Et Khivar a une solution, intervint Nicholas d'un ton conciliant.

Zan serra les poings. Khivar, le sauveur providentiel… C'était un refrain qu'il avait déjà entendu par le passé. Mais lui-même ne pouvait pas faire grand-chose. Ils avaient quitté leur planète depuis trop longtemps pour qu'il soit au courant des enjeux politiques exacts qui se jouaient autour de cette table. Mais cela ne voulait pas dire qu'il ne pouvait pas défendre ses propres intérêts…

- Khivar est prêt à abdiquer et à permettre aux quatre descendants de revenir, aux conditions suivantes, commença Nicholas. Max sera Roi, mais n'en n'aura que le titre. Toutes les prérogatives et le pouvoir de décision demeureront entre les mains de Khivar.

Il entendit Tess lâcher un reniflement méprisant derrière lui et sut ce qu'elle pensait. Ce que Khivar demandait, ce n'était rien de plus que ce qu'il avait déjà demandé par le passé – le contrôle total d'Antar, avec la bénédiction du seul Roi légitime. Comment Nicholas pouvait-il croire ne serait-ce qu'une seconde qu'il accepterait cette condition maintenant, alors qu'il avait préféré mourir à l'époque plutôt que de lui céder ?

- Deuxièmement, Max appelle ses partisans à déposer les armes et à soutenir le nouveau Gouvernement, continua Nicholas.

Le regard que Zan posait sur l'homme au physique d'adolescent devint songeur. Ainsi, il avait des partisans… Intéressant. Ils avaient quitté Antar depuis un demi-siècle, mais visiblement, toute une partie de leur peuple se battait toujours pour eux, en nombre suffisant pour être apparemment considéré comme une menace à laquelle il fallait mettre un terme…

Bien.

- Et enfin, troisièmement – et c'est le plus important – Max devra nous rendre le Granilith, finit d'énumérer Nicholas.

Cette condition là ne le surprit pas, il s'y était attendu. Mais apparemment, pas les représentants des quatre autres familles, vu l'agitation que cela suscita autour de la table.

- Le Granilith ? répéta la rouquine, visiblement interloquée.

Nicholas leva les yeux au ciel.

- Non, il n'est plus dans notre monde. Oui, nous le savons depuis un bon moment. Non, Khivar n'a pas estimé utile de vous le dire. Et oui, nous savons où il est, récita-t-il d'une voix monocorde. Il est chez Max.

Tous les yeux se braquèrent sur l'intéressé, attendant patiemment un commentaire.

- Mon nom est Zan, pas Max, dit calmement l'intéressé.
- Peu importe ! lâcha Nicholas d'une voix exaspérée.
- Est-ce que c'est vrai, Zan ? lui demanda Larek.

Zan acquiesça.

- Oui, il est ici.

Larek sembla accuser le coup et Zan sentit plus qu'il ne vit Lonnie sursauter dans son dos.

- Quoi ? s'exclama-t-elle.
- Alors, voilà le marché, enchaîna Nicholas. Max rentre avec le Granilith et tout est pardonné. Tout le monde est d'accord ?
- Non, dit Zan d'une voix ferme et définitive, regardant l'adolescent droit dans les yeux. Je ne cèderai pas le Granilith – ni à toi, ni à Khivar, ni à personne.

Il vit Nicholas serrer les dents.

- Je vois… Khivar était prêt à tendre la main, à faire un geste de paix. Tu viens de tout compromettre.
- Epargne-moi ton numéro, tu veux ? rétorqua Zan. On sait tous ce que Khivar veut et ce n'est certainement pas la paix.

Nicholas se leva de son fauteuil.

- Si c'est comme ça que tu le prends, ce sommet n'a plus lieu d'être et nos offres sont obsolètes.

Zan le regarda quitter la pièce d'un pas rageur, espérant visiblement faire grande impression sur les personnes assemblées ici. Malheureusement pour lui, il n'avait plus grand-chose à voir avec l'imposant Uro du passé et Zan eut surtout l'impression d'observer un petit garçon en train de faire un gros caprice.

Derrière lui, la porte claqua et il réalisa en jetant un bref coup d'œil par-dessus son épaule que Lonnie et Rath étaient sortis aussi. Peu importe, il avait le pressentiment qu'il reverrait les deux punks bien trop tôt à son goût.

Autour de la table, Hanar, Sero et Khatana se levèrent.

- Tu t'es fait bien des ennemis en une journée, dit la femme qui n'avait pas encore pris part à la conversation, exprimant visiblement le sentiment général.

Zan posa sur elle un regard froid.

- Vraiment ? Parce que nous étions amis avant ? rétorqua-t-il d'une voix cinglante. Ma vision des choses est un peu différente, j'en ai bien peur… Nous ne sommes pas amis, nous ne le sommes plus depuis longtemps. Vous avez fait votre choix il y a un demi-siècle – tourner le dos à ceux qui étaient vos alliés, ceux qui vous avaient accordé leur protection pendant des siècles par facilité, pour préserver une paix précaire, plutôt que de vous battre à leur coté pour rétablir une paix durable. Mes proches et moi-même l'avons payé de nos vies, vous par une guerre qui dure depuis cinquante ans. Pensez-vous toujours que c'était un bien petit prix à payer ?

Les trois autres restèrent muets et il enchaîna, la voix pleine d'une rage contenue.

- Aujourd'hui, je ne vous dois rien du tout. Vous avez décidé il y a longtemps que ce qui se passait sur ma planète n'était pas votre problème et moi, je décide aujourd'hui que lorsque vous vous entretuez, ce n'est pas le mien. Je ne suis plus le Roi en place, ce n'est pas à moi de trouver des solutions à vos querelles. Vous aviez l'occasion de m'aider à empêcher que tout ceci – la guerre, l'arrivée de Khivar sur le trône – se produise il y a un demi-siècle et vous avez préféré fermer les yeux. A vous de vivre avec ça. Quant au Granilith, là aussi, ce qu'il représente et ce que Khivar veut en tirer ne vous concerne en rien.

La femme ramassa sa veste avec un 'humpf' offensé et il la regarda quitter la pièce d'un pas rageur, les autres représentants la suivant sans rien ajouter. Il se passa une main lasse sur la nuque, renversant la tête contre le dossier de son fauteuil.

Cela faisait du bien de laisser sortir toute cette colère ravalée depuis si longtemps. Peut-être que la femme – Khatana ? Sero ? – avait raison, qu'il s'était fait aujourd'hui plus d'ennemis qu'il pouvait se le permettre, mais il ne le pensait pas. Après tout, qu'avait-il fait d'autre qu'énoncer des vérités dérangeantes que tous autour de cette table connaissaient déjà ? Il était bon en matière de diplomatie d'avoir la mémoire courte – tout politicien savait que la plupart des alliances se faisaient et se défaisaient au gré des jeux de pouvoir et que garder des rancunes pouvait vite devenir problématique – mais il y avait des limites.

Il sentit la main fraîche d'Ava se poser sur son front et il ferma les yeux avec un soupir. Oui, il l'admettait, il était amer. Pendant des siècles, Antar, la planète la plus importante, la plus riche et la plus attractive de leur système, avait procuré aux planètes Zenka, Corcoran, Thalis et Galeni aide et assistance et entretenu avec elles des relations commerciales et diplomatiques privilégiées. Pendant des siècles, c'était la puissance militaire et économique d'Antar qui avait garanti au système de Naven et à ses cinq mondes une vie prospère et paisible.

Mais lorsqu'il s'était retrouvé en difficulté et qu'il avait demandé assistance auprès de ceux qu'il avait toujours soutenu, ils avaient regardé ailleurs et trouvé de parfaites excuses pour ne surtout pas s'en mêler, attendant de voir de quel coté le vent allait tourner avant de prendre parti. Seule la planète Thalis lui avait apporté son soutien, mais le Roi sur le trône à l'époque était vieillissant et sa planète pacifiste par tradition. En dehors d'un soutien de principe et une bonne volonté certaine que Zan s'était promis de ne jamais oublier, il n'avait jamais pu faire grand-chose pour lui. Il soupçonnait d'ailleurs que Larek, Antarien d'origine, était le représentant de cette planète-là. Mais un représentant envoyé par qui ? Le Roi Thal – Zan doutait qu'il soit toujours en vie, vu son grand âge de l'époque – ou bien son successeur ? Cela signifiait-il qu'il disposait toujours leur soutien ?

Comme s'il avait compris qu'il était justement en train de penser à lui, Larek, le seul représentant à s'être attardé dans la pièce, prit la parole.

- Tu n'as pas changé, n'est-ce pas ? Même après tout ce temps… Toujours prêt à te battre pour ce que tu crois juste, quelque soit le prix à payer.

Zan rouvrit les yeux et observa Larek d'un air tranquille.

- Tu dis cela comme si c'était une mauvaise chose, fit-il remarquer.
- Les choses… ne vont pas bien chez nous, Zan, finit par avouer son vieil ami. La planète est divisée en deux camps – les royalistes d'un coté et les partisan de Khivar de l'autre – et aucun ne réussit à prendre réellement le dessus. C'est le chaos.
- Vraiment ?
- Oui. Khivar a fait illusion et a eu des résultats pendant un temps, avec ses belles promesses et ses solutions toutes faites. Mais les gens ont vite réalisé qu'il était plus intéressé par son profit personnel que par leurs problèmes. Personne n'avait jamais compris à quel point la famille royale était Antar.

Il déglutit péniblement.

- Lorsque vous êtes… partis, les Temples ont fermé leurs portes, mais tout le monde pensait que ce ne serait que temporaire, en attendant que Khivar reprenne les choses en main. Et puis, il y a eu les premières cérémonies de Beseth depuis votre décès. Khivar les a menées, comme tout 'Roi' est supposé le faire – coaché par Gaedel, comme vous vous en en doutez – sauf que, lorsque la Conscience Collective était sensée se réveiller, il ne s'est rien passé du tout. Et là, notre peuple s'est pris le ciel sur la tête. Ils ont enfin compris ce que tu avais essayé de leur dire pendant tout ce temps – que tu n'agissais pas comme bon te semblait, que c'était la Conscience Collective qui indiquait la marche à suivre. Que c'était elle qui 't'autorisait' à régner, que tu n'occupais pas cette place par ta seule volonté. Le Roi est l'âme de notre planète et, quelque soit le titre que se donne Khivar, pour la Conscience Collective, il n'y a plus de Roi, alors elle s'est tout simplement mise en sommeil. Nous n'avons plus aucun lien avec les Anciens. Khivar a expliqué que c'était un changement nécessaire, que nous avions enfin la chance de pouvoir être les maîtres de notre destin, que plus aucune force mystique ne nous dicterait notre conduite…
- Joli discours, commenta calmement Zan.
- Je ne suis même pas sûr qu'il y croyait lui-même… Notre peuple voulait un changement qui mettrait fin à leurs problèmes, mais pas ce changement là. Honnêtement, je pense que, pour la majorité des Antariens, ce n'était même pas toi, le réel problème, juste les circonstances. Mais en tant que représentant de notre planète, tu étais le bouc émissaire tout désigné… Seulement, il n'était plus possible de faire marche arrière à ce moment-là – il est facile pour une planète de destituer un Roi, mais le faire revenir d'entre les morts, en revanche…
- Et je suis sensé me sentir mieux maintenant que je sais qu'ils regrettent ? rétorqua Zan, en colère.
- Il ne fait que t'expliquer les choses, Zan, dit Ava en s'asseyant à ses cotés, avant de jeter un sourire d'excuse à Larek. Continue.

Leur vieil ami la remercia d'un signe de tête.

- C'est à ce moment-là que la rumeur a commencé à circuler, reprit-il. Celle selon laquelle une nouvelle prophétie était apparue sur les murs du Grand Temple.
- Et que disait-elle ? demanda Ava d'une voix tendue.

A part pour proclamer solennellement le décès d'un Roi ou d'une Reine et l'accession au Trône de son successeur, aucun nouveau khâchi n'était apparu sur les murs du Grand Temple depuis une bonne centaine d'années, que ce soit pour graver dans la pierre une prophétie ou un fait marquant de l'Histoire de leur planète. Mais elle avait le pressentiment que ce n'était pas seulement de cela dont parlait Larek.

Ce dernier lui sourit.

- Elle raconte votre chute. Elle raconte l'ascension de celui qu'ils appellent 'Khivar l'Usurpateur'. Elle raconte votre résurrection et votre retour parmi nous. Elle affirme que la lignée des Rois n'est pas éteinte et qu'un jour, le Monarque déchu et la Première Prêtresse renaîtront de leurs cendres et viendront réclamer ce qui leur revient de droit.

Un silence de mort retomba dans la pièce, alors qu'Ava et Zan digéraient cette révélation.

- Renaîtront de leurs cendres, hein ? murmura enfin Zan.

Larek acquiesça.

- Au début, Khivar a essayé d'étouffer la rumeur en faisant passer ça pour un délire des Och'ras et des Uros destitués, nostalgiques des anciennes croyances – après tout, peu de gens sont capables de lire les khâchis, on pourrait leur faire raconter n'importe quoi. Mais malheureusement pour lui, notre peuple veut croire en cette histoire et, années après années, au lieu de tomber dans l'oubli, elle a continué à se répandre et elle est devenue une autre de ces légendes racontées aux enfants. Alors, Khivar a essayé d'y mettre un terme de façon plus… radicale – il a exigé que les Temples sur les murs desquels elle était inscrite soient rasés.

Ava lâcha un hoquet de stupeur.

- Il n'a pas osé, murmura-t-elle.

Pour elle, Antar sans ses Temples, c'était impensable – ils étaient l'essence même de leur planète. Malgré le désaveu dont la famille royale avait été la victime au sein même de son propre peuple, elle peinait à croire que ce dernier ait pu accepter que soit tout simplement détruit de tels symboles de leur civilisation, même désertés et dépourvus de sens après la disparition du Granilith.

- Les Antariens ne l'ont pas laissé faire, la rassura Larek. Ils se sont dressés entre les Temples et les démolisseurs et Khivar a dû faire marche arrière – vu la colère des gens, il risquait de provoquer une nouvelle guerre civile et il n'était pas fou au point de prendre le risque qu'elle se termine comme la précédente, ajouta-t-il avec un regard entendu. Mais c'est à ce moment là que notre peuple a pris conscience de ce qu'était réellement un Roi qui n'écoute personne et qui prend ses décisions tout seul…
- Un peu trop tard, malheureusement, fit remarquer Zan.

Larek soupira.

- C'est vrai, reconnut-il. La rébellion est née à ce moment là, deux ou trois ans seulement après votre mort – je ne sais pas exactement combien cela fait en années terriennes. Au début, il n'y avait que de petits groupes menés par les anciens des Temples qui se sont donnés pour mission de perpétuer les anciennes croyances. Et puis, la résistance a commencé à s'organiser et à prendre de l'ampleur, lentement, mais sûrement. Aujourd'hui, nous avons des réseaux partout sur la planète.
- Nous ?
- Nous, répéta Larek.

Il se pencha vers Zan avec sourire à la fois nerveux et enthousiaste.

- Tout le monde vous attend, Zan, reprit-il. Si tu donnes à Khivar le Granilith et que vous rentrez, tu pourras vraiment faire bouger les choses. Ceux qui se battent pour toi n'attendent que cela, que tu rentres au pays pour récupérer ce qui te revient de droit. Ton héritage. Et les autres, ceux qui pour le moment ne disent rien ? Ils se contentent de survivre en attendant des jours meilleurs, mais je ne doute pas une seconde qu'ils se joindront à toi le moment venu.

Zan sourit tristement, réalisant que la situation sur leur planète devait être vraiment désespérée pour que Larek, qu'il avait connu si terre-à-terre et pragmatique, s'accroche à ce point à ces espoirs quelque peu irréalistes. C'était une partie de ce peuple qui souhaitait maintenant son retour qui avait placé Khivar sur le trône à sa place, un peuple trop préoccupé par la satisfaction immédiate de ses propres intérêts pour réaliser que ces décisions impopulaires qu'il avait été obligé de prendre à l'époque, il les avait prises dans l'intérêt de tous et non pas par facilité.

Ce qu'ils étaient apparemment en train de réaliser… un demi-siècle trop tard.

Zan se méfiait comme la peste de ces beaux discours – aujourd'hui, Antar souhaitait le retour du Roi, mais qu'en serait-il dans un an ? Ou deux ? Ou la prochaine fois qu'il aurait une décision à prendre qui ne ferait pas l'unanimité ? Il refusait de passer toute sa vie à combattre tous les Khivar du monde…

- Rendre le Granilith ne changera rien, Khivar ne peut pas l'utiliser, fit soudain remarquer Ava. Et il ne prendra jamais le risque de nous laisser vivre une fois revenus sur Antar, il a trop à perdre. Si on rentre, il faut qu'on le fasse selon nos propres termes, pas les siens. On n'aura pas de troisième chance, cette fois-ci.
- Ava a raison, appuya Zan. Sans compter que nous sommes coincés ici, notre vaisseau est bon pour la casse. Nous avons bien une capsule de survie, mais pas la clef pour la mettre en marche, ajouta-t-il, se demandant brièvement si le deuxième protecteur dont ils venaient de découvrir l'existence avait quelque chose à voir avec ça. Et je ne vois personne se précipiter ici pour nous ramener.
- On y travaille, dit Larek avec un soupir. Mais c'est compliqué. Nous avons le soutien de la planète Thalis – c'est pour vous tenir au courant de tout cela qu'ils m'ont envoyé ici en tant que leur représentant, ajouta-t-il, confirmant sans le savoir ce que Zan avait subodoré. Mais Khivar fait étroitement surveiller tout le système de Naven. Cela prendra du temps, il va falloir vous montrer patients.

Zan lâcha un rire désabusé.

- Du temps… S'il y a bien une chose qu'on a à revendre ici, c'est ça, murmura-t-il. Mais nous n'avons pas que des amis parmi les humains. Le Gouvernement sait que nous sommes parmi eux – nous avons réussi à les tenir à distance jusqu'à présent, mais je ne sais pas combien de temps nous allons pouvoir continuer.
- Suffisamment longtemps, il faut l'espérer. On attend votre retour, chez nous, ne baissez surtout pas les bras, supplia Larek.

Zan acquiesça et le silence retomba sur la pièce pendant un très long moment – tout se bousculait dans sa tête. Il peinait à réaliser que ce peuple qui l'avait désavoué toutes ces années plus tôt priait aujourd'hui pour son retour. Mais lui-même était-il vraiment prêt pour ce retour ? Lorsque la guerre civile avait éclaté, pendant toutes ces dernières semaines où il ne se sentait plus en sécurité hors des murs du Palais, il avait regardé, le cœur brisé, tout le travail qu'il avait réalisé depuis son couronnement, tout ce que ses ancêtres avaient bâti au cours des derniers siècles s'écrouler peu à peu, minés par des luttes de pouvoir et des guerres d'égo sur lesquelles il n'avait jamais eu aucune prise.

Pour les Antariens, tout ce qui s'était passé depuis un demi-siècle semblait soudain se résumer à une chose – si ceux qui vous gouvernent ne vous conviennent plus, passez à autre chose. Mais pour lui, pour Ava, ce n'était pas si simple. Khivar avait mené la révolte et Vilandra l'avait soutenu, ils en étaient les principaux artisans, mais au final, ils avaient gagné parce qu'une bonne partie du peuple était derrière eux. Il passerait sur cette trahison là parce que c'était dans l'ordre des choses, sinon pour sa planète, en tout cas pour tous ceux – et il y en avait – qui leur étaient restés fidèles et s'étaient battus pour eux jusqu'au bout.

Antar, c'était chez lui… jusqu'à ce qu'on l'en chasse par le meurtre. Il n'allait pas pleurer pour Khivar et sa garde rapprochée – quoi qu'il advienne, ils n'auraient que ce qu'ils méritaient. Mais pleurerait-il sur les autres, ceux qui avaient pris son parti en pensant faire le bon choix ? Ceux qui avaient refusé de prendre parti par peur ou par lâcheté ? Probablement. Un jour, lorsque l'amertume se serait dissipée. Après tout, eux aussi était des victimes, d'une certaine façon, pris au piège des jolis discours et des promesses creuses d'un homme qui cachait trop bien son jeu. Mais oublier ? Ça, jamais. Ne serait-ce que pour éviter que l'Histoire ne se répète…

Larek finit par se lever.

- Je dois m'en aller, dit-il à regret. Ce n'est pas facile d'occuper ces structures humanoïdes, cela absorbe des quantités énormes de mes ressources. Je n'ai plus de temps.
- Et l'humain que tu habites ? dit Ava, inquiète pour Brody.
- Je laisserai son corps dans un endroit sûr, ne vous en faites pas, les rassura Larek. Il croira juste avoir eu une absence en se réveillant demain matin.

Et malgré son humeur morose, Max se retint de rire – son patron aurait une nouvelle histoire d'enlèvement à lui raconter lorsqu'ils se verraient…


- Qu'est-ce que tu nous as fait, là ? les accueillit la voix furieuse de Lonnie à l'instant même où Ava et Zan retournaient dans le grand hangar. On tenait notre billet de retour et tu as tout fait foirer ! explosa-t-elle.

Max la gratifia d'un sourire sarcastique, alors qu'elle se plantait devant lui avec un regard meurtrier.

- Peut-être que si tu cours suffisamment vite, tu pourras rattraper Nicholas et le convaincre de te garder une place dans sa soucoupe volante, railla-t-il.
- Espèce d'enfoiré, pour qui est-ce que tu te prends ? grinça-t-elle, marchant sur lui d'un air menaçant. Toi et ta pétasse, vous n'avez pas la moindre idée de ce que je vais vous f…

D'un geste si rapide qu'Ava elle-même ne vit rien venir, Lonnie se retrouva plaquée contre le mur, la main de Zan enserrant sa gorge comme un étau. Rath bougea un peu plus loin, espérant visiblement venir en aide à sa compagne, mais Ava se plaça entre Zan et lui. Elle lui jeta un regard tranquille, son esprit focalisant immédiatement sur la zone du cerveau du jeune homme qui contrôlait sa motricité.

- Pas bouger.

Sa voix claqua dans le silence de la pièce et le punk se figea, contraint et forcé. C'était comme si l'air de la pièce s'était soudain chargé d'électricité, le clouant sur place. Zan ne se retourna même pas, se penchant vers sa 'sœur' pour murmurer à son oreille.

- Tu ne feras rien du tout, Lonnie, tout simplement parce que je suis plus fort que toi.
- Cela ne t'a pas servi à grand-chose, la dernière fois, s'obstina-t-elle à le provoquer d'une voix étranglée.
- Je te faisais confiance, la dernière fois, jamais je n'aurais pensé que ma propre sœur me poignarderait dans le dos. Mais on m'a une fois, ma chère, pas deux, j'ai bien appris ma leçon, ajouta-t-il avec un sourire froid. Tu pensais sérieusement que j'allais accepter quoi que ce soit exigé par Khivar ? Je hais ce type plus que n'importe quoi au monde et je préfèrerais crever sur cette planète plutôt que de lui donner la satisfaction de me voir rentrer sur Antar en vaincu.
- Il finira par vous avoir, d'une façon ou d'une autre, croassa Lonnie. Et je me ferais un plaisir de lui filer un coup de main, une fois que…

Le rire incrédule de Zan lui coupa la parole.

- Tu n'as toujours pas compris, n'est-ce pas ? dit-il, la prenant presque en pitié. A quel moment de cette dernière heure s'est-il agi de toi ? Jamais, tout simplement parce que tu n'as pas la moindre importance – tu n'en as jamais eu. Si cela avait été le cas, ton retour à ses cotés, toi, son 'grand amour', aurait été l'une des premières conditions que Khivar aurait imposées.

Il la relâcha et Lonnie fut prise d'une violente quinte de toux, alors que la pression sur sa gorge se relâchait brusquement et que l'air se ruait dans ses poumons.

- Ce qu'il veut, c'est le Granilith, continua Zan. Il a toujours voulu le Granilith parce qu'il pense que quiconque contrôle le Granilith contrôle Antar. Et il te voulait toi parce qu'il pensait qu'une fois le Roi et sa descendance éliminés, tu prendrais logiquement ma suite. Seulement, tu n'es pas, tu n'as jamais été et tu ne seras jamais dans la ligne de succession, alors le Granilith s'est désactivé à ma mort. Et vu l'empressement que Khivar met à venir te chercher, mon petit doigt me dit qu'il l'a compris tout seul et que tu pourrais aller brûler en enfer qu'il n'en aurait rien à faire.
- Tu mens, dit-elle d'une voix désespérée. Il m'aime et il attend mon retour !

De son coté, Tess observait Rath alors qu'il se décomposait devant elle, réalisant enfin le double jeu que sa compagne avait mené pendant tout ce temps.

- Non, et je crois qu'au fond de toi, tu le sais, poursuivait Zan, impitoyable. Parce que si tu te souviens vraiment du passé, comme tu le prétends, alors tu te souviens aussi de la façon dont cela s'est terminé pour toi…

Il la regarda glisser contre le mur et se recroqueviller sur elle-même.

- Tu as perdu, conclut calmement Zan, avec un sourire douloureux. Et tu sais le plus triste dans l'histoire ? Si tu lui avais laissé cette chance, Zan t'aurait pardonné – je le sais, parce que c'est une chose que je suis prêt à faire avec Isabel si elle me prouve qu'elle le mérite. Et je sais qu'elle le fera. Mais tu l'as tué et maintenant, tu n'as plus personne…
- Rath, murmura-t-elle.
- Non, dit soudain son (ex ?) compagnon, la regardant avec dégoût. Non. Tu étais prête à tout pour rentrer, mais cela n'avait rien à voir avec notre planète ou avec moi, c'était pour lui. Tu t'es servi de moi pour la dernière fois.

Ava relâcha immédiatement l'emprise qu'elle avait sur lui et il recula d'un pas, avant de tourner les talons et de disparaître.

- Tu m'as tout pris, dit soudain Lonnie, levant vers Max des yeux plein de larmes rageuses. Tout.

Ava la regarda un long moment avec pitié. Disparue l'arrogante punk, la flamboyante princesse, à sa place n'était plus qu'une petite fille brisée et seule, prostrée sur le sol en béton glacial d'un obscur hangar new-yorkais.

- Non, murmura enfin Ava. Tout ça, tu ne le dois qu'à toi…

Elle sentit Zan lui prendre la main et l'entraîner vers la sortie, aucun des deux ne jetant un regard en arrière, déterminés à oublier les doubles pour de bon, et sans regrets.


Ils se retrouvèrent sur le trottoir quelques secondes plus tard, le bruit de la circulation leur sautant au visage. Ava inspira profondément, alors qu'il lui fallait quelques secondes pour reprendre pied dans la réalité terrienne.

- Et maintenant, on fait quoi ? demanda-t-elle à Max.

L'espace d'un instant, il ne sut quoi lui répondre. Ils avaient entendu tellement de choses au cours de cette dernière heure, il ne savait quoi en faire, ni quoi en penser. Il avait besoin de penser à tout cela à tête reposée, mais cela ne pressait pas – après tout, ils étaient toujours coincés ici.

- On joue les touristes, lui dit-il simplement en l'entraînant vers le cœur de la ville.

Ils allaient penser à autre chose pour le moment. Et ce moment-là, c'était Noël et c'était eux deux, seuls à New York. Il avait bien l'intention d'oublier ce qui venait de se passer pendant quelques heures et d'en profiter.

Ils passèrent la fin de l'après-midi à flâner dans les rues, remontant Broadway jusqu'à Times Square, avant qu'Ava ne réussisse à le convaincre de retourner au Rockefeller Center. S'il y avait bien une chose qui l'intéressait plus que la surcharge de néons de ce carrefour réputé dans le monde entier, c'était la patinoire du Rockefeller Plaza.

Elle avait passé des heures à glisser sur le lac gelé de la propriété de ses parents lorsqu'elle était petite, à Meijan, et soudain, cette patinoire lui semblait être l'attraction touristique à ne pas manquer. Peu importe que la piste soit noire de monde, elle s'était précipitée sur la glace à la seconde où elle avait terminé de nouer ses lacets.

Zan s'assit sur l'un des bancs qui entouraient la place, indifférent à la neige qui continuait à tomber paresseusement du ciel gris de décembre. Il la regarda tournoyer à distance, un sourire rêveur aux lèvres, les jours rougies par le froid, repoussant les mèche blondes qui s'échappaient de son bonnet pour lui voiler les yeux, radieuse et légère. Son cœur se serra. Elle faisait bonne figure la plupart du temps, mais il y avait chez elle une tristesse et une mélancolie qui ne disparaissait pas. La même qu'il ressentait lui-même parfois, lorsqu'il se surprenait à rêver du passé. Mais il y avait des moments comme celui-ci, des moments fugaces où elle redevenait comme avant que tout ne tourne mal, et il était heureux de pouvoir y assister.

- Zan ! lui cria-t-elle en contrebas, le tirant de ses pensées. Viens me rejoindre !

Il secoua la tête.

- Je préfère la vue qu'on a d'ici, rétorqua-t-il avec un sourire amusé.

Ava lui tira la langue en un geste enfantin et repartit de plus belle sur la glace. Il la regarda tournoyer pendant une bonne heure, oubliant ses préoccupations un moment alors que l'obscurité descendait peu à peu sur la ville, avant de profiter de sa solitude pour dégainer son portable et régler le problème de leur logement pour la nuit. Elle finit par se lasser et le rejoignit sur le banc après s'être débarrassé de ses patins.

- Je suis fatiguée, dit-elle en posant la tête sur son épaule. Mais c'était parfait…
- Tu sais, ils construisent une patinoire pour les fêtes de fin d'année à Roswell, lui apprit Zan.

Elle releva la tête pour le regarder avec un regard brillant.

- C'est vrai ?
- Humhum. Sur le parking du centre commercial. Ça ne vaut pas le Rockefeller Center, mais c'est déjà pas mal…

Le visage de sa femme prit un air songeur.

- Il va falloir que je trouve un moyen d'y traîner Kyle et le shérif…

Zan en éclata de rire.

- Bonne chance sur ce coup-là !

Elle lui donna un coup de coude dans les côtes.

- Hey ! Je peux être très persuasive quand je veux quelque chose… J'ai bien réussi à te traîner ici, non ?
- Touché. Mais j'étais une victime consentante, tu risques d'avoir un peu plus de mal avec les Valenti.
- On verra bien…

Ils regardèrent les patineurs tourbillonner en silence pendant un petit moment avant que Zan ne tourne la tête vers elle.

- Tu as faim ? lui demanda-t-il.
- Je meurs de faim !

Il leva les yeux au ciel et se leva. Il la tira du banc et passa un bras autour de sa taille.

- Allons remplir cet estomac, dans ce cas !


Ava soupira en sortant du bâtiment, repue. Ils étaient tombés sur un restaurant mexicain à l'angle d'une rue et, alléchés par l'odeur qui s'échappait par la porte, ils étaient entrés. Ils s'étaient vu servir le chili le plus délicieux et le plus épicé qu'ils avaient jamais mangé – un vrai régal.

- J'adore New York, soupira-t-elle en glissant sa main dans celle de Zan.
- Et bien, je dois avouer que si on oublie les égouts, les extraterrestres, la guerre et le reste, je trouve le coin plutôt pas mal non plus, concéda Zan.

Ava sourit, avant de froncer les sourcils alors qu'il l'entraînait dans la rue.

- Où est-ce qu'on va passer la nuit, Zan ? On ne peut pas retourner dans le 'repaire' des doubles – et honnêtement, je n'en ai pas très envie, ajouta-t-elle avec une grimace.
- J'ai réservé une chambre dans un hôtel sur Times Square pendant que tu patinais tout à l'heure.
- Vraiment ?
- Oui. On peut aller ailleurs, si tu veux, ajouta-t-il immédiatement. C'est juste que c'est le seul endroit que je repère assez bien dans cette ville pour l'instant et je savais qu'on n'était pas très loin, alors…
- C'est parfait, rassure-toi, lui dit-elle avec un sourire.
- J'espère juste que tu n'avais rien auquel tu tenais dans ton sac, je préfèrerais qu'on ne retourne pas là-bas, même pour les récupérer.

Ava haussa les épaules.

- Il y a très peu de choses matérielles auxquelles je tienne sur cette planète, et ce ne sont certainement pas des vêtements, marmonna-t-elle.

Le trajet jusqu'à l'hôtel fut rapide, mais lorsqu'ils entrèrent dans le hall d'entrée, elle écarquilla les yeux.

- Zan, tu…

Elle lui prit son portable des mains, lisant l'adresse qu'il y avait sur l'écran et réalisant qu'ils étaient bien au bon endroit.

- Tu es fou ! s'exclama-t-elle. Les chambres doivent être hors de prix !

Il sourit.

- Ce n'est pas un quatre étoiles, Ava, du calme, la rassura-t-il, amusé. Mais je me suis dit que si on devait passer la nuit ici, autant en profiter un peu, non ?
- Et comment est-ce que tu comptes payer la chambre ? Je veux dire, je peux toujours trouver un distributeur et retirer une centaine de dollars, mais…

Il posa un doigt sur ses lèvres pour la faire taire et tira de la poche arrière de son jean trois billets d'un dollar, auquel il rajouta deux zéros d'un mouvement de la main.

Ava fit la moue.

- C'est sûr, vu comme ça, on peut se payer la chambre, commenta-t-elle avec un petit rire. Vous devenez un délinquant, Votre Majesté…
- Je survivrai. Allez, viens.

Après avoir récupéré la clef à la réception – et enduré l'examen soupçonneux du concierge qui se demandait visiblement comment deux adolescents sans bagages pouvaient se permettre de débourser 300 dollars pour une nuit – ils montèrent dans l'ascenseur et trouvèrent leur chambre.

- Plutôt pas mal, commenta Zan après avoir refermé la porte derrière eux.

Il se débarrassa de son blouson et de son écharpe et les jeta sur le fauteuil qui faisait face au lit.

- On peut peut-être faire monter le room-service et…

Le reste de sa phrase mourut sur les lèvres de sa femme, qui s'écrasèrent soudain contre les siennes. Elle lui donna un baiser incendiaire, interrompu seulement lorsqu'elle le débarrassa de son pull en un éclair, puis de son tee-shirt, et qu'elle posa les mains sur sa peau nue.

- On est à New York, on vient de dîner et on est seul dans une chambre d'hôtel rien que pour nous, pour toute la nuit, murmura-t-elle contre ses lèvres.
- Techniquement, elle est à nous jusqu'à demain midi, murmura Zan juste avant commencer à déshabiller Ava à son tour et de tracer un sillon brûlant le long de sa clavicule.
- Encore mieux, gémit-elle en fermant les yeux. On s'occupera du room-service pour le petit déjeuner.
- J'aime ton plan.


- Aux futurs mariés ! s'exclama son père en levant joyeusement son verre.

L'assemblée fit de même, portant un toast au jeune couple, et Ava réalisa que cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas vu son père d'aussi bonne humeur. Apparemment, rien de plus efficace qu'un mariage pour faire oublier les problèmes, même pour un court moment.

Elle posa un regard songeur sur Kahil, qui embrassait tendrement sa nouvelle fiancée sous les applaudissements de l'assistance, avant qu'ils ne reviennent s'asseoir à la table où la famille DeLoech avait été placée ce soir. Telora se lança immédiatement dans une discussion animée avec Soli, où il ne fut question que d'invités, de fleurs et de dentelle, alors que Kahil recevait des félicitations plus personnelles de son frère jumeau et de leurs amis.

D'humeur morose, Ava se demanda l'espace d'un instant ce qui se passerait si elle décidait de s'engager vraiment avec Zan… Y aurait-il des réjouissances aussi sincères et aussi spontanées ? Ou bien enterrerait-elle toute prétention à la normalité à la seconde où le premier toast en leur honneur serait porté ?

Elle aimait Zan, plus qu'elle n'aurait jamais cru aimer quelqu'un, elle ne se leurrait pas sur ce point. Mais égoïstement, elle tenait à sa liberté, à cette province dans laquelle elle s'était toujours promis de revenir s'installer. A cette position de guérisseuse au Temple dont elle rêvait depuis des années. Epouser Zan, c'était épouser l'homme qu'elle aimait, mais c'était également épouser une planète entière. Et renoncer à tellement d'autres choses…

- … et je vous veux comme demoiselles d'honneur, Ava et toi, continuait joyeusement Telora. Bien sûr, il faudra que tu quittes tes ennuyeuses robes de prêtresse pendant un petit moment. Tu penses que tu y arriveras ? plaisanta-t-elle en tournant la tête vers Ava, sans se douter qu'elle avait probablement choisi le pire moment pour ça.

Ava démarra au quart de tour, contrairement à son habitude.

- Il s'avère qu'elles me plaisent, ces ennuyeuses robes de prêtresse, rétorqua-t-elle sèchement. Navrée qu'elles ne collent pas avec la parfaite vision de ton parfait mariage !

Un silence de mort tomba sur la table alors que tous les yeux se braquaient sur elle et que Telora la regardait, bouche bée.

- Je… Je ne voulais pas…, se mit à balbutier sa future belle-sœur, rougissant soudain. Je ne voulais pas insinuer…
- On le sait, l'interrompit Kahil en posant une main apaisante sur son bras.

Il jeta à sa sœur un regard noir.

- Par les Anciens, Ava, elle plaisantait, qu'est-ce qui te prend ?

Ava sentit les larmes lui monter aux yeux et se leva, repoussant brusquement sa chaise.

- Excusez-moi, murmura-t-elle avant de s'enfuir vers le jardin.

Une fois dehors, elle courut près du lac et se laissa tomber à sa place habituelle sur le ponton, avant de pleurer à chaudes larmes. Elle avait vraiment les nerfs à fleur de peau, ces derniers temps… Elle était paralysée par l'importance de la décision qu'elle avait à prendre. Et elle était lasse de toujours devoir être la gentille Ava, toujours d'humeur égale, toujours souriante. Elle aussi pouvait avoir des jours sans, non ? Mais cela n'excusait pas sa conduite, en particulier en public, le soir des fiançailles de son frère.

Elle entendit des pas se rapprocher derrière elle et espéra de tout cœur que l'intrus allait passer son chemin et la laisser à sa solitude. Mais ce n'était décidément pas sa soirée… Dans la pénombre, elle crut un instant que c'était Kahil qui l'avait suivie pour lui demander des comptes, avant de réaliser qu'il s'agissait de Shay. Ils avaient beau être physiquement identiques, les jumeaux ne dégageaient pas la même aura et Ava les distinguaient sans peine. Il s'assit sur le ponton à coté d'elle.

- Epargne-moi un sermon, tu veux ? murmura-t-elle entre ses larmes. Je sais que c'était déplacé et je m'excuserai plus tard.
- Qu'est-ce qui se passe, Ava ? lui demanda calmement son frère. Qu'est-ce qui ne va pas ?

Elle haussa les épaules.

- Rien, je suis fatiguée, c'est tout.
- Tu as été distraite tout l'été, Vi. C'est comme si tu étais là sans être vraiment là…

Elle lâcha un petit rire.

- Vraiment, tu as remarqué ça ? Excuse ma surprise, vous vous souciez assez peu de ce qui me passe par la tête, d'habitude.
- Tu sais que c'est faux, protesta son frère.
- Je…

Elle soupira.

- Je suis fatiguée, Shay. Pour une fois, j'aimerais avoir une conversation avec quelqu'un dans cette maison sans qu'on me fasse remarquer ma façon de m'habiller, mes silences, mon refus de danser, mon physique ordinaire, ma précocité pas toujours appréciée ou ces dons qu'il vaudrait mieux que je cache. Je sais que vous ne le dites pas méchamment, mais je ne suis pas sourde. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde trouve toujours normal, juste parce que vous 'plaisantez', que j'encaisse tout avec le sourire. Par contre, lorsque j'ai le malheur de dire à Telora que sa remarque me blesse, tout le monde me saute à la gorge. Ce n'est pas juste.

Le silence retomba entre eux pendant un long moment.

- Je suis désolé, dit enfin Shay. Je crois que personne n'a réalisé que tu le vivais de cette façon. Tu es la petite dernière, Ava, le bébé de la famille. On te cherche souvent, mais tu sais qu'on t'adore. On est juste… stupide parfois.
- Souvent.

Son frère sourit.

- Si tu veux, souvent.

Elle s'essuya les joues d'un geste rageur.

- C'est juste… C'est tellement facile pour eux. Ils se rencontrent, ils s'aiment, ils se marient. Pourquoi est-ce que cela ne peut pas être la même chose pour tout le monde ? dit-elle d'une voix tendue.
- Je ne connais pas beaucoup de monde pour qui cela ne se passe pas de cette façon, fit remarquer Shay en fronçant les sourcils, se demandant probablement ce qui la mettait aussi en colère.

Il y eut un nouveau silence.

- Shay, si jamais je te parle de quelque chose, tu me promets de ne le dire à personne, même à Kahil ?

Il la regarda avec attention pendant un moment, avant d'acquiescer.

- Tu te souviens de la réception pour fêter mon entrée au Temple l'année dernière ? J'ai quitté la fête pendant la soirée et je suis descendue au lac. J'ai rencontré quelqu'un ici, sur ce ponton.
- Quelqu'un ?

Elle acquiesça.

- On ne s'est pas parlé longtemps, mais nous nous sommes revus au Temple, à Antara. Par hasard la première fois, mais il y en a eu d'autres après ça. Il était là pour apprendre certains rites et, entre deux de mes cours, il me rejoignait souvent dans les jardins.
- Il, hein ? répéta-t-il avec la moue typique d'un grand frère passant en mode 'surprotecteur'.
- On a eu une grosse dispute au moment des dernières fêtes de Beseth parce que j'ai découvert qu'il… qu'il m'avait caché… certaines choses. On ne s'est pas parlé pendant quelques semaines, mais quand on s'est revu à nouveau, il s'est excusé et on a discuté – vraiment discuté cette fois.
- Et maintenant ?
- Maintenant…

Elle fit une grimace.

- Maintenant, je ne sais plus trop. Je sais que ce que je ressens pour lui, lui avoua-t-elle franchement. Je sais qu'il me manque à un point que tu n'imagine même pas quand il n'est pas là. Mais je sais aussi qu'être avec lui, ce n'est pas seulement être avec lui et je ne suis pas sûre d'être prête pour ça, ni même d'avoir envie… de le partager de cette façon, même si je sais que c'est ce qu'il veut.
- Je… Je ne comprends pas trop ce que tu essayes de me dire, Ava, avoua son frère.

Elle se massa nerveusement la tempe du bout des doigts.

- Je sais, je ne suis pas très claire, excuse-moi.
- Est-ce que je le connais ?

Elle ferma les yeux et sourit douloureusement. Oh, oui, il le connaissait. Si Kahil avait toujours été attiré par les métiers de la justice, c'était vers l'armée que s'était tourné Shay. Il avait fait ses classes à l'Académie Royale… dans la même promotion que Zan – ils avaient le même âge et en étaient sortis tous les deux diplômés l'année précédente. Zan lui avait dit qu'ils avaient sympathisé à l'époque, son frère ayant été un de ses rares camarades à ne pas être devenu un "professionnel de la courbette", selon ses propres termes. Cela n'avait pas surpris Ava. Shay avait toujours été plus discret que Kahil, moins attiré par les honneurs et le clinquant. Plus que tout, il voulait être reconnus pour ses propres mérites, après être resté longtemps dans l'ombre d'un jumeau à la personnalité plus extravertie. Ava soupçonnait que c'était parce qu'il avait reconnu ce désir d'indépendance chez Zan qu'il l'avait toujours traité comme n'importe qui d'autre, sans en attendre quoi que ce soit de lui pour autant.

Ironiquement, c'était pour cette raison que Zan se rappelait de lui plus facilement qu'il se rappelait ses autres camarades de promotion. C'était aussi pour cela qu'Ava lui parlait ce soir – parce qu'il connaissait Zan, autrement que tous ces obséquieux qui ne rêvaient que d'une chose – entrer dans les bonnes grâces du futur Roi. Shay avait pris la peine de regarder plus loin que la couronne et les titres dont Zan avait hérité à la naissance.

C'était pour toutes ces raisons que, de tous ses frères et sœurs, il était celui dont elle était le plus proche – ils se ressemblaient beaucoup par certains cotés. Shay était plus expansif qu'elle, probablement sous l'influence de son jumeau, mais ils étaient tous les deux en retrait, même au sein de leur propre famille, observant l'agitation autour d'eux avec une forme de distance qui leur permettait de se forger leur propre opinion sans être influencés. Tous deux étaient animés d'un désir sincère de faire leurs preuves et de réaliser leurs rêves, mais aussi d'une peur immense de décevoir, en particulier un père qui plaçait de grands espoirs en ses enfants.

- Tu étais à l'Académie avec lui, dit soudain Ava, se jetant à l'eau. Il s'appelle Zan.

Elle attendit patiemment que son frère fasse la connexion, scrutant son visage avec attention dans l'attente de sa réaction… qui ne se fit pas attendre. Les yeux écarquillés, il tourna la tête dans sa direction si vite qu'Ava craignit l'espace d'un instant qu'il ne se brise le cou.

- Il… Il n'y avait qu'un Zan dans ma promotion, dit-il lentement, attendant qu'elle confirme une information qui était pour lui inconcevable.
- Je sais.

Un silence de mort retomba sur le ponton. Ava replia ses genoux sous son menton, enserrant ses jambes de ses bras alors que la fraîcheur de la nuit commençait à la faire frissonner.

- Je… Je ne m'attendais pas à ça, dit enfin Shay. Ava, est-ce que… Est-ce que tu es sûre de savoir ce que tu fais ? ajouta-t-il d'une voix inquiète. Ne te méprends pas, j'ai partagé une salle de classe avec lui pendant cinq ans et j'ai appris à l'apprécier, ce n'est pas lui le problème. Mais c'est… C'est le Prince héritier d'Antar, Vi. Un jour, il sera Roi. Tu ne te lances pas dans une simple amourette.
- Tu comprends mon dilemme…

Elle tourna vers lui des yeux tristes.

- Mais je l'aime, Shay. J'ai beau trouver des dizaines de raisons pour lesquelles tout ceci est une mauvaise idée, à la fin de la journée, cela se résume à ça, tout simplement. Et je ne sais pas quoi faire.
- Et lui, qu'est-ce qu'il veut ? demanda calmement Shay.
- Il me veut moi, il ne s'en est pas caché. Mais il a été très clair sur le fait qu'il ne m'imposerait rien, c'est à moi de prendre la décision. On n'a pas eu de contacts cet été, il pensait que j'avais besoin d'un peu de distance, pour y voir un peu plus clair sans qu'il m'influence.
- Et qu'est-ce que tu as décidé ?
- Rien encore.
- Tu repars pour Antara demain, Ava, fit remarquer son frère.
- Je sais. Qu'est-ce que tu ferais à ma place ?

Il secoua la tête d'un air navré.

- Je ne suis pas à ta place, Vi. Personne ne peut prendre cette décision pour toi. Mais si cela peut t'aider un peu, je crois que le Prince Zan serait chanceux de t'avoir à ses cotés. Tu as des dons hors du commun et tu es forte. Tu sais ce que tu veux et tu as l'intelligence des gens qui se battent pour leurs opinions, et même si je n'ai pas revu Zan depuis que j'ai quitté l'Académie, je suis sûr que cela fait partie de ce qui l'a attiré chez toi. N'écoute pas ce que les gens peuvent dire sur ton caractère, ta façon de t'habiller ou le reste, parce que je sais que si tu le décides, tu peux accomplir n'importe quoi. Tu voulais devenir Prêtresse, et regarde où tu en es aujourd'hui… 17 ans à peine et déjà en deuxième année ! Je ne m'inquiète pas pour toi, si tu veux devenir Grande Och'ra un jour, tu réussiras. Et si c'est Zan que tu veux, alors je sais que tu réussiras ça aussi.

Et à nouveau, elle fut au bord des larmes. Mais pour la première fois depuis qu'elle avait quitté Antara, elle se sentait légère, comme soulagée d'un poids. Elle jeta ses bras autour de son cou et le serra très fort contre elle.

- Merci, murmura-t-elle.
- De rien, Votre Majesté.

Elle rit et il fronça les sourcils.

- Wow, ça va être bizarre…
- Idiot, je n'en suis pas encore là. Tu gardes ça pour toi, hein ?
- J'ai promis, non ?


Ce fut la sensation d'être seul dans le lit qui réveilla Zan quelques heures plus tard. Il tendit machinalement la main sur le matelas à coté de lui et ne rencontra que le vide. Il ouvrit les yeux, son regard mettant quelques secondes à s'habituer à la pénombre de cette chambre qui ne lui était pas familière, avant de repérer sa femme, enroulée dans le tee-shirt dont elle l'avait hâtivement débarrassé un peu plus tôt et assise sur le rebord de la fenêtre, les jambes repliées sous son menton. A travers la vitre, elle regardait l'agitation de Times Square avec des yeux absents.

- Ava ?

Elle sursauta, comme prise en faute, et laissa retomber le rideau, replongeant la chambre dans le noir.

- Je t'ai réveillé ? murmura-t-elle. Excuse-moi, je n'avais pas réalisé que la lumière était si forte…

Il soupira et chercha son boxer à tâtons un instant à coté du lit, avant de l'enfiler et de la rejoindre à la fenêtre. Il tira le rideau à son tour, laissant entrer la lumière des néons, et regarda la rue en contrebas, se demandant ce qui pouvait bien la fasciner autant dehors, la tenant éveillée à… trois heures du matin, réalisa-t-il en jetant un bref coup d'œil au réveil posé sur la table de nuit. Etait-elle nostalgique de New York à ce point ou bien était-ce autre chose ?

- Même à cette heure-ci, il y a toujours du monde, commenta-t-il distraitement.
- New York, la ville qui ne dort jamais…

Zan lui jeta un regard perçant.

- New York n'est pas la seule.

Elle se contenta de hausser les épaules et de tourner les yeux vers la rue une nouvelle fois. Il s'assit en face d'elle et passa les doigts sous son menton, la forçant à plonger son regard dans le sien.

- Parle-moi, lui demanda-t-il d'une voix presque suppliante.

S'il te plaît, parle-moi. Dis-moi ce qui tourne dans ta tête… Laisse-moi te soulager un peu.

- Je vais bien.
- Non, tu ne vas pas bien, dit-il fermement. Tu ne dors pas – et n'essaies pas de le cacher, je le sais. Et encore ce soir, alors que tu es fatiguée, tu es là, debout à la fenêtre… Qu'est-ce que tu vois quand tu fermes les yeux, Ava ? Qu'est-ce qui te fait si peur que tu préfères rester éveillée ?

Elle ferma les yeux et renversa la tête contre le mur, crispée.

- Est-ce que tu penses à eux parfois ? demanda-t-elle soudain. Aux enfants ? Est-ce qu'il t'arrive de les voir dans ta tête ?

Il acquiesça en silence.

- Moi aussi. Pas tout le temps, mais lorsque ça arrive, leur visage est aussi clair dans mon esprit que s'ils étaient en face de moi. Mais parfois, il y a des moments… C'est comme si ça faisait trop longtemps, leurs traits sont brouillés et je n'arrive plus me souvenir à quoi ils ressemblent, avoua-t-elle avec une grimace douloureuse. Alors, je me concentre et je me force à me rappeler.

Elle le regarda avec des yeux trop brillants.

- Parce que ce sont mes enfants. Comment…

Ses mots s'étranglèrent dans sa gorge et elle inspira profondément.

- Comment est-ce que je pourrais oublier à quoi ils ressemblent ? dit-elle d'une voix cassée.

Zan ne dit rien et se contenta de l'attirer dans ses bras, la laissant parler. Maintenant qu'elle avait commencé, il voulait qu'elle termine, qu'elle parle de ce qu'elle avait sur le cœur. Cela ne ferait pas disparaître la douleur, mais ça la rendrait peut-être plus supportable…

- Et c'est ces jours-là que je rêve… Au début, c'est un beau rêve – je me souviens des anniversaires, de toi en train d'apprendre à nager à Case, de Lyssa en train de trébucher sur sa première "belle robe", évoqua-t-elle avec un petit rire.

Zan sourit alors que ce souvenir surgissait dans son esprit – leur fille se plaignait depuis des mois qu'elle n'était "plus un bébé" et qu'elle pouvait porter des "robes de grande". A seulement trois ans, elle estimait que les robes plus courtes que les enfants portaient habituellement sur leur planète ne lui convenaient plus et elle voulait s'habiller "comme maman". Alors que lui-même était plus amusé qu'autre chose devant cette crise d'adolescence ultra-précoce, à bout d'arguments et lassée de l'entendre rechigner, Ava avait finit par faire confectionner à leur fille une robe identique aux siennes, que Lyssa avait enfilée avec un enthousiasme qui, sa femme le savait, serait de courte durée. Et en effet, il n'avait pas fallu longtemps à leur fille pour réaliser que, si tout ce tissu qui s'enroulait autour de ses petites jambes était joli, il était lourd et l'empêchait de s'amuser comme elle le voulait. Et quand Ava avait négligemment fait remarquer que, si elle pensait être assez grande pour porter une robe comme celle-là, alors elle était assez grande pour arrêter de courir partout, il n'avait pas fallu longtemps pour que la robe atterrisse dans un placard et n'en ressorte plus.

Le sourire de Zan disparut – ils avaient tellement de souvenirs comme ceux-ci, des petits riens sans importance à l'époque, mais qui représentaient tellement aujourd'hui… Cela lui brisait le cœur lorsqu'il réalisait chaque jour que ces souvenirs étaient la seule chose qui leur resterait jamais de leurs enfants, même une fois de retour chez eux.

- Et puis après, tout change dans mon rêve, murmura Ava alors qu'une larme coulait sur sa joue. Il y a une explosion et je cours. Et j'ai l'impression que c'est tellement loin, je ne vais jamais arriver là-bas à temps… Je n'y arrive jamais à temps.

Il la serra contre lui et se mit à la bercer doucement alors que son corps était secoué de violents sanglots. Il ne dit rien parce qu'il n'y avait rien à dire – ils n'étaient pas arrivés à temps. Il s'était repassé ce jour-là dans sa tête des milliers de fois en se demandant ce qui se serait passé s'ils avaient fait les choses différemment, si au lieu d'envoyer les enfants en classe comme d'habitude, ils avaient prolongé leur petit déjeuner en famille et les avaient gardés avec eux. S'ils avaient pu arriver plus vite et n'avaient pas eu à traverser tout le Palais lorsqu'ils avaient entendu l'explosion. Si, si, si… Tellement de si.

Ils ne pourraient pas changer le passé. Peut-être que c'était pour cela qu'il gérait la situation un peu mieux qu'Ava – il était devenu fataliste. Il avait appris à rationnaliser la souffrance. Cela le faisait culpabiliser parfois, d'arriver à tout simplement fonctionner chaque jour sans y penser en permanence, mais c'était le propre des êtres humains. Ils étaient par nature incroyablement résilients.

Il sentit Ava se calmer un peu contre lui. Elle pleurait toujours, mais il n'y avait plus ces sanglots déchirants qui l'avaient presque effrayé tout à l'heure. Il se demanda un instant depuis combien de temps elle ruminait tout cela – depuis cette nuit dans le désert au printemps dernier, quand tout leur était revenu ? Ou depuis bien avant ça, quand Nasedo l'avait aidée à retrouver certains souvenirs, même fragmentaires ?

- Tu sais quel est le meilleur moment de ma journée ? lui dit-elle enfin. Les dix petites secondes où j'ouvre les yeux chaque matin. Pendant dix toutes petites secondes chaque matin, tout est calme, tout est parfait. Et ensuite, je me rappelle et c'est l'enfer.
- Ne pas dormir n'arrange rien, fit remarquer Zan.
- Non, mais cela évite les images dans ma tête. Et je n'ai pas à me réveiller le matin pour découvrir que tout cela n'est pas seulement un rêve, juste la réalité.

Le silence retomba entre eux et il continua à la bercer machinalement, savourant la chaleur se son corps contre le sien. La voix d'Ava le ramena brutalement à la réalité.

- Qu'est-ce qui s'est passé après que je sois… partie, Zan ? lui demanda-t-elle soudain.

Il se raidit et la serra un peu plus fort contre lui.

- Cela n'a plus vraiment d'importance maintenant, éluda-t-il, les dents serrées.
- Cela en a pour moi.

Elle se tourna vers lui, passant une jambe au dessus des siennes pour se retrouver à califourchon sur ses hanches, et plongea son regard dans le sien.

- Je t'ai parlé de ce qu'il y avait dans ma tête, à toi de me dire ce qu'il y a dans la tienne, murmura-t-elle. Il s'agit de mon histoire aussi, j'ai le droit de savoir.

Il enfouit son visage dans son cou et soupira.

- Tu es morte, dit-il brutalement, avant que sa voix ne s'adoucisse. Et d'un coup, il n'y avait plus personne. J'avais eu à peine le temps de réaliser qu'on avait perdu les enfants et soudain, tout m'est tombé dessus et ça a été… l'enfer, tenta-t-il d'expliquer en reprenant ses termes.

Elle resta silencieuse, le laissant continuer à son rythme.

- Je serais incapable de te dire ce qui s'est exactement passé pendant les heures qui ont suivi, avoua-t-il en relevant la tête. Tout était dans un brouillard, j'étais comme… assommé. C'est Rath qui a pris les choses en main – je me souviens vaguement de lui me ramenant dans nos appartements, puis donnant des ordres pour qu'on s'occupe de vous et qu'on assure la défense du Palais. En quelques heures, on est passé en état de siège, mais j'étais complètement anesthésié. Je me souviens de m'être demandé à ce moment-là comment le monde pouvait encore tourner alors que toi, tu n'étais plus là… Je me souviens des larmes de ma mère lorsqu'elle a enfin compris que Vilandra avait changé de camp, de la colère de Rath… Et puis, il s'est énervé contre moi. Il m'a dit qu'il ne pourrait pas combattre à ma place, que c'était peut-être la dernière bataille à livrer. La plus importante. Mais il y avait cette lueur dans ses yeux… Il savait qu'on ne gagnerait pas. On était prisonnier du Palais, tu n'étais plus là pour contrer Gaedel… Je me demande si Rath n'avait pas abandonné lui aussi, d'une certaine façon. Après qu'elle

Il s'interrompit et déglutit péniblement, avant de serrer les dents de colère.

- Et ils ont marché sur le Palais, Vilandra en tête, debout aux cotés de Khivar. Elle a eu le culot de me demander d'être raisonnable, que c'était mieux pour tout le monde, qu'ils ne voulaient pas de morts inutiles. Et j'ai réalisé à cet instant très précis qu'elle ne savait pas, que lui ne lui en avait pas parlé. C'est Rath qui lui a annoncé pour toi et les enfants, froidement, comme si vous n'étiez que des… dommages collatéraux. C'est comme ça qu'elle vous avait appelés – des morts inutiles. Tu aurais vu son visage, Ava… Elle s'est décomposée sous mes yeux, littéralement. Et je l'ai regardée comme on regarde une chose étrange qu'on croit connaître tellement bien, mais qu'on ne reconnaît plus du tout. Je n'ai rien ressenti, juste… le vide. Comme si j'avais laissé toute ma capacité à ressentir des émotions au milieu des décombres, avec toi.

Il ferma douloureusement les yeux et inspira profondément alors que les souvenirs affluaient dans sa tête – Ava étendue sur le sol, une tache écarlate en train de s'étaler sur sa robe blanche, un souffle ténu s'échappant de ses lèvres, luttant pour fournir un dernier rempart entre les insurgés et le corps de ses enfants, dépassée par le nombre. Il se souvint de la rage qui l'avait aveuglé quand lui et Rath les avaient massacrés jusqu'au dernier, avant qu'il ne tombe à genoux à coté d'elle. Elle était mourante, il l'avait su à la seconde même où ses yeux s'étaient posés sur son visage. Il avait glissé la main sur son ventre, mais elle l'avait arrêté.

Il était trop tard pour elle, elle était déjà partie trop loin. Le Roi d'Antar avait le don de guérir, mais il ne pouvait décider de qui devait vivre ou mourir, ça, c'était le choix du destin. Et la décision venait d'être prise pour elle.

- Nous nous sommes battus et ils ont fini par nous acculer dans le Petit Temple, poursuivit-il en faisant un effort phénoménal pour s'arracher à ce souvenir en particulier. Rath est tombé le premier – il avait fait la promesse solennelle de veiller sur le Roi, je crois qu'il était inacceptable pour lui de partir après moi, ajouta-t-il avec un pauvre sourire. Et puis, Vilandra s'est interposée.

Ava sursauta, interloquée.

- Quoi ?
- Oui, surprenant, hein ? commenta Zan avec amertume. Elle m'a à nouveau demandé de me rendre, "d'arrêter le massacre" – ce sont ses propres mots. Je crois qu'elle pensait sincèrement que cela me sauverait la vie…
- Et qu'est-ce que tu lui as répondu ? demanda Ava d'une voix rauque.
- Que cette couronne était la seule chose qui me restait et que j'avais fait le serment de la protéger, même si je devais mourir pour ça. Khivar a souri et la dernière chose qu'il a dite, c'était que ce ne serait pas un problème. Je n'ai même pas eu le temps de lever un bouclier, ils me sont tombés dessus tous les deux, Gaedel et lui. Je n'ai jamais eu la moindre chance.

Il essuya de la main les joues noyées de larmes de Tess.

- Et Vilandra ? murmura sa femme.
- Elle ne s'est pas écartée. Je n'ai pas vu ce qui s'est passé ensuite, mais je sais que cela n'a pas arrêté Khivar, alors je pense qu'elle a dû mourir à peine quelques secondes après moi… Je crois qu'elle a enfin réalisé, au tout dernier moment, ce qu'elle avait fait. Je crois qu'elle a réalisé que rien de ce qu'elle pourrait obtenir après ça ne vaudrait le prix qu'on a tous payé. Elle a fait son choix.

Ava passa les bras autour de son cou et le serra contre lui, sentant sa peine et à quel point il avait été difficile pour lui de parler de ça, même avec elle. Aucun d'entre eux ne put dire qui avait initié se qui se passa ensuite – lui, elle, les deux ? Sans réfléchir, le plus naturellement du monde, leurs corps se trouvèrent et ils firent l'amour une nouvelle fois, là, dans l'embrasure de la fenêtre, leurs silhouettes enlacées illuminées par les néons. Ce fut rapide, désespéré et brutal, comme s'ils voulaient se prouver qu'ils étaient toujours là, en vie.

Et puis, ils recommencèrent. Mais cette fois, Zan prit son temps, le temps de l'aimer et de le lui dire, de le lui faire ressentir, encore et encore jusqu'au matin.

A cet instant, il n'y avait rien de plus important.


- Bouh ! entendit-il à son oreille.

Zan sursauta, tiré de sa rêverie, et sourit alors qu'un rire familier résonnait autour de lui.

- Pour une fois que c'est moi qui réussis à te surprendre, murmura-t-elle.

Ava se laissa glisser à ses cotés sur le sol et posa la tête sur son épaule, les yeux rivés vers la masse du Granilith qui ondulait devant eux, comme assoupie.

- C'est la Grande Och'ra qui m'a dit que tu étais là, je pensais que tu serais au Palais…
- J'avais… besoin de réfléchir. J'aime bien venir ici, c'est calme, dit-il simplement. Quand est-ce que tu es rentrée ?
- Il y a une heure.

Un silence confortable retomba entre eux.

- Comment se sont passées tes vacances ? demanda enfin Zan.
- Bien. Agitées. Mon frère va se marier.
- Shay ?
- Humhum, dit-elle en secouant la tête. Kahil. Les préparatifs vont être douloureux, je le sens.
- Elle est si terrible que ça ? demanda Zan avec un sourire.

Ava soupira.

- Non, elle est… gentille. Je crois, reconnut-elle en se souvenant du petite intermède entre elle et Telora juste avant son départ.

La fiancée de son frère l'avait serrée dans ses bras et lui avait murmuré des excuses sincères à l'oreille, visiblement navrée de l'avoir mise mal à l'aise la veille. Ava n'était pas d'une nature rancunière et lui avait retourné ses excuses. Elle avait quitté Meijan avec un sourire aux lèvres et le cœur plus léger. Elles n'étaient pas les meilleures amies du monde, mais Ava avait bon espoir de parvenir à l'apprécier vraiment en temps et en heure.

- Shay est au courant, dit-elle soudain. Pour nous deux, je lui en ai parlé.
- Vraiment ?

Zan posa sur elle un regard impénétrable, n'osant poser la question qui lui brûlait les lèvres, cette question qu'il avait tourné et retourné dans sa tête une bonne partie de l'été.

- Je ne suis pas encore prête à en parler à mes parents, continua-t-elle, la gorge sèche, réalisant que c'était à cet instant précis, devant le Granilith, qu'allait se jouer le reste de son existence. Je ne suis pas encore prête à rendre les choses officielles, mais si tu es prêt à m'attendre, alors je serai là.

Il inspira profondément, le cœur battant, plongeant son regard dans le sien et y lisant toutes les réponses qu'il espérait.

- On prendra le temps le temps que tu voudras, murmura-t-il.
- Zan ? Je ne te l'ai pas dit la dernière fois, mais… Je t'aime aussi.

Il sourit.

- Je sais.

Elle rit et il posa ses lèvres sur les siennes. Ce fut un baiser différent de tous ceux qu'ils avaient déjà échangés, un baiser chargé de promesses.

Et comme pour marquer son approbation, le Granilith sembla se réveiller, les nimbant d'un halo bleuté.

C'était le début d'une nouvelle ère.


Roswell

Max s'appuya contre l'évier de la cuisine et entreprit de finir sa tasse de café, laissant Michael et Isabel digérer à leur rythme le compte-rendu – quelque peu expurgé – de leur voyage à New York.

- Qu'est-ce qui t'a décidé à ne pas accepter le marché, en fin de compte ? lui demanda finalement Isabel.
- Je me suis dit que si ceux qui nous ont envoyé ici s'étaient donnés autant de mal pour dissimuler le Granilith avec nous, ce n'était pas pour le rendre à ceux qui nous ont tués à la première occasion.

Il posa sa tasse dans l'évier avant de reprendre.

- Et puis, accepter les conditions de Nicholas signifiait vous laisser derrière, Michael et toi, et c'est quelque chose que je ne suis pas prêt à faire, continua-t-il calmement.
- Pourtant, tu as passé beaucoup de temps à nous éviter, ces dernières semaines, fit remarquer Michael.
- C'est vrai. Mais vous restez ma sœur et mon meilleur ami, et ça, ça ne changera pas. Je ne vous laisserai pas en arrière. Si on doit rentrer, on rentrera tous ensemble.

Isabel détourna le regard, mais il eut le temps de voir ses yeux plein de larmes.

- Izzy, murmura-t-il. Viens-là.

Sa sœur se jeta dans ses bras et le serra à l'étouffer.

- Je suis désolée, tellement désolée, dit-elle. Pour tout.
- Je sais. Et je suis désolé aussi, dit-il sincèrement, priant pour que ce genre d'excuses suffise le jour où la vérité sur Tess et lui éclaterait enfin.
- Et ce tatouage, il va disparaître ? dit Michael après leur avoir laissé le temps de se remettre de leur séquence émotion.

Isabel s'éloigna de lui et Max caressa du bout des doigts les cinq points qui ornaient toujours son poignet.

- Je ne pense pas, non. Et bizarrement, je n'ai pas envie qu'il disparaisse, avoua-t-il.

Il sourit.

- J'ai l'impression d'avoir retrouvé quelque chose qui a toujours été là, ça me plaît, ajouta-t-il.
- Et tu dis que Tess a le même ? lui demanda Isabel, intriguée.
- Oui, ils sont apparus en même temps.
- Encore un signe qui vous pousse l'un vers l'autre, commenta Michael.

Le sourire de Max s'accentua.

- Oui, et bien…

Il haussa les épaules.

- J'ai réalisé que ça aussi, ça ne me déplaisait pas.

TBC…